LES DERNIERS MOMENTS
Univers du 8 avril ^ .
C'est à M. Eugène Veuillot, le fraternel témoin et le fidèle compagnon d'armes de la grande vie qui vient de s'éteindre, qu'il appartient de la raconter définitivement. Mais, en attendant que sa douleur adoucie lui en laisse le loisir et la force, nous sommes assurés de satisfaire au désir des lecteurs de V Univers en nous donnant à nous-mêmes la consolation de publier quelques détails sur les derniers instants du maître qui n'est plus.
Il y a une dizaine de jours, un grand nombre de journaux, commentant la nouvelle donnée par l'un d'eux, annonçaient que le rédacteur en chef de V Univers était à toute extrémité. A cette date, la nouvelle n'avait rien d'exact. M. Louis Veuillot, subissant la fatigue où l'avaient mis tant de travaux pour la cause de l'Église, menés sans relâche durant tant d'années, gardait la chambre; mais l'état général de sa santé, qui le
1. Noas donnons la dato du jour où Tarticlo a paru, et non la datoqno porto lo numéro du journal, qui est toujours, pour les journaux du soir, eoUe du lendemain.
maintenait à Técart du combat depuis plus de deux ans, respectait son intelligence et ne menaçait pas prochainement sa rie. De temps à autre, quand un* trait saillant de la persécution qui se poursuit lui était conté, il l'appréciait brièvement, d'un de ces mots qui lui restent en propre ; et nous avons particulièrement souvenir du jugement qui lui vint sur les lèvres lorsqu'il apprit la mort quasi soudaine de celui qui, pour avoir dit : « Le cléricalisme, c'est Tennemi », se promettait sur cette parole un long avenir et de longs succès. L'ironie divine lui apparaissait en un moment dans cette exécution si prompte du chef des persécuteurs. « Le voilà bien avancé ! » disait-il en résumant sa pensée. Sur quoi, sachant la force immortelle de rÉglise et sûr de son dernier triomphe, il se prêtait aux soins que réclamait sa santé. Est-il besoin de dire qu'à côté de lui, dans cette période douloureuse de la vie inactive comme au plus fort de la vie de lutte, veillait ardente, délicate, ininterrompue, la sollicitude de cette sœur incomparable, qui ne saurait plus être louée, après ce qu'il a dit lui-même de ce « noble et doux visage » dans la page émouvante qu'il lui a consacrée au premier volume de Ça et là.
En cet état, rien ne présageait un prochain dénouement, lorsque tout à coup, il y a trois jours, se déclarèrent les symptômes d'une bronchite de forme pleurétique. Le médecin, aussitôt appelé, prescrivit l'application de remèdes énergiques, qui parurent obtenir un excellent effet. Mais, dans la nuit du vendredi au samedi, un peu après minuit, des complications survinrent, dénotant une aggravation subite. Le premier souci fut pour les secours religieux. Ils furent apportés dès la première heure (six heures du matin) par un prêtre de Saint- Sulpice, très ancien ami de la famille, M. l'abbé Gramidon, qui put administrer à notre vénéré maître, en pleine connaissance, les derniers sacrements. Huit jours auparavant, le jeudi de Quasimodo, M. Louis Veuillot avait pieusement reçu à jeun le sacrement de la sainte Eucharistie. Il était donc prêt; et, en effet, presque aussitôt l'agonie commença. A peine, tant la maladie avait marché vite en quelques heures, avait-on pu prévenir les deux filles de notre rédacteur en chef: l'une mariée au colonel Pierron, en résidence à Autun ; la seconde, religieuse de la Visitation au monastère de la rue Denfert, à Paris.
Dans la chambre, autour du lit de souffrances, se pressaient, à genoux, avec tous les membres de la famille présents à Paris, les rédacteurs de V Univers, et cette élite de braves cœurs qui.
4 HOMMA&ES A LOUIS VECILLOT
depuis plusieurs mois, se prodiguaient sans compter au service du vénéré malade. Ce nous est un devoir très doux de nommer en premier lieu ces serviteurs admirables, attachés depuis des années à leurs maîtres, et faisant, en vérité, partie de la famille ; la dévouée religieuse de Bon-Secours de Troyes, venue là depuis le mois de septembre dernier pour offrir les soins de la charité à celui qui, toute sa vie, lutta pour la défense et le développement des œuvres de charité ; le boa frère hospitalier de Saint-Camille de Lellis, de Lille; et ces sœurs franciscaines, dont la reconnaissance, acquise pour toujours à des bienfaits qu'elles ont voulu payer au centuple, faisait des infirmières volontaires, toutes les fois que, dans Tintervalle des quêtes les plus fatigantes, elles auraient eu tant besoin de prendre quelque repos. A travers les sanglots et les larmes, pendant que se précipitait la respiration haletante du malade, toute cette assistance récitait successivement les prières des agonisants, le chapelet, les invocations à Jésus, Marie, Joseph; il saint Louis, patron du rédacteur en chef der^^/iiWr^; à saint Benoît et aux anges gardiens. Le malade ne parlait plus, et ses paupières' restaient closes; mais, lorsqu'on approchait le crucifix en lui suggérant de Tembrasser, le mouvement de ses lèvres indiquait clairement qu'il s'associait à cette pieuse pensée. C'est ce qui apparut en particulier lorsque le R. P. Tailhan, son confesseur depuis la mort du R. P. Milleriot, étant survenu, lui dit : «c Allons, mon bon Louis! je vous apporte mon crucifix de jésuite ; embrassez-le, et demandez-lui force, courage, résignation et paix. »
De huit heures du matin à midi, la respiration très rapide se maintint assez régulière ; mais, à partir de ce moment, elle devint entrecoupée, avec des arrêts douloureux, qui arrachaient parfois au malade comme des soupirs d'angoisse. Vers deux heures, soulevant à demi ses yeux, par un violent effort, sur sa sœur et son frère qui lui pressaient les mains, il fit paraître à plusieurs reprises un vif mouvement des lèvres ; mais les mots ne purent arriver distincts aux oreilles de ceux qui se penchaient vers lui. Après ce suprême effort, la vie s'en allait. Quelques minutes encore, et elle s'exhalait dans un dernier soupir.
* Et maintenant, cette grande voix est éteinte. Sur l'oreiller où elle repose, cette tête puissante, si merveilleusement douée par Dieu, apparaît, toute en relief, avec cette majesté que donne la mort lorsqu'elle touche un front qui a voulu rester
marqué de ronctîon du baptême, mais aussi avec ce rayonnement paisible de la sérénité , qui est comme la dernière empreinte de l'âme juste, au sortir du corps qu'elle retrouvera plus tard pour une gloire immortelle. A le contempler ainsi, ferme et doux dans la mort, ne dirait-on pas qu'il voyait dans l'avenir, lorsque, traçant lui-même à l'avance une épitaphe pour son cercueil, il écrivait :
Placez à mon côte ma plume; Sur mon cœur, le Christ, mon orgueil ; Sous mes pieds mettez ce volume, Et clouez en paix le cercueil.
Après la dernière prière.
Sur ma fosse plantez la croix ; Et, si l'on me donne une pierre, Gravez dessus : J*ai cru, je vois.
Dites entre tous : a II sommeille ; Son dur labeur est achevé. »
Ou plutôt dites : « II s'oveillc ; Il voit ce qu'il a tant rêvé. »
J'espère en Jésus. Sur la terre.
Je n'ai pas rougi de sa foi : Au dernier jour, devant son Père, Il ne rougira pas de moi.
Il est là, ce crucifix, entre ses mains qui le détiennent comme un gage d'immortelle espérance ! Elle est là aussi cette plume, brisée jadis pour un temps par l'injustice d'un pouvoir dont elle inquiétait les desseins pervers, brisée définitivement aujourd'hui par Celui qui, l'ayant mise aux mains de ce fier soldat, ne la reprend que pour inscrire lui-même ses œuvres au Livre de vie. Nous tous qu'il forma au combat et qu'il appela ses frères, ses enfants, ses amis, nous promettons de garder pieusement ce double héritage. A son exemple, et selon nos forces, pour rester dignes de ses leçons, nous continuerons de guerroyer avec la plume pour défendre les conquêtes du crucifix.
Auguste Roussel.
8 avril.
Que la volonté de Dieu se fasse ! C'est une des dernières paroles que notre ami et notre maître, M. Louis Veuillot, prononça quand il se sentit définitivement atteint par la mort, dont depuis plusieurs années il envisageait les lentes et cruelles approches. Que la volonté de Dieu se fasse! Cette devise du lit d*agonie avait été la devise de la vie entière. Du moment où il avait connu la vérité, il Tavait embrassée sans réserve. Il a raconté, on sait avec quel charme, quel accent de vérité et quels prestiges de délicatesse, il a raconté comment la miséricorde Tavait pris et comment la bonté maternelle de Dieu avait triomphé de toutes les résistances que l'âge et la folie voulaient apporter à la grâce : résistances légères, futiles, formées de préjugés et d'ignorances, x]ui furent dissipées en un instant aux pieds d'un confesseur.
M. Louis Veuillot avait gardé souvenir de cette lutte où il avait été si heureusement vaincu; il triomphait toujours, dans un renouveau incessant, de sa défaite ; il regrettait sans doute ses folles et éphémères prétentions à contester avec la lumière et la vie, et il en ressentait une honte sensible, qui se transformait en un chant d'allégresse quand il se considérait dans la plénitude de possession de son titre de chrétien et de fils de rÉglise. Il ne s'est jamais rassasié de cette gloire ; sa grande, son unique affaire a été de n'en pas déchoir. Fils de l'Église ! il n'a rien voulu ni rien désiré de plus ici-bas.
Il était voué à Tamour de TÉglise du jour où il s'agenouilla dans la cellule du Gesày où l'avaient conduit et poussé ses deux amis de Rome et Lorette. Adolphe et Elisabeth sont connus de tous nos lecteurs. Faut-il ajouter à leur histoire que l'un attendait depuis plusieurs années déjà, au sein des joies célestes, le néophyte du Gesù de 1838, et que l'autre, sous le manteau des Petites Sœurs des Pauvres, parcourt les rues de Rome et sert humblement de ses mains les vieillards de la Ville éternelle ? M. Louis Veuillot a relaté dans les colonnes de Y Univers la prise d'habit et les vœux de la sœur Joseph du Sacré- Cœur.
Pour lui, en se courbant, inondé de joie, sous la main d'un jésuite, songeait-il à se dévouer à la défense de l'Église ? savait-il seulement si l'Église, où il entrait avec tant de délices, avait besoin de défense ? Il songeait à l'aimer. Il était
résolu à la servir. 11 connaissait le domaine de Dieu, et n'avait pas l'intention d'en rien contester. Tout ce qu'il possédait relevait de ce domaine : sa plume, son imagination, son cœur ; les richesses de sa langue aisée, facile, savoureuse, unique déjà; son imperturbable et puissant bon sens, tout appartenait dèslors àrÉglise, non seulement sans résistance et sans conteste, mais bien même sans compter, A quoi la Providence emploierait-elle tous ces dons? quel usage ferait-elle de ces trésors que lui-même il ne connaissait pas, dont l'usage seul devait révéler la valeur ?
Il croyait, entrant dans l'Eglise, sortir de la polémique quotidienne, et ne se doutait pas de l'emploi qu'il devait prendre dans l'armée catholique ; il y arrivait décidé à servir l'Église toujours, en tout, à ne lui rien refuser. Comment fut-il attiré à r£^/ïwr5? comment r Z7/i*Ver5 avait-il été préparé pour lui?... Il avait songé à écrire cette histoire. Raconter la naissance, les progrès, les combats et les œuvres du journal, ce serait faire la biographie de Louis Veuillot. N'est-ce pas entre ses mains, avec son cœur et son génie, que V Univers était devenu, selon la parole d'un illustre évêque, « une grande institution catholique » ? Meltra-t-on quelque jour en usage les notes nombreuses que M. Louis Veuillot avait recueillies et pourra-t-on remplir son projet? Il y mettait quelque complaisance, non pas à cause de la grande part qu'il avait dans cette histoire, mais à cause de l'action providentielle qui s'y manifeste de toute part, assemblant les éléments et dirigeant les péripéties de la lutte. Ce n'est pas d'ailleurs le temps qui a seulement manqué pour ce travail: le jour non plus n'en paraissait pas encore venu, et nous n'avons pas l'intention d'en ébaucher une esquisse.
Tout ce que nous voulons remarquer, c'est le dévouement et le désintéressement de M. Louis Veuillot à entrer dans une entreprise aussi faible et aussi dénuée qu'était V Univers en 1839. Avant d'en être le rédacteur en chef, il en fut le collaborateur volontaire ; il préluda par des travaux de piété et des feuilletons littéraires, dont les lecteurs de ces années déjà si éloignées n'ont pas perdu tout souvenir. Il s'engagea ainsi graduellement dans le combat, lié dès le premier jour avec le comte Melchior du Lac, dont le cœur et les connaissances théologiques lui inspiraient toute confiance, et sans se douter assurément que le combat où il entrait en volontaire et en tirailleur lui prendrait toute sa vie et réclamerait toute son âme. Ce qu'il apportait à cette lutte, nous n'avons pas besoin de
le dire, nos lecteurs le savent, et il serait aussi long qu'inutile de leur énumérer les qualités et les dons de cet esprit généreux, de ce cœur ardent, de cette âme loyale et toute au devoir. La foi avait multiplié, agrandi, enrichi les dons naturels les plus précieux. Cette foi sincère, une piété sensible, active, intime, constante, avaient armé son bon sens d'une vigueur et d'une lumière qui sont toujours restées merveilleuses aux yeux de tous ceux qui l'ont connu.
Fils d'un ouvrier, n'ayant reçu d'autre instruction que celle de l'école mutuelle, il pénétrait par le cœur encore plus que par l'esprit les questions théologiques les plus ardues. Son Credo lui suffisait, et l'esprit de docilité à la sainte Eglise.
Ce qu'était à ses yeux la papauté, je n'ai pas besoin de le dire. On l'a entendu parler, on l'a vu agir. Je ne saurais non plus expliquer ce que ce sentiment de respect, d'amour et d'obéissance communiquait de lumière et d'inspiration à son génie naturel. Les dons les plus rares s'étaient développés merveilleusement et avaient reçu un épanouissement incomparable. Dirons-nous qu'il y avait là un mystère, et que cette culture intellectuelle et littéraire a toujours été pour nous une cause d'étonnement ? Ce n'est pas l'école mutuelle de Bercy qui avait aiguisé ce goût littéraire exquis. Où avait-il dérobé le secret de cette langue d'un aloi si pur et si délicat, franche, alerte, ferme, vivante et radieuse ? On en voit le progrès et la floraison au travers de ses polémiques. Avec legoût, il avait une érudition littéraire dont les labeurs du journalisme n'avaient rien émoussé. Il aimait la bonne langue française ; un tour heureux, archaïque, ravissait et amusait son esprit. Les délicatesses delà langue sont toujours restées une fête pour son esprit ; et dans les plus cruelles angoisses des luttes, il s'y est toujours reposé.
Nous parlons de l'ami qui n'est plus et qui repose en ce moment sur son lit funèbre, le chapelet entre les doigts et la croix sur la poitrine ; nous en parlons au hasard de nos souvenirs et dans le ressentiment de notre douleur, sans ordre et sans avoir le dessein d'en faire revivre le portrait aux yeux de nos lecteurs. Le portrait de M. Louis Veuillot est dans ses écrits : c'est là qu'on le voit vivre, combattre, sourire, aimer ; c'est là qu'on trouvera tout son esprit et qu'on sentira les battements de son cœur. Comme il aimait l'Église par-dessus tout, il aimait aussi les serviteurs de l'Église, tous les serviteurs de l'Eglise ; et il a gardé de longues fidélités à ceux qui avaient une fois combattu auprès de lui, et que les égarements
des luttes et les dissensions intestines avaient parfois armés contre leur ancien compagnon de bataille.
Ses tendresses restaient inépuisables pour tous les ouvriers du bon Dieu ; les plus obscurs, les plus dénués étaient ses frères et ses bien-aimés. Il allait les embrasser sous le froc et dans la cellule du capucin, comme sous la soutane et dans le presbytère délabré du pauvre curé de village. Cet écrivain, qui restera un maître de la langue française, était avant tout un chrétien ; et comme enfant de FËglise, il était reconnaissant et dévoué à tous ceux qui travaillaient et souffraient pour le salut des âmes. Nous avons nommé les capucins ; il faudrait nommer toutes les autres congrégations : il n'en est pas une seule qu'il n'ait aimée, admirée, protégée et servie au besoin. Toutes les fois qu'il a parlé de ces dévouements à l'Eglise, c'est avec un bonheur et une grâce d'expressions où se révèlent les affections et l'admiration de son âme. On a souvent parlé des vivacités de sa polémique. Quel beau recueil on ferait de ses tendresses ! Nul n*a mieux décrit le dévouement, la pureté, l'humilité et toutes les grâces du sacrifice. Comme il faisait goûter ces communions intimes de Dieu avec sa créature, les suavités de la douleur et de la résignation chrétienne, toutes les joies de l'immolation ! Il avait l'intelligence de ces merveilles, et il savait en communiquer l'admiration et le goût.
Nous parlons de l'écrivain. Nous nous taisons de l'homme, de l'époux, du père, du frère, de l'ami. Nous laissons chacun à sa douleur, à ses souvenirs, à ses espérances. Nous nous bornerons à un dernier mot pour aujourd'hui.
Quand M. Louis Veuillot revint de Rome à Paris, en 1839, avant d'avoir rencontré V Univers, il s'était engagé parmi les membres de la conférence de Saint- Vincent de Paul. C'est là qu'il connut le P. Olivaint, dont il a décrit l'enthousiasme du zèle et le goût du martyre ; le P. Hernscheim, novice de Saint- Dominique, dont il a dépeint avec un charme extrême le lit d*agonie et de mort; combien d'autres encore! le saint et affable M. Le Prévost, qui n'a pas été le fondateur, mais le disséminateur des conférences.
Aujourd'hui, dimanche du Bon-Pasteur, fête de la translation des reliques de saint Vincent de Paul, c'est aussi la fête des confrères de saint Vincent de Paul : nous recommandons à leurs prières l'âme ardente et généreuse qui a fait la charité dans leurs rangs, et qui a appris au milieu d'eux à servir les pauvres et à travailler pour Jésus-Christ. Léox Aubixeau.
10 HOMMAGES A. LOUIS TEUILLOT