PREFACE
A la France, ma glorieuse, ma radieuse
et ma tendre mère ! -
Quand j'étais jeune et heureux, je vous ai-mais déjà d'un amour sans fond ni rives :
aujourd'hui que ma jeunesse s'est évanouie, et avec elle le bonheur, cette chose plus fra-gile encore que la vie, je vous adore d'un amour qui s'est agrandi et fortifié de toutes les éphémères et folles amours qu'il a ab-sorbées.
Je vous aime, parce que vous êtes l'au-guste mère de tous ceux qui ont eu la Gaule pour berceau, ou pour qui le Français est l'idiome maternel. Je vous aime, parce que dans votre sein repose la cendre véné-rée de mes aïeux. Je vous aime, parce que ceux qui m'ont transmis leur sang et leurs exemples, ont souffert et combattu pour votre grandeur et votre gloire. Je vous aime, parce que vous êtes la patrie de Jeanne d'Arc, cette chaste fille du peuple et sa li-bératrice, de Porcon du Babinais, de d'Assas, de Vincent de Paul, de Vauban, de Fénelon, de Carnot, de Danton, de Desaix, de Drouot, et du garde d'artillerie Henriot qui fit sauter la citadelle de Laon, plutôt que de la rendre à l'ennemi : donnant ainsi un sublime exemple de dévoûment à la patrie qui ne fut malheu-reusement pas imité par le défenseur de Strasbourg que Saint-Juste eût certes fait guillotiner.
Les généraux Custine et Bauharnais, qui portèrent leur tête sur l'échafaud, étaient moins coupables que cet Uhrich qui capitule avant d'avoir essuyé un suprême assaut, avec une armée de 17,000 hommes et 452 officiers, ouvrant ainsi une honteuse issue aux peureux et aux lâches, plaçant l'ennemi au coeur de l'Alsace, et démantelant le France d'un de ses plus inexpugnables boulevards !
Quand on n'est pas décidé à mourir et à s'ensevelir sous les ruines de la ville assiégée, on n'accepte pas la glorieuse mission de la défendre.
Au lieu de lui tresser des couronnes et d'aller à sa rencontre pour le remercier et lui faire honneur, c'était la hache du bour-reau qu'il fallait lui envoyer, afin de terrifier tous ceux qui seraient tentés d'imiter sa fu-neste défaillance.
Je vous aime, parce qu'aucune race n'a été plus illustre et plus vaillante sur les champs de bataille ni plus splendide dans le magni-fique royaume des sciences, de la politique, de l'éloquence, des beaux-arts et des belles lettres. Je vous aime, parce que vous êtes la (erre de la chevalerie, cette fleur de cour-toisie chrétienne que l'antiquité n'a point connue. Je vous aime enfin , non pas tant parce que vous êtes entrée triomphalement, bannière déployée, et au bruit du clairon, à Rome, à Naples, à Milan, à Turin, à Flo-rence, à Venise, au Caire, à Madrid, à Lis-bonne, à Amsterdam, à Stutlgardt, à Mu-nich, à Hanovre, à Dresde, à Berlin, à Vienne, à Varsovie, à Moscou, a Sébaslopol, à Constantinople, a Alger, à Constantine, à Mexico et à Pékin : mais parce que vous pro-tégez les faibles, bravez les puissants, dé-fendez le droit, et mettez généreusement votre clémente et miséricordieuse épée au service de la justice, de la liberté et de l'humanité!
On dirait vraiment que vous avez choisi pour devise, ce vers héroïque du plus divin des poëtes de l'antiquité :
Parcere subjectis, et debellare superbos.
Pardonner aux vaincus, et dompter les superbes.
Que la Convention, la plus véhémente, la plus colossale assemblée que le monde ait jamais vue, était bien le fier interprète de votre coeur et de votre génie, lorsque par l'organe de Lareveillère-Lepeaux , elle por-tait ce décret secourable, fraternel, humain qui suffirait à lui seul pour faire pardonner ses fureurs patriotiques, et lui attirer les bé-nédictions des peuples opprimés.
Le voici ce décret du 19 novembre 1792 :
« La Convention décrète que tout peuple qui voudrait être libre trouverait en elle appui et fraternité. »
Quelle est la noble cause que vous n'ayez pas épousée, dédaignant tous les périls pour la servir et lui prodiguant votre or et votre sang?
Vous fûtes la marraine de la République des Etats-Unis d'Amérique, et vous mîtes votre épée sur son fragile berceau pour le protéger.
Vous tendîtes la main à la Grèce pour la régénérer et l'arracher sanglante et défigu-rée au joug ignoble des Turcs détestés.
Vous concourûtes à la révolution Belge par vos volontaires, lui donnâtes pour Tyrtée, Jenneval, l'auteur de la Brabançonne; et lorsque le général Chassé reçut de son maître obstiné l'ordre barbare d'incendier Anvers, vous fîtes signe à une armée fran-çaise de franchir la frontière et de courir expulser de la citadelle d'Anvers le brutal soldat qui menaçait de bombarder la riche métropole de l'Escaut, le berceau de Rubens et de Van Dyck, l'éblouissant asile des chefs-d'oeuvre de l'école flamande.
Enfin, vous ouvrîtes le suaire dans lequel l'Italie, cette reine brillante de la renais-sance, était ensevelie, et vous la rappelâtes à la vie, à la lumière, à la liberté et à l'indé-pendance!
Et si la noble Pologne est tombée victime de l'odieux guet-apens de la Prusse, de l'Autriche et de la Russie: sans la lâcheté de vos rois et de leurs impudiques favorites, vous l'eussiez vengée et replacée sur le pié-destal des nations libres !
Ah ! dites-moi donc, ennemis jaloux, en-vieux détracteurs de la France, à quelle tâche glorieuse et pénible elle s'est dérobée ?
La réforme? Mais après lui avoir donné Jean Calvin, le législateur de Genève, le théologien de la religion réformée, et cette pléiade d'écrivains et de polémistes, elle l'a sauvée par la politique de Richelieu aidée de l'épée du héros Suédois, Gustave Adolphe.
Sans la politique du grand Armand et l'or de la France pour soudoyer un sublime aventurier, la réforme expirait sous les in-trigues des Jésuites, et la tyrannie étouffante de la maison d'Autriche.
Et comment ne vous aimerais-je pas, ô ma douce et belle France? Je vous dois tout.
Mon père et ma mère m'ont donné, avec leurs tendres soins, leur chair et leur amour; mais c'est de vous surtout que j'ai reçu ce patrimoine moral qui s'augmente des vertus, de l'honneur et des lumières de chaque gé-nération qui s'écoule ici-bas, et qui constitue l'inaliénable héritage et le bien le plus pré-cieux des enfants sortis de votre sein iné-puisable et béni,
Sur mon âme enthousiaste et pure, de jeune homme, vos poëtes ont distillé leur miel embaumé, et fait couler leur lait divin.
Vos tragiques m'ont électrisé, vos co-miques m'ont réjoui, vos élégiaques m'ont attendri, vos didactiques m'ont instruit et formé le goût, vos satyriques ont allumé dans mon coeur la sainte indignation du vice, et vos lyriques m'ont ravi jusqu'au ciel.
Mon intelligence engourdie, vacillante et remplie de ténèbres, vos philosophes l'ont secouée, affermie et inondée de la plus éclatante lumière. Mon coeur impétueux et bouillonnant sous le souffle des passions déchaînées ; vos moralistes l'ont calmé, purifié et discipliné en y faisant descendre la notion sacrée du devoir.
Mes facultés esthétiques somnolentes, stériles ou endormies, vos artistes les ont éveillées, fécondées et charmées.
Mon imagination, la lyre de vos poëtes l'a enchantée et transportée. Le bon sens naturel que Dieu, dans sa bonté, a départi à chacune de ses créatures faites à son image, vos prosateurs, les premiers du monde, l'ont fortifié et charmé.
Mes facultés oratoires et vibrantes, vos orateurs, les plus féconds, les plus artistes, les plus séduisants et les plus éloquents qu'on ait entendus depuis l'Agora et le Forum , les ont captivées et enivrées.
Mes aspirations guerrières, vos héros, les plus beaux, les plus jeunes, les plus attrayants des enfants des hommes, les ont comblées.
Dans quel siècle, dans quel pays, pour-rait-on rencontrer des capitaines aussi juvé-nils, aussi brillants, aussi sympathiques, aussi charmants, aussi admirables, aussi vertigineux que vos généraux adolescents?
Ce sont les météores des champs de ba-taille.
Si à sa démarche seule on reconnaît la' déesse des plaisirs — vera incessu patuit Dea — à la beauté du visage, à l'allure mar-tiale, à la rapidité des mouvements, à la manoeuvre leste, dégagée et rapide, à la grâce, à je ne sais quoi de jeune, de con-fiant, d'aimable et de majestueux, on recon-naît le héros français.
Les dieux d'Homère n'ont pas l'air plus olympien !
Voyez Gaston de Foix mourant au sein de sa victoire de Ravenne : il a 21 ans. C'est ce jeune homme imberbe qui a révélé au -monde étonné la furia francese aujourd'hui proverbiale,
Voyez Turenne, le père du soldat, la vertu incarnée, la pureté, la probité, l'hon-neur de l'armée française ; voyez-le pen-dant son admirable campagne du Rhin dé-ployer de nouvelles qualités guerrières qu'on ne lui soupçonnait pas.
Il tombe, jeune encore, frappé au coeur par un boulet qui brise du même coup le bras droit du général d'artillerie Saint-Hil-laire, qui l'accompagnait dans la reconnais-sance des lignes ennemies.
Saint-Hillaire se relève sanglant et mutilé, et s'adressant à son fils qui pleurait sa bles-sure, il lui dit : « pleurez ce grand homme plutôt. »
Et le général autrichien, l'italien Monte-culli, en apprenant la mort de son glorieux adversaire, ne peut d'abord dissimuler sa joie ; mais bientôt revenant à des sentiments plus nobles, il prononce ces belles paroles dans la bouche d'un ennemi : « Il vient de mourir un homme qui faisait honneur à l'homme. »
Voyez le grand Condé à Rocroy, broyant à son début dans la carrière des armes, les vieilles bandes espagnoles commandées par le comte de Fontaine, porté en litière au milieu des combattants ; ou jetant son bâton de maréchal de France dans les lignes de Fribourg pour que les français courussent le ramasser : il a vingt ans !
Voyez Luxembourg à Steinkerque, char-ger, l'épée à la main, les escadrons enne-mis et triompher de la ténacité de Guil-laume III.
L'admiration publique l'a surnommé le tapissier de Notre-Dame, tant il rapporte de trophées et de drapeaux pris à l'en-nemi.
Luxembourg, général d'inspiration et de mouvements soudains, faisant la guerre en grand seigneur, souvent surpris, jamais vaincu, était disgrâcié de la nature : Guil-laume disait toujours : « Ne pourrai-je donc battre ce petit bossu ? »
Voyez Catinat, cet officier de fortune, sorti d'une famille de robe, d'abord avocat, premier exemple du général plébéien.
Il y a en lui quelque chose d'antique. Il fait son chemin lentement, à force de mé-rite, il commande tard et n'est jamais en faveur. Il ne demande rien, reçoit peu, sou-vent refuse. Les soldats qui aiment sa sim-plicité et sa bonhomie, l'appellent le Père ta Pensée. La cour s'en servait à regret.
Quand il eut battu le duc de Savoie à Staf-farde, pris Satuces et forcé l'ennemi à Suze, Louvois lui écrivait : « Quoique vous ayez fort mal servi le roi cette campagne, Sa Majesté veut bien vous conserver votre grati-fication ordinaire. » Catinat ne se rebute de rien ; il endure avec la même patience les rudesses de Louvois et les difficultés de cette dure guerre des Alpes (*).
Voyez Marceau — ses cendres reposent près de Coblenz — dont la mort prématurée est pleurée par l'armée autrichienne : c'est encore un enfant.
Hoche a gagné des batailles, remporté des victoires, pacifié la Vendée : et il meurt em-poisonné, dit-on, à moins de 29 ans !
Regardez Kléber, cet intrépide soldat de l'armée de Mayence et de la Vendée : regar-dez-le sous le brûlant soleil d'Egypte à la bataille d'Héliopolis : ne diriez-vous pas le Dieu de la guerre en personne?
Enfin ne détournez pas les yeux du jeune Bonaparte, malgré les épouvantables mal-heurs que son ambition délirante et celle de ses indignes héritiers vous ont causés.
Saluez-le, pendant cette immortelle et fou-droyante campagne de 1796, qu'il achève avec la rapidité d'Alexandre, et qu'il décrira plus tard dans l'exil avec la plume de César.
Voyez-le courir, voler, de Montenotte, Castiglione à Arcole et à Rivoli, brisant, dispersant, frappant d'épouvante les armées
(*) Michelet. autrichiennes qu'on oppose à sa course im-pétueuse.
Découvrez-vous devant ce général couvert des lauriers de la victoire : il a 27 ans !
Bonaparte restera la plus éblouissante gloire militaire de notre panthéon national, et la lâche capitulation de Sedan ne peut ternir l'éclat fulgurant de ce nom épique.
Ainsi, mère féconde, à l'intarissable et divine mamelle , j'ai puisé dans Corneille la force, la grandeur, l'éclat et la magnanimité; dans Racine la grâce, la suavité, l'amour et la pitié ; dans Molière la gaieté noble et le rire gaulois ; dans Boileau la rectitude et la mesure ; dans la Fontaine la bonhomie ini-mitable et le respect de nos frères inférieurs — les bêtes — ; dans Voltaire la flamme, l'étincelle et la moquerie ; dans Baumar-chais le trait ; dans André Chénier la divi-nation de l'antiquité, et un aperçu lumineux du génie grec ; dans Descartes la raison pure ; dans Pascal l'ampleur colossale de la pensée et de la forme ; dans Bossuet la ma-jesté biblique : dans Fénelou la sérénité et lecharme de l'Odyssée ; dans Claude Lor-rain la magie du paysage ; dans Jean Goujon l'idéal de la statuaire ; dans le Poussin la pensée traduite par le pinceau ; dans Perrault la grandeur imposante des colonnades du Louvre ; dans Montesquieu l'esprit qui sonde les lois en remontant à leur source ; dans Buffon le génie et l'interprétation de la nature ; dans Rousseau la verve amère et mélancolique d'un prophète sublime mais égaré qui flagelle impitoyablement les vices d'une société corrompue ; dans Turgot la science des- richesses et l'amour du peuple; dans nos grands jurisconsultes la raison écrite, le respect et le culte du droit; dans Didérot l'enthousiasme; dans Mirabeau et Vergniaud les plus fiers et les plus mélodieux accents qui aient jamais retenti à la tribune aux harangues; dans la Constituante, la Législative et la Convention, ce Sinaï des droits de l'homme, le plus profond amour de l'humanité qui eut jamais animé des légis-lateurs chargés du bonheur de leurs sem-blables!
Enfin, Augustin Thierry, Guizot, Henri Martin et Michelet en déroulant nos annales, m'ont appris à connaître et à révérer nos ancêtres; Victor Hugo m'a fait vibrer sa corde d'airain; Lamartine m'a soupiré, sur la harpe éolienne, lu mélancolie, la religion et l'amour; et Alfred, de Musset essayait de me cacher, l'infortune! sa tristesse et son incu-rable satiété sous une nobé d'odalisque et sous la poésie, la plus svelte la plus sémillante la plus primesautière qui fut jamais !
En retour de ces bienfaits, de ces grâces, de ces saintes et inénarrables voluptés, je m'agenouille à vos pieds que j'embrasse et vous adresse cette humble prière :
Mère, voici ma chair, prenez-la, et servez-vous-en comme d'un bouclier. Voici mon sang, répandez-le, et puisse-t-il avec celui de vos autres enfants former un fleuve assez large et assez profond pour vous mettre à l'abri de l'ennemi qui vous déchire le sein.
Heureux, ô ma mère bien-aimée, si par ce joyeux sacrifice de ma chair et de mon sang, je puis expier les fautes commises, et rallumer le patriotisme qui semble éteint dans le coeur de vos enfants égarés !
On dit que, dans l'Inde, de fanatiques sec-taires se précipitent sous les roues du char qui traîne leurs idoles menteuses, se faisant ainsi joyeusement broyer pour complaire à leurs Dieux de bois ou d'argile.
Et nous, vos fils, enfantés, nourris, bercés, élevés, choyés, illustrés par la plus noble, la plus belle, la plus dévouée et la plus auguste des mères, nous hésiterions à vous immoler avec joie, notre richesse, notre bien-être, notre fortune, notre repos et notre vie !
Arrière et honnis soient les indignes et mauvais français qui nourrissent d'aussi vils et d'aussi abjects sentiments !
Saint-Maur, ce 24 octobre.