AU POINT BB VUE ORATOIRE
De même que le progrès dans le mouvement phyique c'est de déplacer de plus grandes masses, de Bincre de plus grandes résistances, c'est d'augmenter ['intensité, — le progrès oratoire, c'est que l'âme soit oujours plus fortement atteinte, plus profondément )énétrée.
La loi du discours oratoire est, à cet égard, la même que celle du drame. Ayez toujours devant les yeux le drame, avec son nœud toujours plus serré, ses péripéties et sa catastrophe. Omnia festinent ad eventum (1) 1 . Mais de l'idée générale du progrès oratoire passons à ses différentes formes, et reconnaissons d'abord qu'il y a progrès quand on passe de ce qui ne touche essentiellement que l'intelligence à ce qui agit sur la volonté. Non pas que chacune de ces facultés ne soit dans sa sphère aussi parfaite que l'autre: mais dans la vie ce n'est pas l'intelligence qui complète la volonté, c'est la volonté qui complète l'intelligence; la pensée en général, sinon chaque pensée en particulier, veut se résoudre en action ; l'homme tend de toutes ses facultés vers l'action. [Faculias vient de facercy c'est la puissance de faire.]
Il y a donc, en tout discours, un progrès de rigueur : c'est de la théorie à la pratique, de l'idée à l'action. On Dianquerait à cette règle en donnant l'explication du devoir après en avoir présenté les motifs. Ici se fait l^en voir la différence entre la disposition logique et la disposition oratoire. Les deux ordres indiqués ci-des-
(0 « Semper ad eventum Testinat. » (Horace, ïrt poétique, vers 148.)
SUS sont également logiques. Et même, dans la vie, Texplication d'un devoir, ou quelques directions sur la manière de le remplir, viennent très naturellement après les instances. Mais cela serait périlleux dans un discours public. L'optique du discours public et solennel n est pas la même que celle d'un entretien.
2. Même dans une série d'idées toutes relatives à l'intelligence, il y a progrès de l'abstrait au concret, de Yà priori à ïàposlerioriy parce que les idées réalisées ou les faits, sans être intrinsèquement meilleurs comme preuves, agissent plus directement sur l'homme, et que le sentiment est plus voisin de la volonté que Tintelligence.
3. Entre les arguments d'une même nature, soit qu'ils s'adressent à Tintelligence ou à la volonté, il faut aller du plus faible au plus fort. Mais qu'est-ce que le plus faible et le plus fort? S'il s'agit de preuves pour Tesprit, les plus simples, les plus évidentes sont les plus fortes , et les indices sont moins forts que preuves (1). S'il s'agit de faits, le progrès est moins graves aux plus importants. S'il s'agit de motifs, la question est difficile. Quels sont les plus faibles, quels sont les plus forts? Les plus élevés sont-ils les plus forts? Dans ce cas, Bourdaloue, traitant de l'im-
(1) Singulière idée de Cicéron, qui conseille de jeter au milieu du dbcounlei arguments sur lesquels on Tait le moins de Tond, comme s'ils devaient passera fraude avec les autres . Ergo in oratione firtnissimum quodque sit primtim: dum illud tamen teneatur, ut ea quœ excellant serventur etiam ad perorandum; si quœ erunt medlocria (nam vitiosis nusquam esse oportet locuntjt in mediam ttirbam atque in gregem conjicianiur,
{De Oratore, lib. II, cap. LXXVU.)
ireté, et la considérant d'abord comme signe y puis mme principe de réprobation, aurait eu tort. Une question se présente. Lorsqu'un motif ou un gument est incomparablement plus fort que tous les itres, lorsqu'il est capital et décisif, pourquoi passer travers plusieurs autres pour arriver à celui-là ? Estî ainsi que la chose se passe dans les discours occaonnels et accidentels ?
Peut-être pas à l'ordinaire ; mais peut-être se passeait-elle ainsi pour peu que ces discours fussent pré- )arés et non fortuits ; et dans la plupart des cas nous ae doutons pas que cette méthode ne fût justifiée par le résultat.
n est des cas, sans doute, où le discours public lui- Dttême aura bonne grâce à ne mentionner les arguments secondaires que sous forme de prétermission ou lûême à ne les point mentionner du tout. Mais en général, et surtout pour ce qui concerne la chaire, le point de vue n'est pas le même que pour le discours accidentel ou occasionnel de la vie commune. La situation de l'orateur et des auditeurs est une situation tranquille ; le sujet n'est pas un intérêt du moment, ^ne question subitement élevée, une mesure à pren- <lre instantanément. Il n'y a pas non plus une passion excitée, à l'unisson de laquelle l'orateur doive se 'ïiettre.
Sans vouloir prétendre que le discours oratoire est ^He représentation poétique du discours réel (pas plus [U'une lettre n'est une imitation de l'allocution famiière ou de la conversation), on peut dire pourtant
qu'il y a quelque chose d'idéal. C'est bien la réalité, mais une réalit éextraordinaire ; un point de vue non rencontré, mais donné. Cet auditoire n'est pas un individu connu; c'est une collection d'individualités dont il faut calculer la moyenne, un être nouveau, un être sui generis. Ce n'est pas une rencontre fortuite, mais un rendez-vous solennel. Enfin il s'agit d'un acte isolé et censé unique, dans lequel il faut avoir tout dit pour n'y plus revenir.
On dit qu'il n'y a, en général, qu'une raison qui décide. Il est vrai que, quand un homme rend compte d'une action qu'il a faite ou d'une action qu'il va faire, on peut se tenir pour assuré qu'une des raisons qu'il donne est celle qui Ta déterminé ; c'est celle qu'il s'est donnée à lui-même, les autres sont pour autrui, à qui il veut justifier la résolution qu'il a prise. Pourquoi ne pas la dire la première? ou plutôt, pourquoi ne pas dire celle-là seulement , puisqu'il est bien certain que si l'on commence par l'argument le plus fort, le reste ne sera ni senti ni même écouté î
Mais l'orateur doit donner toutes les raisons : — d'abord, parce qu'il ne sait pas quelle est celle qui est décisive, et que, pour l'ordinaire, ce n'est pas la même qui décide tout le monde, ni chacun diaque fois; — ensuite, parce que la vérité doit faire usage de tousses moyens ; — et puis, parce qu'il est utile pour l'esprit de voir la lumière arriver de tous les points de l'horizon^ <îar il n'en est pas de la vérité comme du soleil Nous n'avons pas, [du reste,] la malheureuse idée que la^ quantité, dans ce genre, peut suppléer la qualité;
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BOUS ne faisons pas de la conviction une espèce d'oppression de l'esprit, accaWé par la masse des argu- Hients et par la quantité des paroles.
Enfin, plus un argument est toudiant et destiné à donner à Tâme une yive secousse, plus il a besoin d'è- Ire amené et préparé. L'âme, prise au dépourvu, est déconcertée par ces sommations véhémentes et brusques ; elle est accablée plutôt que vaincue ; elle n'a pas de quoi réagir, à moins que ce qui précède ne l'ait mise dans une disposition convenable.
4 . Conformément à la règle du progrès ou du mouvement ascendant, où placerons-nous la solution des doutes et la réponse aux difficultés ? Sera-ce avant ou après les arguments positifs ? On ne peut pas faire à cette question une seule et même réponse. Tenons seulement pour certain d'avance que ce que la logique conseillera, la psychologie l'approuvera, et réciproquement. Je pense qu'il y a une distinction à faire. On peut placer avant la preuve positive l'examen des préjugés, des préventions, des équivoques, des confusions, des logomachies qui obscurcissent la question. C'est, pour ainsi dire, déblayer le terrain oii l'on veut bâtir. Autre chose est la réfutation des objections proprement dites. Ou bien elle constitue le discours entier, ou bien elle vient après la preuve. Mais il faut qu'elle soit claire, vive, rapide; qu'elle soit tournée en preuve; qu'elle soit une application des arguments positifs qu'on a d'abord présentés.
Dans les discours composés de parties parallèles, il peut y avoir progression, pourvu que ces parties se