CHAPITRE VII
Mode d'ensevelissement et sépultures à l'époque du bronze. — Caractère de la ratc humaine pendant cette période.
Quel était le mode d’ensevelissement, quelles étaient les sépultures à l'époque du bronze?
Dans les premiers temps de cette période, on continua d'enterrer les morts dans ces mêmes chambres sépulcrales auxquelles on donne aujourd'hui le nom de dolmens et de tumuli, et sur lesquelles MM. Nilsson et Lubbock ont fait des distinctions passablement confuses et arbitraires, mais vers la fin de cette mème période il est positif que l'on commença à brûler les morts.
Nous trouvons dans un ouvrage publié en 1869, le Danemark à l'Exposition universelle, sorte de catalogue des objets qui figuraient dans les galeries de l'histoire du travail à l'Exposition du Champ de Mars en 1867, quelques pages que nous rapporterons, parce qu’elles nous paraissent assez bien résumer les notions qui sont aujourd'hui admises dans la science, concernant les sépultures et les usages funéraires à l’époque du bronze.
« Les études qui ont été faites pendant ces dernières années, par M. Wors saæ, sur les monuments de l’âge du bronze, ont porté beaucoup de lumière, dit M. Valdemar Sehmidt, sur les commeneements de la période du bronze en Danemark. 1l paraît qu'à l'origine du bronze on a enterré les morts d'une manière analogue à celle de l'âge de la pierre, c'est-à-dire que l'on déposait les corps des défunts dans des chambres sépulerales faites en pierre et couvertes par des tumulus; seulement ces chambres sont assez exiguës et ne renferment ordinairement qu'un seul squelette. En revanche, quelquefois plusieurs de ces petites chambres sépulerales, ou plutôt de ces cercucils en pierre, se rencontrent dans le même tumulus.
« Ces chambres offrent du reste, à certains égards, de grandes analogies avec celles de l'âge de la pierre; ainsi, assez souvent on trouve répandue sur
le sol une couche de silex qui a passé par le feu, et sur’ce fond se rencontrent des squelettes qui paraissent avoir été aceroupis avant d’étre ensevelis, exactement conme eela se pratiquait daus l'âge de la pierre.
« Après cette classe de tombeaux, El en vient une autre où la chambre sépulerale, quoique toujours en pierre, n'est pas couverte d'une pierre, niais d'un pluncher en bois. D'autre part, on a trouvé des squeleltes avec des armes en bronze déposées dans une espèce d'encadrement en bois, qui a très-souvent disparu, sauf quelques minimes fragments. Ces eaisses ont été souvent couvertes de petites pierres qui semblent aujourd'hui reposer directement sur le squelette.
« Enfin dans toutes les provinces danoïises se rencontrent de grands ecreueils en boïs de chène, formés de trones ereusés; ils contiennent également des corps humains qui Fun avoir été ensevelis dans des vètements de laine.
s Quant aux rites funéraires, ces tombeaux ne sont pas bien différents l'un de l'autre. Les corps y ont été déposés avec leurs instruments, leurs armes et leurs ustensiles, soit en bronze, soit en pierre; seulement en plus, au fond de la tombe, on étendait des peaux d'animaux, ordinairement des peaux de bœufs.
« Puis survint une nouvelle période où l'on brûla les corps et où on en recucillit les restes, Tontefois, on ne renonça pas d'abord à toutes les anciennes coutumes. Ainsi, comme on avait autrefois enseveli les morts dans des’ vêtements de laine, on enveloppait maintenant les débris des ossements dans des pans de manteaux de mème étoffe, Plus tard cependant cet usage devait à son tour disparaître, et l'on reeueillit tout simplement les cendres et les débris des ossements dans des urnes. Cette coutume se conserva jusqu'à l'âge du bronze, et en caractérise pour ainsi dire la sceonde et dernière période, qui fut du reste la plus longue.
« Ïl y a done, en résumé, dans l'âge du bronze, deux époques bien distinctes : celle où l'on enterra les morts tout simplement, soit dans des petites chambres sépulerales, soit dans des cercueils de bois, et ensuite celle où l'on incinéra les corps des défunts.
« Une des trouvailles les plus remarquables, concernant la première période du bronze, fut faite en 1861, dans les deux tertres désignés sous les noms de Treenhæi et Kengehœi, 'et qui se trouvent près du Kongeaa, en Jutland. Dans chacun des tumulus avaient été enterrés deux personnages syant l'un et l'autre un double ccreueil fabriqué avec de magnifiques trones de chène. Les squeleltes étaient presque entièrement détruits par l'humidité, quiravail au contraire conservé les vêtements. Il parait que ecs personnages s'habillaient presque à l'écossaise, du moins ils doivent avoir, porté une espèce de jupon en laine et des bandes en guise de pantalon, à pe près comme en portent les guerriers sur les miniatures carlovingiennes, et en outre un manteau, un bonnet, et peut-être aussi un châle. Avec tés vêtements furent trouvées des épées en bronze dans des fourreaux de bois, des couteaux on bronze, un peigne, des caisses, des gobelets et de pelites caisses ên bois, une boule d'étain, et enfin dans un des cercueils une petite pointe de flèche en silex. On voit un fragment du manteau au palais du Champ dé Mars {n° 596:
« Une trouvaille faite à peu de kilomètres de ce tumulus, à Flœimp, dans le Slesvig da nord, fournit également des PSIARS dans des merci de chène, avec des instruments en bronze.
« Le Seeland n’a pas offert des découvertes moins intéressantes. Ainsi, en 1845, on rencontra dans un tumulus, à Hoidegaard, près de Copenhague, une tsmbe de la premitre période du bronze; elle fut fouillèe en présence des principaux archéologues danois. Elle était disposé@à une distance de plus de trois mètres au-dessous de la cime du tumulus. Construite en pierres, elle avait une longueur de plus de deux mètrés; la largeur était du « c:té de l'est de soixante centimètres, et du côté de l'ouest’ de quarante-huit centimètres. Le fond était tapissé d’une couche de petites pierres en silex, sur laquelle on trouva d’abord une peau, sans doule une peau de bœuf, et par-dessus, outre un morceau de tissu qui contenait des débris d'ossements , humains, une épée en bronze avec le fourreau en bois, couvert de cuir et en état parfait de conservation, et enfin un étui renfermant les objcls suivants : 1° un fragment d’une perle en ambre; 2° un morceau de pierre rougeätre; 3° une petite coquille, qui ne peut ètre autre que le conus Mediterraneus (Ilvâss\; elle est percée pour étre portée comme pendant au cou; 4° un fragment d'une pointe de’silex, sans doute une amulette; 5° la queue d'un serpent {coluber lævis) ; 6° un petit cube de bois de sapin ou de pin, et 7° un couteau en bronze avec tranchaut convexe et manche orné. | £
« Les ossements appartenaient, d'après les recherches des savants, à ün homme qui, à en juger d'après les objets placés à côté de lui dans sa tombe, devait être un personnage distingué, guerrier et sorcier en mème temps. Le cube de pin fait présumer que cet arbre n'avait pas encore disparu com plétement, d'où il résulte que l'époque où viva.t ce sorcier est bien reculée. Cependant il se pourrait aussi que ce morccau de pin ainsi que là coquille aient êté importés de l'étranger. L'existence du conus Afediterraneus semble établir que le Danemark avait déjà quelques relations avee la Méditerfanée.
« La seconde période du bronse est caractérisée par l'incinération des *” morts, qui avait lieu parfois de la manière suivante : le corps du fléfomt élait assez souvent placé avec ses armes et ses parures sur le bûcher cons * struit exactement sur la place destinée à être le centre du tumulus 6n aliumait ensuite le feu et l'on recueillait à la fois les débris des ossements dans une urne. Le reste était laissé sur place, entouré de pierres et couvert de terre jusqu’à l'achèvement du tumulus. L'urne qui contenait les cendres était alors placée dans un autre endroit du tumulus. Ce procédé n'était pas le seul employé; les armes el autres objets de re n'étaient pas toujours placés sur le bûcher, mais apportés plus Lifd autour de lurne,
« Le nombre des tombes datant de l’âge du brôuze découvertes en Dane-
‘mark est extrêmement considérable, Il existe des milliers de tumulus, et plusieurs contiennent beaucoup d'urnes funéraires. Une grande partie de ces tumulus ont été fouillés à diverses reprises et ont fourni une foule d'objets divers en bronze. Le Musée de Copenhague ne possède pas moins de six cents épées remontant à l'âge du bronze !, »
1. Le Danemark et l'Exposition universelle de 1867, par Valdemar Schmidt, 1 vol. jo-8. Paris, 1868, chez Relnwald, pages 60-64.
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Du reste, on avait fait à Lubeck ‘Poméranie, vers 1850, une découverte bien curieuse, en ce qu'elle mettait pour ainsi dire sous les yeux, dans un même monument, les trois modes de sépulture propres aux époques antéhistoriques de la pierre, du bronze et du fer.
A Waldhausen, près de Lubeck, on trouva un tumulus, haut de 4",20 et large d’un demi-métre. On rasa, par couches horizontales, ces tumulus, et voici ce qu'on mit à jour successivement :
Au sommet était une sépulture très-ancienne, appartenant évidemment à l'époque du fer, car le squelette qu'elle contenait était accompagné d’un objet de fer rouillé et de quelques poteries. Il était enfoui dans la terre libre.
Au-dessous et à moitié de la hauteur du tumulus, se présenté rent de petits encaissements, en murs secs, contenant chacun une urne cinéraire, remplie d'ossements calcinés, auxquels étaient joints des colliers, des épingles à cheveux el un couteau en bronze.
Enlin, à la base du tumulus, on trouva une tombe de l'âge de la pierre. Elle était formée de gros blocs bruts, et renfermait, outre les ossements, de la poterie grossière, avec des haches en silex.
Il est évident que les premiers habitants du pays avaient commencé par construire, sur le sol naturel, un tombeau, selon les usages du temps, et qu'ils l'avaient recouvert de terre. Pendant l'époque du bronze, on pratiqua sur cette base une autre sépulture, et un nouvel amoncellement de terre doubla la hauteur du monticule. Enfin, à l'époque du fer, on avait enseveli un mort en creusant sa fosse au sommet du mème monticule. lei donc se dessinent nettement les trois modes différents d'ensevelissement aux trois périodes antéhistoriques.
En résumé, pendant l'époque du bronze. on ensevelissait les . morts dans des chambres sépulcrales, comme on l'avait fait dans les époques précédentes et comme le représente la planche 249. D'autres fois, maïs par exception, on brülait les corps. La coutume des repas funéraires était toujours en vigueur. L'usage pieux de placer à côté des corps les instruments ou les armes que l'homme avait affectionnés pendant sa’ vie, était toujours conservé, et c'est d'ailleurs grâce à cette circonstance que la science archéologique peut aujourd’hui recueillir de nombreux vestiges des anciennes coutumes de ces temps reculés.
Seulement nous ferons remarquer qu'à partir de cette époque on place souvent dans les tombes des haches et des instruments de plus petites dimensions que ceux qui servent aux usages habituels. Ce sont des haches mignonnes, des haches votives. On dirait que les héritiers, par un sentiment d'économie, se contentent de placer dans les tombes des diminutifs d'offrandes. Déjà la race humaine dégénère, puisqu'elle rapetisse ses hommages et ses offrandes aux morts!
Pour terminer ce qui concerne l'époque du bronze, nous nous demanderons quel était le type humain à cette époque, et s’il différait de celui de l'âge précédent?
Les crânes humains appartenant à l'époque du bronze ne sont pas rares dans les collections. On en a trouvé dans les grottes, duns les tumuli, ainsi que dans quelques stations lacustres de la Suisse, L'examen des crânes trouvés dans les tombeaux prouve que la race humaine à cette époque n'avait pas changé depuis la période précédente, c'est-à-dire celle de la pierre polie, car le type auquel ces crânes appartiennent est toujours ce type aryen qui avait succédé, dès l’époque de la pierre polie, à la race mongoloide primitive.
Une caverne de l'Ariège, explorée par MM. Garrigou et Filhol, et qui se rapporte à l’époque du bronze, est celle de Lombrives ou des Échelles, ainsi nommée parce qu’elle est divisée en deux parties, situées à des niveaux tellement différents, qu'il faut le secours de cinq longues échelles pour passer de l’une à l'autre. Cette caverne est intéressante en ce qu'elle a fourni de nombreux ossements humains, provenant d'individus de tout sexe et de tout âge, et deux cränes entiers, que M. Garrigou a offerts à la Société d'anthropologie de Paris.
Ces deux cränes, qui semblent avoir appartenu, l’un à un enfant de hunt à dix ans, l’autre à une femme, présentent une forme noble et distinguée. Le front, élevé au milieu, est bas latérale- ‘ ment; les orbites, aiusi que les fossettes des joues, sont profondes.
Le crâne de Lombrives, que nous représentons ici (fig. 250), donne un exemple des individus de cette race aryenne qui succéda, dans nos contrées, à la râce mongoloïde. -
M. Vogt, dans ses Leçons sur l'homme el sa place dans la création, a publié les résultats de l'étude attentive à laquelle il a soumis le
crâne de la caverne de Lombrives, qui lui avait été apporté à Genève par M. Garrigou. Nous cilerons ici le passage de l'ouvrage de M. Vogt qui se rapporte à ce sujet.
« Les deux eränes apportés par M. Garrigou sont parfaitement conservés et eouverts en partie d'un enduit stalagmitique. La eavité est remplie d'ex= eroissanecs de tuff. Ces os sont extrinement légers, sees, poreux, et happent à la langue.
« Le petit erâne est eelui d'un enfant de neuf ans à peu près, qui est au moment de changer la canine et la première molaire.
« Le erdne le plus volumineux offre des formes si délieates et des os tel-
1 1" Dr FEAT Fig. 250. Téle humaine trouvée dans la caverne de Lombrives,
lement minces, qu'il peut avoir appartenu à une femme. Les dents prouvent que déjà ces aneicnnes générations étaient sujettes à en souffrir aussi bien que les modernes. Une dent perdue avec oblitération de l'alvéole, deux caries; le plan osseux du palais en ee point un peu oblique. L'usure des dents est telle, qu'on l'observe également sur les momies et d'autres peuplades anciennes. Elle est eonsidérable à l'âge de trente ans à peu près, et tellement ègale, que les dents offrent des surfaces miroitantes et un peu inelintes au dedans. À mes yeux, ecla provient du pain grossièrement pélri qui eontient beaucoup de parcelles dures. On trouve des restes d'un pain pareil dans les pilotis de la Suisse. Il y a analogie avee le sumpernieheel de la Westphalie et le flatbroed de la Norvége.
« La forme des erânes de Lombrives est, en général, très-noble. Le front est haut et voûté. Il se eombine presque en ligne droite avec le nez; les arcs sourciliers forment une courbe à peine sensible, Le point le plus élevé du sommet est à peu près au-dessus des conduits aurieulaires, mais la voûte monte d’une façon si sensible, qu'il est difficile de fixer exaetement son point eulminant. L'oceiput descend assez rapidement d'un point audessus des bosses pariétales qui sont très-développées, nolamment dans le erdne de l'enfant. L'oceiput fait une petite saillie en forme de vessie. La fosse temporale n'est déprimée que dans sa partie antérieure, dans les posrieures au contraire très-aplatie, en ÿ formant presque un bourrelet. La ligne temporale est en revanche bien reculée en haut. La partie faciale du
crâne est très-pctite, les incisives déclinent très-peu en avant, moins certes que dans la plupart des erânes féminins de l'Allemagne.
« Un peu en haut, ce crâne est raecourci et ovalaire, sa ligne est antérieure, frontale, droite ; les arcs zygomatiques largement courbts en dehors; le dianétre transverse est considérable, et placé bien en devant des bosses pariétales, à peu près au milieu du erâne. La longueur est de 100 sur 77,7 de lageur. Chez l'enfant, 100 sur 82,6, ce qui ne doit gnère élonner, puisque les erânes enfantins sont toujours plus arrondis.
« On pourrait placer ces crânes, d'après teur diamètre, à cité de ceux des Juifs et des Pohémiens, qui, suivant Welctrer, offrent ces proportions.
« Vu en face, le erdne présente des eavités orbitaires très-profondes; leur face supérieure est Lrès-voûtée derritre un bord aminci et presque saillant, La largeur de ees cavités surpasse leur hauteur. Leur forme est presque carrée. Les fosses molaires sont très-profondes. La eavilé nasale est haute et étroite. Le frent, très-relevé au milieu, est très-fuyant des deux eôtés. Par cela le sommet présente, jusqu'à un ecrtain point, une ogive arrondie.
e Môme aspect par derrière, en forme de cinq coins, dont les apophyses masloïdes et les bosses pariélales forment les inférieurs et supérieurs, tandis que la suture sagittaire montre une crête assez aigué. »
L'ensemble des stations lacustres de la Suisse n'a encore fourni que sept squelettes, dont un trouvé à Meilen, deux à Nivau, un à Sulz, un dans la station de Bienne et deux à Auvernier. Tous ces crânes se rapportent à l'époque du bronze.
Le squelette de Meilen est celui d'un enfant : le crâne, assez
ALLÉS SE Fig. 251-252. Crâne de Meïlen,
bien conservé quoique incomplet, tient le milieu entre les têtes longues et les tètes courtes, d'après les observations de MM. His et Rütimeyer.
Les figures 251 et 252 représentent ce cräne, d'après le Mémoire
de M. Desor sur les Palafites. Précisément parce qu'il provient d'un enfant, il n'est guère possible de le faire servir à la constatation des traits caractéristiques de la race, qui ne sont pas suflisamment accusés à cet âge. Ce crâne est de forme très-allongée, c'est-à-dire qu'il appartient au type dolichocéphale. Déprimé à la : partie supérieure, il présente un développement occipital énorme, tandis qu'au contraire le front est presque nul. Si ces particularités pouvaient ètre généralisées, elles prouveraient peu en faveur de la capacité intellectuelle du peuple helvétien et de sa supériorité sur la race des âges antérieurs : c'est là, en effet, une conformation très-désavantageuse, qui s'harmonise parfaitement d'ailleurs avec les mœurs rudes et les pratiques cruelles des tribus gauloises.
Ce crâne était accompagné, lorsqu'on en fit la trouvaille, de divers ossements du tronc et des membres indiquant, par leur volume extraordinaire, des hommes d'une grande taille. Nous avons déjà remarqué cette grande taille chez les hommes dè l'âge de la pierre. Ainsi le type humain avait peu changé depuis sa première apparition sur le globe.
La station Auvernier, dans le lac de Neuchâtel, a donné, disonsnous, deux cränes. L'un appartient à un enfant de huit ans environ et l’autre à un adulte. Le cräne d'enfant différe peu de celui de Meilen. Il est petit, allongé, à front bas et étroit. Celui d'adulte présente les mêmes caractères et, en outre, un développement extraordinaire de l'occiput, qui ne s'observe point sur le premier, probablement à cause du jeune âge du sujet. Ces deux crânes semblent donc indiquer que les populations des bourgades lacustres ne se sont point renouvelées au commencement de l'époque du bronze.
Une découverte faite aux environs de Sion est venue confirmer ces premiers aperçus. On à trouvé là, dans des tombes en pierre brute, des corps repliès sur eux-mèmes, et accompagnés d'objets de bronze. D'après MM. Ilis et Carl Vogt, les cränes de Sion concordent assez bien avec ceux de Meilen et d'Auvernier, et de plus la forme s'en serait perpétuée jusqu'à nos jours dans la Suisse allemande, où elle dominerait fortement et où elle constituerait ce qu'on appelle le type helvétique.
Les pièces osseuses recueillies jusqu'ici sont insuflisantes pour avancer quelque chose de précis concernant le développement de l'intelligence de l'homme à l'époque du bronze. Mais ce qui,
mieux que tout fragment osseux, mieux que tout débris de squelette, peut nous éclairer sur le degré d'intelligence de nos ancètres, à cette période du développement de l'humanité, ce sont les œuvres sorties de leurs mains. Les arts ont déjà de beaux germes, l'industrie est fondée, l’agriculture mise en pratique, le bronze se plie à tous les caprices, à toutes les hardiesses de limagination. En faut il davantage pour savoir que l'homme , à cette époque, était déjà fort avancé sous le rapport intellectuel?
En terminant ce qui concerne l'époque du bronze, nous nous demandons s'il est possible d'évaluer l’espace exact du temps qu'embrasse cette période de l'histoire de l'humanité. Nous essayerons de donner ici, non la solution du problème, mais seulement une idée de la manière dont les savants l'ont abordée.
Morlot, archéologue et naturaliste suisse, qui a beaucoup écrit sur les stations lacustres, a essayé le premier d'évaluer la durée de l'époque de la pierre et de celle du bronze, et voici comment il a procédé.
Il existe auprès de Villeneuve un cône de gravier et d'alluvions, lentement déposé par le torrent de la Tinière, qui se jette à cet endroit dans le lac de Genève. Ce cône fut coupé en deux pour le tracé de la voie ferrée qui longe le lac. Sa structure intérieure fut ainsi mise à nu, et se montra tout à fait régulière, preuve qu'il s'était formé graduellement durant un grand nombre de siècles. On y observa trois couches de terre végétale, situées à différentes profondeurs entre les dépôts d'al- __ luvion, parallèlement entre elles et à la surface actuelle du cône, et qui, chacune à une certaine époque, doivent avoir constitué cette surface.
La première couche, à partir du sommet, se trouvait à une profondeur de i”,15 et avait de 10 à 15 centimètres d'épaisseur. On y a recueilli des débris de l'époque romaine.
La seconde, située à 1",70 plus bas, mesurait 15 centimètres d'épaisseur et fut reconnue de l'âge du bronze : elle contenait une pince en bronze et des fragments de poterie non vernissée,
La couche inférieure gisait à une profondeur de 5 mètres et demi, et son épaisseur variait de 15 à 17 centimètres. Elle renfermait de grossières poleries, des’ charbons et des ossements d’ani-
maux indiquant l'âge de la pierre, mais les temps les plus récents de cette période.
Ayant examiné ces diverses couches et constaté la structure régulière du cône, Morlot crut pouvoir calculer approximativement l’âge de chacune d'elles. Il prit pour base de son travail deux dates historiques : celle de l'entrée des Romains dans l'Helvétie, 58 ans avant Jésus-Christ, et celle de leur expulsion définitive, vers la fin du cinquième sièele de l'ère chrétienne. Rapprochant ces deux dates, il conclut que la couche romaine est âgée de dix-huit siècles au moins et de treize siècles au plus. Remarquant ensuile que, depuis cette époque, le cône s'est augmenté de 1",15, et conservant toujours l'hypothèse que l'accroissement a été le mème dans les temps antérieurs, il arrive à ce résultat que la couche correspondant à l'époque du bronze est âgée de 2900 ans au moins et de 4200 ans au plus; que la couche de la pierre l’est de 4700 ans, et que le cône entier a environ 10000 ans d'existence.
Un autre calcul, dont les conclusions concordent assez bien avec celles-ci, a été fait par M. Gilliéron, professeur au collége de Neuveville, Nous avons dit que les restes d'un pilotage de l’âge de la pierre avaient été découverts près du pont de la Thièle, entre les lacs de Bienne et de Neuchâtel. Il est évident que la vallée, dont la station lacustre occupe la partie la plus resserrée, était autrefois presque tout entière sous les eaux, car au-dessous de ce point elle s'élargit tout à coup et garde ces proportions jusqu'au lac de Bienne. Ce lac s'est donc retiré, et, de plus, il s'est retiré avec lenteur et régularité, ainsi qu'on peut s'en assurer par l'examen du limon qu'il a déposé. Par conséquent, st Jon connaissait son coefficient annuel de retraite, c'est-à-dire la quan” À tité dont il s'est retiré chaque année, on pourrait évaluer à un degré suffisant d'approximation l’âge de la station du pont de la Thièle.
Or il existe non loin du lac, à environ 375 mètres du rivage actuel, une vieille abbaye, celle de Saint-Jean, que l'on sait avoir été construite vers 1100. Un document de cette époque mentionne pour le cloître le droit de pêche sur une certaine portion du lac : d'où l'on peut conclure qu'il a été édifié sur-les bords mêmes du lac, supposition qui se présente d’ailleurs naturellement à l'esprit. Le lac s'est donc retiré de 375 mètres en 750 ans. Ceci posé, M. Gil-: liéron a facilement calculé le temps employé pour une retraite de
Ca
es
3375 mètres, ce nombre représentant la distance du rivage actuel à l'entrée de la gorge qui recèle la station du pont de la Thièle. Il à ainsi trouvé que cette station est âgée d'au moins 6750 ans, chiffre qui confirme ceux de Morlot.
Les calculs qui précèdent assignent à l'âge de la pierre, en Suisse, une antiquité de six mille à sept mille ans avant l'ère chrétienne, et à l'époque du bronze une antiquité de quatre mille ans avant la même ère. Il y a beaucoup d'incertitude encore dans ces chiffres, donnés en pâture à la curiosité publique; ce qui est toutefois incontestable, c'est qu'ils ont porté un coup funeste à la chronologie classique. ;