‹ Hommages à Louis VeuillotChapitre 45 sur 51 · E. DE MONZIE · texte numérisé non relu

E. DE MONZIE

Nous devons aussi nous borner ù un extrait du beau travail de

^li HOMMAGES A LOUIS TEUILLOT

M. Henri Villard, déjà mentionné» ainsi que celui de M. de Monzic, à la page 586 de ce rolume :

Louis Veuillot a été plus qu'un grand écrivain : il a été un caractère, ce qui est plus rare et ce qui vaut mieux. Il n*a jamais cherché les honneurs; et quand les honneurs sont venus le solliciter, il les a simplement refusés, n'estimant pas qu'ils valussent son indépendance. Au monde il n'a demandé que le droit d'exprimer librement sa pensée de chrétien et de Français ; à l'Eglise il n'a demandé que ses prières et cette bénédiction toute-puissante pour la vie et pour la mort qu'hier encore Léon XIII accordait à son agonie. Ce caractère n'était pas fait pour lui concilier les faveurs des puissants et des sages. Veuillot a connu la prison; il a connu la misère; il a connu Texil, et l'exil le plus amer : l'exil dans sa propre patrie, et pendant de longues années encore, quand sa plume était mise en interdit par un pouvoir aveugle, pour avoir défendu contre lui les droits inviolables du vicaire du Christ. La foudre, en le frappant, ne lui a jamais fait courber la tête : appuyé à la croix, Tâme et les yeux au ciel, il est resté debout, attendant l'heure de la justice et ne la demandant qu'à Dieu. Quel exemple !

Et ce rude jouteur, ce batailleur infatigable était le plus doux des hommes ! Il était simple, pieux et bon comme un enfant aimable. La lutte finie, il n'avait ni ressentiment ni colère, et je sais plus d'une preuve de ce que j'avance. C'était le causeur le plus séduisant, le plus charmeur qu'on pût entendre ; et plus d'un de ses adversaires a dépouillé ses rancunes en l'approchant et en l'entendant. Il y avait un Veuillot inconnu de la foule, qui ne savait que se faire aimer. Se rappelle-t-on l'étonnement qu'on éprouva il y a quelques années, lorsque la publication des lettres du comte de Maistre montra que cet ennemi de Voltaire et ce chantre du bourreau était le plus aimable des correspondants et le plus tendre des pères? Une égale surprise atteindra ceux qui ne voient Louis Veuillot qu'à travers les éclairs et les foudres de son journal, s'il leur est donné de lire un jour ses lettres si nombreuses, et en particulier celles qu'il écrivait à ses filles. On saura alors tout le secret de cette âme à la fois vaillante et douce comme celle d'un soldat.

Ouiy les cœurs de lion sont les vrais cœurs de père.

Si Hugo avait connu Veuillot, il eût pu le dire de lui, comme il l'a dit d'un autre puissant de ce monde

Et maintenant, c'est fini ! le serviteur a terminé sa journée ; il est entré dans la maison du père de famille, pour y recevoir une récompense que nul ne lui disputera plus. Il aura la gloire humaine : car les passions se tairont désormais, et les flots ne viendront plus que caresser le rocher qu'ils ne couvriront plus de leur colère. Oui, la France sera fière de Louis Veuillot comme de Tun de ses enfants les plus illustres ; et, dût ma prophétie faire un instant sourire, quand la France désabusée ne permettra plus qu'on élève des statues à des inconnus ou à des tribuns de carrefour et de taverne, Veuillot aura la sienne ; et si ce n'est pas nous, ceux qui viendront après nous le verront vivant dans le marbre ou le bronze, avec son doux et fin sourire, avec son fier regard, tenant d'une main sa plume, appuyant l'autre à la croix. Mais Veuillot aura mieux qu'une statue dans la cité des hommes : il aura cette gloire impérissable et éternelle que Dieu donne à ceux qui l'ont aimé, et qui ont noblement, sans défaillir jamais, servi l'Église et servi la France. Hbnri Villard.

Dans ï Association catholique (numéro du 15 mai), M. Albert Hyrv'oix a donné, au nom de la rédaction, un article intitulé : Louis Veuillot, dont nous extrayons ce qui suit :

Depuis plusieurs années, Louis Veuillot était comme mort à la vie publique ; et cependant la nouvelle que son âme venait de nous quitter a retenti comme un des plus grands événe> ments de l'histoire ecclésiastique de ce siècle. C'est qu'il remplissait dans l'Église, à son humble rang de laïque, sous la charge de « suisse » qu'il avait assumée, pour nous servir de son vert langage, une place immense par le génie et le talent que Dieu lui avait départi, et qu'il soutint toute sa vie d'un si beau caractère, si digne des meilleurs temps chrétiens.

Qttand on veut embrasser du regard notre triste époque, afin de découvrir de quels instruments la Providence s'est servie pour maintenir, au milieu de tant de défaillances, l'esprit de tradition, inséparable des promesses éternelles faites à l'Église, un nom de géant se trouve au premier âge de ce siècle, un nom étonnant par le défi jeté d'une foi radieuse à une société toute pourrie, toute décrépite d'erreurs : c'est le nom de Joseph de Maistre. Louis Veuillot est de son école, de sa famille; il descend de lui en ligne directe, ainsi que le grand évêque de Poitiers, le cardinal Pie, et le grand abbé

de Solesmes, dom Guéranger, c*est-à-dire, avec les Mâchabées de ces derniers temps, avec les grands défenseurs de la tradition catholique dans son intégrité, les plus fidèles et le« plus tendres amants de l'ineffable beauté de l'Église, comme les plus déclarés contempteurs et adversaires de l'hypocrite Révolution de 1789 et de sa laideur satanique. Ceux-là ont su aimer l'Église, qui ont su haïr la Révolution ! Louis Veuillot Ta haie en tout. En politique, s'il s'est une fois trompé, il s*est trompé de bonne foi, comptant trop sur un régime révolutionnaire en principe, malgré les gages qu'il lui plaisait de donner, et se souvenant trop de certaines infidélités de la Royauté, oublieuse elle-même de son sacre : infidélités si graves, en effet, qu'elles ne furent rien moins que la principale raison de sa ruine jadis

Écrivain, c'est de Bossuet et de la Bruyère qu'il nous semble tenir le plus : il a tantôt la vigueur avec les hardiesses du premier, tantôt la finesse du second. Il a manié le sarcasme de façon à confondre merveilleusement les ridicules ennemis de Dieu, dont Dieu lui-même, infiniment bon, se rira un jour : Deus irridebit eos ! Peut-être reste-t-il qu'on aurait à regretter quelques vivacités, qui lui ont échappé dans le combat quotidien de quarante ans contre des hommes qui l'abreuvaient sans trêve d'injures, tout en se proclamant les docteurs de la modération en tout genre ; mais qui a dû regretter ces péchés mieux que lui-même, dans son humilité profonde? et qui Ta connu sans connaître sa vraie charité ?

Louis Veuillot a fait bien des livres exquis : son ouvrage par excellence est V Univers, A cette époque, où Dieu a permis que le journalisme devînt une telle puissance, il a voulu qu'il y eût un journal vraiment catholique ; et ce iwXV Univers, que Louis Veuillot fit de son grand esprit. L'histoire dira l'immense part qu'eut ce journal à l'œuvre de la Providence, surtout pendant le concile de 1870, chef-d'œuvre de la sainte audace de Pie IX, qui osa l'assembler contre le sentiment de tous les sages et les habiles du monde.

Dans la Vie chrétienne^ revue hebdomadaire , le R. P. Delaportc, supérieur des Pères de la Miséricorde, a consacré à Louis Veuillot de belles et fortes pages, dont nous extrayons celles-ci :

Louis Veuillot fut surtout polémiste. Il accoutuma les catholiques, d'abord assez découragés, à lever le front et à ne pas cacher leurs convictions comme un méfait. Il mit les rieurs du

HOMMAGES A LOUIS YEUILLOT 625

côté de la vérité et du droit. En France, c'est beaucoup. Si ]e rédacteur en chef de VUnwers eût tenu la plume du temps de Voltaire, l'idole eût été fort ébranlée sur son piédestal. Le journaliste eût-il pu percer à jour les illusions de certains catholiques avec un peu plus d'aménité? eût-il désarçonné gallicanisme et libéralisme, seulement avec des dissertations aimables ? c'est une question que nous n'entreprenons pas de résoudre. Devant la tombe qui se ferme sur lui, nous envisageons les choses de haut, et nous voyons d'une part les magnifiques progrès accomplis dans le sens de l'unité catholique, appelés et préparés par l'illustre écrivain ; d'autre part, l'auguste Pie IX, une foule d'évêques, de prêtres et de laïques dévoués, l'honorer de leur affection, de leurs louanges, de leur concours : quel autre à notre époque a eu à un tel degré cette gloire ?

Il Ta obtenue par son talent, il l'a méritée par son caractère. C'était un homme d'une droiture absolue et d'une énergie égale à sa droiture. Les côtés délicats de cette nature d'élite, la foule put les ignorer : elle ne savait pas par quels dons il provoquait les plus hautes, les plus tendres amitiés; elle ignorait à quel point il se faisait accessible et se montrait affable aux plus ignorés et aux plus humbles ; elle ne se doutait pas des élans de sa vive piété, mais elle constatait et admirait la dignité de sa vie.

Louis Veuillot rendait ce beau témoignage à la religion sans y songer. Nous le dirons, au risque de paraître avancer un paradoxe : peu d'âmes furent aussi na!ves que celle-là. Le soldat combattait avec un superbe entrain ; le penseur creusait toutes les questions qui se débattaient; le poète rimait quand il en avait le loisir; le causeur semait la conversation de traits inattendus et charmants ; le chrétien faisait sa prière, allait à la messe, le Paroissien à la main, et communiait; le père de famille, après avoir élevé son frère et ses sœurs à la hauteur de ses nobles sentiments, donnait à ses filles une éducation aussi complète qu'elle était intelligente; l'ami prodiguait sans compter son temps, son argent, ses soins; l'homme, continuellement attaqué, mais soutenu par sa foi et par cette compagne héroïque que devait remplacer, sans la laisser oublier, une sœur, ange béni de son foyer visité par de grands deuils; l'homme, après s'être un peu moqué de ceux qui le traitaient de scélérat, leur pardonnait de grand cœur, et s'oubliait lui-même.

fl2(J HOMMAGES A LOUIS VEUILLOT

C'est précisément cette absence sincère d'ambition et de secrètes cupidités qui le rendait si expansif : de sa vie, de son passé, il ne cachait rien à personne, n'ayant rien dans le cœur qui méritât d'être dissimulé. Un jour, il nous conta sa vie. a Je n'ai jamais eu qu'une ambition, disait-il ; encore n*a-t-elle pas été satisfaite : c'était d'être marguillier de ma paroisse, b Il avait fait un autre rêve : c'était celui d'être propriétaire d'un petit coin de terre sur les bords de l'Océan. Mais sa main s'ouvrait toujours si large, que le souhait, que nous sachions, ne fut jamais réalisé.

Sa maison était par excellence la maison chrétienne. On y respirait ce parfum de Rome qui avait attiré le maître à Jésus- Christ. Il y régnait une aisance modeste, honorable fruit dv son opiniâtre labeur. L'hospitalité en était proverbiale. Que d'hommes illustres de l'Europe catholique entière sont venus successivement s'asseoir à sa table, et y jouir des charmes de son entretien !

Nous nous arrêtons, saisis d'une respectueuse émotion, devant cettQ lente agonie du soldat qui entend tous les jour> les cris insolents des ennemis de tout ce qu'il révère, et ne peut plus les châtier. Il est vrai, il voit maintenant dans la plaine de nombreux et valeureux combattants; son cher journal, ressuscité et plus vivant que jamtiis, demeure toujours à l'avant-garde ; la troupe d'élite qu'il a si longtemps, à V Univers, menée à la bataille, continue à marcher en bon ordre et fait fièrement tête à l'ennemi ; et parmi les combattants, il voit d'un regard charmé un adolescent qui déjà fait honneur à son nom et promet de le porter dignement. Delapobte.

Lettre demandant que dans l'église du Sacré-Cœur une chapelle soit consacrée à saint Benoît Labre et à Louis Vcuillot :

L'œavre du Vœu national était l'âme des plus chères à Louis Veuillot; elle résume magnifiquement tout ce à quoi il a dévoué sa vie. Dans cette église, tous les grands protecteurs de la France auront leur chapelle. Parmi ces saints, il enesl un qui vient d'être jugé digne, à tous les titres, d'avoir sa place : saint Benoît-Joseph Labre. La chapelle est accordée eu principe ; mais on ne lui a guère envoyé, jusqu'à ce jour, l'argent nécessaire.

Pourquoi cette chapelle ne serait-elle pas donnée par les

catholiques de France, au nom de Louis Veuillot, au Cœur de Jésus-Christ et à l'admirable saint dont V Univers a déjà tant aidé à propager la gloire ?

Ces deux grands plébéiens ne sont pas sans quelques points de contact. Le saint a opposé sa vie de foi, comme une protestation formidable, aux mollesses et aux vices de son siècle; l'écrivain, lui, a usé sa vie dans une lutte sans trêve ni merci contre les erreurs, les lâchetés et les faiblesses doctrinales de notre époque. Tous deux ont été méconnus, non seulement par les ennemis de l'Église, mais encore par plusieurs de ceux qui se proclament ses fils ; et cela, parce que ces gens superficiels n'ont pas su pénétrer jusqu'au foyer intime d'amour qui est l'âme et l'explication de ces deux vies. Le saint a divinement pratiqué le culte de la Rome chrétienne, ce culte que l'écrivain devait plus tard célébrer avec de si nobles accents, populariser avec une si reconnaissante et si filiale tendresse. Rome et Lorette ont vu les plus ferventes années de la vie du saint ; le cantique d'actions de grâces de l'écrivain converti est intitulé Borne et Lorette. Une des plus belles pages du Parfum de Rome est consacrée à chanter le bienheureux mendiant et (c cette arcade du Colisée devenue une chapelle, un sanctuaire dans le sanctuaire ». Enfin, Louis Yeuillot meurt Tannée même du premier centenaire de saint Benoît Labre, le jour où s'ouvre, à Romre, la neuvaine préparatoire à cette fête si française et si romaine tout à la fois.

Ne vous semble-t-il pas, Monsieur, qu'il y a là des harmonies qui rendent mon idée acceptable ? ne vous semble-t-il pas que cette forme d'hommage est une de celles qui auraient souri davantage au génie et à la foi de Louis Yeuillot, et qu'elle serait la plus propre à contenter la pieuse gratitude qui, de toutes parts, demande à s'aHirmer dans la pierre et le marbre ?

Voici le projet :

i® Au cimetière Montparnasse, un simple bloc de granit, avec une plume et cette inscription : J'ai cru, je vois*,

2° A Montmartre, une chapelle à saint Benoît Labre, avec le chiffre de Louis Yeuillot sur les chapiteaux et autres ornements architecturaux (à titre de donateur, et selon ce qui sera fait pour les autres principaux donateurs) ; et, dans cette chapelle, si les fonds recueillis sont suffisants, et si l'autorité compé-

1. C'est lo caracti^ro du tombeau où repose le rorps do Louis Vcuillot. II a éiè élovô par ses enfants, et non par la souscription.

tente le permet, un tombeau à la mémoire du grand écrivain catholique. Ce tombeau, enchâssé dans la muraille, serait dans le genre de ceux qui produisent un si religieux effet dans nos cathédrales du moyen âge : le défenseur de TËglise y serait représenté, d'après le burin de M. Gaillard, tel que nous Tavons vu sur son lit de mort, ayant sur la poitrine « le Christ, son orgueil », avec cet air de paix profonde, de force et de sérénité, qu*ont admiré tous les visiteurs.

Ainsi la gloire du fidèle disciple s'absorberait dans celle de son Maître bien-aimé; son tombeau continuerait, comme ses livres et comme son journal, Tœuvre de sa vie, en glorifiant Dieu, en exaltant Thomme du peuple de France récemment placé sur les autels, en faisant partie de Tex-voto monumental destiné à symboliser le relèvement et la régénération de la France. Sacratisslmo Cordi Jesu Gallia pœnitens atque dcvota.

Agréez, etc. E. R.

Paris, 13 mai 1883, en la fdto de la Pentecôte.

L'idée qu'expose cette lettre a prévalu , dans son ensemble, près du comité.

Page 1