‹ Hommes du jourChapitre 4 sur 26 · L*£MP£REUR FRANÇOIS-JOSEPH · texte numérisé non relu

L*£MP£REUR FRANÇOIS-JOSEPH

vent les dates, et, ce qui vaut mieux que les dates, la conduite toujours irréprochable de l'archiduchesse Sophie. Du reste, il serait difiScilede s'y tromper et de ne pas reconnaître le vrai Habsbourg au premier coup d'œil. Au physique comme au moral, François-Joseph porte les traits caractéristiques de sa race^ il en a la lèvre inférieure et les instincts rétrogrades. Au physique pourtant, le type semblerait plutôt embelli, car, à tout prendre, c'est un fort brillant cavalier et trèsrecherché dans sa mise, que les habitudes militaires de la cour d'Autriche lui permettent de varier à Finfini. L'empereur François-Joseph porte indistinctement l'uniforme de colonel d'un de ses régiments d'infanterie ou de cavalerie, et comme il y en a beaucoup dans ses armées et de costumes très-divers, on devine quel libre champ s'ouvre à sa fantaisie. Cependant le pittoresque est moins grand qu'on ne l'imaginerait d'abord. En Autriche, les régiments ne se distinguent que par la nuance des parements et du collet, et le fond de l'uniforme reste blanc pour l'infanterie et grisperle pour les officiers de cavalerie.

L'empereur François-Joseph passe pour très-ha-

bile à tous les exercices du corps. Il est très-bien à cheval, fait admirablement des armes, et Vienne ne connaît pas de plus fringant valseur. Du côté de son éducation intellectuelle on remarque les mômes avantages, et, ce qui arrive assez souvent, il a travaillé d'autant plus dans ses premières années, qu'il s'attendait moins à régner un jour. Il parle toutes les langues de ses États, disons mieux, tous les dialectes : ritalien comme le hongrois, le polonais, le tchèque comme le croate et le slowaque. Et cette précoce culture de son esprit il la doit à la vigilante sollicitude de sa mère. Fils soumis, époux plein de tendresse pour sa femme et pour ses enfants, François-Joseph aies quahtés patriarcales de la maison d'Autriche comme il en a l'orgueil et l'entêtement traditionnels.

A ces traits particuliers nous ajouterons une grande mesure, une grande douceur dans le caractère. Il va

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sans dire que nous n'entendons parler ici que de son commerce dans les relations quotidiennes de la vie et non point des émotions extraordinaires où certains événements peuvent l'entraîner en irritant à l'excès un naturel dont l'opiniâtreté fait le fond. La sévère école par laquelle il a passé, l'immense reponsabilité qui pèse sur sa tête, paraissent avoir imprimé à toute sa personne une dignité, une réserve presque voisines de la froideur et qui ne permettent guère d'apprécier à quelle dose peut exister chez lui cette bonne humeur familière propre à la maison de Habsbourg. Ce qu'on doit dire, c'est qu'il porte au plus haut degré le sentiment de sa race et que lé soin de conserver intact l'héritage de ses pères l'a toujours beaucoup plus préoccupé que l'idée d'agrandir son empire. Comment, avec de pareilles dispositions, acceptera-t-il en fin de compte la part que les événements semblent lui faire? Là s'ouvre une question assez diflScile, et ce n'est certes pas nous qui essaierons de la résoudre.

Marié le 24 avril 1854 à la princesse Élisabeth- Amélie-Eugénie (née le 24 décembre i83i), fille

du duc Maximilien-Joseph de Bavière, l'empereur François-Joseph a eu trois enfants. L'aînée des deux filles, rarchiduchesse Sophie, née le 5 mai \ 855, a cessé de vivre le 25 mai 1857; la seconde, l'archiduchesse Giselle, née le 12 juillet 1856, a juste trois ans, et le 21 août 1858 est né Tarchiduc prince impérial Rodolphe-François-Charles-Joseph .

Au physique, le visage du jeune Empereur n'a rien de cet ovale aigu qu'on rencontre dans ses portraits; il est plus arrondi; les yeux sont petits et le regard manque de rayon et d'éclat. Le nez est bien proportionné, la bouche, marquée du signe caractéristique des Habsbourg, a de la grâce dans le sourire et montre en même temps les plus belles dents du monde. Les cheveux, d'un châtain foncé, ont un lustre élégant. On remarquera aussi beaucoup de naturel dans les mouvements de la tête et des épaules. Point de mollesse ni d'abandon, mais, en revanche, rien qui sente la roideur et le parti pris d'être imposant dans l'attitude.

Parmi les innombrables statuettes qui à Vienne décorent la vitrine des magasins, je ne saurais au

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juste laquelle recommander de préférence. Il en est une cependant qu'on retrouve partout et qui passerait, au besoin, pour la moins mauvaise. Celle-là le représente légèrement penché en arrière, la main appuyée sur la croupe de son cheval ; mais là aussi le visage est trop grêle et trop allongé.

L'Empereur, je le repète, monte très-bien à cheval, avec une rare élégance et beaucoup d'aplomb, sans jamais affecter l'allure anglaise. Quand vous le rencontrez, sa Mie tenue vous enchante, et quelques minutes s'écoulent avant que vous perdiez de vue ce brillant cavalier au chapeau empanaché de plumes flottantes et la poitrine chamarrée, et qui passe au bruit des fanfares, en soulevant la poussière du chemin.

A Vienne, l'activité de François-Joseph est proverbiale. Si tard qu'il ait quitté le bal, le voilà levé dès le jour et en conférence. Jusqu'ici l'intérêt militaire a passé pour le seul auquel il se youât de corps et d'âme. Les arts, les sciqpces, la poésie ne venaient que bien après et comme une clientèle dont on ne se soucie guère.

Il y a en effet, pour un prince exclusivement mili-

taire, tant d'audiences à donner du matin au soir, que les Muses peuvent bien attendre à la porte !

« On n'entre pas chez moi selon son tour, mais selon mon ordre, » répondait Timplacable Schwarzenberg à un diplomate étranger qui se plaignait à lui, d'avoir, contre toute convenance, attendu près de quatre heures Tinsigne honneur d'être admis.

C'est un peu aussi ce qu'à la cour de Vienne on leur répond à ces pauvres Muses qui sont faites pour attendre, et dont le tour viendra quand le militaire^ comme on dit en Allemagne, aura très-définitivement prouvé qu'il s'était exagéré sa mission et sa force en faisant tout reposer sur lui.

Soldat, flibustier, général, voué depuis Tenfance à cette noble idée de Tindépendance italienne, dont il poussait naguëres le triomphe jusqu'aux portes de Monza, ne connaissant ni les périls ni les fatigues, toujours prêt à courir au feu, à risquer sa vie à la tête de ses hardis compagnons, qu'il fanatise par son exemple, — comment ne Taimerait-on pas? Il a la bravoure qui parle au cœur et en outre le pittoresque qui parle à l'imagination. Il est de Tltalie moderne par ridée, et ses mœurs, sa façon d'être, son costume, le

rattachent à la vieille Italie de Dante et des Castracani! Voyez-moi cette tête bronzée au soleil des deux hémisphères et que recouvre le rouge capettino du Dalmate, ces traits virils, cet œil aux aguets où se laisse voir la finesse du chercheur de pistes, cette main si fièrement campée sur la hanche, et dites si ce n'est point là plutôt une figure du moyen âge, le vivant portrait de quelqu'un de ces illustres condottieri qu'on appelait Fra Moreale au quatorzième siècle, ou, au seizième, Alphonse Piccolomini. Comme lui, ces chefs fameux étonnèrent l'Italie par la hardiesse et l'habileté de leurs marches et contre-marches à travers rOmbrie, la Toscane, la Romagne, les pays lombards; mais s'ils se ressemblent par bien des côtés, il en est aussi par lesquels ils diffèrent. Fra Moreale, par exemple, eut la faiblesse de se laisser décapiter, Piccolomini la maladresse de se laisser pendre, et Giuseppe Garibaldi saura se garder également de ces deux travers.

Chose étrange, ce vaillant chef de parti, ce fameux capitaine de l'armée du patriotisme italien, n'est pas lui-même un Italien pur sang; Joseph Garibaldi a vu

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le jour à Nice, dans cet heureux pays de la frontière du Var, où l'Italie et la France semblent se confondre. Né le 4 juillet 1807, Garibaldi entra de bonne heure dans la marine sarde, et la lutte avec les éléments fut la première épreuve où se trempa son courage. Mais la flotte de sa patrie était en somme d'une trop minime importance pour rien pouvoir offrir à son ambition, disons mieux, à son activité fiévreuse, aux appétits aventurejjx de son tempérament. La perspective de vieillir dans le métier de garde-côte lui parut bientôt,d'un charme équivoque, et il en était à se dire qu'il préférerait n'importe quoi, lorsque l'occasion se présenta de courir d'autres bordées. La jeune Italie levait son drapeau, Mazzini préparait son expédition de i834. Garibaldi s'enrôla sous le drapeau de la jeune Italie et fit ses premières armes pour cette noble cause à laquelle sa vie tout entière allait être employée. L'affaire imprudemment conduite avorta, la police fit de nombreuses arrestations, et Garibaldi n'eut que le temps de se réfugier en France.

L'heure marquée pour la délivrance de l'Italie n'avait pas encore sonné ; il lui suffit de regarder à

noire horloge pour s'en convaincre; et, peu désireux de perdre son temps en informations et démarches inutiles, il fit voile vers Tunis et prit du service dans la flotte du Bey. Quelques mois après, ses fonctions l'ennuyèrent, et il passa en Amérique. A Montevideo, il trouva enfin ce qu'il cherchait ; tout un peuple de réfugiés italiens et d'aventuriers prêts à se grouper sous ses ordres et à faire avec lui cette guerre de surprise, d'embuscades et de coups de majp où il excelle. Un moment, il commanda l'escadre de l'Uruguay; puis, lorsque l'intervention anglo-française vint chasser les Argentins de la Plata, il leva un corps franc et prolongea la guérilla pendant plusieurs années.

La nouvelle des événements de 1848 parvint trop tard à Montevideo pour que Garibaldi, même en pressant bien fort son retour, pût arriver à temps pour prendre part à la guerre d'Italie pendant sa première et heureuse période. Son rôle ici ne commence qu'après l'évacuation de Milan par les troupes piémontaises, et qu'au lendemain de l'armistice du 9 août. La monarchie en désarroi se relirait, on allait main-

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tenant avoir la guerre de la république, la guerre du peuple. Mazzini l'annonça aux quelques provinces qui résistaient encore, et nomma Garibaldi son général en chef. Cinq mille hommes composaient cette armée républicaine, qui fut battue par d*Aspre en diverses rencontres, et ne tarda pas longtemps à se disperser. Refoulé de l'autre côté de la frontière sarde, Garibaldi se rendit par mer en Toscane, d'où, après avoir recruté de nouvelles bandes, il se précipita sur les États- Romains. Cette seconde campagne ne réussit pas mieux que la première, et bien qu*il eût affaire, dans le général Zucchi, à un moins farouche compagnon que le général d'Aspre, Garibaldi ne jugea point à propos de mener plus loin l'expédition. Il déposa les armes, revint en Sardaigne, et se fit nommer député. Une fois à la chambre, il siégea sur les bancs de Topposition la plus avancée, et ne se priva point du plaisir de critiquer, Tun après l'autre, les généraux de l'armée royale, sans excepter le roi Charles-Albert luimême, qu'il poursuivit à maintes reprises d'accusations assez violentes.

La guerre ayant de nouveau recommencé entre la

Sardaigne et rAutriche, Garibaldi choisit Tltalie centrale pour théâtre de son activité. Ses anciens soldats affluèrent d'abord de tous côtés, puis les légions grossirent dans leur marche vers la vie éternelle, et quand on fut au moment d'entrer dans Rome, c'était un vrai torrent. Il faut bien Favouer, au premier coup d'œil le spectacle n'avait rien de fort rassurant, et plus d'un riche bourgeois en voyant arriver cette nuée de patriotes si bizarrement accoutrés, dut se demander s'il ne serait pas dévalisé la nuit prochaine. Mais c'était là une opinion très-mal avisée, attendu que partent où commande Garibaldi, règne la plus sévère discipline. Il avait, selon la mode antique, divisé ses hommes en cohortes, centuries et décuries et formé ainsi une légion de deux mille soldats, ayant en outre quelques cavaliers.

Sur les cadres de la quatrième centurie figurait sa femme Léonta, une grande et superbe créole d'une trentaine d'années, à Tœîl flamboyant, à la chevelure noire et splendide. Et qu'on ne pense pas que ce fut là une simple histoire de parade ; si Léonta était au plaisir, elle était aussi à la peine. Durant tout le siège de

Rome, nos balles sifflèrent à ses oreilles sans rémouvoir, et quand il fallut céder la place aux Français, elle rassembla bravement sous le feu ce qui restait de sa centurie, et fit sa retraite en vrai capitaine.

Membre de TAssemblée constituante, Garibaldi prit d'abord une part très-active à ses délibérations. Dans une des premières séances (5 février 1849), comme on s'ingéniait obstinément à vouloir trouver un moyen légal pour changer Tordre de choses et passer de la papauté à la république, Garibaldi se leva tout à coup, et, trépignant d'impatience : «A quoi bon, s'écria-t-il, perdre le temps en formules creuses ; hésiter une minute de plus, serait commettre un crime: Vive la république 1 » Les hommes de cette trempe ne s'amusent point à délibérer quand l'ennemi est aux portes ; lé jour venu de se battre, Garibaldi laissa lies députés se débrouiller entre eux et vint se mettre à la tête de sa légion. Singulier caprice du sort, que ce soit nous qui, deux fois et dans des circonstances tellement diverses, ayons fourni à ce Guérillero l'occasion de hausser sa renommée! C'esten combattant tour à tour

les soldats de la France eten servant à leurs cdtés, que Garibaldi aura conquis ses vrais titres de gloire. S'il est sorti de la classe des condottieri vulgaires, s'il est plus qu'un chef de bande, plus qu'un lansquenet, il ne doit cet honneur qu'à Tintrépide bravoure et qu'à la fermeté de caractère qu'il déploya contre nous lors du siège de Rome. Et ceci soit dit sans rancune aujourd'hui que nous luttons pour la même cause, il nous fit là tout le mal qu'il fut en son pouvoir de nous faire. Convaincu des périls de la situation et n'ayant aucune espèce de confiance dans les plans de défense des triumvirs, il n'en donna pas moins l'exemple d'une obéissance inébranlable et remplit son devoir avec le môme enthousiasme qu'aurait pu lui donner la certitude de la victoire.

On lui dut tous les avantages obtenus pendant la période qui précéda la prise de Rome. Ce fut lui qui, par une attaque de flanc, arrêta la première marche de nos troupes, et sa défense désespérée du portail San-Pancrazio força le général Oudinot à faire un siège régulier ; lui encore qui battit les Napolitains à Palestrina et à Velletri. A sa légion appartenaient ces

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hommes indomptables qui plutôt que de déserter les postes confiés à leur honneur, aimèrent mieux s'engouflfrer sous les décombres du casino de Quattroventi. Tandis que tous ses oflBciers tombaient autour de lui, Garibaldi demeurait debout, invulnérable, au milieu de la fusillade. Pendant les derniers jours, les soldats ne se battaient plus qu'à la baïonnette, et chaque rencontre était une boucherie.

A la fin, cependant, la victoire allait nous rester. Déjà nous étions maîtres de toutes les positions lorsque Garibaldi fut mandé à l'Assemblée constituante pour s'y expliquer sur les moyens de prolonger la résistance. Il fallait, selon lui, évacuer immédiatement le Transtevère et faire sauter tous les ponts du Tibre. A ces conditions seules, Rome pouvait tenir encore contre les Français.

— Et combien de temps tiendrons-nous? lui demanda-t-on de tous les côtés.

— Mais, répondit-il froidement, je suppose trois ou quatre jours, cinq au plusl

De ses deux mille hommes, nous lui en avions tu^

quatre cent cinquante. Il s'agissait maintenant de se retirer en bon ordre, de passer des États Romains dans la Toscane et de gagner TAdriatique à travers les hasards et les périls qu'on imagine.

Ici commence une odyssée des plus picaresques.

Arrivés dans Tancien duché d'Urbin, Garibaldi et ses hommes rencontrèrent, près de SawAngelo in Vado, un corps de troupes autrichiennes qui les mit en débandade et les lança vers le territoire de Saint- Marin.

La jeune république romaine venant finir sur le sol de la dernière des républiques italiennes, quel singulier jeu du sort et des événements !

Garibaldi, voyant coupée sa route vers TAdriatique, se jette à gauche dans les montagnes de Carpagna, et

de là dépêche, le 29 juillet, son quartier-maître général près du gouvernement san-marinois.

Au premier abord, le docteur Belzoppi, Capitano reggente de la petite république, se montra fort ému de la démarche et tâcha de faire comprendre au plénipotentiaire combien la présence de son glorieux général était en pareil moment une chose embarrassante pour le pays. Mais tant d'éloquence se dépensa en pure perte.

Le lendemain, nouvelle ambassade.

Or, c'était cette fois le chapelain ordinaire de Garibaldi, le père Ugo Bassi, qui se présentait en personne.

' Ajoutons que le vénérable moine était en uniforme d'officier. Garibaldi insistait sur deux points :

4 û II voulait pouvoir librement traverser le territoire de la république;

2° Il lui fallait des vivres!

Le régent protestait contre le premier des deux points que les lois de la neutralité rendaient, à son avis, inadmissible. Quant au second, il l'acceptait de bonne grâce : les devoirs de l'humanité ordonnant à

quiconque de donner à manger à ceux qui ont faim et à boire à ceux qui ont soif.

Il fut donc convenu que Garibaldi et ses hommes recevraient des vivres, mais qu'ils se garderaient bien de franchir la frontière.

Là-dessus le révérend Père adjudant se retira satisfait ou du moins faisant mine de Tétre. Mais Thistoire n'allait point en rester là et les paisibles habitants de Saint-Marin n'étaient pas ail bout de leurs peines. Les troupes autrichiennes, qui poursuivaient la bande, la rejoignirent à Tassona, et, après lui avoir pris quelques petits canons de campagne, la forcèrent à chercher un asile momentané en pays neutre.

Quelle ne fut pas Tépouvante de ces honnêtes San- Marinois lorsque, le Si juillet, ils virent les républicains leurs frères pénétrer dans leurs murs ! La bande était d'environ quinze cents fantassins et trois cents cavaliers, tous plus pittoresques les uns que les autres ; on y voyait des enfants imberbes, encore noirs de la poudre du dernier combat, des cavaliers démontés et des fantassins à cheval; puis, c'étaient des uniformes de toutes les façons et de toutes les couleurs,

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des capotes d'ordonnance et des capes de fantaisie, le tout sale, poudreux, râpé jusqu'à la corde et portant les traces des longues marches, des bivacs et de la bataille; et avec cela des sabres dentelés comme des scies, des lardoires ébréchées, des fusils mangés de rouille, que dirai-je, toute la défroque du vieux mélodrame mise au service d'une troupe de héros, le Roman comique et la Jérusalem délivrécy Callot et Salvator Rosal II y en avait dans le nombre que vous eussiez pris pour de vieux bandits avec leurs bonnets rouges, leurs yeux d'oiseaux de proie et leurs ceintures oii s'étalait un arsenal de pistolets et de poignards ; et quels harnais avaient ces pauvres chevaux, quelles selles mal sanglées leur coiffaient le garrot, quelles haridelles érei^tées pour traîner le chariot des blessés 1 Ainsi fit son entrée la troupe de Garibaldi dans la capitale de la république de Saint- Marin.

Garibaldi marchait en tête de la colonne, et ne mit pied à terre que devant l'hôtel de ville. Là se passa entre lui et les membres de la municipalité une longue conférence pendant laquelle il s'engagea à faire

déposer les armes à ses hommes, à la condition qu'on interviendrait auprès du général autrichien, pour leur garantir la vie sauve. Ces clauses stipulées, il se rendit au couvent des Capucins, où ses blessés reçurent immédiatement le meilleur accueil et les premiers soins. Ensuite de quoi Garibaldi, se souvenant qu'il n'avait pas mangé depuis la veille, se mit à déjeuner avec sa vaillante femme, qui ne l'avait pas quitté d'une minute pendant sa périlleuse retraite, escadronnant autour de la phalange et toujours prête à châtier de la cravache ou du pistolet les pauvres diables qui lâchaient pied.

Le moment était venu de se séparer; Garibaldi, entouré de son état-major, passa en revue ses frères d'armes; puis il les congédia, les invitant, comme disait sa proclamation, à rentrer dans la vie privée et à se conduire en gentlemen vis-à-vis des habitants d'une ville si hospitalière.

Cependant la municipalité de Saint-Marin traitait avec les généraux autrichiens, qui s'étaient avancés à la poursuite de la bande et se trouvaient eux aussi, sans s'en douter peut-être, sur le territoire de la repu-

blique. Le résultat des négociations fut que les armes et la caisse seraient livrées aux autorités impériales, que la compagnie se dissoudrait et que les partisans seraient conduits sous bonne escorte et par petits groupes jusqu'à leurs frontières respectives pour y être mis en liberté, ceux-là exceptés qui se seraient rendus coupables de méfaits particuliers. Garibaldi, sa femme et son état-major devaient recevoir des passeports, à la condition qu'ils s'engageraient sur l'honneur à s'embarquer tout de suite pour l'Amérique.

Lorsqu'on lui signifia ce traité auquel manquait * encore la ratification du général commandant à Bologne, Garibaldi fronça le sourcil.

Trois choses, en effet, lui déplaisaient :

L'embarquement pour l'Amérique,

La clause concernant les méfaits,

Et la ratification à attendre !

C'est pourquoi il prit le parti de ne pas attendre et de déloger sans trompette pendant la nuit suivante. Sa femme et lui quittèrent le couvent des Capucins, emmenant avec eux environ cent cinquante des leurs, parmi lesquels brillait en première ligne le révérend

i6 HOMMES DU- JOUR.

père Bassi, pittoresque flgure qui devait tragiquement disparaître à quelques jours de là.

Cette petite oohorte prit par les défilés qui bordent la Marecchia, s'efforçant de gagner au plus vite les grands bois qui s'étendent entre Rimini et Ravenne, et, vers deux heures du matin, la municipalité reçut une dépêche portant que les conditions des Autrichiens n'étant pas acceptables, Garibaldi avait dû se résoudre à quitter le territoire de la république.

On devine quels furent au réveil la consternation et le désespoir du reste de la bande. Ces braves gens ne se connaissaient plus ; les uns appelaient leur chef avec des plaintes lamentables, les autres criaient à la trahison. Plusieurs voulurent s'élancera sa poursuite et lorsqu'on les vit revenir seuls, après trois heures de courses inutiles, l'exaspération générale ne fit que grandir. Toute la population de la république était sur ses jambes : une vraie tempête dans un verre d'eau! Comme ils se figuraient être victimes d'un guet-apens et s'apprêtaient k vendre chèrement leur peau, ces bons San-Marinois coururent appeler les Autrichiens, qui, du reste, n'étaient qu'à deux pas.

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L' archiduc Ernest avait avec lui deux mille hommes à Fiorentino, et le général de Hahn campait avec trois mille à Verruchio, cette vieille terre des Malatesta de Rimini.

E*l Mastin Vecchio e'I nuovo da Verruchio ^

Quelques heures suffirent pour apaiser la sédition, et le désarmement commença. Scène douloureuse et d'une poésie à vous fendre Tâme! Les uns pleuraient en rendant leurs sabres, les autres s'arrachaient les cheveux en blasphémant, puis c'étaient des embrassades, des adieux, des poignées de main, des promesses de se revoir un jour, promesses saintes, alors proférées à la hâte dans tous les dialectes de la patrie corn mune et qui seréalisent aujourd'hui.

Garibaldi s'était embarqué avec sa femme à Cesenatico ; il se dirigeait sur Venise, lorsqu'une flottille autrichienne lui barra le passage. Peu de temps après,

1 Dante Infemo, XXVII.

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il arrivait à Gènes, déguisé en matelot, mais seul et sans sa femme, qu'il avait fallu laisser en chemin.

« Monsieur, courez vite là-haut, votre page accouche! » s'écriait jadis à Chambord l'aubergiste du comte de Koénigsmark. Autant on en aurait pu dire à Garibaldi, dont l'héroïque adjudant venait, au terme d'une si rude campagne, de ressentir les douleurs de l'enfantement I

Tristes couches auxquelles succomba la vaillante femme I

Le corps que commande aujourd'hui Garibaldi, quoique annexé en principe à l'armée piémontaise, en est par le fait séparé. Ce général a sa manière de combattre ; on ne saurait, dans une bataille rangée, compter ni sur sa précision, ni sur son exactitude, et luimôme ne voudrait pas être employé de cette façon ; il

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lui faut les coups de maio, les expéditions hardies, les manœuvres irrégulières faites pour surprendre et déconcerter Tennemi. Nous qui n'avons point fait la guerre avec Garibaldi, nous ne savons de sa tactique que ce que les badauds d'Acqui ont vu des exercices auxquels se livraient ses volontaires.

Chaque compagnie, dans les places d'armes, se divisait en quatre escouades, dont chacune apprenait des exercices particuliers. Doit*on croire qu'ensuite les soldats se communiquent les uns aux autres, dans la vie de campagne, leurs connaissances spéciales, de manière à ce que tous puissent faire toutes les manœuvres, ou bien est-ce que, au contraire, le corps de Garibaldi ne peut se plier à toutes les manœuvres extraordinaires qui lui seront commandées, qu'en se divisant en plusieurs sections, douées chacune d'une éducation spéciale?

Nous laissons la question à résoudre aux gens plus compétents : ce que nous savons, c'est qu'on voyait les soldats s'appeler et se répondre avec des sifiBets qu'ils portent sans cesse à la bouche, comme on porte un cigare en fumant. On les a vus grimper sur les ar-

bres, ramper en chargeant et en tirant, passer les rivières à la nage sans mouiller leur poudre ni leur carabine, etc.

L'honnêteté de Garibaldi est proverbiale : il n'a jamais pillé ni. laissé piller; il a, en 1849, fait fusiller nombre de ses soldats coupables de maraude. Après la prise de Rome et pendant la retraite que nous venons de raconter, les populations qu'il traversait le nourrissaient lui et sa troupe, et il leur arrivait de faire des doubles journées de marche pour aller chercher un village plus hospitalier, lorsque les paysans intimidés ne lui apportaient pas spontanément leurs offrandes, ce qui était rare.

Garibaldi n'est ni un mystique comme Mazzini, ni un homme d'État comme Manin : c'est un partisan, un aventurier, un soldat; il croit à l'Italie, et se battra contre l'Autriche tant que quelqu'un se battra contre elle. Chargé par M. de Cavour, au commencement de cette année, d'organiser un corps de volontaires, il en fit tout d'abord fusiller un grand nombre sans jugement. Le ministère s'en émut et demanda un peu plus de légalité dans les formes ; mais Garibaldi

donna pour raison qu'il ne répondrait de sa troupe qu*à ce prix, et que, si on le gênait, il enverrait sa démission et se battrait autrement. Sur quoi on Ta laissé tranquille. Il y a des gens qui racontent que Garibaldi représente dans l'armée l'élément républicain : rien n'est plus faux. Garibaldi représente l'élément populaire, qui maintenant est royaliste. Je le répète, c'est un soldat, rien qu'un soldat; ce n'est pas un bravo^ mais un brave.

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