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2 mai.
Le testament de mon frère, a écrit, selon ses propres termes, d'une main fatiguée et tremblante, mais en bonne santé, sur du ]>apier de Pie IX, celui qui était distribué aux évèques pendant le concile », s'ouvre par cet acte de foi':
ce Au nom de la très sainte, immuable et éternelle Trinité, ainsi soit-il!
a Ceci est mon testament. Je l'écris en priant Dieu de m'assister et de m'éclairer.
1. C'est le 3 mai qao cet article a paru dans V Univers. La force de Técriro plus tôt m'arait manqué. 3o le donne à la suite du récit des funérailles, parce qu'il me semble que c'est sa vraie place.
a Je meurs catholique comme j*ai toujours vécu^ entièrement soumis de cœur, de raison et d'âme à tous les enseignements de la sainte Église catholique, apostolique et romaine, demandant pardon de toutes mes fautes, désavouant toutes les erreurs que j*ai pu commettre, et où je n'ai pu tomber que par ignorance et sans dessein. Dans toute ma vie, je n'ai été parfaitement heureux et fier que d'une seule chose : c'est d'avoir eu rhonneur et au moins la volonté d'être catholique, c'est-à-dire, obéissant aux lois de l'Église. »
Tout mon frère, comme aspiration et doctrine, est là. Connaître l'Église, l'aimer et la servir; la connaître par l'étude constante de ses lois et de ses œuvres ; l'aimer ardemment, dans un esprit de soumission et de confiance absolues ; la servir avec un dévouement, une passion, une allégresse qu'aucune épreuve, d'où qu'elle vînt, ne put jamais effleurer : voilà toute la vie de Louis Veuillot, à partir du moment où il connut la vérité.
Ce témoignage, que lui ont toujours rendu ceux qui l'approchaient, la catholicité le lui rend avec effusion depuis le jour où Dieu, couronnant ses travaux et n'écoutant pas nos prières. Ta repris; son œuvre, si contestée, à diverses époques, de quelques-uns, mais si aimée du grand nombre, le lui rendait depuis longtemps ; ses ennemis, qui sont les ennemis de la foi, le lui rendent aussi. Il a fait des chrétiens et des prêtres, il a montré à tous le chemin de Rome, il a sauvé des âmes ; il a été — des milliers de voix le proclament — un courageux, fidèle et utile serviteur. C'est ce qu'il voulait; et si Dieu lui a donné la gloire par surcroît, c'est qu'il a mérité de servir encore.
Je ne parle pas ainsi pour triompher et me réjouir. Le jour où je pourrai songer à me réjouir n'est pas venu. Je constate cette acclamation universelle, parce qu'elle ratifie les combats que mon frère a livrés et glorifie les principes qu'il a soutenus.
Le but qu'évêques, prêtres, religieux, catholiques zélés, le bénissent d'avoir atteint, il se l'était proposé dès son entrée dans la vie chrétienne. « Que comptez-vous faire maintenant? lui dit, à Rome, il y a quarante-cinq ans, le P.Rosaven, après l'avoir absous. — Je servirai l'Eglise : sera-ce comme écrivain, comme prêtre, comme religieux ? je l'ignore, mais je sais bien que je la servirai. » Cette parole a été tenue, sans un seul jour, sans un seul instant de défaillance, ni de regret, ni même d'effort. L'esprit et le cœur de Louis Veuillot apparte*
naient si complètement à la vérité, qu'il ire comprenait pas qu'on put faire autre chose que s'y dévouer.
A cette époque où, bien fixé sur le but, il se demandait comment il pourrait l'atteindre, une seule voie lui paraissait impossible, celle du journal. La presse catholique existait alors si peu, que lui, journaliste, il l'ignorait, et que ses amis, chrétiens pieux et même agissants, l'ignoraient aussi. Quant au journalisme qu'il avait vu de près, le journalisme conservateur et parlementaire, il n'y voulait pas rentrer, convaincu qu'on n'y pouvait servir Dieu. Il m'écrivait de Fribourg, le 9 juillet 1838 : a On m'offrirait l'infecte royauté de la presse telle qu'elle est, que je l'abandonnerais entièrement à quelque innocent digne de l'exercer. » Ce qu'il voulait défendre, — et il ne voyait pas de journal où il pût le faire, — c'était « la vérité, mais la vraie vérité, bien claire, bien authentique et bien pure de tout soupçon ». Il repoussait déjà, et comme d'intuition, l'école des compromis.
Le programme que Louis Veuillot se traçait en deux lignes à vingt-quatre ans, au lendemain de son retour à Dieu, ni l'écrivain ni l'homme n'en ont dévié un seul instant. Des Pèlerinagcs de Suisst:^ son premier livre, à son dernier article, rien ne rompt l'unité de la doctrine. C'est toujours toute la vérité qu'il défend, et toujours il y apporte le même mépris du respect humain, le même amour expansif de l'Église.
En 1839, il découvrit V Univers et y publia un feuilleton sur la chapelle des Oiseaux-^ dès 1840 il prit une part assez active à la rédaction, et c'est en 1843 qu'il en devint le principal rédacteur, puis le rédacteur en chef. A partir de ce jour, cette œuvre fut sa vie.
Je ne songe pas à rappeler ici les luttes diverses que mon frère a soutenues ; mais je dois dire que si quelques-unes lui ont été pénibles, aucune ne lui a paru mauvaise ou inutile : aucune en effet ne l'était. C'est le jugement qu'en porte aujourd'hui le monde catholique. Ce jugement, Louis Veuillot, sûr de ses intentions et confiant dans les bénédictions qu'il avait reçues, y comptait. Voici ce qu'il disait de son œuvre dans une note inachevée, écrite lorsque, déjà gravement atteint, il ne songeait plus à combattre :
« Si l'œuvre que j'ai faite est bonne, il suffira que je n'y sois plus, on le verra bien. Ce qui nuit aux œuvres bonnes, surtout à celles de ce genre, c'est le sentiment personnel qu'excite celui qui les fait. Pour moi, j'ai toujours cru que j'étais à la
fois un soldat et un juge. Je ne me suis pas préoccupé d^ètre aimable; peut-être que je n'avais pas beaucoup à me forcer pour ne Têtre pas, et enfin, je ne l'ai pas été. Maintenant l'opinion est faite ; je n'ai rien à dire pour la défaire. Si elle s'abuse, elle ne peut être corrigée qu'après que la mort aura passé sur moi. Alors on jugera l'œuvre, en dépit des défauts de l'ouvrier. »
Le jugement est rendu. L'ouvrier reçoit une place qui ne lui sera pas enlevée ; et si l'œuvre ne peut garder l'éclat qu'il lui a donné, elle gardera certainement ses doctrines.
Il y a cinq ans, lorsque mon frère se rendit à Rome, pour prier près du tombeau de Pie IX et recevoir la bénédiction de Léon XIII, il me remit avec son testament une page qu'il n'avait pas voulu y introduire, mais qui, me dit-il, le complétait. Voici cette page :
« Je demande pardon à tous les hommes que j'ai pu offenser et envers qui j'ai eu des torts. J'en ai combattu beaucoup et longtemps ; je crois n'en avoir haï aucun sciemment et volontairement, et je suis sûr de leur avoir pardonné de bon cœur les torts que j'ai pu croire qu'ils avaient envers moi. Si j^ai quelquefois, dans le premier feu de mes ressentiments, demandé justice à Dieu, j'ai toujours su renoncer à me faire justice moi-même avant la fin du combat. Aujourd'hui, je n'ai plus l'ombre d'un ressentiment personnel. Je demande pour tous miséricorde comme pour moi. Grâce à Dieu, ce pardon s'applique à tous et à tout sans exception. Qu'il n'y ait pas un seul des hommes que j'ai combattus qui ne demande et ne reçoive le pardon de Dieu, qui seul peut être offensé sans justice, sans raison et sans prétexte.
a Et que Dieu bénisse éternellement ceux qui, m'ayant connu, m' ayant vu ou seulement lu, ont eu le grand mérite et la grande charité de m'aimer, d'avoir pitié de moi et de ne point me haïr, soit à cause de ma personne, soit à cause de mes écrits.
« Que tous me fassent la grâce de comprendre que je n'ai rien dit avec l'intention de nuire à leur âme et à leurs vrais intérêts ; qu'au contraire toutes mes intentions et tous mes efforts ont voulu les amener à la vérité, c'est-à-dire, à Dieu.
« Il me semble que trois ou quatre, une dizaine tout au plus, me haïssent véritablement. Quelques-uns peut-être vivent encore. Qu'ils sachent qu'ils ont eu tort, que je leur pardonne sincèrement ; et qu'ils prient pour moi, comme je prierai pour eux à Rome, auprès du tombeau de Pie IX où je me rends, et
34 HOMMAGES A LOUIS TEUILLOT
pendant tout le reste de ma TÎe. Pie IX nous a aimés tous ; nous TavoDS tous connu : il devrait être mon garant auprès d*eax, et j*ose dire que souvent son nom les a protégés près de moi.
« Qu'ils soient bénis de moi comme ils le seront de Dieu, tous ceux qui m*ont été secourables par leurs exemples. Je me contente de nommer Montalembert et Lacordaire, qui m*ont parfois jugé défavorablement et amèrement, et qui, en cela, n*ont pas été pour moi ce que j'ai voulu être pour eux. Je crois qu'ils n'ont eu rien à me reprocher avec justice, et Dieu me semble avoir voulu que leur erreur n'ait pu me nuire en rien. Je les aimés, surtout Montalembert. La paix sur eux, la paix sur moi ! Si mes écrits subsistent, et s'ils font après moi quelque bien, je désire que ce bien leur soit compté. >
Ces sentiments ont toujours dominé mon frère, et nul de ceux qui l'approchaient ne pouvait l'ignorer. Il aimait trop l'Église, il lui était trop soumis, pour tomber dans la haine contre les hommes. Il a eu bien des ennemis, il a été bien outragé ; lui, il n'a été l'ennemi de personne. Si quelques-uns en doutent, sa correspondance les éclairera.
Ce besoin de pardonner lui fit faire, il y a trois ans, un acte qu'il faut admirer, mais qui me laisse des regrets. II classait ses papiers, dans le but d'y joindre quelques éclaircissements qui permettraient d'écrire l'histoire de ï Univers; il brûla quantité de lettres, de notes, de pièces qui lui paraissaient trop grandir son rôle et jeter une lumière fâcheuse sur le caractère d'anciens amis ou compagnons d'armes devenus ses adversaires, et même ses calomniateurs, «c Pourquoi prolonger le combat après notre mort ? disait-il ; n'entendons-nous pas Dieu qui nous dit : Assez ! »
Je ne fais ici ni une biographie de mon frère ni son apologie. C'est à ses œuvres et à ceux dont elles ont facilité les travaux, élevé l'esprit ou protégé l'âme, de le louer. Ils n'y manquent pas. Je note ses derniers enseignements. L'un des plus précieux, celui qui nous a le plus serré le cœur, et en même temps le mieux soutenu, c'est sa sérénité, à partir du jour où l'affaiblissement de ses forces l'écarta du combat. Il a eu, sans doute, des mouvements d'impatience et des moments d'amertume ; mais la résignation, une résignation quelquefois triste, d'autres fois presque joyeuse, fut son état habituel.
Il était arrivé à cet âge où l'homme qui n'a pas le goût des choses vulgaires et que l'ambition ne troubla jamais, ne tient
plus gaère à la vie que par les affections qui ont besoin de lui et par les devoirs. Du cAté des affections, rien n^ pouvait l'inquiéter : il avait assuré la destinée temporelle de ceux dont Dieu lui avait donné la charge. Du côté des devoirs, il tenait sa mission pour remplie. « Mon œuvre est faite, aimait-il à me répéter, quand je ne réussissais pas à lui cacher mes inquiétudes ; peu importe que je la quitte aujourd'hui ou demain. N'êtes-vous pas là pour la continuer et garder à VUnivers son rang ? » £t pour me prouver que nous devions nous résigner à son silence comme il s'y résignait lui-même, il ajoutait : « J'ai la tète aussi chargée d'idées qu'un pommier l'est de fleurs au printemps ; mais la force de les exprimer, je ne Vai plus. Si je veux écrire, ma pauvre main refuse le service; si je veux dicter, ma voix s'embarrasse et s'éteint. Je dois me taire, et ce sera bon pour moi si je sais en profiter. »
Cependant il ne se désintéressait pas de la lutte. Que de fois, jusque dans ces derniers temps, il laissa percer, malgré lui, le regret de n'y pouvoir prendre part! Huit jours à peine avant sa mort, je le quittai en lui disant, par mégarde : a Je -vais au journal. — Tu vas au journal! me répondit-il en me serrant la main; moi, je n'y vais plus. » Et les larmes lui vinrent aux yeux.
iVller au journal, c'était aller à la défense de l'Église, et répui sèment lui infligeait le repos. Voilà pourquoi il pleurait. Mais ï\ n'y avait là aucun murmure. Jamais chrétien, se sentant frappé et souffrant profondément du coup qu'il recevait, ne dit d'un esprit plus convaincu, d'un cœur plus soumis : Que la volonté de Dieu soit faite et soit bénie !
3ion frère nous a laissé cet enseignement comme tant d'autres, et c'est celui-là surtout que nous devons comprendre aujourd'hui.
Eugène Vbuillot.