‹ Hommage à Monsieur ChevreulChapitre 10 sur 18 · DEUX · texte numérisé non relu

DEUX

PAR

M. ÉDOUARD GRIMAUX

Pendant son premier ministère, Necker, voulant diminuer le pouvoir absolu des intendants qui gouvernaient les provinces au nom du roi, proposa de confier à des assemblées locales des parties d'administration, telles que la répartition ou la levée des impositions, l'entretien et la construction des chemins, le choix des encouragemens favorables au commerce, au travail et aux débouchés de la province en particulier . Les assemblées provinciales devaient être complétées par une commission permanente dite commission i?îtermédiaire, composée de membres auxquels l'Assemblée déléguerait le soin de poursuivre son œuvre pendant l'intervalle des sessions'.

Le premier essai des assemblées provinciales se fit dans le Berry en 1778; puis successivement furent créées les assemblées du Dauphiné, de la Haute-Guienne et du Bourbonnais. La chute de Necker en 1781 arrêta ce mouvement de décentralisation qui

1 . Léonce de Lavergne, les Assemblées •provinciales sous Louis XVI. Paris, in-8°,

ne reprit qu'en 4787, époque à laquelle furent constituées les assemblées de la Champagne, de la Picardie, de TIle-de-France, de l'Orléanais.

Parmi les membres du tiers état qui composèrent l'Assemblée de l'Orléanais, on trouve pour l'élection de Romorantin : M. Lavoisier, écuyer, fermier général, membre de l'Académie des Sciences ^

L'Assemblée où siégeaient aussi le comte de Rochambeau et l'abbé Sieyès tint une première session en septembre 1787, et une seconde plus importante en novembre et décembre de la même année. Les procès-verbaux témoignent du rôle prépondérant qu'y remplit Lavoisier; mais comme l'Assemblée avait décidé que les rapports seraient faits au nom des commissions, sans porter le nom des rapporteurs, la plupart des mémoires de Lavoisier sont anonymes, et c'est seulement dans ses manuscrits et sa correspondance qu'on peut se rendre compte de l'activité et du dévouement qu'il déploya soit pendant les sessions de l'Assemblée, soit au sein de la Commission intermédiaire dont il fut appelé à faire partie, après la session de décembre.

Tous les papiers de Lavoisier relatifs à l'Assemblée provinciale de l'Orléanais ont été donnés à la bibliothèque d'Orléans en 1838 par M. Léon de Chazelles, neveu de M"" Lavoisier. Pendant plusieurs années ils furent inconnus des chercheurs, quand, en 1862, le savant conservateur de la bibliothèque, M. Loiseleur, les a tirés de l'oubU et en a donné l'analyse dans une communication faite à la Société archéologique d'Orléans.

Création d'une caisse d'épargne, d'un comptoir d'escompte, rachat des charges de finance, établissement de caisses de secours pour les cultivateurs, d'ateliers de charité et de mendicité,

1. Procès-verbal de V Assemblée provinciale de l'Orléanais. Orléans, 1788, in-4''.

amélioration de la navigation de la Loire, encouragement au commerce et à l'industrie, protection de l'agriculture, abolition de la corvée, sort des enfants nouveau-nés, Lavoisier n'oublie aucune des questions qui intéressent le bonheur de la province; il les étudie toutes avec le même zèle, la même clairvoyance, le même désir de faire le bien; partout il imprime la marque de son génie et de son cœur.

J'ai passé plusieurs jours à Orléans à prendre copie de ce volumineux dossier; j'espère qu'il pourra être publié plus tard. Je me contenterai aujourd'hui d'en détacher deux lettres qui suffisent à montrer quel ardent amour de l'humanité animait ce grand esprit.

L'une d'elles, adressée à Vicqd'Azyr au nom de la commission intermédiaire, traite de la mortalité des enfants envoyés en nourrice dans les campagnes, question qui préoccupait déjà les philanthropes, et qui garde encore toute son actualité à un siècle de distance.

M. Vie Dazir, secrétaire perpétuel de la Société royale de médecine, rue des Peiits-Augustins.

6 février 1788

Les premiers regards, Monsieur, que nous avons portés sur les établissemens de bienfaisance qui existent dans la généralité d'Orléans nous ont appris que, malgré les soins qu'on donne à l'éducation des enfans trouvés, la proportion de ceux qui périssent surtout dans la première année de la naissance est si effrayante qu'il est permis de douter si ces établissemens tels qu'ils existent ne sont pas plus nui-

1. Celle lettre est copiée sur la minute autographe. Les manuscrits d'Oiiéans renferment une copie du temps de la même lettre avec l'indication : « Orléans, 7 février 1788. »

sibles qu'utiles à leur sûreté. C'est surtout entre les mains des nourrices que cette grande mortalité a lieu et ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'une partie de ces enfans appartient en naissant au vice qui souvent se communique à la nourrice et porte la contagion dans les familles des campagnes.

On préviendroit ce dernier inconvénient et on arracheroit sans doute à la mort une partie des innocentes victimes si, comme l'a proposé M. de Chamousset, on pouvoit élever les enfans trouvés avec du lait de vache.

Nous n'ignorons pas, Monsieur, que les premières tentatives qui ont été faittes en ce genre n'ont pas été heureuses et que l'établissement fait au Château-Regnard par Madame de Fougeret n'a eu qu'un succès très équivoque, mais nous sçavons en même tems que M"" de Crosne s'occupe d'un nouvel essay en ce genre, qu'elle a prié la Société royale de médecine de le diriger et qu'elle a au moins de grandes espéi'ances de succès.

Nous désirerions faire à Orléans une tentative du même genre et M. le président de Salabery, membre comme moi de la commission intermédiaire de l'Assemblée provinciale de l'Orléannois, a bien voulu se charger de la commencer à ses frais. En nous empressant de seconder des vues si patriotiques et si intéressantes pour l'humanité, nous avons espéré que la Société royale de médecine voudrait bien nous ayder de ses lumières et' de son expérience, et c'est dans cet objet que nous avons l'honneur de vous écrire et que nous vous prions de lui communiquer cette lettre. Nous la prions donc de vouloir bien nous faire passer des instructions sommaires sur la méthode qui paroit promettre le plus de succès pour l'éducation des enfans sans le secours des nourrices et sur les attentions particulières qui ont le mieux réussi dans l'établissement dû aux soins de M°"^ de Crosne. Lorsque cette première instruction nous aura été adressée, nous la remettrons à M. le président de Salabery et nous espérons que vous voudrés bien lui permettre de s'adresser directement à vous pour les éclaircissemens ultérieurs dont il pourra avoir besoin.

La Société de médecine donne journellement trop de preuves de son dévouement au bien public pour que nous puissions douter de son

empressement à seconder les vues de bienfaisance et d'humanité qui animent M. le président de Salabery.

Nous avons l'honneur d'être parfaitement, Monsieur, vos très humbles et très obéissans serviteurs,

Les députés composant la commission intermédiaire de l'Assemblée provinciale

de rOrléannois.

Obligé de quitter Orléans, et de retourner à Paris, Lavoisier n'en continua pas moins à s'occuper des intérêts de l'Orléanais, et resta en correspondance avec ses collègues de la commission intermédiaire. C'est ainsi qu'il leur écrivait en 1788, probablement après l'annonce de la convocation des Etats généraux, la lettre suivante que je copie sur la minute autographe :

MM. les membres de la commission intermédiaire de l'Assemblée provinciale d'Orléans.

Expédié le 20.

Messieurs,

Je n'ay jamais tant regretté de ne pouvoir partager vos travaux et vos fonctions qu'au moment oii j'ay reçu l'adresse de remcrciemens que vous venés de faire au Roy relativement au bienfait qu'il vient d'accorder à la nation. Fixé à Paris par de grands intérests, j'ay eu le bonheur de n'y être pas entièrement inutile à la chose publique. Vous en jugerés, Messieurs, par la lecture de la motion cy-jointe et des déclarations qui l'accompagnent.

Nous avons eu la satisfaction de voir qu'il s'établit dans ce moment un grand concours de volontés qui tendent toutes à la maturation des affaires. S'il s'élève promptement autour du trosne des réclamations contraires à l'opinion générale, elles sont ardemment dictées par l'intérêt et par le préjugé. La nation est trop éclairée aujourd'huy pour ne pas sentir qu'elle se doit au bonheur du plus grand nombre, que s'il

étoit permis de faire des exceptions en faveur de quelque ordre de citoyens, surtout en matière d'impôt, ce ne pourroit être qu'en faveur du pauvre et que l'inégalité de répartition ne peut être tolérable que lorsqu'elle est au préjudice du riche.

Nous nous sommes réunis bien des fois. Messieurs, pour défendre la cause du peuple, nous le sommes encore aujourd'huy de cœur et d'intention, mais avec cette différence que nous paroissions lutter alors contre l'oppinion la plus générale et qu'aujourd'huy elle se réunit à nous. Les lettres de convocation partiront sous huit jours du moins pour les pays d'élection ; à l'égard des pays d'état, il paroit qu'on n'a point encore de parti arretté.

J'ay l'honneur d'être avec le plus respectueux attachement...

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