DIRECTEUR DE L’ÉCOLE VÉTÉRINAIRE DE TOULOUSE
Toulouse, 25 janvier 1903.
Mon Cher et vénéré Maître,
Je m’excuse de n’être point auprès de vous, dans cette journée que vous avez voulue simple, mais que vous ne pourrez pas déposséder ni de sa grandeur, ni de sa puissance émotive. Ceux qui vous connaissent devinent bien, en effet, les sentiments divers qui vont se disputer votre âme à l’évocation silencieuse, mais irrésistible, de ces mille choses qui remplissent votre passé, où s’attachent, il est vrai, votre œuvre et votre gloire, mais où reposent aussi les éléments de votre vie intime, vos joies et vos douleurs d’homme.
Je ne sais quelle sorte de pudeur, de discrétion ou de lâcheté fait obstacle à ma volonté première et me retient loin de ceux qui auront l’honneur de vous assister de leur amitié et de leur dévouement.
Mais c’est un peu votre faute, car vous avez eu la
délicate pensée de m’avertir que si j’avais, de
droit, une place dans le cortège de vos amis, vous
ne verriez point une défection dans mon absence.
J abuse, sans doute, de la liberté que vous me laissez, en désertant le poste où m’appelait mon devoir ; mais en compensation, je me sens plus à l’aise pour mettre toute ma pensée dans l’hommage que je vous adresse d’ici.
Ce n’est point assez, me semble-t-il, d’admirer votre œuvre si large, si puissante et si féconde; ce qui me touche peut-être davantage, c’est l’esprit qui éclaire et ennoblit tous vos travaux. Vous avez recherché la vérité pour elle-même et pour sa beauté propre, et votre passion pour la science a toujours été pure de toute préoccupation utilitaire. Vous n’avez jamais écouté qu’un seul mobile, celui de la curiosité, une curiosité ardente, aiguë, pénétrante qui vous portait avec une sûreté merveilleuse vers les points obscurs de la science pour en discerner les inachèvements vraiment graves et pour ouvrir des problèmes vraiment intéressants. Vous avez voulu savoir et vous n’avez jamais voulu que cela, uniquement sollicité par ce feu intérieur qui est le secret de votre étonnante puissance de travail. Parfaitement dédaigneux et ignorant des prolits qui pouvaient s’attacher à vos découvertes, vous deveniez illustre avant d’avoir songé à mettre dans vos calculs la recherche de la notoriété. Pour vous peindre d’un seul mot, vous êtes un contemplatif, c’est-à-dire un de ces esprits délicats qui ne goûtent
les choses qu’autant qu’elles remplissent ou ravissent leur pensée.
Ce penchant de votre intelligence donne à votre œuvre une grande beauté morale et il en explique la diversité, car votre ferveur s’étend à toutes les formes du vrai, à celles-là même qui semblent se dénoncer au premier regard par une complète stérilité pratique. Et c’est ainsi que par une sorte de dilettantisme qui est aussi un des traits de votre esprit, vous avez été conduit en des régions où ne fréquentent point ceux qui ont le souci des résultats immédiats et faciles.
L’énergétique biologique vous a précisément séduit par tout ce qui en éloigne la foule et elle vous garde depuis plus de quinze ans. Vous vous êtes consacré à cette partie de la science avec un véritable acharnement, et vous lui avez donné le meilleur de votre temps et le meilleur de vous-même, inventant des méthodes, multipliant les recherches pour en faire sortir les notions les plus neuves, les plus originales, les plus inattendues.
C’est de ce côté que vous m’avez entraîné et je vous ai suivi avec d’autant plus d’empressement que je penchais moi-même vers ces choses irritantes, il est vrai, mais attachaùtes aussi par leur obscurité même et leur complexité. Je ne pouvais y faire que de timides et maladroites excursions; mais j’ai eu cette fortune que le moment qui me
plaçait sous votre autorité administrative me donnait aussi le bénéfice de votre direction scientifique et c’est ainsi que je suis devenu votre élève. Vous m’avez largement ouvert votre esprit dans ces entretiens si fréquents du laboratoire, où, il faut bien le dire, la tyrannie de l’obsession scientifique a souvent fait tort à vos sollicitudes officielles. J’ai donc vécu dans votre intimité intellectuelle et j’ai été le témoin de vos scrupules et de vos angoisses, de vos certitudes et de vos allégresses. Enfin, j’ai assisté à la lente et laborieuse genèse de vos théories qui sont sur le point de s’assembler en une vaste et brillante synthèse.
Par cela même que j’étais votre confident, j’étais aussi votre disciple et j’ai le sentiment que je vous dois le meilleur de ma culture de physiologiste.
Voilà pourquoi, cher et vénéré maître, en même temps que je vous adresse le respectueux hommage de ma profonde admiration pour l’étendue et la haute portée de votre œuvre, je vous prie de vouloir bien agréer l’affectueuse expression de ma vive gratitude.
F. Laulanié.
A Témotion qui m’étreint, vous pouvez juger, mes chers amis, si j’avais raison de me défier de ma capacité à recevoir avec sérénité, dans une solennelle cérémonie, l’hommage que vous voulez bien rendre aujourd’hui discrètement à ma vie laborieuse. Ceux qui en auraient été le plus heureux ne sont plus là pour jouir de leur bonheur. Pourquoi ne puis-je me séparer un instant de ce douloureux souvenir?
Mais je ne veux pas me montrer ingrat envers votre bonne et généreuse pensée, en vous montrant l’incurable deuil qui attriste ma vieillesse, au lieu de vous exprimer, à vous et à tous ceux que vous avez entraînés dans votre bonne œuvre, la gratitude émue dont j’ai à payer votre grande bienveillance.
Croyez que je suis profondément touché de votre témoignage de sympathie. Il m’est d’autant plus agréable que vous avez eu l’heureuse idée de choisir, pour l’exécution de la très artistique effigie que vous m’offrez, un collègue aimé, dans la société de qui ma collaboration nécessaire a été un véritable plaisir. C’est lui qui a choisi le motif de l’avers de cette charmante plaquette. Il me replace, en rappelant l’institution de la cardiographie, en
pleine et féconde jeunesse. Rien ne pouvait m’être plus agréable que ce rappel des beaux jours où je collaborais avec mon vieil ami Marey.
Je ne veux pas être plus abondant que vous n’avez eu le droit de l’être vous-mêmes : il ne m’est permis de répondre qu’aux brèves et chaleureuses paroles par lesquelles vous avez dû vous borner à exprimer de vive voix vos sentiments.
Quant aux allocutions que vous aviez préparées dans ce but, je sais d’avance que je n’y trouverai, lorsqu’elles seront imprimées, rien que l’amplification de l’éloge que je viens d’être forcé d’entendre : je ne les en relirai pas moins, si jamais j’entends dire par les pessimistes, autour de moi, que les maîtres n’ont plus à compter sur la reconnaissance
de leurs élèves.