‹ Homilétique ou théorie de la prédicationChapitre 45 sur 110 · Donc les chrétiens sont prudents · texte numérisé non relu

Donc les chrétiens sont prudents

Il y a, dans cet argument, un surplus, une surabondance ; c'est à le montrer qu'il consiste ; il établit une preuve comme plus que complète, en amenant de loin ou de près un fait propre à faire ressortir cette surabondance. — Il est fondé sur cette simple idée : que le plus emporte le moins.

Cet argument a beaucoup de force, à condition que la distance entre les deux cas soit bien réelle, et qu'on ne puisse pas se prévaloir d'une différence essentielle «ûtre eux, qui puisse infirmer ou affaiblir la conclusion, n faut aussi que l'orateur fasse vigoureusement ressortir la différence qui est dans le sens de sa conclusion. Les deux cas doivent être similaires et inégaux.

L'argument à fortiori est peut-être de tous les arguïûents le plus goûté par les orateurs. Cicéron en fait

âSd iAMOBIITATIOll DIRBCTT Vf imNMRJnr.

un usage fréquent et habile. Ainsi dans le discours Pm lege Mùnilia :

« Plus d'une fois, pour venger des mardiands et « des patrons de barques légèrement offensés, vos an- « cêtres ont entrepris des guerres ; et vous, c[uand on « vous apprend que tant de milliers de Romains, sur c< un seul ordre et au même instant, ont été massacrés, « quels seront enfin vos sentiments ? Pour un peu trop c< d'orgueil témoigné en paroles à leurs ambassadeurs, « vos pères décidèrent que Corinthe, la gloire de \e « Grèce entière, devait périr : et vous, laisserez-vouî « impuni un prince qui a fait charger de fers et firap « per de verges un député du peuple romain, un an « cien consul, et l'a fait mettre à mort? Ils ne soûl « fraient pas, eux, que la moindre atteinte fût porté « à la liberté des citoyens romains, et vous, quand oj « leur ôte jusqu'à la vie, en tiendrez-vous peu A « compte? Ils demandaient raison du droit d'ambassa- « deurs, violé seulement en paroles : et vous, quand « votre ambassadeur périt dans les supplices, resterez^ c< vous indifférents? Prenez garde qu'autant il fut no- « ble à eux de vous avoir laissé un si glorieux em- « pire, il ne vous soit honteux à vous, l'ayant reçu de « leurs mains, de n'avoir pu le conserver et le dé- « fendre (1). »

Et dans la première Catilinaire :

« 11 y a longtemps, Catilina, que le consul devrait « vous avoir fait traîner au supplice. Il y a longtemps

(^) GhapitM V. Tnductiaii 4«lNtl.

AII«V«l«TATI01f DIRBCTB ET IMMMMlB; 227

c que TcHragedont nous sommes menacé» devrai l avoir « éctaté sur vou». G&r enfin^ si FiMustre Scipion, étant «r souverain pontife, fit périr de son autorité privée «- l'un des Gracque» pour de légères entreprisés contre » la République, nous, consuls, souffrirons^nous Ca- « tilina, dont les projets sont de mettre à feu et à « sang Tunivers (i)?»

Écoutons encore Mirabeau, dans son discours sur le

plan de M. Necker : « Eh ! Messieurs, à propos d'une

« ridicule motion du Palais-Royal, d'une risible insur-

« rection qui n'eut jamais d'importance que dans le»

<« imaginations faibles ou les desseins pervers de quel-

« ques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu

« naguère ces mots forcenés : Catilina est aux portes de

« Rome, et l'on délibère ! Et certes, il n'y avait autour

« de nous ni Catilina, m périls, ni factions, ni Rome.,.

« Mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqùe-

« route est là; elle menace de vous consumer, vous,

« vos propriétés, votre honneur . . et vous délibé-

« Tez (2) ! »

Aucune forme d'argumentation n'est plus fréquente dans l'Évangile : t Si Dieu revêt ainsi l'herbe des «champs, qui est aujourd'hui, et qui demain sera je- « téef dans le four, ne vous revêtira-t-il pas beaucoup « philM&t, ô gens de petite foi ! » (Matthieu, VI, 30.) —

(OOiapitre I«. TraducUon 4'OUtet.

(2) Antres exemples : Saurin, tome II, page 26, et tome I, page 89, nouyeUe édi- ^^;->-Bquqit, Ch$i9 de «arm^a^ page 348; — BenROALOUE, seraoQ j«r If \ ^^fS¥tnt iemier, tome I, page is^col. 2, édition Lefèvre;^ — MAssujton» tQDM l ^ pige 4iT ; tcfme IV, page 255 ; lome XII, page 244 , anciemie édition, i"

228 AMmoniTATION DIRBCTB BT IHMMCTB. •

<c S'ils ont appelé le père de Camille Béelzébul, corn- « bien plus n'appelleront-ils pas ainsi ses serviteurs?» (Matthieu, X, 25.) — « Si l'on fait ces choses au bois « vert, que ne fera-tron pas au bois sec?» (Luc, XXBI, 3 J .) — « Le temps vient auquel le jugement de Dieu a doit commencer par sa maison ; et s'il commence par « nous, quelle sera la fin de ceux qui n'obéissent pas c< à l'Évangile de Dieu? et si le juste ne se sauve que « difficilement, que fera l'injuste et le pécheur? » (1 Pierre, IV, 17, 18.) — « Si la parole annonqée pai <( les anges a eu son effet, et si toute transgression e* a toute désobéissance a reçu une juste punition, coat a ment échapperons-nous si nous négligeons un si granc « salut, qui, ayant été premièrement annoncé par U « Seigneur, nous a été confirmé par ceux qui l'avaien <( appris de lui? » (Hébreux, U, 2-3.) — c< Car si le a sang des taureaux et des boucs, et la cendre de la c( génisse, dont on fait aspersion, purifie ceux qui sont a souillés à l'égard de la pureté du corps, combien « plus le sang de Christ, qui, par l'Esprit étemel, <( s'est offert à Dieu soi-même sans aucune tache, pu- « rifiera-t-il notre conscience des œuvres mortes, pçur « servir le Dieu vivant? » (Hébreux, IX, 13-14.) — <îc Prenez garde de ne pas mépriser celui qui vou& « parle ; car si ceux qui méprisaient celui qui parlait « de la part de Dieu sur la terre ne sont point échap- « pés, nous serons punis beaucoup plus si nous nous « détournons de celui qui nous parle des cieux. » (Hébreux, XII, 25.) — « Lui qui n'a point épargné son « propre Fils, mais qui l'a livré pour nous tous, corn-

ARCUMBUTATIOIf DIRBCTB KT IIlDttiai. ^ 329

«( ment ne nous donnera-t-il point aussi toutes choses a avec lui? (Romains, VIII, 32.)

5* Argument par analogie. — « On raisonne par « analogie, dit Condillac, lorsqu'on juge du rapport « qui doit être entre les effets par celui qui est entre « les causes, ou lorsqu'on juge du rapport qui doit être « entre les causes par celui qui est entre les effets (1 ).» Le raisonnement par analogie est aussi bon, aussi rigoureux qu'un autre, lorsque le rapport entre les effets ou entre les causes est réel, lorsqu'il y a identité et non pas similitude. Le rapport entre les deux termes dont se compose une métaphore, ne peut pas fonder une conclusion. C'est cependant ce qui a cours dans le monde et dans la chaire (2), et peu^être plus dans la chaire que dans le monde, sous le nom usurpé d'argument par analogie. La similitude réelle ou l'identité essentielle est déjà si difficile à constater, que l'arguinent par analogie est presque toujours sujet à caution ; mais il n'est pas seulement sujet à caution, il est tout à fait illusoire quand il repose sur un rapport Dttétaphorique, qui n'est qu'un rapport apparent. Le peuple même en a déjà témoigné sa défiance par ce proverbe connu : « Comparaison n'est pas raison. » Et pourtant combien de gens, combien de prédicateurs qui font comme si une comparaison était une raison ! Combien de fois une coïncidence fortuite est donnée ' eomme preuve et reçue comme telle ! Rien n'est plus ^u goût et à la guise des orateurs qui n'ont point de

(1) GoRBiLLAC, Art de rauonner, Uy. IY, ch. III. (3) « Buam per la predical » (Voir page 148.)

130 UMnmTATioN diubcts vr urBoom.

k!gi(]ue ou point de consoience; c'«st leur principale ressource; ces ressemblaficeis extérieefties, en man quant^ les réduiraient à rien. « Si la foudre, dit Pas « cal, tombait sur les lieux bas, les poëtes «t ceux cpi « ne savent raisonner que sur les choses de cette na « ture manqueraient de preuves (!)• » Rien n'est auss plus propre à séduire des esprits peu exercés «i peu attentifs que ces similitudes familières qui expri ment un rapport saillant et qui cachent une pliL grande dissemblance. C'est l'arme favorite des sophîg tes ; c'est le piège le plus souvent tendu à la crédulité v'est l'argument ie plus souvent employé pour enc ;)orter l'assentiment des hommes ignorants et simples

De deux choses Tune : ou le rapport n'est qu'appb rent ; serve»-vous en alors, pour éclaircir et noïi pa< prouver; c'est l'usage naturel de la plupart des par? boles de l'Évangile ; — ou le rapport est réel entre deB objets d'ailleurs différents.*— Concluez. -^11 fautbk employer cet argument. On ne peut pas s'en passer Dans certains cas il est presque le seul. — Toute j1« forme d'exposition de notre religion est une analogie. Le monde physique, dans son ensemble, est une analogie du monde moral. —Sans le secours de l'analogie, nous ne pourrions rien ^x^ft-imer, ni même rien oofiiprendre. * — Mais il importe de bien constater les wpportjs.

C'est un argiMfnetit par analogie (combiné avec 4V 'fb^tiori)y quêtions trouvons daiss49esfdflroles dé JéMiï

* (0 Pascal, Pensées. Partie I, Art. X, S**-

Christ : « Qui sera mècoe l'faomioe d'entre vous qui « donne une pierre à son fils, s'il lui demande du «pain? Et s'il lui demande du poisson, lui donnera- « t-il un serpent? Si donc ¥0us, qui êtes mauvais, sait vez bien donner à vos enfants de boimes choses , « combien plus votre Père qui est dans les cieux « donnerar't-il des biens à ceux qui les lui deman- « dent? x) (Matthieu, VU, 9-11.) Voyez aussi Maladue, I, 6-8.

» Saint Paul fait, à notre avis, un raisonnement par

analogie, lorsque, rappelant aux Corinthiens ce pré*

cepte de l'ancienne loi : « Tu n'emmusèleras point le

ia bœuf qui foule le grain, » il ajoute : « Dieu se met-

« il en peine des bœufs? » (Absolu pour relatif?) « Ne

« dit-il point ces choses principalement pour nous ? »

(1 CorinUiiens, IX, 9, 10,)

En voici un autre exemple, emprunté à Pascal : « Un homme dans un cachot, ne sadiant si son arrêt « est donné, n'ayant plus qu'une heure pour l'appren- « dre, et cette heure suffisant, s'il sait qu'il est donné, « pour le faire .révoquer, il est contre la nature qu'il em- « ploie cette heure-là, non à s'informer si cet arrêt est « donné, mais à jouer et à se divertir^ C'est l'état où « 86 trouvent ces personnes, avec cette différence, q.ue « les maux dont ils sont menacés sont bien autres que « la simple perte dé la vie et un supplice passager que ^ ce prisonnier appréhenderait. Cependant ils courent « sans souci dans le précipice, après avoir mis quel- * que chose devant leurs yeux pour s'empêcher de le '*Toir, et ih 9e moquent de oettXf[ui les en avertis-

â32 ARGUIEKNTATION DIRBCTB BT INDIRBCTB.

« sent (1). » — On distingue dans cet exemple les deux éléments de la similitude et de l'identité.

6* Parlons, en finissant, de l'argument qu'on peut appeler argument par supposition ou constructiouy autre forme de l'argumentation indirecte. On crée, du consentement de l'auditeur, un fait en dehors des faits connus et réels ; on fait ce qui s'appelle en géométrie une construction; et l'on s'aide de cette ligne pointée qu'on effacera tout à l'heure, pour constater la régularib de la figure qu'on a d'abord tracée. — Il s'agit de fair< voir qu'il y a le même rapport entre le fait supposé e la conclusion qu'on en tire, qu'entre les prémisses A raisonnement que l'on propose et les conclusions di ces prémisses. — La conclusion que l'on accepte im plique celle que l'on rejette.

Il y a toujours un élément identique, un point commun entre le fait supposé et le fait réel. Si l'identité n'est pas parfaite, l'argument est nul.

Il y en a de beaux exemples dans Cicéron : « C'est pourquoi je dis que si , une épée sanglante « dans la main, Annius s'écriait : Approchez-vous, « citoyens, et écoutez-moi : j'ai tué Clodius! Ses cri- « minelles fureurs qu'aucune loi, aucun jugement n'a- « vaient pu réprimer , j'ai su, avec ce glaive, ave^ « cette main, les détourner de vos têtes, en sorte que 3 « grâces à moi seul, le droit, l'équité, les lois , la li- « berlé, la pudeur, la chasteté ont encore un asile danf

(1) Pascal, Pensées. Partie II, Art. II. —Voyez aussi la Xl« Promndal' (page 263 de r édition de Didot, 1S22); Saur», tome I, pages 56 et 90, nouvelle édi* tion ; Massillon, tome XII, page 388, édition Méquignon,

ARGUMBMTATION DIRECTS BT INDIRBCTB. S33

« nos murs j — s'il parlait ainsi, serait-il en peine de « la manière dont la cité accueillerait ses paroles? Qui « donc aujourd'hui ne Tapprouverait pas, ne le loue- « rait pas ; qui ne dirait et ne penserait que nul, de c< mémoire d'homme, n'a rendu à la République de « plus éminent service, que nul n'a donné un si grand « sujet de joie à ce peuple romain, à l'Italie entière, à « toutes les nations? Quelle et combien grande, en « d'autres occasions, a pu être la joie du peuple ro- « main, c'est ce dont je ne veux pas juger ; mais ce « que je puis dire, c'est que notre époque même a vu « remporter par d'illustres généraux d'éclatantes vie- « toires, et qu'aucune n'a causé une si durable, une si « grande allégresse (1). »

« Faites une supposition ; car enfin les pensées sont

« libres Représentez-vous que je sois parvenu à

« faire absoudre Milon, mais non pas autrement qu'en

« faisant revivre Clodius. Pourquoi cet effroi sur votre

« visage ? Quelle impression, vivant, ferait-il donc sur

« vous, puisque mort, la seule pensée de cet homme

« peut vous troubler à ce point? Que dirai-je? Si Pom-

« pée, que sa vertu et sa fortune mettent en état de

« faire ce qui serait impossible à tout autre ; si Pompée,

« qui a pu demander compte de la mort de Clodius,

« pouvait aussi bien le tirer de son tombeau, pensez-

« vous qu'il se résoudrait à le faire? Non, alors même

« que, par amitié, il voudrait le rappeler du tombeau,

* à cause de la République il ne le ferait pas. Vous

(OCKxao, Pro Milone, cap. XXYUI.

234 argumentahon dirbctk xi uuuaiczB.

« voilà donc assemblés pour venger la mort i « homme, à qui vous ne voudriez pas, quand voi « pourriez, redonner la vie, et vous demandez cou « de son trépas au nom d'une loi, qui, si elle eu « le faire revivre aussi bien qu'elle peut le ven « n'aurait jamais été portée (1). »

[On trouve le même raisonnement dans œs de Voltaire] :

cAssnrs.

Ecoute : lu ooDoats avec quelle furie Jadis GatiUna menaça sa patrie?

BROTUS.

Oui.

GASSIUS.

Si, le même jour que ce grand crimifiei Dut à la liberté porter le coup mortel; Si, lorsque le sénat eut condamné ce traître, Gatilina pour fils t'eût voulu reconnaître. Entre ce monstre et nous forcé de décider. Parle : qa'iurais-itiu &itP

Peux-tu le demander P Penses-tu qu*un instant ma vertu démentie EûtiAis dans la balance un homme et la patrie P

GASSIUS.

Bmtus, par ce seul mot ton devoir est dicté (t). La supposition ou construction^ que nous dono

(i) CicERO, Pro Miknuif c^p. XX^L

(a) Voltaire, La moH de Vésar, acte m, scène ÎI. —Voyez «onTSAiw •ji Mrix ée iMfin^ tmw 11» iM«e.38l^ nomeeMci éûUiom, ; BovRBmovm 'f«rii« vite de Jésus-Christ, tome I, page 124, col. i, édiUon Lefèvre; BLlhuil, i Béswrrection du fils de la veuve, premier recueU, page 23, et sur X deuxième recuei], page'144.

FORXBS MVUKSES ^B lU^GUMSNTATION. 335

ki comme un moyen d'argumentation, devient aussi une figure oratoire, et l'une des plus hardies (1).

Nous avons énuméré, sinon toutes les formes que l'argumentation peut revêtir, du moins les principales. Outre rexpérience et l'autorité, qui, dans certains cas, dispensent de l'argumentation, ou s'y ajoutent, ou y préludent, il y a, dans l'argumentaticui proprement dite, la preuve et la réfutation, dans l'une et dans l'autre l'argument simple analytique et synthétique (celui-ci trop cauteleux), et l'argument combiné ou aggravé, qui a lieu lorsqu'on introduit Télément personnel, ou lorsqu'on accule à f absurde ou à l'odieux l'adversaire qu'on pouvait se contenter de convaincre ; et chacune de ces espèces a encore à choisir entre .la forme directe et les moyens indirects. Ces derniers sont nombreux. On peut procéder par voie de soustraction, de réfutation, d'opposition, de comparaison, d'analogie, de supposition, de progression, et chacune de ces formes fait usage de quelque fait pris en dehors de la matière propre du raisonnement, du sujet de l'argumentation. ^- On peut user tour à tour de chacune de ces armes, qui forment ensemble l'armure empiète, la panoplie de l'orateur; mais on peut aussi les cumuler en un même sujet. Il importe d'attaquer *e plusieurs côtés 'et avec jflusieurs armes différe«ites,

Le fée, Tonde, le feu, lui déclarent la guerre,

'X^ftad'atteiTïdre les différentes classes de l'auditoire, et

^ (0 Tofez MAâSULON, taréme, sot le Petit nombre des élm ; et VMié Poulle, '^on sur tJumône (tome I, page 159).

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