DE L'ÊLOCDTION EN GÉNÉRAL
- Vou9 avez choisi lés arguments ou les idées principales de votre discours ; vous avez, ou d'un même coup, ou par une opération subséquente, classé, coordonné dans votre esprit ces matériaux ; il vous reste à donner xme forme et un corps aux résultats de ces deux pretoîères opérations, à faire penser à d'autres, sur ce sujet, ce que vous pensez vous-même. Il vous reste, en un mot, à écrire votre discours. Cest l'œuvre dont nous HVOTis maintenant à vous entretenir.
* Cette idée dUcrire est moins simple qu*il ne paraît d'abord. S'agît-^il simplement d'exprimer par des mots les idées et les rapports dont les deux opérations pré" cédentes vous ont mis en possession? Perso^ine ne le pense. Un discours strictement réduit à cela est une analyse, et point encore un disco\u*Sv Mai§ sa écrire est
quelque diose de plus que de rendre ad moyen du lan* gage les idées qu'a fiovimies le double travail de l'inven» tion et de la disposition, écrire, c'e^t dono encore pen- •er ; écrire, c'est inventer; ^ire, c'est disposer? En effet, écrire, c'est tout cela,
L'oBuvre du style n'est, à le bien prendre, qu'une prolongption des deux prraiières, dont Tune s'appelle tfi90»lfOfi, l'autre disposiiim. Écrire, c'est encore et toujours inventer et disposer. Une image ne renfermei^Ue pas une idée? un nom n'est-il pas un jugement? la loi de l'ordre et de la gradation ne se poursui(relle pas jusque dans les détails? un paragraphe, pour ne ^pas dire une j^rase, n'est*il pas tout un discours?
De même que l'invention et la disposition se reproduisent, sur une échelle fort réduite, dans la phrase et ju^ue dans Tincîdenle, l'élocution trouve place dans >les premiers rudiments du discours, et, poinr ainsi dire^ -dans la table des matières. Toutefois, elle ne déploie •tous les caractères dont elle est susceptible que dans le jdéveloppement et dans les ramifications de la pensée. 'L'éloeution, c'est la pensée encore, mais à sa surface .ou à ses extrémités. Et ceci fait comprendre toute l'im- •portance de Vélocution. Le simple énoncé des chefs .•principaux du discours éclaire peu, touche peu le com- :jBun des auditeurs. C'est par les idées partiôulières -qn'ils sont immédiatement affectés. Il en est des idées .générales comme de^ substances sapides et nutritives ; 41 faut qu'elles se décomposent dans notre bouche et -s*y fondent pour nous procurer la sensation de la saveur; il faut qu'arrivées dans notre^estomàc, elles s'y
4i2 DE L'iLOcbrioN m 6smbuL;
décomposent d'une autre façon pour que notre corps j9oit nourri : de même, en général, nous ne connaissons h goût de la vérité, et elle ne devient pour nous une nourriture, que par le moyen de ses parties. Pour nouis servir d'une autre comparaison, que feraient dans notre corps les gros vaisseaux sanguins, s'ils n'allaient pas, ramifiés et atténués à l'infini, humecter et abreuva notre chair ? L'élocution a donc pour double caractère de revêtir la pensée de paroles et de décomposa la vérité de manière à rendre son contact avec neus plus immédiat et plus sensible. Mais, quoi qu41 enisoit, l'œuvre du style est une œuvre de pensée et le complément direct de ce qui, dans la préparation d'un dis* cours, est spécialement considéré comme la part de la pensée.
On dira : Mais toujours y a-t-il cette différence, que l'on invente et dispose sans les mots, tandis que Félocution consiste précisément dans l'usage des mots. — Mais d'abord, il n'est pas bien constant qu'on invente et qu'on dispose san& faire usage de mots ; si, comme je Je disais, tout nom est un jugement, tout jugement aussi est un nom. Et qu'importe ensuite que l'élocution fasse plus distinctement us^ge de ces signes, sans les* quels elle n'est rien, pourvu que le choix de ces signes et leur disposition soient un travail de l'esprit î Que serait le style, s'il n'était pas cela même? C'est demander ce que serait un mot s'il n'exprimait pas une idée. Le choix de& mots, le choix des formes, c'est de la pensée ou ce n'est rien. Il n'y a point de différence essentielle entre cette partie de l'art et les deux autres. Les
n L'iLOcimoii sn g<iiiIral. 413
dignes apparaissent plus distinctement, voilà tout. €E Bien écrire, dit Buffon, c'est tout à la fois bien pen- € ser, bien sentir et bien rendre; c'est avoir en même € temps de l'esprit, de l'âme et du goût ; le style sup- € pose* la réunion et l'exercice de toutes les facultés in- < tellectuelles ; les idées seules forment le fond du c style ; l'harmonie des paroles n'en est que Tacces-
€ soire (1)« »
Si les idées capitales du discours sont, quant à son but, les plus importantes, il faut avouer que les idées que Ton manie dans le travail de l'élocution, les idées qui constituent le style, sont' d'une nature élevée, délicate, et supérieure, dans certains sujets, aux idées dont l'exposition est l'objet même du discours. « Un € beau style, dit encore Buffon, n'est tel que par le € nombre infini des vérités qu'il présente. Toutes les « beautés intellectuelles qui s'y trouvent, tous les rap- € ports dont il est composé sont autant de vérités aussi « utiles, et peulrêtre plus précieuses pour l'esprit hu»* «main, que celles qui peuvent faire le fond du su* € jet (2). » îfous n'avons garde de mettre aucunes vérités au-dessus ni à côté des vérités évangéliques ; mats Buffon ne. parle que de l'esprit humain, et dans ces limites ce qu'il dit est aussi vrai que profond.
Ce point de vue, toutefois, n'étant pas d'un intérêt prochain dans la question qui nous occupe, tenonsnous-en à celui que nous avons d'abord indiqué; et s'il est vrai que l'élocution soit au discours ce que le visage
(i) JksrfWf JH$çûitr9.9ur le stffle, (t)lM.
-f 14 .^* i'iLOGVTIOlf BU «âiteM4
ou les mains sont au corps de l'homme, conxpr^MHtt bien quelle en es4 Vimp(»rtànce, quelle en est aumla difficulté. Si |K)Ud n'aviOns en vue qùo la éie6on^ c» serait autre choâe } jmais il jt'agii du iiflê ; la dîclÎDi n'est pas tout l'homme, tandis que tout l'honbiBe est daps le style^ ou que, c6mme le dit Bu£ro% « leikyle <c est l'homme même (1). » Peul-étre que; U style s'est pas uniquement^ comme le prétend le même amibeurj l'cHrdre et le poouvemeni qu hn ëcrivaia dbnae èr-sa pensée ^ mais c^t ordre et oe mouvement font partie dn style: C'est donc ' Ufie grande diose iquè le sbfltj et ceux mêmes qui ne se fendraient paa entièrement rai^ son de la pensée de Gieéron né s'étoniieixiiit jtes <pi'â[ ait pu ^' exprimer ainsi : « Savoir oe qu'il &ut dire et a savoir dana quel ordre, c'est déjà une grande affiûfe; a mais savoir comment il faut le dire, c'en est ane bien € plus grande (2). ^
Si le style est de la pensée, il semble: que oe qui bit le bon esprit fera le bon écrivain, et qu'où ne yemtnt un esprit faux écrire bien^ ni surtout un espiût Uen fait mal écrire. U est certain que led^ grandes quattté» du style sont étrangères à un esprit fiaoble ou tnal feôt; l'élégance seule, une élégance tout extéri^re, est i flt portée ; mais combien d'hommes savent pemer et ne* savent point écrire 1 Ce sont deux rameai^ dortant de la même tige avec une îorce inégale. Pour bien écariro^ il faut bien penser^ mais il faut quelque chose deplof»- Pourquoi s'en étonner? S'étonûeri<>n> qu'iin hoQuneqiB marche très bien ne sache pas danser, qu'un homme
(1) BuFFON, Disfio^êêur le style, i2)Uasm, OruiafftÊ^ XTL
jui parle agréablemeat ae sache point diantertOu i^n (uelque qualité ultérieure faitdéfaut^ oubien^ de deur trts qui sont pareats^ ou ù'a étudié que le premier. On: e prépare à biea écrire en cultivant l'art d'inventer et* alui de distribuer une matière ; mais oti s'y pripm'ê eulecaenty et l'élocution ou le style est l'objet d'uneïtude à part. La langue^ d'ailleurs, matière du style,: ist tout à fait horà de l'écrivain. H en est de la languex)inme d'un violon^ il faut apprendre ^à en jouer : oi|' 16 vient pas dans le monde avec le coup d'archet dans a main.'
Certainement iï paraît étrange que Thomme qui perise naturellement bien, à peine arrivé à une cer- ' taîne limite, cesse tout à coup de bien penser, et que celui qui peut le plus ne puisse pas le moins ; cela est* étrange si Ton veut, maïs cela est. La pensée du même esprit n'est pas également à son aise dans tous les domaines, comme la poitrine du même homme dans toutes les atmosphères. Quoique écrire soit encore penser, on peut bien penser et mal écrire.
On accepterait plus facilement cette idée , eh ne cohèîdérant du style que ses parties inférieures ou ses derniers détails, en le confondant aVec la diction ; cai^ il y a un sens de ces choses-lai, qui peut n'avoir pas été donné' à tous ïes bons esprits. Mais il faut avouer que cela est vrai aussi des parties plus élevées de Télocu-' tîon, du style proprement dit ; et nous nous trouvons' alors bien près de l'invention et de la disposîtian,^ bien près de la pensée proprement dite. Même danrf èe' sensy le style est un mérite, une qualité à |)àrt.
416 DB L'iLOCUnON «I oitfiMkL.
Mais 8i j'accorde qu'on peut, en un certain sens^ bien penser et mal écrire, accorderai-je aussi facilement qu*on puisse penser mal et pourtant bien écrire! <-^Oui, je le pourrai encore, en réduisant le hUn ierm à ses parties les plus extérieures et au plus menu détail de l'élocution. Mais le bon style, à prendre ce mot dans toute sa signification, le style, dans le sens où l'on peut dire qu'il est l'honune même, n'appartient qu'à l'homme qui pense bien, et fortement «
ScribeDdi recte saperê estetpriDcipium et fons (4),
dit Horace ; et Gcéron avait dit : Sed est ehjumHa^ iicut reliquarum rerufn,/utuIamefiltfmsiJ^isifTiÀ(2). Beaucoup d'ouvrages bien pensés sont mal écrits ; mais tous les ouvrages vraiment remarquables sous le rapport du style le sont plus ou moins sous le rapport de la pensée.
On peut conclure de tout ceci que le prédicateur, à moins qu'il n'érige en principe la négligence ou le mépris de l'art, doit appliquer au style une bonne partie de ses soins. Car le style est une bonne partie de l'œuvre totale, mais une , œuvre distincte, qui veut une aptitude et des efforts à part.
Quelques-uns se font scrupule de cette application. Ils demandent s'il peut convenir, au plus sérieux des écrivains, au prédicateur, de faire une étude spéd^Je de l'élocution ou de l'art d'écrire? Si la question n'était pas répétée tous les jours, ce n'est pas nous qui la soulèverions.
(I) Horace, ^r<jMtf(iSfif#yTenM9. , (3)GiGSto,janilor, cap. XXL
Dl l'ÉLOCUTION en 6^11 JRAL. 417
En quoi cette étude serait-elle indigne d'un homme sérieux, si le style est encore de la pensée, si les soins donnés à l'expression sont le complément nécessaire du travail de la pensée, si cette pensée sérieuse, qui est tout notre objet, n'arrive complète et avec tous ses avantages dans l'esprit de nos auditeurs qu'à condition d'être bien exprimée î
Car c'est là notre point de vue ; et notre doctrine, quoique dans un sens très élevé, est tout utilitaire. Dans le domaine même de la pure littérature,' nous écartons la doctrine de Vart pour Vart : combien plus dans le domaine de l'éloquence, et surtout de l'éloquence chrétienne ! Si la poésie elle-même repousse avec effroi cette doctrine stérile, l'éloquence, dont le but est tout pratique, y répugne bien davantage. Tous les arts, .j'en conviens, réclament un noble désintéressement de la pensée, tous aspirent vers l'idée pure ; mais cela ne va point à établir que l'art, pour être pur, doive s'absorber dans la préoccupation de la fornje. « Comment gagnerait-il quelque chose à men- « tir à son origine? N'existait-il pas comme moyen « avant d'être offert comme but? Chefcha-t-on d'abord «( des idées pour des expressions, ou des expressions a pour une idée? Qu'est-ce donc, aux yeux de la con- « science humaine, que l'art séparé de son objet, ou « se faisant de son objet une simple occasion? Ce qui « est certain, c'est que, posé sur cette base,' l'art dé-- « périt comme art, et que la recherche exclusive de h le forme ruine la forme elle-même. L'enseignemyeilt
« littéraire, obligé de traiter de la forme à part, de
âiS DB L'ÉLOcunoir IN 6br£iai.«
« concentrer Tatlentior , durant des années, sur des « mots et sur des phrases ; Véclat plus bruyant des « succès littéraires ; le charme plus sensible des lia- « vaux où la recherche de la forme prend nécessairôc ment une grande place : tout cela, tourné, ce semble, a -à Favantege de Fart, n'a que trop souvent pour cfirt « de l'amincir et de l'évider. Une pensée forte, un <x ferme savoir sont les premières ooïKlitions de l'art; a et, eomme on l'a fort bien dit, il n'y a que les sub- « stances compactes qui soient susceptibles d'uïi beaa c poli. »
Mais combien tout ceci n'est-il pas plus vrai de l'éloquence, iet particulièrement de celle de la dbaife! Ce qui nuit aux autres arts, la poursuite d'un but aotod et inratique, ^t sa force à elle; c'est son jMrincipe même ; et tout art, comme toute institution, se corrompt en se séparant de son principe. L'orateur qu^ avant tout, aura voulu plaire, ne plaira pas, de uém que la vertu qui se proposera le bonheur pour but, ne toouvera pas le bonheur. Sans trop insister^ et pour cause;,, sm cette considération, je dis que la préoccupation du bien dire, le point de vue littéraire,, à mesure qu*il prend de l'ascendant sur le ministre, dégrade ion mimstère. le dis que le prédicateur n'est pas en première ligne un littérateur. Je dis qu'il y a dans ïemploi de la parole une sédttction, un enivrement ^'il &ut redouter. Je dis qu'il faut craindre de déri- Ter insensiWement de l'action vers l'imitation de Taotion, de la réalité dans la poésie. Cette déviation n'est que troip facile, vu la conjoncti(Hii mystérieuse du beau
Di. \'èlocoiiov bn oàrfiAi* 4d9
moral et du beau littéraire. Paul a dit. : d Sî je cher- « chais à plaire aux hoiaiimes, je ne serais pag serviteur « de Christ. » (Galates^ I^ 10.;) Noua dirona : «Si je « cherchais à me plaire à OEioi-mèfiQke. n Pour éviter ce malheur, un moyen sûr est de mépriser Fart ; mais Bîea ne nous a pas fait notre condition si facile i Jésus? Cbrist dit : a Je ne te prie pas de les ôter du monde » (-ée les soustraire aux conditions de la vie humaine) , a mais de les préserver du mal. » (Jean, XVII, 15.) C'est entre le culte de l'art et le méprift de l'art que Dieu nous a ordonné de marcher. Nous ne disons ni afiathème sur Uart, mi l'art pour l'art, mai» Tart pour Die».
De tout ce que nous avons dit, il résulte^ ce nous WDible, que le bon style est nécessaire^ et que le bon stf le ne vient pas tout seul. S'il n'est pas nécessaire, le reste ne F est pas non plus; s'il vient tout seul, le Bcste viendra aussi tout seul, et nous aurons signé à la kîs la proscription de Fart tout entier . Car le style m'est, pas ajouté à tout le reste, le style est une partie imtégrante de Fart ; ce n'en est pas le supplémient, ïBBis le complément. La limite que Fon voudrait tracer «■tre l'invention et la disposition d'une part, et Féio^ «ntiocb de Fautre, serait purement arbitraire. Si l'invention; et la disposition se retrouvent dans le ^tyle, on peut dire que le style se trouve déjà dans ces deux premières parties. Il y a continuité, il y a identité^ et la circonstance, très remarquable sans doute, que bien èesgens qui savent inventer et disposer ne savent pas écrire,, ne détruit point ce que nms venons de
420 Dl l'^logution b^ Giivi&AL»
dire. Quand un chemin se rétrécit ou que sa pente devient de plus en plus rapide, et qu'à ce moment certains voyageurs s'arrêtent haletants et découragés, c'est pourtant le même chemin. De ce que la route devient dès lors plus difficile pour les uns que pour les autres, il ne s'ensuit nullement qu'il soit permis de s'arrêter, puisque le but, le prix de la course, n'est qu'au bout du chemin, à l'extirémité de la carrière*
Quelques personnes veulent voir un artifice dans les soins donnés à l'élocution . On en pourrait dire autant des deux premières opérations, de toute l'éloquence, de tout art. Il ne faut pas confondre l'artifice et l'art. Ce qui caractérise l'artifice, c'est la poursuite d'un mauvais but, ou l'emploi de mauvais moyens, ou l'un et l'autre. L'art n'est que la connaissance et l'emploi des moyens indiqués par la nature et par l'expérience pour atteindre un certain but Vous ne contestez pas le but , il est bon ; il est même le seul but qui soit bon absolument; il y a peu d'apparence qu'un bon but suggère de mauvais moyens; si vous en étiez tentés , votre but s'élèverait contre vos moyens. Mais en quoi consistent les moyens que nous proposons? Prétendons-nous ajouter à la vérité, ou conduire à la vérité par le mensonge, ou troubler Timagination pour éclairer la conscience? Non, nous ne voulons que rendre à la vérité ce qui lui appartient. Prétendonsnous faire violence à la liberté humaine? Non ; car, sans parler de notre but, qui est précisément de remettre les âmes en liberté, nos moyens sont conformes à notre
DS l'iLOGUTION IN GBNiRAi.. 421
but, puisque nous ne voulons que rendre plus immédiat le contact entre la vérité et l'âme de nos auditeurs. Il n'y a donc pas d'artifice. Est-ce donc que l'art luimême répugnerait, non plus comme contraire à la droiture chrétienne, mais comme contraire à la nature? Nous avons examiné ailleurs ce prétendu conflit entre Fart et la nature (1), si semblable à celui que l'on a imaginé entre la nature et la civilisation, qui est aussi un art et le premier des arts ; nous avons soutenu que Fart est naturel, que l'art est encore la nature, que le chêne aux cent bras n'est pas moins naturel que le gland. Il n'y a guère d'opposition ici qu'entre la bonne et la mauvaise nature. S'il est des personnes à qui il est naturel de ne pas soigner leur style, il en est d'autres qui trouvent tout naturel de soigner le leur : je ne sais de quel droit les premiers viendraient imposer leur difformité à ceux qui ont l'instinct du beau et le sentiment de l'art. Eux-mêmes éprouveraient , s'ils lé voulaient bien, que l'art devient- une seconde nature, Prétendra-frK)n qu'il est plus naturel de mal écrire que de-bien écrire, parce que bien écrire suppose plus de fravailî Mais le travail n'eât-il pas la loi universelle? Mais ne veut-il pas être ajouté à tous nos dons ? Mais le don le plus gratuit et le plus généreux de tous, le salut, exclut-il le travail (2)? Éden, tout beau qu'il était, fut donné pour être cultivé: Et enfin, la négligence est-elle la belle nature ? Vous nous accusez de
(0 Voir V Introduction.
(3) • Travaillez àvotre salut avec crainte cl tremblement.» (Philippiens, II, 13.
redierche et d'artifioe : ne seronsHious paa bieû plus fondés^ nous, à vouft aocuser de paresse ?
Vom en appelés aux âiits^ et vous dites que le Btyle a fait des dupes. La logique en a lait aussi. Youle^- Tous peut-être proscrire la l<^ue? VoulesHKOus, paipe que le mensonge est armé, que la i/^té désarme! Et la même arme, en passant d'une main dans une autre, ne detient-eUe pas vertueuse, de criminelle qu'elle était? Cette arme ne fait que revenir à œlui qui a droit de la port^. Ne dites pas que, dans un discours tnen écrit, la vérité revêt l'armure du mens(»age ; c'eit le mensonge qui avait dérobé celle de la vérité. Il n'y a qu'à voir : cette armure ne lui va pas. On sent, m contraire, que la vérité, en revêtant la lorme du beau, n*a fait que rentarer dans ses droits^
Nous avons répondu d'avance à ceux à qui le travail du style paratt indigne d'un esprit mâle et sérieux. De .<«. ' qoel travail entend-on parler? Si l'éloquence du style oobsiste à dire convenablanent, apte dîcere(l)^pourqiK)i * ce style, nécessairement mâle et sérieux, seraitril indigne des soins d'un esprit mâie et sârieux? Qu'avonanous proposé, sinon an travail de pensée? a Quand je « vois, dit Montaigne, ces braves façons de parler, « je ne dis pas que c'est bien écrit, je dis qpie c'est « bien pensé. 9 — Le style vient du dedans cooune tout le reste, mais il ne vient pas tout seul. C'est un travail de l'esprit et de Tâme, qu'il s'agit seulement de porter jusqu'au terme. — • On cite Pascal, qui a dit: « La vraie éloquence se moque de l'éloquence (2). »
(1) CicÉRON. (2) Pascal, Pensées. Partie I, Art. X, S» XXXIV.
Oui, de la feusse, de l'étoquenoe apprêtée, factice ; de ««tte éloquence frivcde, Tétude et le charme des « hommes futiles ; d de l'ai^lke, quand la candeureilt .fiuffi ; des règles de convention, auxquelles il faut bien Tecourir quand la nature feit défaut. Cette prétendue éloquence manque en effet de sérieux ; mais, à y regarder de près, elle manque aussi d'art; c'est dans Fautre, c'est dans l'éloquence sérieuse qt» l'art, le véritaWe art, triomphe.
On dira peut-être : Mais, si bien écrire c'est bien jpenser, l'élocution, si l'on en excepte ce qui est arbitraire et ce qui ne s'adresse qu'à l'oreille, l'élocution ne constitue point un art particulier et n'est pas l'objet d'une étude spéciale. Supposant qu'il en soit ainsi, ce n'est pas nier l'importance du style, et tout ce que fiDus voulons, c'est que cette importance soit reconnue. Celui qui, sans avoir besoin d'un travail ad hocj d'une étude nouvelle, arrivera à bien écrire, n'a pas à <crai»- * dre que personne lui demande oompte du diemin par lequel il y est arrivé : c'est le but qui importe, non i^ diemin , eft personne n'aura Tidée de recommander le travail pour le travail même. Si vous arrivez par une seule impulsion, et sans la leaouvder, au terme qxre nous vous proposons, tant mieux pour vous , et qu'à nous ne tienne* Nous -sommes bien persuadé que les dioses iSnissent par se passer ainsi, et qu^l est des écrivains à qui mal écrire est aussi difficile qu'il est mabisé à d'autres d'écrire bien, — Maïs (^îl importait de discuter la question, et si nous n'y avions pas déjà répondu, nous dirions que l'expârienœ
424 Dl L'iLOGUTION BU Gil^BBil..
de tous les temps et le témoignage de tous les maîtres nous présentent comme inséparables ces deux propositions : 1" que, sans un fonds d'idées intéressant, il ne faut pas se flatter d'avoir du style ; T qu'il ne faut pas non plus se flatter que, moyennant un fonds d'idées solide et intéressant, le style viendra tout sçul D'Alembert les sépare : «L'éloquence, dit-il, ne consiste « proprement que dans des traits vifs et rapides; son « effet est d'émouvoir vivement, et toute émotion s'afm faiblit par la durée. L'éloquence ne peut donc régner « que par intervalles dans un discours de quelque « étendue ; l'éclair part et la nue se referme. Mais si « les ombres du tableau sont nécessaires, elles ne doi- « vent pas être trop fortes ; il faut sans doute à l'audi- « teur des endroits de repos ; dans ces endroits, Fau- « diteur doit respirer, non s'endormir, et c'est aux « charmes tranquilles de l'élocution à le tenir dans -«cette situation douce et agréable. Ainsi (ce qui senor « blera paradoxe, sans être moins vrai), les règles de « l'élocution n'ont lieu, à proprement parler, et ne « sont vraiment nécessaires que pour les morceaux « qui ne sont pas proprement éloquents, que l'orateur « compose plus à froid, et où la nature a besoin de « l'art. L'homme de génie ne doit craindre de tomber tt dans un style lâche, bas et rampant, que lorsqu'il « n'est point soutenu par le sujet ; c'est alors qu'il doit « songer à l'élocution, et s'en occuper.. Dans les autres « cas, son élocution sera telle qu'elle doit être sans « qu'il y pense. Les anciens, si je ne me trompe, ont « senti cette règle, et c'est pour cette raison qu'ils ont
« traité principalement de l'élocution dans leurs ou- « vrages sur Fart oratoire (1). »
Il y a dans tout ceci un mélange délicat d'erreur et de vérité. L'éloquence ne consiste pas uniquement dans a des traits vifs et rapides ; » elle a de ces traits , mais l'éloquence est partout, et la continuité est un de ses éléments, une de ses conditions. L'élocution est bien quelque chose de spécial, comme le veut l'auteur, mais non détaché de l'éloquence. Le passage suivant de Cicéron me paraît présenter les vrais principes sur le sujet qui nous occupe : « Le discours se « composant de pensées et de mots, il n'y a plus de « place pour les mots si l'on retranche les pensées, et « celles-ci ne peuvent être mises en lumière si vous « faites disparaître les mots. — ^Nous nous laissons domi- « ner par les opinions du vulgaire ; des demi-*savants, «( pour mettre à leur portée ce qu'ils ne pouvaient em- « brasser en entier, le déchirent et l'arrachent en lam- « beaux, et en détachant les pensées de l'élocution * « séparent l'âme du corps, sans considérer que la «mort est le résultat de cette séparation... Je me « contenterai de dire, en passant, qu'en vain cherche- « rait>on les ornements de l'élocution si l'on n'a d'a- « bord trouvé et disposé les idées, et que les idées ne « sauraient produire d'effet si l'expression ne les fait « ressortir (2). »
On dit que, dans l'œuvre du style, il faut faire usage
(i) lyÀLEMBERT, Mélanges, tome H, page 329, Réflexions sur l'élocution ara- ,
taire.
(2) CiCEiio, De OrtUore. Llb. III, cap. V et VI.
de rimaginationy et que l'imagination est' une trompeuse. Mais d'abord, est-ce que tout, dans le travail du style, «st l'a&ire de rimagination ? Ekisuite, Vmsr g^tkm a'estnelle qu'une ouvrière d'erreur? L'imagination est essentiellement la faculté, non de croite œ qui n'est pas, mais de se représenter ce qu^on ne voit pas, non de s'imaginer^ mais d'imaginé. Où vous en passeriez-vous ? Pas même dans la science, pas même dans la foi. Les plus austères l'ont seadi. Voyez .^ulement les Réfkxions SMr ïiloquence par le célèbre docteur Arnauld. L'imagination ^ dès lors, a pu dire, comme Boileau :
Arnauld, le grand Arnauld, fit mon apologie (h).
On cite des hommes respectables qui ont dédaigné, en écrivaut ou parlant sur ces macères, de donntf des soins à leur style. On parle des apôtres, de saint Paul. Je commence par déclarer que je ne me scandar Userais point des défauts qu'on pourrait me montrer dans le style de saint Paul. Il pourrait en avoir, et n'en être pas moins saint Paul. De fait, vous ne voulez pas écrire en tout comme lui. Pourquoi ne vous permettez-vous pas ses digressions? Si le soin de l'expression est blâmable, le soin de la disposition pou^ rait bien l'êlre aussi. Saint Paul avait une puissance spirituelle qui pouvait le mettre au-dessus des règles de l'art : ayez-la comme lui, et nous vous passerons
(t) BoiLEÀU, ÉpitreX. — Voyez, sur le soin à donner à râooution, sànn Augustin, Doctrine chrétienne, livre IV, et Rollin, Traité des Étttdes, Uney^ chap. 11, art. 1, sur le défaut de trop négliger les ornements da discours.
comme à lui ces digressions et cette (d)Bcuiité que saint Angustin a remarquées, et qu'il -ccMiBeille d'éviter, tout en les attribuant à quelque Becreft desâein de Dieu. — Mais, au bout du compte, écrivez oonmie saint Paul ; nous ne vous demandons rien de plus, pourvu que vous écriviez entièrement comme lui. Saint Paul a du Blyle, Comment lui vient-il ? je ne sais ; mais ayes-en également : c'est toute la question. Si vous pouvez l'avoir sans travail, nous ne démarrions pas mieux. Les irrégularités de saint Paul na nous empochent pas de voir en lui un écrivain» Il n'y a pas de forme de styb qu'on puisse diœ absolument bonne ou absolument mauvaise indépendamment des circonstances individudles ou du caractère de l'écrivain ; et si saint Paul était \m écrivain ordinaire, un artiste, nous pourrions rappeler à l'occasion de ses irrégulftrités ces vers de Despréaux :
Quelquefois dans sa course un esprit vigoureux, Trop resserré par Tart, sort àe$ règles prescrites, fit de Tart même^ apprend à franchir leurs linUes (4).
« On a converti, on a édifié, on a consolé sans te secours du style. » — Faites-le donc, faites sans le style tout ce que nous voulons faire avec le secours du style ; nous ne vous parlerons plus de style. On a aussi converti sans la parole : faites-le, et nous vous tenons quittes de la parole. Mais, en thèse générale, c«i convertit, on édifie par la parole, et le style n*est autre chose que la parole rendant plus ou moins bien la pen-
(0 BOU.EAU, VArtpoétiç^e, diant T^,
428 BB L'iLOCUTION KN GÙliRja.
sée ou la vie intérieure de celui qui parle : on n'agit par la parole qu'à proportion que la parole exprime bien toute la pensée; il n'y aurait, dans ce sens, ni paradoxe ni légèreté à dire que l'on convertit au moyen du style. La vérité est si forte, et, dans certains cas, celui qui vous écoute est tellement disposé, que toute parole, que tout style est bon. Dites alors que vous avez réussi malgré l'imperfection du langage, mais n'allez pas plus loin. Si vous allez vous imaginer que ce succès vous autorise à parler sans application et sans règle, pourquoi ne dites-vous pas aussi que c'est le moyen de mieux parler? Et vous y viendrez. Ce sera la doctrine du quiétisme appliquée à l'emploi de la parole. Vous serez les mystiques de Téloquence. Au reste, nous n'avons point méconnu, en parlant du style, que chacun a sa vocation et son style. Quand vous aurez la véhémence accablante d'un Whitefield, d'un prédicateur des rues, vous irez dans les rues, et y parlerez le langage que vous voudrez ; vous aurez le style de votre position et de votre but ; on ne vous en demande pas d'autre, mais on vous demande celui-là: c'est encore du style. Quand on vous aura, comme à ce missionnaire de l'Église romaine, brûlé les mains dans un martyre commencé, vous étendrez vers la foule vos bras mutilés, et ils parleront. Lorsque la parole même est superflue, qu'importe la forme de la parole? Mais quand la parole est là, quand c'est par elle qu'on veut agir, la forme importe. La forme et le fond sont inséparables, et, dans le vrai, ne sont qu'un. Rien de plus sérieux assurément, rien de plus grand
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que la mission de Moïse. Rien de plus éloquent que sa vie, si ce n'est les miracles qui s'opéraient à sa voix. Il pouvait, à ce qu'il semble, se dispenser de parler, ou de parler bien. « L'éloquence est considérée chez les « Arabes comme le plus grand des dons naturels, « parce qu'elle a chez eux plus d'influence que chez « toute autre nation. Moïse, se sentant privé de ce tact lent, ne pouvait avoir confiance dans sa mission, « devant laquelle il cessa de reculer aussitôt que le m Seigneur lui eut adjoint son frère Aaron, en disant : ce Scio quod eloquens sil (1). »
Ceci répond à ce que disent quelques-uns, que le soin donné au style n'est apprécié que par un petit nombre. Je suppose qu'on ne veut pas dire par là que d'être apprécié, admiré, puisse être le but et la récompense du prédicateur, mais la marque et la preuve que le vrai but a été atteint. Or il est certain, et je l'avoue, qu'un bon style n'est dignement apprécié que par un petit nombre ; mais quand personne n'aurait remarqué que votre style est bon, s'ensuivrait-il que vous avez perdu votre peine? Quand un bon style a produit, son effet, il importe peu que l'auditeur sache distinctement par qui cet effet a été produit. A la longue, un auditeur assidu et attentif se rend bien compte de certains mérites. C'est à nous à former le goût de notre auditoire, si toutefois le prédicateur chrétien se croit appelé à former le goût du public
c< La forme, pourtant, peut distraire du fond. » —
(i) LâON DB Laborde, Commentaire sur VExode^ etc. Paris, 1841, in-fol. p. 14*
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Il est trop vrai. De même que le penseur, arrivé au nuDmeat d'écrire^ peut s'arrêter^ se relâcher ea face d'un travail plus délicat^ plus compliqué peut-être, et laisse l'expression devenir ce qu'elle peut, un autre, à son tour, pourra s'attacher de préférence aa travail du style, par ses parties les plus, extérieures^ par celles qui tiennent le moins à l'intérieur du. sujet et au fond des choses. Il semble^ à la vérité, que. si vous vous faites du style une idée juste, la forme ne pourra pas aussi facilement vous distraire du fond ^ car la vrai stjle vient de la pensée, comme le teint vient du sang, oamme la fleur naît d'un eSc^i de la sève : le style ti'est pas le masque, mais la physionomie de la pensée. Toutefois la difficulté demeurq,, et je ne veux ni la nier ni l'affaiblir: je m'en garderai bien. Je dis plus y je n'y connais qu'un remède, l'esprit de mortififiation et l'esprit de prière. Car de dire : « Laissez venir les paroles comme elles viendront, n'usez pas de tous vos avaortages, refusez^ à votre pensée sa forme, c'ost-à-dire en quelque sorte la vie et la faculté de se communiquer,» nous ne le pouvons pas. L'éloquence est loa tout, une unité, que n€His ne pouvons pas scinder» Nous ne lui avons imposé aucune fc^rme, nous n'avons recommandé aucun style en particulier, nous avons demandé seulement que la parole de l'orateur sacré rendît sa pensée et sa vie aussi parfaitement que possible : cette pensée, il la doit tout entière à ses auditeurs ; elle doit leur arriver avec tous ses éléments, avec tous ses caractères ; or si cela ne peut pas avoir lieu sans une. application particulière, sans un travail
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ad hoc, ce travail, cette application, sont d'obKgation comme tout le reste (1).
Un homme de lettres, malade, à qui un prêtre tâchait de représenter les joies du paradis, Tinterrompit pour lui dire : « Ne m'en parlez plus, mon père ; votre « mauvais style m'en dégoûterait. » Cette plaisanterie IH>o£ane est le dernier mot de Tépicuréisme intellectuel. Mais, franchement, il n'est pas permis de parler des choses divines en mauvais style. En vain dira-ton que
(0 Nom croyons devoir reproduire les déreloppements plus étendus que M. Vînet donnait à sa pensée , dans une rédaction plus ancienne de celte partie de son cours*.
• Le traraà du style ainsi conçu, cf est-i-dfre aussi peu subordonné que possible aux choses, et môme se les soumettant, faisant de la pensée son instrument au Keu d'être rfostrument de la pensée , peut sûrement être un piège, et la forme distraire du fond. Tel est le cas de Thonmie qui veut être écrivain avant tout, pour qui les principes, les idées, les faits ont peu de valeur en eux-mêmes et ne sont que le aubstraium, et pour ainsi dire la gangue du style. Son aiTaire, à lui, est de donner de la valeur aux matières les plbs vulgaires par la ciselure; et en effet, il est an véritable écrivain ce que le ciseleur est au sculpteur. L'agrément flë son style consiste, comme le mérite ^mi style plus solide, en des idées, car on- ne peut pas sortir 'de là-,, mais en idées de mince aloi, sans racines et sans ibrce; ou, si quelque pensée forte s'y mêle, elle est en dehors du sujet, ne soutenant rien et n'étant pas soutenue. A peine peut-on dire que la fbrme Ta. distrait du fond, anqud, à vrai dire, il n'a guère songé. Il ne flrot pas même ici distinguer entre les écrivains, il faut (Hstinguer entre les su^ts. H est des sujets tels que la forme [y est tout; la forme est la pensée même, la forme est tout Fouvrage. Je parie de ces pensées communes, de ces lieux communs (soit dit dans le meiDeur sens), où, tout étant donné une fois pour toutes, il ne reste qu'à bien dire, et qui d'un auteur à l'autre, ne peuvent différer que par le bien dire. «Alors, selon le mot de Buffon, l'art de dire de petites choses devient peut-être plus difllcfle que fart d'en dire de grandes. > Et, dans tous les cas, bi forme ne distrait pas du fond, parce que tout est forme. *
« Hors de ces sujets, la forme peut distraire du fond, je ne veux pas le nier, mais au grand | dommage de la forme elle-même; car, dans de grands sij^ets. Te style, c'est-à-dire la vérité et le caractère de Fexpression , ne peut venir que des grandes pensées. Ainsi donc, dans ces sujets, le travail du style peut bien être un travail à part, une chose sut generis, en sorte qu'on peut avoir les pensées sans le style, le fond sans la forme ; mab on ne saurait y aVoir la forme sans le fond. Si le travail du styl» ne procède pas du dedans, sffl n'est pas intimement uni au travail du penseur et à l'activité intérieure de l'homme, s'il est appliqué du
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les choses doivent parler ; mais qu'est-ce qu*un mauvais style sinon quelque chose qui les empêche de parler, un style infidèle, un style qui n'est pas vrai (et sous ce rapport il peut être à la fois élégant et mauvais) ; qu'est-ce qu'un bon style, en revanche, sinon un style, qui est vrai de toutes les manières? Car c'est de vérité qu'il s'agit, et nous ne donnons point pour devise à l'éloquence ces vers si connus :
■ dehors, s'il ne natt pas, comme la fleur, d'un effort de la sève, ce n'est ni on vrai « style, ni un style yrai ; car le style n'est pas le masque, mais la physionomie de b
• pensée.
c Si donc on dit que la forme distrait du fond, ce n'est pas de la vraie forme,
• ce n'est (tas du vrai style qu'on parle, puisqu'il est consubstantiel à ia pensée. Il « ne faut pas s'en prendre à la forme, mais à l'homme ; il n'a pas songé à la vraie « forme de l'objet, parce qu'il n'a pas. songé à l'objet Mais s'il est préoccupé de li « vraie forme, eUe ne le distraira point du fond des choses ; car c'est en vue de ce « fond qu'il cherche une forme, et la forme le ramène au fond.
<f C'est tout ce que je puis dire au prédicateur ; car je ne nie pas que le tfarul «t extérieur du style, l'attrait des belles paroles, la pompe, l'harmonie, les décors du «t langage ne puissent exercer leur séduction sur lui comme sur un autre; et tint « qu'il sera jeune, surtout s'il est né artiste, il aura quelque peine à 7 résisfcer et i « reconnaître un (style dans la simplicité nue d'un Démosthènè et d'un Pascal t Longtemps peut-être il sera sous le charme des mots et des images, et prendra, « dans les œuvres de l'art, l'éclat pour la beauté. 11 est important que , sans trop « réprimer une imagination beUe ou aimable, il étudie l'éloquence dans les modèles « que j'ai nommés ; non pas que leur manière d'être éloquents et vrais soit la seule: « celle d'un Bossuet ne l'est pas moins, puisqu'eUe rend fidèlement la vie intérieure « et le caractère de ses pensées, mais parce que c'est à leur école qu'il est le moins « exposé à des méprises , parce que, dans cette simplicité, on reconnaît nûeux ce « qui fait l'essence d'un bon style, et que la liberté n'est plus dangereuse après un c certain temps d'une si forte discipline.
• Quand donc on vous dit que la forme distrait du fond, répondez qu'il vous bot c bien, après tout, chercher la forme de votre pensée ; mais dierchez cette forme t dans la pensée elle-même, et condamnez-vous d'avance, mais vous seuls etoon <t l'art, si vous avez sacrifié le fond à une forme qui , par là même, n'était pas It c sienne ; car une pensée ne peut périr dans une expression qui lui est conforme « et adéquate.
« Toute cette discussion est fondée sur un malentendu ; elle n'aurait p^ lieoii t l'on convenait d'avance que le mérite essentiel du style et le fondement de « t beauté c'est d'être vrai : vrai relativement au sujet, tral relativement à Pécri- «vain.», {Éditeurs.)
DB L ELOCUTIÔN EN GfiN^RAL. 433
' Les SUCS réparateurs dont la coupe est remplie A Fenfant qui se meurt sont en vain présentés; Mais que d'un peu de miel les bor^s soient humectés, L'enfant saisit la coupe, et, trompé, boit la vie (1).
Nous ne voulons ni tromper ni séduire ; le mensonge et Terreur ont souvent fait mourir et jamais n'ont fait vivre.
On dit enfin : Combien de temps nous enlève ce travail du style! Il faut savoir si ce temps est perdu, si ce qu'on obtient ne vaut pas ce que l'on sacrifie, et SI l'on gagne autant, eu égard au but final du discours, à faire vite et médiocrement qu'à faire lentement et bien. Je ne sais d'ailleurs pas si, à négliger le style, on épargne beaucoup de temps ; je crois qu'on apprend par le même exercice à faire vite et à faire bien, et qu'en cette affaire comme en bien d'autres, pour gagner du temps, il faut savoir en perdre ; car le bon style devient un instinct et finit par couler de source. Mais j'aihâte de prendre l'objection dans toute sa force.
« Le temps presse, dit-on ; chaque instant qui nous édiappe nous accuse ; il faut que la prédication abonde et que le prédicateur se multiplie ; que les discours, s'il est possible, se suivent sans intervalle, et que chaque discours déclare tout le conseil de Dieu. »
La prédication ne serait-elle donc qu'un cri d'alarme? Pourquoi, dans ce cas, faut-il que la religion nous présente une si longue série de faits, une si loAgue chaîne de déductions, un si vaste système d'idées? C'est Dieu qui Ta voulu : il ne nous appartient probablement pas
(j)L Tassi, JéruaaUm délivrée. Chant I, n : t Gosi tlT egro fimciul... •
de vouloir ^utre chose; et ea £aoe de sa patience, Fimpàtience nous siémt mal. Soit que la prédicatîûii soit d'appel^ comme on dit, ou de confirmation^ elle est autre chose qu'un cri ; elle est une parole, une instruction, un discours. C'est lentement que les uns «ont appelés, c*est lentement que les autres sont confirmés; le trouble a son prix et peut avoir son heure ; mais, à prendre l'œuvre dans son ensemble, on peut dire, dans tous les sens, que « le fruit de la justice se « sème dans la paix; » (Jacques TII, 18.) et nous ne devons pas craindre d'appliquer aux pasteurs ce qu'on a dit aux poètes :
Travaillez à loisir, (juelque ordre qui vous presse.
Mettre à profit chaque instant et travailler à la hâte, ce sont deux choses fort diffërentes; la seconde n'est pas impliquée dans la première, et c'est précisément pour ne rien faire à la hâte qu'on doit être avare du temps.
La situation, sans doute, n'est pas toujours la même; il y a des missionnaires comme il y a des pasteurs, et le pasteur, dans nos jours, est à moitié missionnaire. Voulons-nous, pour qu'il fasse mieux, que le pasteur fasse moins î A Dieu ne plaise! Mais si, quand il«i avait le loisir, il a étudié l'art, il l'a pratiqué, il diw bien tout naturellement ; il ne cherchera pas longtemps les meilleurs termes, les meilleurs tours : ils viendront d'eux-mêmes au-devant de lui. H aura lentement acquis le secret de méditer vite, il se sera laborieusement rendu capable de trouver facilement des plans justes et neufs, des combinaisons heureuses, des points de toc intéressants On croira, tant il est iiiaturel, qu'il doit
I» L'àiOCunoir n géhêral. -'435
tout au talent et à T émotion; lui-même le oroira peut-être ; mais s'il fait avec soin son examen de oonscience, il saura bientôt à quoi s'en tenir, et recon-. naîtra avec surprise qu'il n'a jamais tant déféré à l'ast qu'au moment où il croit n'obéir qu'à l'instinct. C'est qu'en effet, chez lui, Fart est devenu de l'instinct.
Qu'avons-nous prétendu d'ailleurs? Quoi? une certaine mesure de perfection? Qui pourrait la détermina? Nous n'avons prétendu qu'une chose : c'est qiw diacun faisse aussi bien qu'il peut. Nous n'avons pas tant demandé la pratique de l'art que l'estime de l'art et la reoonnaissance de ses droits. £n obtenant cela, nous croirions avoir tout dDtenu. Il s'agit d'un prinope ; et les droonstances étant pardlles, les difficultés ^ales, il y aura, dans la pratique, une différence du tout au tout entre celui qui confesse le principe et celui qui le renie. Il est impossible de reconnaître l'art et de le négliger tout à fedt ; car, dans une certaine mesure, il est toujours possible de le pratiquer. L'artiste est toujours artiste. Toujours, autant qu'il peut, il fait droit aux exigences de l'art ; et lOTsque le loisir lui manque pour se préparer, il improvise pour ainsi dire sa préparation, et médite en exécutant. Il y a eu, n'en doutons pas, de véritables artistes parmi les orateurs populaires et les prédicateurs des rues; et leur théorie, dont ils nous confieraient le secret s'ils le possédaient eux-mêmes, est une théorie savante.
Faut-il répéter encore que Tart est pour nous le moyen, non le but, et que notisne demandons compte que du. résultait Faites-nous, sans préparation^ sans
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méditation, avec les seules forces de Tinstinct, un discours logique, lié, solide, pur de langage, naturel
d'expression, nous ne vous demanderons pas, heureux *de vous voir arrivé, par où vous êtes venu. Que nous importe? A vrai dire, d'ailleurs, nous le savons. Quoi que vous disiez, vous êtes artiste, et votre instinct n'a rien d'aveugle. Mais quanta ceux, et leur nombre est fort grand, qui font négligemment et mal, rien ne nous empêchera de leur dire qu'ils font mal parce qu'ils font négligemment, et qu'il leur faut, pour faire mieux, ou plus d'instinct (qu'ils ne se donneront pas) ou plus d'art (qu'ils peuvent acquérir). S'il y a tant de ministres qu'on ne peut entendre, si les discours oiseux sont si fréquents dans la chaire, si les plus faibles avocats peuvent à peine descendre aussi bas que les plus foibles prédicateurs, c'est que l'art, encore plus nécessaire dans la chaire qu'au barreau , est nié par la paresse ou repoussé par le préjugé. La doctrine opposée élèverait certainement le niveau de l'éloquence ecclésiastique. Que les plus jeunes parmi les plus zélés en fassent Tessai ; ils ne tarderont pas à se désabuser de l'idée que Part est quelque chose d'essentiellement volumineux, qui demande, pour se déployer, un grand espace, c'est-à-dire beaucoup de temps ; ils comprendront bientôt et sauront plus tard par expérience^ que beaucoup d'art peut tenir dans une heure : l'intensité du travail en vaut bien la durée. Quand on a fait cette découverte, on est déjà fort avancé. Ce qui, dans quelques esprits, a décrédité l'art, ce n'est pas l'art luimême, ce n'en est pas même l'abus, %'en est bien plu-
DB L'ÉLOGUTION en GÉNÉRAL. i37
tôt Tabsence. Un discours dont la marche est compassée, le plan péniblement symétrique, le style pompeux ou brillante, la phrase constamment arrondie et sonore, nous attriste ou nous impatiente par sa froide élégance. Condamnons hautement un genre aussi faux. Osons même blâmer, dans des ouvrages beaucoup 'plus simples et plus graves, une certaine roideur de formes et un certain apprêt de langage, derniers et trop persistants vestiges d'une époque où l'éloquence était un spectacle. Bannissons, si l'on veut, la rhétorique des rhéteurs, pour faire place à la rhétorique des philosophes. Réclamons les droits de l'individualité, qui est à l'art ce que la liberté est à la loi. Mais n'accusons ni ne bannissons l'art, qui n'est pour rien d^ns les travers qui nous ont choqués. L'art est nécessaire ;^ l'art est immortel ; les réformes mêmes que nous, recommandons relèvent de lui et seront son œuvre ; et quand nous les aurons obtenues , nous pourrons dire avec un droit égal, avec une égale vérité : A la fin, la. nature a repris ses droits ; à la fin, l'art a triomphé I L'art, en effet, consiste essentiellement à observer et peut-être à retrouver la nature. Il n'y a qu'une opposition vraie : ce n'est pas celle entre la nature et l'art, mais celle entre le faux art et l'art véritable. Si nous tenons à cette formule, c'est que cette formule est un principe. •
On doit nous avoir compris : nous ne demandons à la chaire que d'avoir le style de sa pensée, mais nous le lui demandons. Nous le demandons à la chaire du village comme à celle de la ville : un style populaire
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n'ert pas un degré, mais un genre de style. Noos ne {Mrétendons pas non plus que Tensenible des prédicateurs surpasse, soos ce rapport, Fensemble des écrivains; mais que le mauvais style, trivial, terne, décousu, traînant, ïie semble pas l'apanage de la chaire;
que le bon langage n'y fasse pas exception ; que le prédicateur, appelé à raisonner et à parler, ne raisonne ni ne parle plus mal que les autres écrivains et lesisotres orateurs^
n serait étrange et malheureux qu'à une ^Kxjue oa le monde est plus exigeant ou plus difficile, la diaire fût plus indulgente envers elle-même qu'à l'époque où Pon exigeait moins (i). Ce serait, en vérité, une bizarre manière de montrer que les choses £aiUes confondent les fortes ; à notre avis, le moyen n'est pas sâr.
(1) D n'y a paspku,il y a peut-^tre moais d'honmesde QÊiiie cptfantieftîi; mak ]e bien dire est deyenu commun, et beaucoup plus de personnes sont en état do j»«er.