CHERS ET BIEN-AIMÉS FRÈRES
Moriamur, et in media arma ruamus.
Una salus victis , nullam sperare salutem.
Mourons , précipitons-nous au milieu des armes. L'unique salut des vaincus est de n'espérer aucun salut. ENÉIDE, L. II.
Depuis le commencement de cette cruelle guerre, qui plonge dans la détresse, dans le sang, le deuil, l'épouvante et la mort, deux nations dont la destinée providentielle est de se respecter, de s'aimer, de s'entraider, de se concerter, de se compléter et de rivaliser dans la pacifique et féconde carrière des sciences, des lettres, des arts, de la liberté et de la civilisation générale dont elles sont les deux plus illustres promoteurs, les deux plus magnifiques et lumineux flambeaux, nous n'avons cessé d'en suivre, avec la plus horrible angoisse, les diverses, les soudaines et les tragiques péripéties.
De Wissembourg, cette première infidé-lité de la victoire au drapeau de la France, cette héroïque défense d'une poignée de français contre une armée formidable, jus-qu'à Sédan, cette capitulation infamante due à cet histrion couronné, qui a trouvé moyen en disparaissant de ta scène du monde qu'il n'avait usurpée que par le parjure et le plus odieux attentat contre les lois de son pays, de souiller les deux choses les plus augustes de votre éblouissante histoire : la robe mili-taire de la France, et le nom glorieux, res-plendissant qu'il était mille fois indigne de porter, nous avons suivi pas à pas, les yeux pleins de larmes, les traces de votre sang répandu sur les nombreux champs de car-nage où, mal commandés, mal outillés, mal nourris, mal gardés, peu disciplinés et dis-séminés sur un trop vaste théâtre, vous deviez être, malgré des prouesses dignes des plus beaux jours de la valeur française, la proie, la victime d'un ennemi qui avait pour lui l'immense supériorité du nombre, de l'artillerie, de la cohésion, de la vigilance, de la discipline physique et morale, de la science, de la stratégie, et d'une confiance sans bornes et méritée dans ses chefs poli-tiques et militaires.
Nous n'essaierons pas de vous dépeindre notre consternation et notre désespoir lors-que nous vîmes s'évanouir si brusquement le prestige militaire de la France que nos ancêtres et les vôtres avaient promené triomphalement sous tous les climats, et porté au plus haut faîte de la gloire et de la renommée.
Car depuis les Romains, ces antiques maîtres du monde, vos devanciers et vos émules, jamais peuple ne posséda une épo-pée militaire comparable à celle de la France que William Shakspeare appelle le soldat de Dieu, et que nous appelons, nous, le sol-dat du droit, de la liberté et de l'indépen-dance des peuples.
Bien que nous soyons séparés politique-ment de vous, depuis plus d'un demi-siècle, et que nous ayons été constitués par l'Eu-rope — de tout temps jalouse et envieuse de la France, — d'une certaine façon qui nous gêne un peu dans la libre expression de nos préférences, de nos sympathies et de nos amours, nous avons gardé, nous gar-dons, et nous garderons, jusqu'à l'extinc-tion de la race wallonne, cette commu-nauté éternelle de langage, de moeurs, d'i-dées, de sentiments, d'affections, de souve-venirs glorieux ou terribles, de malheurs illustres ou lamentables, que nous devons à une origine identique, et à une situation géographique qui font que nous sommes la chair de votre chair, le sang de voire sang, et que chacune des secousses, des convul-sions qui vous agitent et vous bouleversent, chacune des catastrophes politiques, mili-taires, financières ou industrielles qui vous affligent et vous ruinent, ont instantanément chez nous leur inévitable contre-coup.
Si une française aussi illustre que char-mante, aussi rare écrivain que mère tendre et dévouée, a pu dire, en écrivant à sa fille chérie qu'elle avait mal à sa poitrine, nous pouvons, nous Wallons, imitant ce langage aussi touchant que magnifique, nous expri-mer pareillement vis-à-vis de la France, en nous plaçant au triple point de vue de nos affections de race, de nos intérêts industriels, manufacturiers et agricoles, et de notre sécurité.
Car que sommes-nous autre chose qu'un petit peuple libre, riche, heureux et pros-père gravitant comme un satellite dans le vaste orbite de l'astre français?
Oui, bons frères, sachez-le bien, que les insensés, que les coupables et aveugles amis de la Prusse absorbante le sachent, que notre gouvernement, que notre royauté et nos diplomates le sachent, que l'Allemagne,' la Russie et l'Angleterre le sachent aussi :
votre honneur c'est le nôtre, votre gran-deur nous est chère, votre suprématie intel-lectuelle nous enorgueillit, votre force nous protége, votre génie ne peut pâlir sans di-minuer la lumière qui nous éclaire, votre prestige ne peut s'amoindrir sans préjudice matériel et moral pour nous : enfin vous ne perdez pas un atome de richesse, de poids, d'influence dans le monde, sans nous en faire perdre tout juste autant. Et si la France descendait demain au tombeau, nous de-vrions, nous Belges, nous Wallons, réciter la prière du Chartreux en disant : Frères, il faut mourir.
Finis Polonioe, s'écriait tristement en 1792 le patriote Kociusko, en parlant de son infortuné pays; eh bien, si un jour on devait dire en parlant de la France : Finis Gallioe, on devrait répéter le même jour pour la Belgique celte lugubre variante : Finis Belgioe, car la France ne peut mourir sans entraîner la Belgique sa fille dans les plis de son suaire.
Il y a plus : la Hollande, la Suisse, l'Italie, le Danemark, la Suède et la Norwége, la Roumanie et la Valachie pourraient sonner leurs funérailles, comme nations indépen-dantes, et apprêter leurs draperies mor-tuaires.
Que ces vérités échappent aux habitués prétentieux des brasseries, à la plebe élé-gante des discoureurs et des politiciens des cafés-concerts, nous le comprenons sans peine, car nous connaissons la profondeur de leur ignorance, et l'étroitesse de leur horizon intellectuel. Mais qu'elles soient mé-connues par des écrivains, des journalistes, des ministres, et des fonctionnaires haut placés dans la hiérarchie, voilà ce que nous ne parviendrions jamais à comprendre, si nous n'étions témoins de l'empire qu'exer-cent sur les meilleurs esprits, la routine et les complaisances administratives, les ap-pointements et l'amour du bien être.
Pour qu'un Belge, un Wallon,, un homme de langue française, se désintéresse des des-tinées de la France, il faut qu'après avoir arraché le coeur de sa poitrine, et expulsé le sang de ses veines, il change son nom, sa langue, ses habitudes, ses moeurs, ses al-lures, le moule de son intelligence, et la forme que revêt sa pensée.
Mais alors il aura dépouillé les caractères distinctifs de la race française, et pourra à son aise, sans crime, sans folie ou bêtise, faire des voeux pour que M. de Bismark et son maître, ce roi sans scrupule et sans pa-role, réussissent dans leur projet de désho-norer et d'anéantir la France.
La diplomatie en nous gratifiant du privi-lége de la neutralité politique qui nous met en quelque sorte en dehors de l'humanité militante et souffrante , n'a pu songer sans doute à comprimer les élans de notre coeur, à en arrêter les battements généreux et sympathiques, à rendre nos yeux secs et in-différents et nos lèvres muettes, comme celles des sphinx accroupis sur le seuil des temples de l'Egypte.
L'accueil fraternel et ému que nous avons fait aux soldats français refoulés sur notre territoire, lui démontrerait combien ce cal-cul eut été vain et chimérique.
Les peuples, comme les individus, ont une âme vivante qui, tour à tour ou simultané-ment, aime ou exècre, maudit ou bénit, se cabre ou se courbe, approuve ou flétrit les causes qui se plaident devant son tribunal.
Cette âme toujours active et agissante et ja-mais indifférente, repousse avec colère les exigences comme les convenances d'une si-tuation politique artificielle et les oracles creux et menteurs d'une neutralité aussi difficile en fait qu'immorale et impossible en droit.
Le peuple, lui, ne fait point de cette mé-taphysique politique. N'ayant pas été nourri et élevé dans les noirs couloirs des chan-celleries, il n'en connaît pas les détours, et juge toutes les questions politiques qui se présentent à son bon sens, avec cette infailli-bilité d'instinct préférable aux lueurs trom-peuses d'une science contestée.
La nation, des flancs de laquelle il est issu comme un vigoureux et verdoyant rameau, est-elle menacée par un ennemi implacable et sans loyauté ; se débat-elle dans une con-vulsion suprême contre une nuée d'envahis-seurs qui l'ont surprise, désarmée, ignorante de la vérité, par un gouvernement cri-minel ?
Le peuple rejeton, le peuple fils, ne pèse pas rigoureusement les torts réciproques des combattants, non ; mais il pâlit, il pousse un cri de fureur, et se précipite au secours de sa mère en détresse, obéissant ainsi à la voix impérieuse et sucrée de la fa-mille et de la consanguinité.
Il faut que les économistes, ces philoso-phes de la richesse,et les fonctionnaires, ces adorateurs du traitement, en prennent leur parti : la voix du sang, la solidarité de race, la communauté d'origine et de moeurs, l'i-dentité de langage et de génie, les souvenirs immortels d'une gloire commune, l'instinct des grandes choses qu'on pourrait oecom-plir si on était réuni, l'orgueil de famille, la fierté du nom qu'on porte parmi les na-tions, bref la parenté, cette indissoluble alliance l'emporte, dans les crises, sur l'em-pire d'une froide raison, l'égoïsme dynastique et les suggestions mesquines et lâches de la peur et des intérêts matériels.
L'homme est une trop noble créature pour se comptaire exclusivement dans le repos dans la richesse, le bien-être et la sécurité. La vie est un combat, il le sait ; aussi veut-il lutter, mourir même pour le droit, la justice et la liberté.
Son coeur a des besoins, son âme a de cé-lestes appétits, il veut se jeter dans la mêlée où luttent et meurent ses semblables, avoir une opinion et la soutenir au péril de sa vie.
Obliger un homme à demeurer neutre, in-différent, impassible, imperturbable au mi-lieu des vicissitudes, des révolutions et des guerres qui bouleversent et modifient les sociétés, c'est méconnaître sa nature su-blime, c'est le tuer, c'est couper les ailes et briser le coeur de celle divine créature.
Or, ce qui est vrai d'un homme, l'est aussi d'un peuple qui n'est qu'une collection d'hommes.
Le vieux poëte Térence comprenait mieux, il y a plus de deux mille ans, la di-gnité et la solidarité humaine , que nos tristes diplomates d'aujourd'hui, lorsque dans son admirable langage il prononçait ce vers que pourrait lui envier le fils de Marie :
Homo, sum, nihil humani alienum esee puto.
Je suis homme, et tout ce qui les touche m'intéresse.
De même qu'un frère s'élance au secours de son frère qu'il voit aux prises avec un ennemi, et prend à la gorge celui qui s'ap-prête à le terrasser, sans demander la cause du conflit, obéissant ainsi à une impétuo-sité de tendresse qui empêche ou annule toute réflexion ; de même un peuple de même race, de même langue, et de même génie, nourri des mêmes idées, et des mêmes traditions, prend soudain fait et cause pour le peuple frère qui défend sa vie et son hon-neur dans un duel à mort avec un peuple étranger.
C'est à ce sentiment de nature, à cette consanguinité, que, nous Liégeois, nous avons cédé irrésistiblement, presque fatale-ment, depuis les commencements de ce tissu d'horreurs sanglantes qui outragent et font frémir l'humanité depuis plus de (rois mois", et bien avant que des désastres que nous ne voulons plus nommer, eussent af-fligé le drapeau français !
Mais si déjà dès le début de cette guerre si criminellement engagée, si ineptement préparée et si sénilement dirigée par un gouvernement dont l'aveuglement égalait l'incapacité et la perfidie, nous faisions des voeux pour l'armée française, que ne ferons-nous pas aujourd'hui que la France a re-pris entre ses mains ses propres destinées, et confié la défense de la pairie envahie à des hommes qui l'honorent par leurs lumières autant que par leurs vertus, leur patriotisme et leur dévouement ?
Depuis l'avénement de la République du 4 septembre et les propositions de paix que avez faites à la Prusse, les rôles sont in-tervertis : d'agresseurs vous êtes devenus défenseurs, et tout l'odieux de la guerre qui se prolonge est pour votre implacable et fé-roce ennemi.
Vous avez cherché à désintéresser le vainqueur,à la sincérité et à la loyauté duquel vous pouviez croire, puisqu'il avait solen-nellement déclaré qu'il n'en voulait qu'à l'empereur qui l'avait attaqué, et nullement à la nation. Mais contrairement à votre légi-time espoir, vous n'avez rencontré chez lui qu'un ennemi parjure, fourbe, perfide et insolent, abusant d'une victoire inespérée,et résolu à faire descendre la France de l'apo-gée de gloire où nos communs ancêtres l'a-vaient élevée par d'héroïques travaux.
Dans ces tristes et douloureuses conjonc-tures,nous, peuple Liégeois, réuni en assem-blée générale au Pavillon de l'Allée-Verte, au faubourg Vivegnis, nous venons vous supplier de. ne faire aucune concession, au-cun traité, aucune paix,de n'accorder aucun armistice tant que l'ennemi souille la terre française, et de lutter, de combattre, de mourir plutôt que de subir les humiliantes conditions de ce ministre cruel, barbare, orgueilleux, et enivré d'une fortune inopinée qui lui a donné le vertige de l'enfer.'
Si vous croyez que nos bras puissent vous aider à refouler au-delà de vos frontières le farouche et obstiné envahisseur, faites-nous signe, et nous accourons, quelles que soient les vaines et grotesques menaces des journa-listes matamores de l'Allemagne, et les obs-tacles sérieux que nous opposent les fils d'a-raignée de la diplomatie de l'Europe qui assiste lâchement, froidement à un écrase-ment, à un étouffement d'un peuple d'ar-tistes, de héros, d'écrivains et de penseurs, par des armées qui montent sans cesse des profondeurs intarissables de la prolifique Germanie.
Potius mori quam foedari.
Plutôt mourir que de se déshonorer. C'est ce qu'écrivaient sur les murs de leur cachot, vos illustres et infortunés Girondins, la veille de leur glorieuse mort sur les échafauds de la terreur. Eh bien! bons frères, et vous aussi vous devez mourir plutôt que de vous; déshonorer en aliénant un pouce de terre de cette vaillante Alsace qui a donné à la France Kléber, que les soldats turcs et égyptiens, frappés de son intrépidité et de sa beauté martiale, appelaient le Sultan de feu. Vous devez mourir jusqu'au dernier, plutôt que de céder un atome de poussière de la ville de Strasbourg, le berceau sacré de la Mar-seillaise, la cité patriotique du maire Dietrich, dans la famille patriarchale de qui Rouget-de l'lsle laissa jaillir de son âme électrisée ces strophes brûlantes qui firent tant de fois tourner le dos à nos ennemis.
Ah ! nous aimerions mieux vous voir, tous ensevelis sous les décombres de la France bouleversée de fond en comble!
Céder l'Alsace, céder Strasbourg, un des sanctuaires du patriotisme français ! ! !
Non, non, jamais ! Mourez tous, mourons tous en répétant les paroles de Panthée :
Venit summa dies et ineluctabile tempus
Dardaniae ! Fuimus Troes ; fuit Ilium (1) et ingens
Gloria Teucrorum ! ferus omnia Jupiter Argos
Transtulit ; incensa Danai dommantur in urbe.
(1) Mon auditoire allume haletait d'émotion. Ne voulant pas le laisser s'éteindre, et pour plus de pathétique, je traduisis les mots : Dardanioe Ilium, par ceux de : France, Paris, etc.
« Il est venu le dernier jour, le ferme fa-tal de la France. C'en est fait des Français, c'en est fait de Paris et de la gloire fameuse de ses enfants ; l'impitoyable destin a donné la victoire aux Prussiens, les Prussiens règnent en maîtres dans la ville em-brasée !.... »
Pour oser demander à un français illustre et patriote un pareil sacrifice, et lui faire des propositions aussi révoltantes et mons-trueuses, il faut être cet homme, ce de Bis-mark que Jules Favre a stigmatisé à la tribune de la méprisante épithète de contempteur du droit; il faut être cet homme au coeur de bronze, aux froides et inexorables entrailles qui a juré de consommer ses atroces desseins par le fer et par le feu !
Il n'y a qu'un bandit qui dise à un père :
cède-moi ton fils, et à une mère : cède-moi ta fille, je veux la souiller de mes immondes baisers ! Mais de Bismark et son royal com-plice sont-ils autre chose que deux féroces bandits dignes des plus terribles châtiments?
Bons frères, si nous vous tenons ce mâle et indomptable langage , fidèle expression
de nos âmes indomptables, c'est parce que
nous le jugeons seul digne de vous et de
nous.
D'ailleurs en défendant votre gloire, c'est la nôtre que nous défendons ; en protégeant l'honneur français, nous protégeons l'hon-neur wallon ; en assurant la grandeur et la splendeur du nom Français, c'est la grandeur et le respect du nom Belge que nous garan-tissons.
Vos ennemis qui sont les nôtres le savent bien, quoiqu'ils affectent de nous distinguer, de diviser nos intérêts identiques, et de sé-parer notre commun avenir, et nos sem-blables destinées.
Vos ancêtres et les nôtres ne marchaient-ils pas, la main dans la main, en combat-tant les mêmes ennemis ?
Nos pères s'aimaient comme deux frères jumeaux.
Ensemble,ils étaient à Valmy où ils pous-sèrent ce cri (le premier qu'une armée poussa depuis les Romains) de : Vive la na-tion ! qui fit tressaillir d'épouvante l'armée prussienne.
Ensemble ils étaient à Jemmapes, ensemble ils chantaient la Marseillaise en marchant aux redoutes des Autrichiens.
Ensemble, ils vainquirent à Wattignies, à Fleurus, à Zurich et à Marengo !
Ensemble, ils culbutèrent les Prussiens à léna et à Priedland !
Ensemble, ils furent sur les bords du Nil et au Caire, et contemplèrent au désert les antiques pyramides des Pharaon !
Ensemble, ils bivaquèrent dans les sables du Brandebourg, et entrèrent à Postdam et à Berlin où vous seriez aujourd'hui si vous aviez eu à votre tête des généraux dignes de votre valeur, de votre antique et illustre renommée !
Si les pères se sont tant aimés, pourquoi les fils, renouant la chaîne des temps, ne s'aimeraient-ils pas aussi ?
Bons frères, que vos campagnes soient ravagées, vos maisons incendiées, vos châ-teaux renversés, vos palais détruits, vos fleuves détournés, vos ponts brisés, vos trésors dissipés, vos fils et vos frères mas-sacrés, vos femmes veuves et vos enfants orphelins, c'est là sans doute un malheur, un grand malheur, un malheur qui fait fris-sonner la nature, mais c'est un malheur répa-rable en quelque sorte.
Mais que la gloire, le nom, la réputation, l'honneur d'une nation qui a rempli l'univers du bruit de ses exploits, et enchanté l'Europe des merveilles de son génie, soient flétris pour toujours : ce serait là un bien plus grand malheur, et celui-ci serait irréparable à jamais !
Une ou deux générations, 10 à 15 mil-liards, que vos descendants industrieux et économes amasseront sans trop de peines, le soleil du bon Dieu, la bonté de votre sol, vos richesses minérales, le courage et le génie des Français, suffiront à faire refleurir le commerce, l'agriculture et les arts, à reboi-ser les collines, à reconstruire les ponts, à rebâtir les châteaux et les palais, et à élever de nouveaux arcs de triomphe !
Grâce à Dieu, il ne manque pas de pierres dans les carrières de France. Il y a encore du marbre dans les Vosges, dans le Jura et aux Pyrénées ; vos artistes n'ont pas oublié le maniement du ciseau; et les émules des Mansard, des Pierre Lescot, des Jean Bullant, des Jacques de Brosse ne sont pas tous morts !
Mais des siècles plus nombreux que les sables de la mer, que les étoiles du firma-ment ne suffiraient pas à rendre l'honneur à un peuple qui l'aurait lâchement perdu !
Shakspeare nous montre dans une de ses tragédies, Lady Macbeth, poursuivie par le remords d'avoir assassiné Malcolm pendant son sommeil, se levant la nuit, et versant sur son homicide main tous les parfums d'Arabie pour en ôter cette tache de sang qu'elle croyait y apercevoir dans son trou-ble.
Tu as beau faire, Lady Macbeth, tu as beau répandre sur ta coupable main tous les corrosifs du monde, la tache crimi-nelle y restera éternellement !
Eh bien ! si un peuple guerrier, un peu-ple de 40 millions d'habitants, un peuple qui compte parmi ses aïeux Jeanne d'Arc, la vierge de Vaucouleurs ; Jeanne Hachette, l'héroïne de Bauvaix ; Gaston de Foix, ce général en chef de 20 ans, mort au milieu de sa victoire de Ravenne; Porcon du Babi-nais, ce Régulus breton qui aima mieux re-tourner mourir à Alger que de manquer à sa parole ; Turenne, l'honneur militaire in-carné; Condé,ce jeune homme qui, à 20 ans, triomphait à Rocroy des vieilles bandes Es-pagnoles commandées par l'héroïque de Fontaine ; Catinat, le soldat philosophe ; Villars, le vainqueur de Denain ; Jean Bart, le corsaire redouté ; Duquesne, le vainqueur de Ruyter ; d'Assas, le dévouement sublime à l'armée; Suffren, l'illustre marin ; Hoche, Marceau, Desaix, et ce garde d'artillerie de Laon, Henriot, qui aima mieux mourir en faisant sauter la poudrière que de se rendre à l'ennemi ; si un pareil peuple de héros et de martyrs acceptait la paix avant l'expul-sion du dernier Prussien ou Allemand, il se déshonorerait devant l'histoire, et se cou-vrirait d'une tache d'infamie plus indélébile que celle de Lady Macbeth.
Dans sa divine comédie, Dante nous dit qu'il vit gravé sur la porte de l'enfer ce vers formidable qui fait venir la sueur au front du plus brave :
O voi che entrate, lasciate ogni speranza.
O vous qui entrez, laissez toute espérance.
Si les Français s'avisaient de conclure une paix avant d'avoir chassé le dernier uhlan qui se promène la lance au poing, in-festant leurs campagnes et rançonnant leurs villes : sur la porte de bronze du sépulcre où la France serait descendue, l'histoire graverait cette sévère et juste épitaphe :
Ci-gît ce grand peuple de France, celui dont les ancêtres firent trembler les pères-conscrits sur leurs chaises curules, et dont le courage était si superbe, si téméraire, si fabuleux, qu'ils ne craignaient qu'une seule chose, disaient-ils : la chute de la voûte du ciel sur le fer de leurs lances.
Ci-gît le peuple de Rocroy, de Fribourg, de Senef, de Fontenoy, de Rivoli, d'Héliopolis, d'Aboukir, de Ligny, de Montereau, de Montmirail, de l'Aima, de Wissembourg, et de Woerth : il est mort pour avoir douté de lui et de sa bravoure !
Et vous seriez morts, Français ! et vous seriez exécutés, piloriés par ces exécuteurs des hautes-oeuvres qu'on appelle Tacite, Ju-vénal, Suétone.
Et vous seriez flétris comme des fils dé-générés de vos pères si glorieux ! Et vous seriez indignes de ce patrimoine de gloire et d'honneur, le plus riche, le plus copieux, qu'aucun peuple reçut jamais en héritage.
Oui, Français, vous seriez morts, bien morts, sans résurrection possible. Vous ne seriez plus qu'un infect cadavre de peupler, dans l'ossuaire fétide des siècles !
O frères, trois fois chers et trois fois ar-més, vous ne commettrez pas cette infamie, ce crime immense, gigantesque, inexpiable, crime qui causerait une universelle hor-reur.
Oh ! non, vous ne tuerez point la plus noble, la plus radieuse, la plus humaine, la plus généreuse, la plus miséricordieuse, la plus clémente, la plus suave, la plus lettrée, la plus artiste et la plus sympathique de toutes les nations du globe. Non, non, vous ne commettrez point ce meurtre énorme !
Mais, saisissant la redoutable et flamboyante épée de la France, vous la brandirez avec fureur et la plongerez, jusqu'à la garde, dans le sein du traître qui parlera de se rendre, et de tout Allemand qui voudrait vous dicter la paix sur le sol français.
Sursùm corda !
Si vous n'étiez pas Français, si vous n'étiez pas des preux, des vaillants, des hommes intrépides et résolus à mourir pour votre patrie, nous vous dirions : Pensez aux Romains qui, après les désastres de Canne et de Trasimène, allèrent au devant du consul vaincu pour le remercier de n'avoir pas douté de ses concitoyens; et mirent à l'encan le terrain même où cam-pait leur vainqueur Annibal, qui fut acheté plus cher qu'en pleine paix.
Nous vous dirons encore : pensez à Nu-mance, à Sagonte, à Carthage où les femmes se coupèrent les cheveux pour en faire des cordages. Pensez à Sarragosse et à son dé-fenseur Palafox ; pensez à Paris, assiégé au XVIe siècle par Henri IV. Les assiégés y furent si héroïques, si résolus à tout braver, à tout endurer plutôt que de capituler, qu'ils man-gèrent, chose horrible ! les ossements des morts convertis en une farine abominable !
Si on recourut à ces miracles d'énergie et de constance surhumaine, pour défendre Paris contre le meilleur des princes et le plus clément des hommes , à quels horribles sacrifices ne vous soumettriez-vous pas vo-lontiers pour défendre Paris du viol et de la souillure d'un ennemi sans foi, ni grandeur, ni noblesse, ni délicatesse !
Et si cet affreux festin de mort vous épou-vantait, souvenez-vous qu'en 1800, Masséna, pour donner le temps à Bonaparte de gagner la bataille de Marengo, fit manger à son armée assiégée dans Gênes, du cuir et d'au-tres aliments aussi succulents !
Dieu, liberté, patrie ! nobles paroles que le vieux Voltaire prononça sur la tête du petit-fils dé Franklin qui lui demandait sa bénédiction.
Répétez-les, ces paroles sorties de la bou-che de Voltaire quasi expirant, ce sont des paroles de vie et d'immortalité; répétez-les, elles vous seront un talisman pour la victoire !
La victoire ! elle vous reviendra, croyez-le, elle ne saurait se plaire longtemps à l'étranger. La France est sa patrie, c'est la France qu'elle a presque toujours habitée.
Avant de finir cette adresse de sympa-thies et de fraternel dévoûment, laissez-nous vous rappeler un épisode de votre histoire militaire :
C'était en 1836, après l'infructueuse attaque contre Constantine. Changarnier, alors chef de bataillon, couvrait avec 300 hommes la retraite commandée par le ma-réchal Clauzel. Tout à coup, 6,000 cavaliers font irruption sur les derrières de l'armée.
Le moment était suprême pour cette poignée de braves chargés du salut de l'armée en-tière. Sans perdre une minute son sang-froid, l'héroïque chef de bataillon se place au centre de ses 300 hommes qu'il forme eu carré, et s'adressant à ses soldats, il leur dit : « Vous êtes 300, ils sont 6,000, ne voyez-vous pas que la partie est égale?
Feu ? » Ce jour-là Changarnier avait trouvé l'accent de l'héroïsme antique.
Français, debout ! aux armes, citoyens!
Obéissez à la voix de vos chefs, ralliez-vous sous le drapeau national, formez des co-lonnes mobiles sillonnant les départements envahis, et semant la terreur et l'épouvante dans les rangs étonnés des envahisseurs, formez des carrés, ces citadelles mouvantes, vomissant de tous côtés la mort sur vos en-nemis ; et jonchez la terre de France de leurs cadavres, pour qu'ils servent de pâture aux éperviers et aux vautours de vos campagnes dévastées !
Adieu, chers et bien-aimés frères de France, adieu ! Courage, roidissez-vous contre la mauvaise fortune, forcez par votre constance stoïque la victoire à revenir sous vos dra-peaux et n'oubliez pas que nous vous aime-rons jusqu'à la mort !
Vive la France ! vive la République fran-çaise !
(Applaudissements prolongés.) Les assis-tants entourent l'auteur de l'adresse, le remercient des sentiments qu'il a exprimés en leur nom, l'en félicitent, et lui serrent la main avec émotion et reconnaissance. Puis ils se séparent aux cris répétés de : Vive la France ! vive la République française !