NATUREL
pays ne le paraît pas dans un autre. [La panoplie de saint Paul (Éphésiens VI, 13-17.) n'est pas naturelle à notre point de vue ; le style oriental rie le paraît pas davantage.] Les époques de demi-civilisation, époques dont la recherche paraît d'ailleurs une espèce de naïveté, et celles d'extrême civilisation, sont peu favorables au naturel. La culture des esprits y ramène.
Le naturel plaît comme gage ou signe de sincérité. Son absence fait soupçonner celle de la sincérité, quoiqu'on puisse être très cordial sans être naturel ; mais il feut alors être bien cordial. [Qui est plus cordial, plus ému et plus émouvant que saint Augustin et saint Bernard, et cependant ils ne sont point naturels.]
"Dans les ouvrages d'art, dans les écrits, le naturel
plaît doublement, comme plus inattendu et plus rare.
C'est en partie à la rareté de ce parfait naturel que
tient le plaisir que fait éprouver sa rencontre. « Quand
a on voit le style naturel, dit Pascal^ on est tout
« étonné et ravi ; car on s'attendait de voir un au-
« teur, et on trouve un homme. Au lieu que ceux qui
« ont le goût bon, et qui, en voyant un livre, croient
« trouver un homme , sont tout surpris de trouver
« un auteur (1). »
Boileau, dans son Elog^ du vrai^ n'a pas oublié de louer le naturel :
Cessons de nous flatter. 11 n'est esprit si droit Qui ne soit imposteur et faux par quelque endroit. Sans cesse on prend le masque, et, quittant la nature^ On craint de se montrer sous sa propre figure.
CO Pascal, Pensées. Part. I. Art. X. S XXVIII.
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Par là le plus sincère assez souvent déplaît. Rarement un esprit ose être ce qu'il est.
Chacun pris dans son air est agréable en soi :
Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi (1).
Le naturel peut s'élever à la naïveté, et cette naïveté est admirable dans des hommes et dans des sujets graves. [Le naturel, dans l'enfant, c'est de la naïveté : qu'un homme devienne enfant sans rien perdre de sa gravité et de sa maturité, c'est une chose très rare et très belle.] La différence entre le naturel et la naïveté est celle-ci : le naturel se possède et se connaît, la naïveté ne se possède ni ne se connaît ; elle se laisse surprendre à ses propres impressions ; après coup, elle sera surprise elle-même de ce qu'elle a dit. Bossuet a des mouvements saisissants de naturel.
Il est très difficile , hors des situations de la vie actuelle, d'être parfaitement naturel, c'est-à-dire parfaitement vrai. Il faudrait, ou pouvoir écarter toute préoccupation d'art ou s'y livrer entièrement. Lasincérité même n'est pas un garant de naturel. Cela est si rare que quand on rencontre un orateur parfaitement naturel, [on est tenté de lui demander] :
Est-ce vous qui parlez, ou si c'est votre rôle ?
Si l'on a du plaisir à trouver un homme, ce doit être dans le discours de la chaire; et il semble qu'il devrait y avoir le plaisir de la surprise de moins. Oserons-nous dire qu'il y est de plus? Ce qui serait
(1) BoiUEAC, Épttre IX.
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naturel comme poésie ne le serait pas comme éloquence, et la chaire, [la chaire de vérité, où Ton vient parler de Dieu et des intérêts les plus pressants,] a tardé plus que les autres genres à devenir naturelle.
[La cause en est en partie, selon Théremin, dans la position physique du prédicateur, éloigné de son auditoire et élevé au-dessus de lui. Il faut tout le zèle de la charité chrétienne pour transformer le discours en affaire.] D'Alembert, se plaignant du style académique, dit « qu'on l'appellerait bien mieux style de « la chaire (1). » Fénelon a fait de grands effort^ pour ramener dans la chaire le naturel du style avec le naturel des conceptions et des plans (2) ; car tout cela se tient.
Je ne m'attacha pas à indiquer les différentes manières de manquer de naturel. Pourquoi les énumérer toutes? Et à quoi serviraient, sur ce sujet, des règles négatives? On ne devient pas naturel en se prémunissant contre chacun de ces défauts. Le naturel a une source plus positive et plus vive. La lumière doit dévorer les ténèbres. On n'évitera pas un défaut pour tomber dans Tautre si l'on s'attache fortement au principe ; et pour s'y attacher, il ne faut que vouloir être vrai, et faire du discours une action et non un ouvrage. C'est à ce point de vue que Brougham attribue la supériorité du style de Démosthène. Qu'est-ce, en effet, qu'un homme appellera naturel dans un discours qu'il entend? C'est l'expression dont il sent qu'il se serait
(i) D'ALE'^îUKr.T, Mélanges, lomc 11, page 348. (2) Voir SOS Dialogues sur VcLoquence.
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involontairement servi dans la situation ou ladjBspoBftiwi où l'orateur professe de se trouver. C'est l'expraBsie» au sujet de laquelle il «e dit : Mais peut-on dire autrement? et n'^eet-ce pas la première expression qui devait venir à l'esprit?
Sans parler donc de l'afifeetation, de resagâ^atioD, des jeux d'esprit, des meta pliores prolongées, des^ntFthèses, etc., disons seulement qu'on risque de n'être pas naturel en transportant dans la diaire desJtraitsou des formes qui sont naturels en d'autores^ennes, ou en imitant la forme individuelle des dhefs-d'œuvre du genre même que Ton cultive* Ce n'est donc qu'avec précaution et sous réservç qu'il faut étudier les («rate ur s.
Soyez ce que vous voulez paraître ;i
§ V. — Convenante.
Dans un sens très général, toutes les qualités recommandées ci-<lessus sont des coiwenanees de diverses natures. Ce que nous appelons ici convenance, dans un sens particulier, c'est le rapport de l'exp^eBsion avec le caractère des idées qu'elle doit revêtir, avec le genre de la composition, le sujet que l'on traite, le but qu'on se propose. Le style peut être clair, propre, précis, naturel, sans être convenable. La convenance résulte d'un juste^ sentiment de la nature du sujet, et consiste à ne pas blesser ou à ne pas obscurcir ce sentiment chez autrui.
Passons tout de suite au genre particulier qui nous
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occupe, à la prédication ; car que dire en ftiTeur delà convenance en général que son nom seul ne dise idéja?
Une question préliminaire se présente. On parle d'une langue de la chaire. Y a-t-il une langue de la chaire? Cela n'est pas douteux, si l'on'u'entend par là que l'ensemble des convenances auxquelles est assujetti un discours religieux associé au culte et j^'ononcé dans un lieu sacré. Mais si l'on va plus loin, s'il s'agit, non de convenance^ mais de conventioHy si l'on a en vue un certain dialecte, si l'on prétend imposer au langage de l'orateur sacré d'autres règles encore que eelles qui résultent de la nature de sa mission et que le sentiment de sa position lui suggère, nous disons : Non, dans ce sens-là, il n'y a pas une langue de la chaire (1 ) . Laissons pour un moment la parole à M. Théremin :
« A cette question : Quelle est la langue convenable ^ à l'orateur de la diaire*? les uns répondent : La « langue de la Bible; les autres, celle des livres; 4' d'autres encore, celle, de la vie ordinaire; ceux-ci, -« une langue simple et naturelle; ceux-là, une langue « artistement élaborée, une langue poétique, riche «d'images. Quelquefois aussi on donne pour type la c< langue de quelque prédicateur connu. Quant à moi, « si l'on me demande quelle langue le prédicateur doit « employer dans la chaire, je ne puis que répondre : « La sienne. Une vie chrétienne est née en lui, et il se 4L nourrit incessamment de la Parole de Dieu, dont un « grand nombre d'expressions et d'images lui sont
(1) KanzeleprdSiie, — KaazleispTdiChe,