‹ Homilétique ou théorie de la prédicationChapitre 87 sur 110 · PROPORTION · texte numérisé non relu

PROPORTION

Bessuet est plus majestueuse, plus saisteàtnte; la , phrase de Massillon, toute fleurie qu'elKj» est, ♦raine (juelquefois. Le Pelii Carême^ qui est regaW^Stomme le plus exquis de ses ouvrages, n'en est pourtant pas le plus éloquent. Il développe souvent et développe parfaitement bien ; mais il 'amplifie aussi, exprimant une même idée sous deux ou trois formes différentes. Il y a une différence, puisque les mots diffèrent, mais elle n'est presque rien, et ne valait pas la peine d'être employée. Cette forme fatigue un peu en se reproduisant dans tout un volume. Sans doute Boasuet a souvent tort d'aller trop vite. En résumé, il faut développer en temps convenable ; mais il faut aussi savoir retrancher ( 1 ) .

[Ceci nous amène à parler de la proportion^ qui consiste à donner à chaque idée la place et le degré de développement qui lui appartient dans le dessein du discours.] C'est par la proportion que Bossuet pèche assez souvent dans ses sermons , [ et c'est pourquoi nous le plaçons, comme prédicateur, après Bourdaloue et Massillon, quoiqu'il ait plus de génie qu'eux. Si tout le monde lit Massillon et beaucx)up Bourdaloue, Bossuet est peu lu, quoique plein d'éclairs, parce qu'il manque de proportion. Ce défaut fait tort à des morceaux ti^ès bons du reste (2).]

(i) Nous opposons Bossuet et Massillon, dans un morceau tiré de chacun d'eui. — Voyez Bossuet, Oraison funèbre de Michel Le Tellier, (dans le 0taix d*ortiisons funèbres, éilition Viliemain, 1827, page 273,) —et Massillox, tome MI« page i28,édlUon Mcquignon . « Nous n'avons de grand... » Les alinéa de Massillon sont autant de couplets. Cela manque de liberté et de variété.

(•2) Voyez, à ce sujet, le sermon de Massillon sur l'Oubli des injnres, et crlu' du P. de La Rue, sur le Pécheur mpurant, page S69.

§ lïï. — Ordre.

La précision nous a conduit à parler du tissu du jtyle. Nous avons condamné tout ce qui ralentit ou inlerrompt la succession des pensées : c'était appliquer au style ce que nous avons dit de la composition générale du discours : c'est toujours, dans des proportions réduites, cette progression cx)ntinue recommandée par Théremin. Nous touchons à une autre qualité du style : Tordre.

Toutes les autres qualités dont nous avons parlé sont comme perdues sans Tordre, qui met à sa place chaque paragraphe dans le discours, chaque phrase dans le paragraphe, chaque mot dans la phrase. Et quant à hi clarté, dont nous avons parlé en premier lieu, elle ne se passe point de Tordre; Tordre en est la principale condition. Sans ordre point de clarté, et sans clarté point de force. D'ailleurs, indépendamment de la clarté, il en est d'un style oii règne Tordre comme d'un mur dont les pierres sont bien jointes : il est bien plus solide et plus fort. Or, dans le style, TefFet de Tordre c'est que les idées sont bien jointes, d'où résulte aussi la force.

La loi de Tordre ne proscrit pas seulement les fautes grossières , les transpositions évidentes ; elle rejette tout ce qui dans la disposition des idées n'est pas aussi bien ordonné qu'il pourrait Têtre. Elle veut que le tissu du style soit aussi serré qu'il peut Têtre. Elle le déclare par la formule même dont elle se sert, puisque selon

cette formule, à laquelle nous ne saurions en subiti!*'

tuer une autre, il faut que chaque idée soit suivie de celle qui est la plus proche entre toutes celles' que Tautour exprime. Je ne dis pas la plus proefasr possible absolument, puisque ce serait interdire cette suppression des intermédiaires qui fait la rapidité du style et contribue à sa beauté. — Si Tidée qiiiert. logiquement la plus proche d'une autre idée en esb s^fMffée, dans le discours, par quelque autre, il y ar déjà; on désordre, qui peut bien nôtre pas visible,, mais qui. n'esHpis pour cela sans conséquence. Et si cette faute, miaiBe peut-être, se reproduit, plusieurs fois de suitey si^œtte négligence est habituelle, il en résuUa-uxLeffet« inap* préciable peutrêtre parce qu'il est négatif» marcmia' dérable néanmoins : c'est une: fatigue* et une^ incertitude dans l'esprit de l'auditeur^, sous Uenocpire desquelles il ne peut recevoir aucune, impressiooi complète et soutenue.

Tout esprit a l'instinct et le besoin de l'ordre. Tout esprit jouit de l'ordre et souffre de son coatraire« H en souffre sans discerner la cause de sa soufirance, sbds s'apercevoir peut-être qu'il souffre ; tel est le maiaifle qu'on éprouve dans un air vicié^ ou,: pour ne pas-s#rtir de la sphère intellectuelle, telle est la souffiranee^tfoe donne im> sophisme lors même que nomstne.déméfcns pas en quoi pèche le raisonnement. Si, le. destia de l'homme est d'errer, son élément; naturel toutefois, sa substance pour ainsi dire, est la vérité. L'e^^nkle moins^ juste et qjui se permet le plus d'écarts, n'en permet point a auûsui. Lermêane esprit qui netmènepai tuiles autres veut être. bieniinB&é^ et toute-dé^riatiâD

loin da cette route que lui-même peut-être ne saurait pas indiquer, le déconcerte et le fatigue. La simple interposition d'une pensée que la marche des idées n'appelait pas encore ou n'appelait plus, détruit l'intérêt naissant. L'esprit ballotté, incertain, ne se prête plus à l'intention de l'orateur, si même on peut dire que l'orateur. en ait une; car nous le voyons assailli par plusieurs idées-à la fois,. ne sachante laquelle entendre, eby dan» cette perplexité , brisant à tous coups sa pensée, revenant sur ses pas, méconnaissant les gradations et confondant les rapports. On aurait beau ne pas se rendre compte du fait, il n'en est pas moins nîel ; et en définitive, où il y a moins d'ordre, il y a d'autant moins- de puissance (1 ) .

Si Tordre ou la liaison des idées est nécessaire partout, elle l'est surtout dans l'éloquence de la chaire, où il faut épargner à l'auditeur la moindre peine inutile et ingrate. Il faut bien laisser à un auditeur comme à un lecteur quelque chose à faire ; mais ce qui n'est permis' en aucune façon, c'est de l'obliger à refaire notre propre ouvrage.

B y a dans le style la même distinction de l'ordre logique et de l'ordre oratoire que dans l'ensemble de la composition. ISbus appliquons donc au style les règles de Uart oratoire, en disant :

(i) M. Vinet se propoMil do pliieer' iai ddua morceaux sur la singularité, écrits par lui dans le but* de faire ressortin, par leur comparaison, r importance et la nécessité de Tordre. On n'a retrouvé qu'un fragment du premier de ces morceaux, et, comme dès lors il n'm pas- possible d'éUrii>lir la comparaison que Tau" tear arait en Toe; on a jugé* tfam VAtlt naiear stipprimer ce paragrsplie Inachevé.

Que ce qui est plus général doit précéder ce qui est pluspa rticulier ;

Que ce qui est moins frappant doit précéder ce qui Test davantage ;

Que la forme qui concentre une idée vienne après celle dans laquelle elle est plus au large.

Ce qui fait manquer à cet ordre, c'est la précipitation, c'est l'attrait des idées accidentelles ou terminales, qui créent des liaisons vraies , mais non pas les vraies liaisons.

Aucun grand écrivain, aucun écrivain classé parmi les modèles, ne se montre en défaut sur ce point, non plus que sur aucun des précédents ; ou plutôt aucun des écrivains chez qui cette loi n'est paé sévèrement, délicatement observée , n'a jaiflais été placé parmi les modèles, eût-il d'ailleurs beaucoup d'invention, de force et d'éclat. Il est bien bon d'observer que, si la réunion de toutes les qualités que nous avons énumérées ne constitue point encore le grand écrivain, les autres, bien qu'elles paraissent d'une nature supérieure, n'y suffisent pas non plus sans les premières.

Qu'on examine sous ce rapport ces vers de Racine

dans Athalie :

L'entreprise, sans doute, est grande et périlleuse ;

J'attaque sur son trône une reine orgueilleuse,

Qui voit sous ses drapeaux maréher un camp nombreux

De hardis étrangers, d'infidèles Hébreux:

Mais ma force est au Dieu dont l'intérêt me guide.

Songez qu'en cet enfant tout Isra'él réside.

Déjà ce Dieu vengeur commence à la troubler ;

Déjà, trompant ses soins, j'ai^u vous rassembler (1), etc.

(i^'^Kci^iP., Athalie, acte IV, scène III.

Et ces vers d'André Chénier dans le Mendiant : "^

^•■'iâ

Il ouvre un œil avide, et longtemps envisage L'étranger. Puis enfin sa voix trouve un passage : Est-ce toi, Cléotas? toi qu'ainsi je revoil Tout ici t'appartient. 0 mon père! est-ce toi ? Je rougis que mes yeux aient pu te méconnaître. 0 Cléotas I mon pèrel ô toi, qui fus mon maître, Tiens ; je n'ai fait ici que garder ton trésor, Et ton ancien Lycus veut te servir encor.

Comparons le même groupe d'idées diversement ordonné dans les deux morceaux suivants. Il s'agit de la folie du christianisme :

I. « Ceux qui accusent le christianisme de folie doi- « vent convenir du moins qu'il a prévu ce reproche et « qu'il l'a bravé. Il s'est hâté de s'en accuser lui- « même. Il a professé le hardi dessein de sauver les « hommes par une folie. Il ne se faisait donc aucune « illusion ; il savait que sa doctrine passerait pour in- « sensée ; il le savait avant l'expérience ; il le savait «avant que personne l'eût dit; et il s'en allait, « cette folie à la bouche, cette folie pour étendard, à la « conquête du monde. Le christianisme n'a donc pas « laissé à l'i crédulité la satisfaction de le taxer de folie, « et, s'il est insensé, c'est à bon escient et le voulant « bien. »

II. ce Le christianisme n'a pas laissé à l'incrédulité « la satisfaction d'être la première à le taxer de folie. « Il s'est hâté de s'en accuser soi-même. Il a professé « le hardi dessein de sauver les hommes par une folie. « Il ne se faisait donc aucune illusion ; il savait que sa « doctrine passerait pour insensée ; il le savait avant

« l'expérience; il le savait avant que personne l'eût « dit ; et il s'en allait, cette folie dans la bouche, cette « folie pour étendard, à la conquête du inonde. Si donc « il est insensé, c'est à bon escient et le voulant bien; « et ceux qui lui reprocheront sa folie seront du moins «obligés de convenir qu'il a prévu leur reproche et « qu'il l'a bravé (1). »

§ IV. — Naturel.

Le naturel est une de ces choses qui ne peuventétre définies que par leurs effets ou leurs symptâoaes, attendu que toute autre définition aurait besoin ellemême d'être définie. Nous dirons dojjic que le style naturel est celui dans lequel l'art ne se laisse pas «entir, soit que l'art ne s'en soit pas mêlé , «oit à forée d'art. Car le triomphe de l'art est de se faire oublier ou de ne se faire sentir qu'à la réflexion.

L'art n'est pas purement l'imitation de la nature, comme on l'a dit longtemps ; mais on peut repousser cette définition, et reconnaître que l'art aspire à donner à ses créations le caractère des productions de la nature. Il a réussi quand il a su réunir le vTai et l'extraordinaire. [Le vrai qui n'est pas extraordinaire, ou l'extraordinaire qui n'est pas vrai, ne sont pas des objets d'art.]

Ce qui a paru naturel dans un siècle ou dans un

(0 ViNET, La Folie de la vérité, dans les Nouveaux discours sur quelques sujets religieux. — Éludier, sous le même rapport, un paragraphe de Massillonsur VQubli du dernier jour : « Sur quoi vousrassurez-yous encore? etc.» et les morceaux de Fénelon et de Bossuet examinés par CondiUac, Art d'écrire, Uy. ïU> diap. U. — MassiUon dévide admirablement one klée.

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