FORME DU DISCOURS DB LA GQJUÙE
Comment servirai-je mon sujet? (et non pas : comment me servirai-je de mon sujet?) Comment établiraije, recommanderai-je la vérité? Il faut opposer à la tendance continuelle d'une forme à prendre le dessus, le soin de se dégager de toute autre préoccupation qoe de celle de son sujet et de son but. Il n'y a que îe vi sentiment du réel , de Tactuel , qui puisse nous garantir de la formalité. La règle d'or est de considérer le sermon comme un moyen et non comme un but. Le considérer comme un but est un point de vue Afifii, frivole et stérile. ' i;
Rien ne serait plus faux, sans doute, ni plus indigne du sérieux de la chaire, que de chercher Tinnovation pour l'innovation et l'indépendance pour l'indépendance. Mais faudrait-il, pour cela, préférer à là considération de son sujet et de son but celle de quelque forme consacrée, et s'en laisser préoccuper? Quelque abus que l'on fasse du mot d'individualité, je me sens obligé de recommander à l'orateur d'être individuel; -^ ce qui ne signifie pas : se soustraire aux lois générales dont l'oubli nous place en dehors des conditions de la communion humaine, mais s'acquitter de sa mission en être intelligent et responsable, et en tenant compte de la manière particulière dont on est affecté de la vérité. Ne faut-il pas que le liquide prenne la forme du vase où on l'a versé, et cette forme altère-t-elle en rien ce liquide? Sans individualité point de vérité. Dans l'art comme dans la religion, l'objectivité, la vérité objective a pour condition la naïveté, et la naïveté n'a point lieu sans l'individualité. Quand
DU DIlOOims MB Là CBAIM* 401
nous reiumcons h nousHnèmes en faveur d*un tiers, c*estrà-dire d'un modèle ou d*un type convenu , qu'est-ce que la vérité y gagne? Il fout donc nous mettre en face de notre sujet, nous soumettre à son influence, recevoir de lui notre loi, lui devoir notre forme, et tout en profitant des modèles, n'accepter d'autre forme que celle qu'imprimeront à notre œuvre les lois du bon sens et la connaissance de la nature humaine. Il est clair, en effet, que l'individualité trouve son emploi dans la structure du discours comme dans t^Kitle reste.
Vhéremin rattache très haut ce droit, dont il fait en quelque sorte un devoir : « En pénétrant davantage c dans la nature de la vie de la foi (ou de la foi vivante), c qui doit s'exprimer dans le sermon, on est conduit c aux résultats suivants sur la forme du sermon : La c vie de la foi , en chacun de ceux qui vivent réellec ment de cette vie, et qui ne se contentent pas sous^ < ce rapport de l'imitation d'un type étranger, est une f vie toute individuelle (propre à celui qui en est f animé), qui peut ressembler à celle de quelque auc tre individu, mais non s'y confondre absolument, t Ce cachet qui lui est propre , elle pourra et devra % l'imprimer à tout ce qui vient d'elle , au discour? ft ordinaire, à la conduite, aux actions , et par consé- « quent à la prédication , qui est une action. A ce « compte, on peut s'étonner que la prédication, parmi « nous, paraisse comme enchaînée à une forme si peu m variée. Un prédicateur qui commence fera bien sans « doute d'adopter , parmi les formes existantes, celle
4<|ft vomi DU x>iscx)viis m la CftAnai.-
fc qui lui dorrespcmd le ooiieùx ; maiè cm doit è'atténdre, (( qu'à mesure que sa vie intérieure se développera € avec plus de force, elle briâera cette première forme^ « et s'en créera une nouvelle pour chaque nouveau « degré où elle sera parvenue. B ne faut pas que des « règles traditionnelles, qui ne sont souvent que des « préjugés restreints et restrictifs, arrêtent ici le prétt dicateur ; car il n'y a aucune forme préexistante qui «âoit destinée à servir de moule à la prédicaticm; « mais dbaque sermon apporte avec scm sujet la mesure — « d'après laquelle il doit être jugé. Aussi regardais— a nous comme une apparitioîi r^buissante de répoqû^- € actuelle , que des prédicateurs distingués se frayent^ « à eux-mêmes leur route, et que des hommes d'un&* a expérience consommée, tds que Itioluck et Hanitô^ « donnent des directions dont le sens général revient a à mettre plus au large la personnalité du prédicaa teur. Je rendrai donc volonti^ justice à ce qui est a nouveau dans la forme actuelle de la prédication, en <c tant du moins que cette nouveauté procède de cette « vie de la foi dont j'ai parlé, et non d*une imagination « déréglée ou du désir dé faim sensation. Seulement « ayons soin d'ajouter que Tancienne forme ne doit a pas, pour cela, être rebutée comme absolument hors « d'usage; c'est d'après elle que des âmes pieuses se ce sont accoutumées à penser , et pour des ânies du <c même genre, et sur un même degré, la même forme « peut servir encore.
«Ces principes ^peuvent nous suggérer un jnge- « inent éiquitable^stir la forme de prédication la plu^
.fOlUtt DO DUCOURl im LA CUflUtt MB
« usitée du milieu de nous* C'est celle qui pahagë en m deux^ trois, ou même quatre parties le tbèmè puidé « dans le texte et développe suocessivement tontes ces K parties. On ne peut nier, ce me semble, que cette ^ manière de construire le discours n'ait de grands 9 avajûitages, puisque non-seulement elle favorise, mais it.récianie impérieusement une complète et fondène « élaboration dû sujet et une lumineuse disposition des « idées, et puisqu'elle fournit à l'esprit de Tauditeuf, «.si prompt à se lasser, si' facile à s'égarer , un fil au « l^ieyea duqùdl il peut toujours se retrouver < Maiis ^ sans doute elle a aussi ses inconvénients. En faisAiit « successivement passer une idée à travers le thème", < ses divisions et ses subdivisions, on risque de lui « faire perdre quelque chose de la f6rce et de la ft^î- • dieur avec laquelle d'abord elle était apparue à notrfe « eepcit* Afin de préserrter symétriquement les denx) « trois ou quatre parties, on pourra dans Tune omettre «C{uelque chose d'important, dans l'autre introduire « quelque chose d'insignifiant. Plusieurs fois de suite, «c'6st4*dire dans chaque partie, on recommencedè ^ nouveau, remontant à l'idée pour rédescendre à 14 ftie; urtiformité fatigante pour le prédicateuir et M pour l'auditeur. Cette forme se trouve ctoez les plui ^ grands prédicateurs français de la plus brillante ft époque, et môme elle s'y trouve plus sévère que Hi chez nous ; car ils subdivisent les parties principales^ € et ils annoncent ces subdivisions^ A\ot^ déjà Féneloi! «X se prononçait contre cette formô ^t en proposait tinë « autre. D'autres ont appuyé Fénelon. Je tte saurtiîsy
404 vomi BU mscoims m la ciâiu.
« d'après mes principes, rejeter absolument c^te mé- « thode, qui, je crois, a aidé plus d*un prédicateur à « donner à ses pensées la forme la plus pleine et la « plus vigoureuse, et qui peut rendre encore les mêmes « services. Je conseillerais donc à tous les jeunes pré- « dicateurs de s'y essayer, de l'exécuter aveclaplus « grande sévérité, mais de s'en départir aussitôt qu'ils « sentent une contradiction inconciliable entre ce mode « d'exposition et la marche de leurs idées et de km « sentiments* Alors , entre les formes qui peuvent m K présenter, en voici une qui pourrait être approu^. « Renonçant à une division proprement dite , on an- « nonce en général le dessein de recommander au a cœur de l'auditeur la doctrine puisée dans le texte. ce On la développe aussitôt complètement, sans la déc pecer en plusieurs parties, mais on le fait aussi brièc vement que possible, en sorte que ce développement « ne peut point passer pour une partie principale dn c discours. Lorsqu'on a ainsi procuré à l'auditeur une 8. vue de l'idée prise en soi , on transporte cette idée a dans la vie , on la rapproche des manifestations qui « sont en contradiction avec elle , de celles qui lui « sont conformes, de celles qui résultent d'elle. On « traite ainsi tout le sermon comme on a coutume, dans c l'autre méthode, de traiter chacune des parties; le « sermon ne forme, pour ainsi dire, qu'une partie, il est « tout d'une pièce, et il n'est pas coupé d'interruptions « et de retours périodiques vers les idées initiales de « chaque partie. La pensée n'étant pas enfermée daa^ «des compartiments étroits, se meut et se tourne avec
VOMB BU DttGOUIIS M LA CHAIM;' 405
plus del3)erté; et h symétrie n'empâche pas Tora*
4c teur de donner plus de développement à ce qui est
« plus important, et de placer chaque chose où elle
«peut produire le plus d'effet. On a l'air de s'affraiï-
c chir de la règle , on se soumet au contraire à une
« r^le plus rigoureuse; on ne s'applique pas moins
« à maintenir jusqu'au bout la pensée capitale et à
« choisir les idées particulières qui doivent servir à la
« mettre en lumière (1). »
Terminons par une citation de Herder :
« J'ai remarqué à dessein , mon cher ami, que la
c forme extérieure de nos sermons n'a point son modèle
« dans la Bible. Quel serait, en effet, ce prétendu mo-
« 'dèle ? Les patriarches bénissaient leurs fils ; ils leur re-
« commandaient de marcher dans la voie du Seigneur ;
« mais ils ne prêchaient point à notre manière. Le cin*
« quième livre de Moïse est une allocution au peuple,
ic ayant pour sujet et pour objet la vie même du peuple ^
« la plus cordiale, la plus forte, la plus pressante allô-
«cation, concluant par la solennelle promulgation des
« ' promesses et des menaces du Seigneur , auxquelles
« Moïse ajoute son hymne éternel de louanges et son
« 'humble prière d'intercession : mais ce n'est pas là le
«-modèle de notre sermon ordinaire. Il en est de même
« des allocutions des prophètes : elles sont devant nous
« comme des montagnes de Dieu; qui pourrait, qui
« oserait dire : Montagne, viens à moi 1 Nous avons de
« Jésus-Christ des sentences et des paraboles, dont plu .
(0 Tb<rkxiic^ J>U BertdiomkeU einê Tugtnd. PréCioe. P«s«8 XXlIrXXVU.
400^ tomm »u wkûvm» i»xa osAniv.
n^ (»ieur» 9ont'abeam|)agnée8 de leur explication^ et puis K au^i quelqueis allocutions cordiales è ses disciples et « au pouplo ; mais rien de tout cela n'a la forme de noi «1 8€Hrmons, Les lettres des apôtres sont des lettres^ queir « quefoîa divisées en deux parties , Tune de théorie et « l'autre de pratique ; elles sont derahuea pour jmus « une suite de textes sur lesquels nous prêchons ; mais « d'ailleurs quoUe différence entre une lettré et un (c sermon! Ainsi donc^ il ne nous resterait , dea prédh* « cations de^ apures? que la relation que nous en fait « saint Lue dans les Actes ; mais c!ei9t une relation^ un ^ ^trait historique ; la fonne n'anncmoe ix)int la repro- ^ diction t«3^tueUe d'un discours. De plus, tous m a morceauK. dissent exxtre eux quant à la forme ; le- « quel d'entre eux sera donc le type de notre 8e^
« Vous voyea donc, mon ami, que la forme n'e«t ^ pas un point réglé d'avance ; elle est déterminée parla « matière ; c'^st le temps qui l'a faite telle que nous la ^ voyons. Ce qu'il y a d'essentiel à tous les dismurs « l^iques^ et oe que nos sermons doivent avdr de 4i commun avec cea discours , c^est d'annoncer la vo- :fç Umté de Dieu, c'est d'exposer à des cœurB^tiidee « coi^sciences d'homme la parole et le eonseil de Dieu «touchant notre salut « C'est ce que font les patriarches n et les prophètes, Christ et les apôtres, chacun à sa « manière ; o^est ce que nous devons faire aussi à no- <i tre manière, en puisant dans la Bible, en parfont « selon la Bible : c'est là ce qui s'appelle prêcher (1).»
0) Uerder, Briefe dos Studium der Théologie hetreffend. Lettre XL.