‹ Homilétique ou théorie de la prédicationChapitre 71 sur 110 · DE LA CHAIRE · texte numérisé non relu

DE LA CHAIRE

En supposant qu'aucun sermon n'eût jamais été fait, quelle forme sortirait des préceptes que nous avons donnés? Serait-ce précisément quelqu'une des formes existantes ? Avant toute comparaison de notre théorie avec ces formes, on peut hardiment répondre : Non. Caria théorie pure, ou, si l'on veut, l'idée abstraite et la nature intime d'un objet, n'en déterminent pas la forme à l'exclusion de toute autre cause. Les temps, les lieux, les circonstances y concourent ; il y a de l'histoire dans la forme de toute œuvre d'art , par où j'entends nonseulement une correspondance de cette forme avec les circonstances contemporaines, mais l'influence de la tradition et des anciens exemples : influence bien plus sensible et plus durable dans des genres où la passion et l'actualité ont moins de place. La passion, un intérêt actuel, palpable, excluent en quelque sorte l'arbitraire et le stéréotype ; la passion et l'actualité ne

9«naB DU DBMaOUlS 91 LJL CBAlBBt 905

peuvent pas se stéréotyper. Le barreau et la tribune peuvent se laisser imposer des former arbitraires , mais ils ne tardent pas à les secouer. Ces préservatifs sembleraient pouvoir , dans l'éloquence de la chaire, être remplacés, l'un par l'immensité de l'intérêt, l'autre par sa majestueuse immutabilité et son universalité ; mais non : il n'y a pçis compensation ; et l'esprit, la mode, ou la tradition, qui est une mode en choses de cette nature, ont et aurort toujours, dans ce genre, plus d'empire que dans les autres ; l'amusement prendra plus de place là où il en devrait moins avoir , et les formes de la prédication, on peut y compter, seront plus frivoles que celles du barreau ou de la tribune. — En parlant de frivolité, je pa le de la pédanterie, qui a*est qu'une frivolité grave.

Notre théorie donc présente les conditions d'un discours idéal, dont les formes ne répondent qu'au but de l'éloquence et de l'éloquence chrétienne. Elle ne suppose aucune forme plus particulière, elle ne tient compte d'aucune convention. Elle n'enseigne pas à faire un sermon dans le sens historique du mot \ mais elle enseigne à parler à une assemblée de chrétiens d^ vérités du salut, de la manière que l'expérience et l'étude de la nature humaine ont fait connaître comme ta plus propre à persuader toute espèce de vérité. Cette théorie ne dessine pas devant nos yeux une figure particulière, une espèce de portrait du discours de la chaire ; chaque sujet, chaque besoin , chaque circonstance lui donnera la forme qu'il doit avoir.

Quand nous avons parlé de l'exorde et de la pérorai-

39& FORKB DU mSGOCRS DB LA CHAIRE.

son, nous n'en avons pas emprunté Tidée à la pratique ordinaire de Téloquence , mais à sa nature même, à ses nécessités. L'exorde et la péroraison ne sont pas sains doute moins rationnels que la division de la tragédie en cinq actes :

Neve minor, neu sit quinto productior actu Fabula (1 ).

Nous avons parlé comme s'il n'y avait pas de sermons. Nous ne pouvons pas toutefois prétendre qu'on les oublie, qu'on en fasse abstraction, et qu'on se crée une forme absolument selon la théorie. — Nous maintenons comme impossible qu'à chaque époque une certaine forme n'obtienne la préférence. Cette forme avait peut-être ses raisons et sa vérité ; peu à peu on perd de vue ces raisons, on cesse d'avoir l'intelligence de cette forme ; l'extérieur seul demeure.

L'inverse peut arriver, c'est-à-dire qu'une forme peu rationnelle se corrige par l'usage. Telle est celle de la prédication à dater de la scolastique et du moyen âge. Elle fut à Bourdaloue et Massillon ce que le système des unités classiques fut pour Corneille et Racine, l^ hommes de génie et les excellentes méthodes ne se donnent pas rendez-vous dans les mêmes époques; les méthodes manquent aux hommes, les hommes manquent aux méthodes. N'en serait-il pas de même des institutions, qui sont aussi des méthodes? — La forme de la prédication s'est peu à peu améliorée, quoique nous ne puissions indiquer dans l'intervalle aucun

(i) Horace, Art poétique, vers 1«9-1M.

lOMIB DU BiSGOURS DE LA CHAIRE» 397

génie révolutionnaire qui Tait bouleversée et renouvelée (1). Toutefois, il est resté quelque chose de Tancienne méthode. Dans la variété plus ou moins grande que peuvent lui imprimer les diverses individualités, il y a pourtant un type général, qui reproduit, en radoucissant, la forme du dix-septième siècle, (non pas celle des prédicateurs réformés de la première moitié de ce siècle-là).

Le principe des énumérations et des distinctions avait prévalu ; le parallélisme des parties était préféré à leur succession et à leur engendrement , la méthode logique à la méthode psychologique ; la symétrie préi^alait sur Tordre intérieur, et la prédication portait me empreinte de vieille scolastique et de rhétorique Virannée (2).

Il faut distinguer ici Tusage de l'abus. L'usage est ion-seulement légitime, mais souvent nécessaire.

Mais quand on a fait de cette forme un genre, à quoi -8t-on arrivé? A des divisions arbitraires, du moins peu Ailosophiques et que la science n'aurait jamais fourlies, à des plans symétriques, à la substitution de *ordre extérieur à l'ordre intérieur.

Du reste, des esprits supérieurs avaient protesté. La îruyère avait dit : « Il me semble qu'un prédicateur dei vrait faire choix dans chaque discours d'une vérité

(I ) Cest la médiocrité qui corrige, elle Tait Toffice d'éditeur.

(3) Voyez BouRDALOCE sur la Passion. Mais l'idéal du genre est réalisé dans le ennon de Massillon sur le Consummatum est : les trois parties sont parallèles ; «lis, dans chaque partie, les subdivisions sont parallèles entre elles. — Observez noore cet autre parallélisme du récit, de Tapplication et de rexbortation. Cest à leine s'il y a gradation dans ce discours, et encore la gradation n'est pas la suc- »SBion logique, moins encore la genèse logique.

398 FdMtt 1>U DISGOUHS DB LA CHIOHi*

« unique, mais capitale, terrible ou instructive; la nia- « nier à fond et Tépuiôer ; abandonner toutes ces divi* c( siens si recherchées, si retournées, si remaniées et si « différenciées (1). »

Ces abtis ont aussi donné lieu aux pkiintes de Fénelon (2). Il aurait dû, ce nous semble, éviter, en les combattant, le mot de division, puisqu'au moins en un sens tout discours se divise. — Sa pratiqué éclairât sa théorie. Il y a été toujours fidèle, si Ton en jtj^epar les deux principaux sermons qu'on a de lui. C'est à trente^piatre ans qu'il écrivait celui sur TÉpipham, et à soixante-trois celui pour le Soctb dt Tikckurà Cûlogm.

Pour ne parler que du premier , rien n'y estp aral* lèle, tout y est successif ; c'est-à-dire, pour parler exactement, que le successif domine , puisque sans le parallélisme il n'y aurait que des indications d'idées et point de développements. C'est un fleuve qui, de tempsen temps , se dilate et se ralentit , mais qui est tou— ' jours un et coule toujours. Voyez la partition :

« Mais je sens mon cœur ému au dedans de moi— « même, et partagé entre la joie et la douleur. Le mia nistère de ces hommes apostoliques (les mission- « naires) et la vocation de ces peuples est le triomjAe « de la religion ; mais c'est peut-être aussi l'effet d'une « secrète réprd>ation qui pend sur nos têtes. Sera-cesur « nos ruines que ces peuples s'élèveront, conmie les

(t) La Bftintiusy Les Caractères* Ght|). XY, De la chmips. (2) Fénelon, Dialogué sur l'éloquence. Deuxième 4ialicue, vers la fim,4UÊifttticle où il combat Tusage des dtmtVMM.—* Voyez tes ciUUiow de FéneloB, pige 3f7>

FORMB DU DISCOURS D£ LA CHAlftB* 391

Caentils s'élevèrent sur celles des Juifs, à la naissÀnce de TJ^glise? Voici une oeuvre que Dieu fait pour glorifier son Évangile ; mais n'est-ce point aussi pour le transférer? Il faudrait n'aimer point le Sei* gneur Jésus pour n'aimer pas son ouvrage ; mais il faudrait s'oublier soi-même pour n'en trembler pas. Stéjouissons-nous donc au Seigneur, mes frères, au Seigneur qui donne gloire à son nom ; mais réjouissons-nous avec tremblement. Voilà les deux pensées jagi rempliront ce discours (1). >»

■^ y a bien des discours sur ce modèle chez Bossuet, abord ses Or (Usons. Il procède ainsi quand il le ^ut. U aime comme Féilelon cette dichotomie ; et à ton avis, les divisions en deux parties sont à l'ordi- Biire les plus belles.

Ce que nous dirons, ce n'est pas : Choisissez telle u telle forme. U n'en est point de préexistante à l'œure et au but de la prédication ; la forme du sermon oit sortir de son but. « C'est Tesprit qui crée le ' corps (2). » Mais c'est un point de vue faux que celuii : Que trouverai-je à dire sur ce sujet? Qu'est-ce Ue ce sujet me donnera à dire? Comment remplirai- - ce vide?. Comment, en divisant et subdivisant, vieni%je à bout de remplir mon cadre? [Il est faux,] Xioique véritablement l'art de diviser et de subdivièr à propos soit l'art même du développement oraûre et le moyen d'instruire. — Mais il faut se dire :

(1) Fénblom, Sermon tur l'Epiphanie, •> Id devait trouirar pUce one antljie ! la seconde partie du discours ; mais cette analyse ne s^est pas retrourée et parait iToirpas été écrite. (Éditeurs.)

(2) « J>er Geit isi's der den Kcerper schaflt.»

Page 1