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lection de palliatifs qui peuvent bien endormir, voire amoindrir le mal, mais non l’extirper radicalement. Les unionistes traitent la question comme s’il ny avait que des intérêts à régler, et non des sentiments à satisfaire, des passions à apaiser, le sentiment de la nationalité, la passion de l'indépendance qui vivent au cœur des peuples comme des individus. Dans leur réalisme un peu grossier, ils ignorent, ou font semblant d'ignorer tout ce qu'il y a d’élevé dans les revendications de l’île sujette. Ils ressemblent à ces médecins de Molière qui prétendaient guérir, à l’aide de drogues, les peines de l’âme.
D'ailleurs, parmi leurs arguments il en est qu'on peut écarter de prime abord. Que signifie, par exemple celui qu'on fonde sur la volonté du peuple anglais et écossais en faveur de l'Union ? Il ne s’agit point ici d’une question de majorité. Les Allemands seraient tout aussi bien venus à opposer, à l’antipathie des Slewigois contre l'annexion, la volonté de l'Allemagne. Et les Prussiens partent évidemment de la même idée lorsqu'ils appellent & affranchissement de la Prusse polonaise », la
| réunion du grand duché de Posen à la couronne des
Hohenzollern. Mais, du moins, la Prusse et l’Alle-
magne ne sont-elles pas des monarchies constitu-
tionnelles au sens vrai du mot. Acceptez le raisonne-
; ment de l'Angleterre, et voilà singulièrement simplifiés les problèmes internationaux. Chaque fois
que deux races ne s’entendront pas, on n'aura
196 HOMMES ET CHOSES D'OUTRE-MER qu’à se compter, le droit sera du côté de la plus nombreuse (1) : autant nier tout de suite le principe même des nationalités. |
C’est encore un trompe-l'œil que l'argument qui invoque, pour défendre l'Union, l'exemple des provinces septentrionales. Le contraste qu'on établit entre les deux Irlandes, celle de l’ordre et de la loi, et celle du désordre et du crime, n’est qu’une figure de réthorique. La première n’est pas l'Irlande, c'est une colonie saxonne sur la terre celtique, implantée là par Cromwell comme les Marches carlovingiennes sur les frontières de son Empire, par Charlemagne, pour rallier au puritanisme ou, au besoin pour refouler, la masse de la population catholique. Anglaise elle est par sonorigine; anglaise elle est restée, encore que les réfugiés huguenots du xvri° siècle y aient mêlé quelques gouttes de sang français. Dès lors, quoi d'étonnant à ce que les protestants du Nord acceptent de bonne grâce la suprématie de leurs compatriotes et coreligionnaires d’outremer ?
Restent deux objections plus sérieuses : « Le
(4) Si nous ne craignions d'évoquer des souvenirs trop proches et trop douloureux, nous citerions le cas de l’Alsace-Lorraine, française de cœur, allemande de force. Dès 1848 au Parlement francfortois, la réunion des « frères d’Alsace » figurait comme un article de foi au programme des pangermanistes. Les frères d'Alsace, l’île-sœur, le rapprochement n’éclate-t-il pas jusque dans les mots ?
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LA QUESTION D'IRLANDE 157 départ des Anglais serait, dit-on, le signal de la guerre religieuse ; donc, ils doivent rester ». Mais, la passion religieuse qu'on rencontre chez tous les peuples primitifs tient à l'état arriéré de l'Irlande qui n’est lui-même que la conséquence de la domination étrangère. En perpétuant l’une, on perpétue l'autre. D'ailleurs, le fanatisme des catholiques de l'ile n’est qu’une des formes de leur patriotisme. Les Irlandais détestent le protestantisme qui se confond pour eux avec la tyrannie anglaise. Que celle-ci disparaisse ou s’adoucisse et ils auront vite fait de se mettre au niveau de leur époque, et d'acquérir cette esprit de tolérance qui distingue les temps modernes des temps passés.
La seconde objection est fondue sur la prétendue inaptitude de l'Irlande à se diriger elle-même. Elle est d'autant plus difficile à écarter qu'elle repose sur une pétition de principes. Pour refuser toute concession à ses adversaires, elle s'appuie sur une incapacité qui ne peut être démontrée que par l’expérience, et cette expérience, l'Angleterre ne veut justement pas la tenter. Car l’essai du siècle dernier ne compte pas. D'abord, il était trop court pour être concluant et, de plus, les conditions du pacte de 82 étaient telles qu’elles devaient enlever au résultat toute valeur probante.
Ce qui, par contre, semble prouvé par une longue histoire, c'est l'impuissance de l'Angleterre à gouverner l'Irlande, et que l'Union même améliorée
est hors d'état d'apporter autre chose que des embarras à l’une et des souffrances à l’autre.
Et puisqu'on aura beau changer la forme de l'Union, le principe même de l'Union restera vicieux, il faut songer à la remplacer. Mais par quoi ? Est-ce par le home rule ?
Serait-il vrai qu'il y ait dans ce remède la puissance de guérison que certains se plaisent à lui attribuer ? C’est ce que nous allons examiner.
Le home rule : cette expression a fait une fortune brillante. Elle est devenue un cri de guerre et d’espérance, et aussi un tt.'me de ralliement autour duquel se sont groupés des hommes partis de régions politiques les plus opposées.
On entend assez bien ce qu’elle signifie (1). C’est le gouvernement de l'Irlande par l'Irlande, avec le maintien de la suzeraineté anglaise. D'une manière générale, elle combine l’autonomie et la vassalité, l'autonomie de l'Irlande pour les affaires d'ordre intérieur, sa vassalité pour les affaires extérieures.
Ainsi défini, le home rule est donc tenu de remplir deux conditions : l’une négative, l’autre positive. IL ne doit pas porter atteinte à la suprématie anglaise ; ildoit régler, une fois pour toutes, la question irlandaise ; autrement dit, il doit satisfaire
(1) Dicey. England’s Case against home Rule.
l'Irlande sans nuire à l'Angleterre. C’est à ces deux conditions qu'il faudra rapporter comme à deux pierres de touche, pour décider de leurs qualités, chacun des quatre projets home-rulistes qui se disputent la préférence.
Le premier que nous rencontrons, c'est celui qui se propose de ressusciter la constitution de Grattan. Il ne figure ici que pour mémoire. Impraticable en 1782, cette constitution le serait davantage en 1892. Elle consacrait la tyrannie de la minorité protestante sur la majorité catholique. Elle ne reconnaissait pas la souveraineté du Parlement britannique sur l'Irlande qui n'était rattachée à l'Angleterre que par le « lien doré de la Couronne.» A première vue, elle ne remplit donc aucune des deux conditions exigées.
Le second projet est celui du fédéralisme : l'Irlande l'Ecosse et l'Angleterre formeraient, à elles trois, une confédération comme les cantons suisses ou les Etats américains. Celui-ci offre, au premier abord, quelques avantages. Il sauvegarde l'unité officielle de l'empire, il semble satisfaire le vœu de l'Irlande, il maintient sa contribution aux dépenses générales, il assure, grâce à l'insertion dans le pacte, d'un article de garantie, le respect du droit des minorités. Mais, à l’examiner d’un peu plus près, on découvre, en somme, dans ce système, une déception pour l'Irlande, un péril pour l'Angleterre.
Le home rule, sous la forme fédérale, pourrait
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bien, un jour, procurer à l'Irlande l'illusion de l'affranchissement, mais il nela tromperait pas bien longtemps. Elle s’apercevrait vite qu'elle a confondu l'ombre et la réalité, que l’incépendance n'est pas divisible et que les limites dans lesquelles il lui est permis de se mouvoir sans entrave, après tout, sont étroites. Toutes les questions, et elles sont nombreuses et elles sont les plus importantes, qui se rattachent à la politique impériale et étrangère, lui échapperaient. Cettefenêtre entr'ouvertesurlaliberté ne réussirait qu'à lui rendre plus haïssable sa prison.
Le système fédéral, qui n'apporterait à l'Irlande qu'une très éphémère et très relative satisfaction morale, lui causerait en revanche un tort matériel grave. L'ile est pauvre ; or, sans augmenter ses ressources, il diminuerait son crédit et provoquerait un désastre financier dont, il est vrai, le monde ne la regarderait pas comme responsable. C’est, au bout du compte, sur l’ex-suzeraine que rejaillirait la faillite de l’ex-vassale, et c’est l'Angleterre qui serait tenue de solder la note d’une expérience instituée contre et malgré elle.
A celle-ci la fédération réserverait d’autres ennuis plus sérieux. Et d’abord, elle n’équivaudrait à rien moins qu'à une révolution pacifique. Cette constitution séculaire pour laquelle nos voisins professent un culte religieux, serait bouleversée de fond en comble. C’en serait fait de la souveraineté du Parlement britannique : car ses attributions seraient
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limitées par les clauses du pacte. Il faudrait, comme en Amérique, créer un tribunal fédéral suprème, De tous ces changements, un seul des pouvoirs sortirait fortifié : la monarchie ; car la personne du monarque serait le lien naturel entre les différentes parties du royaume,
La fédération diminuerait le pouvoir de l'Angleterre sans réduire proportionnellement sa responsabilité. Le cabinet de Saint-James ne disposerait plus de toutes les forces de l'empire, car, à côté et au-dessous de l'armée de l’Union, il y aurait l’armée des Etats. En temps de guerre, la Grande-Bretagne serait placée sous la menace d'une alliance de l'ennemi et de l'Irlande. Le débarquement, cette crainte obsédante et aujourd’hui chimérique de tout insulaire, sortirait du domaine des rêves pour entrer dans celui des possibilités, Avec ce système enfin, la notion du devoir perdrait de sa clarté ; il se mèêlerait à l’idée de la Patrie une troublante incertitude. Le citoyen soumis à une double allégeance, allégeance envers l'Union, allégeance envers l'Etat, ne saurait plus à laquelle des deux autorités obéir, lorsqu'elles ne sont pas d'accord. On risquerait de mettre aux prises l'amour de la grande patrie et l'amour de la petite. Et, n'est-il pas probable que, dans le doute, c’est le second qui l’emporterait ? Lors de la guerre ce cession, Lee et Jackson ne furent déloyaux à l'Union que parce qu'ils étaient loyaux à la Virginie.
Une confédération, en effet, n’est pas une création arbitraire qui s’improvise indifféremment partout. Elle suppose des éléments qu'on ne rencontre pas dans notre hypothèse : une communauté de peuples qui, s'ils ne sont pas nécessairement de la même race, etne parlent pas la même langue, sont fiers de se rattacher à la même tradition, une sympathie entre hommes que rapproche le désir &« non d'unité mais d'union »; or, cet esprit, qui doit présider à la formation de l'Etat fédéral, manque dans le cas présent ; l'Irlande ne voit dans ce mode de home rule qu’un moyen commode de s'éloigner de l’Angleterre.
La fédération suppose, en outre, l'égalité des membres qui la composent, faute de quoi, elle aboutit fatalement à l'oppression des plus faibles par le plus fort. Le fédéralisme germanique est un voile qui dissimule à l'Allemagne l’hégémonie de la Prusse. Quant au dualisme austro-hongrois, il sacrifie ouvertement les races secondaires à l’intérèt des deux plus puissantes. La Suisse seule et les Etats-Unis sont des Etats fédéraux au sens vrai du mot. Or, nous voyons qu'ils n'ont subsisté que par le triomphe du pouvoir central sur le particularisme. Une confédération de l’Angleterre, de l’Ecosse et de l'Irlande ne serait pas viable. Toutes les constitutions Cu monde auraient beau proclamer l'égalité officielle des trois contractants, qu'elles ne prévaudraient pas contre la supériorité de fait de l’une des
trois, et les deux autres n'auraient d'alternative qu'entre la conquête de la pleine indépendance et le retour à la sujétion.
La troisième forme du home rule est celle de l’indépendance coloniale. L'Irlande, comme les colonies anglaises, s’administrerait elle-même ; théoriquement, ce système présente moins de dangers et plus d'avantages que le précédent.
D'abord il ne révolutionne pas la constitution britannique, il augmente l'homogénéité du Parle- ment de Westminster, débarrassé d’un élément perturbateur. Il maintient au-dessus du droit qu'’aurait la colonie de se gouverner, le droit de la métropole de légiférer pour elle. Il répond, non seulement aux souhaits de celle-ci, mais encore au vœu généreux des principaux membres de l'empire, Victoria, le Canada, le Cap, qui, par de chaleureuses adresses, ont intercédé à Westminster en faveur de leur sœur lointaine, l'Irlande : « Elle est déloyale, disent-ils, parce qu'elle est opprimée. Faïtes-la libre, comme nous et, comme nous elle deviendra loyaliste. » Cela serait péremptoire si l’analogie qu'ils établissent n'était fictive. Mais, quand on compare ces pays à celui qui nous intéresse, on se prend à douter beaucoup que le système qui leur a réussi, lui conviendrait. Ils sont éloignés de la mère-patrie et la seule distance matérielle fait moins gênante la chaîne de la tutelle ; l'Irlande est la voisine de l'Angleterre. Ils sout riches et capables de se suffire
à eux-mêmes ; elle est pauvre. Par-dessus tout, Victoria, le Cap, le Canada, ces colonies restées anglaises de cœur, se glorifient de leur union avec un peuple que l'Iriande déteste.
Et puis, dans la pratique, comment prévenir un conflit d'autorité entre les deux Parlements de Dublin et de Londres, le premier qui, cédant à une tentation de vengeance et à la pression populaire, priverait de leurs droits landlords et protestants, et le second, moralement tenu de les protéger.
Enfin, l'indépendance coloniale, comme la fédération ne ferait de l'Irlande que l'apparence d'une nation, et lui préparerait un mécompte d'autant plus amer qu'elle aurait exalté ses espérances.
Ces trois projets de home rule viennent d'être rejetés dans l'ombre par un quatrième système célèbre sous le nom de constitution gladstonienne et dont voici les grands traits : il organise trois parlements, un anglais, un irlandais, un impérial, le premier légiférant pour l'Angleterre, le second pour l'Irlande, sauf exception ; le tr..5sième, qui ne serait pas autre chose que le Parlement de la Grande-Bretagne, grossi d’un certain nombre de délégués irlandais, se réunirait extraordinairement, chaque fois qu'il s'agirait de modifier la constitution. Pour sauvegarder les intérêts de l'Angleterre contre les empiétements possibles du nouveau gouvernement, on crée deux garde-fous, un lord lieutenant, repré-
sentant de la reine et armé du droit de veto, qui peut arrêter au passage toute mesure anti-légale, prise par les autorités de l'ile ; un « comité judiciaire du conseil anglais », sorte de Conseil d'Etat, qui possède des attributions administratives et judiciaires. Comme pouvoir administratif, il prononce la nullité des lois irlandaïses qui violeraient la constitution ; comme pouvoir judiciaire, il joue le rôle d’une cour d'appel statuant sur les recours des particuliers contre les actes du parlement de Dublin.
Tel est ce projet qui, tombant dans le monde politique anglais il y a quelques années, l’a jeté dans le désarroi. Par lui, les moules des anciens partis ont été brisés, et, sur leur débris, se sont élevés des partis nouveaux. Par lui a été rompue la chaine d’une antique tradition. Il a divisé des hommes qu'unissait un long passé de luttes soutenues côte à côte ; entre d’autres, que tout semblait séparer, il a jeté comme un pont. Il a suscité des trahisons inattendues, et provoqué ces alliances qui ont scandalisé bien des gens, qui en ont enthousiasmé beaucoun d’autres, qui ont surpris tout lemonde. Sonhistoire se confond avec celle de l'Angleterre elle-même, depuis la chute du ministère Gladstone. Nous n’en détachons qu’un épisode qui jette sur le caractère et les mœurs de nos voisins une bien étrange lumière.
C'est celui de la scission ou mieux du schisme parnelliste,
Au deux extrémités de cette ère qui, allant de
1825 environ jusqu’à nos jours, embrasse les principaux événements dont l'Irlande fut la victime ou l’héroïne en ce siècle, on trouve deux noms : O’Connell et Parnell. La nature, par un de ces caprices dont elle est coutumière, s’est plu à associer dans la même œuvre ces deux ouvriers de génie si différent, le bouillant tribun catholique et le froid dialectricien protestant. Pendant une période de dix années, Parnell, simple député d’un comté irlandais, s’esttrouvé, par la seule puissance du sentiment national quis’incarnait en lui, le roi « sans couronne » mais absolu de sa patrie. Doué comme cet autre grand aventurier du xvue siècle, le stathouder de Hollande, Guillaume d'Orange, de toutes les qualités qui font les pilotes des peuples aux heures d'orage, la lucidité de l'intelligence, l’entêétement dans la résolution, n’excluant pas la souplesse, il avait groupé en faisceau et discipliné tous les mécontentements de ses compatriotes et toutes leurs espérances, pour marcher à l'assaut de l’éternelle ennemie : l’Angleterre.
Sans doute, les Fenians et les Invincibles, francstireurs de l’armée, mais désavoués d'elle, continuaient la guerre du crime. Tous les autres, tous ceux qui, de près ou de loin, combattaierit le bon combat, Irlandais d'Irlande, d'Ecosse, d'Angleterre et d'Amérique, nationalistes et agrairiens, catholiques ou protestants, se serraient autour du chef. Le home rule, présent gladstonien, avait été ac-
cepté comme pierre d'attente et imposé par lui à ses troupes. Sur les champs de bataille électoraux ou parlementaires, il avait remporté mainte victoire partielle, jeté la division parmi ses adversaires. Il était devenu très vite une puissance avec laquelle il fallait compter.
Cette brillante carrière, un accident ridicule et bien anglais l’interrompit tout à coup.
Parnell fig :ra comme principal accusé dans le procès en divorce O’Shea qui fit scandale en ce pays où le scandale fait le crime. Depuis longtemps, sous l’union apparente se développaient leséléments d’une révolte qui n’attendait qu’une occasion d’éclater. Depuis longtemps, le parti des prêtres ne subissait qu'à contre-cœur la suprématie d’un protestant. Les nationalistes lui reprochaient sa circonspection, trouvaient qu'il n'allait ni assez vite ni assez loin ; le reste hésitait, déconcerté. Mais on obéissait encore. Le procès fut le signal de la débandade. Pourtant, tel était le prestige du chefsur ses hommes, qu'elle ne se produisit pasinstantanément. Il fallut à l'opinion effarée plusieurs semaines pour se retrouver et se fixer. Parnell fut d’abord réélu unanimement à la présidence du parti parlementaire d'Irlande. Dans un message à sensation, les délégués américains affirmèrent Qqu'ils se rattachaiïent à lui dans la conviction profonde que ses incomparables qualités d'homme d'Etat étaient essentielles au triomphe de la cause », et Healy, renchérissant
sur eux, concluait par cette note enthousiaste «qu'il était moins un homme qu'une institution », que le choix des moyens qui devaient les mener au but ue regardait que l'Irlande et non l'Angleterre, et qu'il ne fallait (pas parler à l’homme à la barre ».
C'est à ce moment précis que Gladstone, qui s'était jusqu'alors occupé à sonder, à deviner l’opinion publique de son côté du détroit, venait de transmettre à Dublin le résultat de son investigation. «Le procès, disait-il, allait détruire entièrement l’autorité morale et la force morale de Parnell »; sa présence à la tête du mouvement « surait un effet glacial sur l’enthousiasme de bien des amis ». Et les Irlandais, piqués au jeu, faisaient mine de se révolter contre ce qui avait l’air d’une injonction étrangère. Sexton, Maccarthy, le colonel Nolan, engageaient Parnell à ne se pas laisser dicter d'ordres par M. Gladstone.
Donc, il semblait sauvé. En vérité, il touchait à l’abîme. Alors, sur la scène politique un changement à vue se produit. Davitt, un converti de la seconde heure, lève le masque, et se sépare bruyamment de son associé. C’est le premier glaçon qui se détache de la banquise, le commencement de la debâcle. Parnell a entendu le craquement sinistre, il a compris l'avertissement. A cette seconde critique, sa présence d'esprit ne l’abandonne point. Pressentant l'attaque imminente, il prend les devants, et se défend en se faisant lui-même agresseur. Par cette
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manœuvre à double fin, il servira la cause irlandaise et la sienne. Brusquement, il accuse Gladstone d'avoir manqué de franchise. Le leader du parti home-ruliste anglais aurait, dans une conversation privée, révélé au leader du parti irlandais que son intention était de réduire de 103 à 32 la représentation de l'ile dans le Parlement impérial ; de soustraire à la législature de Dublin le contrôle de la force armée et le règlement de la question agraire. « Puisqu’il est dans vos intentions, disait en substance Parnell, dans son manifeste du 28 novembre à ses adversaires, de me vendre, moi votre chef, au moins ne me vendez pas pour rien. Trahissez, mais touchez le prix de votre trahison. Exigez, en échange de ma retraite, la promesse formelle de Gladstone qu'il reconnaîtra au Parlement d'Irlande le droit de disposer des troupes et de déterminer la condition nouvelle de la propriété foncière. C’est un marché à débattre entre vous et lui d’une part, entre vous et moi de l’autre. Acceptez-en les termes, et je suis prêt à me démettre. Je consens à être jeté en pâture aux loups anglais. »
La parade était habile et de nature à déconcerter ses ennemis. Cette démission éventuelle, présentée comme un sacrifice spontané à la patrie, sauvait sa popularité. Parnell prenait, en quelque sorte, hypothèque sur la gratitude de ses concitoyens. Il ne s agissait, pour l'instant, que de courber la tête, de plier comme le roseau pour laisser l'orage passer,
afin de se redresser après, grandi aux yeux de l’Irlande reconnaissante. Dans cette partie difficile, Parnell avait joué serré; il semblait avoir mis toutes les chances de son côté. Mais il comptait sans Sa Majesté le Hasard, qui traverse les plans les mieux calculés ; il comptait sans « la subtilité intellectuelle du vieux gentleman » M. Gladstone, « ce sophiste sans rival » qui, pressé de questions par les délégués d'Irlande, se renferma dans un silence de sphinx, ne refusant rien, ne promettant rien. Il méconnaissait la force de la lâcheté et de l'envie qui incitaient à la désertion du général vaincu ses lieutenants de la veilie et héritiers présomptifs, les Sexton, les Dillon, les Healy ; surtout il ignorait la puissance d’un facteur nouveau dont l'entrée en lice, à la dernière heure, allait décider contre lui le sort de la journée : la bigoterie catholique liguée pour la circonstance avec le puritanisme « de la conscience non-conformiste ». L'intervention des prêtres et des pasteurs transforma la scission en schisme. Protestants et catholiques unis, Tartufes et Orgons de toutes les sectes eï de tous les temps, se posant en interprètes de la passion publique qu'ils avaient attisée dans l'ombre, parlèrent enfin : ce fut une excommunication qui tomba de leurs lèvres saintes : « Parnell était totalement indigne de la confiance chrétienne. Avec un si dangereux pécheur, Leurs Seigneuries ne pouvaient plus prudemment coopérer, et elles exhortaient les fidèles à le jeter par-
dessus bord ». Ne se croirait-on pas revenu aux jours où Cromwell rêvait de faire de l'Angleterre le royaume visible de Dieu sur la terre et, de son peuple, une armée de Saints ?
Le plus triste c'est que Leurs Seigneuries disaient vrai. Le courant hostile qui avait pris sa source en Ecosse, traversait maintenant l'Irlande et, de là, gagnait l'Amérique. Les mêmes hommes qui, en novembre, acclamaient Parnell à la présidence, exigeaient sa démission en décembre. L'intérêt sacré de la patrie commandait, selon eux, sa disparition, au moins momentanée. Quels que fussent leurs mobiles secrets, Parnell était atteint à la tête. Il était encore le chef officiel d’une armée, mais qui ne lui obéissait plus. Bientôt, il n'allait plus être que l'ombre d’un grand nom. L'heure du dénouement avait sonné. Le 5 décembre, à la suite d’une orageuse séance, le dissentiment éclata, le parti se scinda en deux factions, parnelliste et anti-parnelliste. Parnell ébranlé par tant de secousses, ne survécut guère à ce dernier coup. Le grand révolutionnaire s’éteignit quelques mois plus tard, victime de cette révolution qu’il avait nourrie, et qui, selon la loi fatale, pour finir, le dévora.
Et puis, comme épilogue à cette tragi-comédie, le peuple, revenu de son égarement trop tard, fit au martyr national de splendides funérailles, lui dressa des arcs de triomphe où se lisaient, parmi le vert symbolique des feuillages, ces mots, les derniers
tombés des lèvres du mourant : « Dites à mes amis que j'aime l'Irlande ».
Le principal acteur disparu, le drame continue, emporté par la force irrésistible de l'élan acquis. Comme toutes les grandes idées, la sienne, une fois jetée dans le monde, s’y développa toute seule.
Vainement, pour l’éteindre, le ministère conservateur vient d'offrir aux Irlandais une nouvelle loi sur la terre, favorable aux tenanciers. Le projet de home rule est plus que jamais à l’ordre du jour ; on le découvre à tous les tournants de la politique ; il sera le pivot destrès prochainesélectionslégislatives. — Voici l'instant de se demander quelle estsa valeur relative et äbsolue (1).
Le projet de home rule, tel que nous venons de le formuler, présente au moins deux très grands avantages sur ses rivaux : c'est son origine anglaise, et c'est surtout la personnalité de son inventeur.
L’Angleterre, pas toute l'Angleterre, mais sa meilleure partie, reconnaissant le crime de lèse-nation, commis envers l'Irlande, est enfin entrée dans la
(1) Ces lignes étaient écrites à la fin de Mai 1892. Deux mois plus tard les élections avaient lieu, elles donnaient la majorité au parti libéral et son chef inscrivait le Home-Rule en premièré ligne parmi les réformes de son programme.
voie de la réparation, et du repentir efficace. Son bon mouvement lui a été inspiré par la vibrante parole de son plus glorieux homme d'Etat, M. Gladstone.
Bien captivante figure que celle de ce grand old man, (G. O. M.), resté jeune de corps, d'esprit et de cœur, à plus de quatre-vingts ans, et qui se délasse de ses fatigues parlementaires en fendant les chênes de son domaine de Hawarden, ou en commentant Homère. Il y a en lui du Fox et du Cavour, avec quelque chose d’antique à la Plutarque. Comme celle du sympathique défenseur de 89, sa large intelligence s'ouvre à toutes les idées généreuses d’où qu'elles soufllent, même si c’est de France. Comme Fox, il joint le don de l'émotion à celui plus rare de la communiquer et par ce don s’enthousiasmeret de s’indigner ilest plus grand homme encore que grand Anglais. Ce n'est pas lui qui bannit, à l'instar de ses plus illustres compatriotes, le sentiment de la politique : le sentiment est Je principal ressort de la sienne, il en fait quelquefois la faiblesse, plus souvent la force, l'excuse toujours. L'orateur, qui fut pour toute l'Europe l'écho sonore de la souffrance bulgare, et presque, dans le ministère, l'avocat des Boers contre l'injustice de sa patrie, il y a longtemps que le malheur de l'Irlande l'avait touché, bien longtemps avant qu'il devint le champion de l’île déshéritée. Tout d’abord, ce malheur l'avait sollicité comme un problème à résoudre, comme une irritante énigme,
posée par la nature et l'histoire à sa curiosité de chercheur, Et puis, par une pente insensible, il s'est attaché à l’objet de sa recherche, et il l’a pris en affection. Génie ondoyant et divers au point de paraître versatile, il ignore les entêtements sublimes, contre l'évidence des faits, où l’inintelligence entre pour moitié avec l’orgueil ; il sait se modifier avec les choses, il comprend. Au mème degré que le créateur de l'unité italienne, il possède cette faculté si précieuse de se renouveler soi-même incessamment et de varier des moyens qui tendent toujours à une mème fin. C’est merveille de le voir, depuis trente ans qu'il a entrepris la question d'Irlande, essayer de tous les remèdes, sans en excepter la rigueur, multiplier les expériences, frapper à toutes les portes, et progressivement se rapprocher de la vérité jusqu'à ce projet de home rule qui est, pour ainsi dire, la dernière relâche avant lParrivée dans le port.
Autour de ce projet s’est livrée la dernière grande bataille électorale (1). Phare pour les uns, épouvantail pour les autres, sur lui convergeaient tous les regards des quatre points cardinaux du Royaume encore uni. Dans le camp libéral victorieux sans doute il faut ranger les partisans de la journée de huit heures, ceux du desestablishment de l'Eglise épiscopale en pays gallois. Mais ils n'ont figuré dans la mêlée qu’en qualité d’auxiliaires et comme
(4) Juillet, 1892.
des forces d'appoint. Au-dessus de la forêt des questions secondaires « tel, parmi les joncs, un cyprès » tout le temps s'est dressée la question du home rule. Après comme avant et pendant le combat, elle a conservé sa position prédominante. Le bataillon irlandais qui, en inclinant à droite ou * gauche, peut déplacer l'axe de la majorité, tient la clef de cette position. C’est donc le moment de se demander ce que serait pour l'Irlande la constitution gladstonienne (celle du moins de 86) et dans quelle situation elle établirait la vassale vis-à-vis de la suzeraine.
La constitution gladstonienne dont nous avons tracé l’esquisse est, avant tout, un compromis entre les aspirations de l'Irlande et les répugnances de l'Angleterre. C’est un essai à la fois hardi et ingénieux, de combiner dans un système unique lehome rule colonial et le home rule fédéral.
Il ressemble au premier par deux traits : le pouvoir exécutif en Irlande est, dans une certaine mesure, réservé à un gouverneur, représentant de la métropole ; celle-ci conserve le droit (strictement délimité d’ailleurs) de légiférer pour celle-là. IL rappelle le second par la taxe contributive que l'Irlande est tenue de verser annuellement dans le trésor anglais, et par la création d’un tribunal suprême.
On aperçoit tout de suite les avantages de cette
quatrième forme du home rule. Elle satisfait le désir immédiat de millions d'Irlandais ; la législature britannique est débarrassée de l’obstruction. L’Angleterre est garantie contre toute tentative révolutionnaire du Parlement de Dublin. Voilà l'endroit de la médaille ; voici maintenant son revers, car il y a malheureusement un revers.
La suprématie de la Grande-Bretagne, qui semble respectée, est, en réalité menacée. Le Parlement de Westminster pourrait-il, de par sa seule volonté, modifier la constitution ? Oui, s’il est souverain, et sa souveraineté subsiste en principe. Maïs alors, à quoi sert le Parlement impérial qui doit comprendre les représentants des Trois-Royaumes, si celui de Londres, à lui tout seul, a des pouvoirs égaux aux siens ? Il n'est plus qu'un rouage inutile, un mensonge qu'il faut supprimer, pour qu'un jour, s’il prend à l'Angleterre la fantaisie d’user de son droit on ne puisse pas l’accuser de mauvaise foi. Certes, cela serait loyal, mais cela serait impolitique. La clause que nous critiquons, n’est pas une contradiction échappée à l'inadvertance de Gladstor2. Il n’a pas fait ce qu'il a vrulu, mais ce qu'il a pu. Cest à dessein que l’habile 1omme d'Etat, obligé de louvoyer entre des prétentions rivales, s’est réfugié dans l’'équivoque.
Le projet, qui pèche un peu par défaut de franchise, blesse aussi la justice. Est-il équitable que l'Irlande contribue aux dépenses d'empire, et cela
au m ‘ment même où elle perd sa voix à la politique impériale ? Cette contribution, qui aura tout l'air d'un tribut imposé et subi, l'appauv'‘ra, l'humiliera, et, par là, ira directement à l'encon.… du but que poursuit le home rule qui est de la satisfaire. M. Gladstone a si bien compris l’objection qu'au- Jourd'hui, il semble disposé à satisfaire le vœu de l'Irlande et à lui accorder une représentation au Parlement de Westminster.
D'autre part, les individus seront-ils efficacement protégés contre une éventueile oppression ? La minorité protestante ne sera-t-elle pas exposée au despotisme populaire de la majorité catholique ? Sans doute, par les clauses du pacte, l'Irlande s’engage à la tolérance. Maïs, si, emportéepar la passion, elle franchit ses limites, comment l'obligera-t-on à y rentrer ? J'entends bien qu'on a deux armes contre elle. Le veto du lord-lieutenant, et le recours au comité du conseil judiciaire. Mais le veto est un droit théorique dénué de sanction pratique. Qu'arrivera-t-il si le Parlement irlandais s’entête ? On en appellera au Comité, Ie tribunal fédéral de la constitution gladstonienne. Mais on se heurtera à la mème difliculté que tout à l'heure : comment assurera-t-il l'exécution de sa sentence ? Même en Amérique, où ce tribuna., pour lui la tradition et le sentiment public, il n’y a pas toujours réussi, et l’on peut citer l'exemple du président Jackson lui-même qui, s'insurgeant contre un arrêt du juge suprême, a
osé dire: « John Marshall a prononcé son verdict (1), qu'il le fasse exécuter, s’il peut. »
Et puis la composition anglaise de cette cour, siégeant à Londres, n’enlèvera-t-elle pas, d'avance, à ses décisions toute autorité morale ?
Les garanties dont nous parle le projet sont donc illusoires, si elles ne sont pas confirmées par la sagesse du peuple irlandais.
À mesure qu'on s'enfonce davantage dans cette analyse, les objections se multiplient. Un jugeirlandais appliquera-t-il dans l'ile une loi anglaise, contraire à la constitution gladstonienne qu'il a jurée ? Les soldats ne pourront-ils se trouver placés entre deux devoirs contradictoires ? Supposons qu'au cours d'une émeute, un insurgé soit tué par eux; qu'arrivera-t-il s'ils sont poursuivis comme criminels devant un tribunal d'Irlande ? L’Angleterre souffrira-t-elle qu'ils soient condamnés ?
La constitution nouvelle gênerait le fonctionnement des institutions anglaises. Il n’est pas sûr que le Parlement britannique pourrait supprimer la Chambre des lords, augmenter ou diminuer le nombre des députés aux Communes, car ces réformes modifieraient indirectement l'importance relative
(4) A la Chambre des Communes, discutant avec M. Gladstone, M. W. E. Macartney nous a fait l'honneur de citer ces lignes.
(Voir aux pièces justificatives, l'extrait du Times du 7 avril 1893 et la lettre de M. W. E. Macartney).
de la représentation irlandaise dans le Parlement impérial. Sur tous ces points, le projet est muet, intentionnellement.
Cette ambiguïté et cette obscurité sont voulues. Mais fermer les yeux au péril, n’est pas le supprimer. La constitution américaine ne disait rien non plus de l'esclavage, rien du droit d’un Etat de se retirer de l’Union, et nous ne voyons pas que son silence ait prévenu la guerre de sécession.
Aïnsi ce projet, très courageuse et très habile tentative de conciliation, présente des lacunes et des défauts qui tiennent non à l’homme maisaux choses, et sur lesquels il fallait faire la lumière. Et pourtant il devait être et a été accepté par l'Irlande comme l'offre d’un bienfait.
Les peuples ont le devoir d’être égoïstes et l’Angleterre, qui n'y a jamais manqué, ne saurait, dans l'état actuel et tout d’un coup, consentir à l’affranchissement complet de sa sujette. Or, le home rule gladstonien, plus riche peut-être en lointaines conséquences que ne l’a rêvé son auteur, est la transition nécessaire entre l’union d'aujourd'hui et la séparation d’après-demain.
L'indépendance : telle est la solution définitive qui donnerait à l'Angleterre la paix, à l'Irlande la prospérité.
Certes, le divorce serait suivi d’une période un peu confuse où, des deux côtés, on tâtonnerait. Un
si radical changement de régime et d’habitudes ne s’accomplirait pas sans un trouble passager dans l'existence des deux ex-conjoints. Il manquerait quelque chose à l'Angleterre débarrassée du fardeau de la domination, et l'Irlande s'ennuierait peut-être un peu (on s'attache même au malheur !) de ne plus souffrir, C’est pourquoi le home rule, qui n’est que la séparation de corps préliminaire, serait une excellente école préparatoire à la liberté réciproque. Mais, au bout du compte, après un stage plus ou moins court dans cet état intermédiaire, rendue à elle-même, chacune des deux victimes de ce long mariage forcé n'aurait qu'à se féliciter de la rupture d'un lien si incommode à l’un, si douloureux à l’autre.
La première partie au moins de cette assertion semble paradoxale. Et, de fait, il serait puéril de nier que la séparation expose l'Angleterre à quelques risques et à quelques inconvénients. Ce désavœu solennel qu’elle s’infligerait à elle-mème et à tout son passé, l’atteindrait momentanément dans son prestige, sa force vive, non pas aux yeux des philosophes et des moralistes, mais du monde qui ne juge ni d’après [a morale ni d’après la philosophie. Il est admis par bien des gens, dont l’ensemble fait l'opinion, qu'il est moins dangereux à un peuple de se tromper que de confesser son erreur, et que le plus sûr moyen de la réparer est encore d'y persévérer. On ajoute que l'indépendance de l’Ir-
lande signifierait bientôt son hostilité, qu'elle placerait l'Angleterre sous la menace perpétuelle d'une coalition entre le gouvernement de Dublin et l'étranger ; qu'outre le tort moral et le danger éventuel, il résulterait de la séparation pour la Grande-Bretagne plus d'un préjudice matériel : une diminution très sensible dans ses ressources d’'hommes et d'argent, en même temps qu'une aggravation des charges du Trésor tenu d'indemniser les landlords dépossédés. Et enfin comme dernier trait, l'éternel argument : l'Angleterre engagée d'honneur à ne pas trahir les hommes qui ont mis leurconfiance en elle, à défendre les orangistes d'Ulster contre la rancune irlandaise.
L'événement a prouvé que l'Ulster était bien le principal obstacle à la réalisation du plan gladstonien et à tout projet séparatiste. En juin, dans la période d’effervescence qui a précédé les élections, une assemblée monstre s'est réunie à Belfast, meeting «sansparallèle dans l’histoire de l'Irlande » qui englobaiïit des représentants de toutes les classes et de tous les cultes de la province de Belfast : «de vigoureux libéraux côte à côte avec d'obstinés conservateurs, des épiscopaliens, des presbytériens, des méthodistes, des congrégationnalistes et de loyaux catholiques romains ». Encouragés par les prophéties du marquis de Salisbury, claires er :ore qu'hypocrites excitations à la guerre civile 3 orateurs ont tenu un langage révolutionnaire. Ils ont
182 HOMMES ET CHOSES D'OUTRE-MER affirmé leur volonté de rester Anglais, envers et contre tous, même contre l'Angleterre : « Au trône et à la couronne de l’Empire-Uni nous voulons rester attachés, a déclaré l’un d'eux, et devant le parlement de la Grande-Bretagne, seul, nous inclinerons notre hommage. » Et dans un autre discours « Laissez-nous en paix dans la jouissance absolue de notre nationalité ou bien employez une armée anglaise, pour nous en expulser. Rien que la force et la violence ne pourra terrasser le peuple d'Ulster et cette violence elle sera appliquée par des Anglais à des Irlandais leurs frères par la chair et le sang. Quiconque votera pour le home rule votera pour l'éternelle coercition appliquée à quelques-uns des meilleurs et des plus loyaux citoyens du royaume. » Et pour concluïe enfin, cette exclamation de défi : «Nous ne voulons pas du home rule. »
L'importance de cette convention n’est pas contestable ; il ne faudrait pourtnt pas se l’exagérer, en méconnaitre le caractère théâtral. C'était dans l’esprit des manifestants un moyen d’intimidation avant la lutte, et jusqu’à un certain point, disons le mot, une gigantesque manœuvre électorale destinée à impressionner le vote. Au lendemain de l’action, les esprits seront plus calmes. D'ailleurs, il serait inique d'opposer les répugnances de la minorité de Belfast au vœu séculaire de tout un peuple. Par la crainte d’une injustice, ce serait verser dans une injustice plus grande. Mais il n’est nécessaire de sacrifier
LA QUESTION D'IRLANDE 183 personne. Il n'est pas impossible de trouver un moyen de conciliation. Si les populations du Nord s’obstinent dans leur attitude, ne pourrait-on, par exemple, les détacher de la législature de Dublin, rattacher par quelque lien ces Anglais d'Irlande (eux-mêmes proclament leur origine exotique) à leurs compatriotes d'Angleterre ?
Voilà, toutefois, un tableau bien effrayant des difficultés que présente l'établissement de l’indépendance irlandaise, Mais la couleur en est singuliérement poussée au noir, et puisque nous sommes dans le domaine des hypothèses, il est facile de lui en opposer un autre.
Oui, l'indépendance irlandaise a ses périls, ses ennuis, mais très largement compensés.
Par elle, d’abord, est effacée la tache séculaire qui ternit le blason anglais. La justice est satisfaite. C'est peu de chose, je le veux ; mais enfin, c’est quelque chose et ce n'est pas tout.
La séparation n’est pas moins un affranchissement pour l'Angleterre que pour l'Irlande. Toutes les gènes que la domination entraine à sa suite et que nous avons signalées, l’obstruction, la législation faussée, la machine gouvernementale détraquée, toutes ces misères s’évanouiront du coup, et la Grande-Bretagne sera débarrassée à jamais du boulet qui alourdit son essor. Le mot pittoresque et si vrai : (l'Irlande bloque la route » aura vécu !
Quant au péril dont on veut l’effaroucher, il est
bien plus imaginaire que réel. Ainsi qu'il arrive souvent, les mots sontici plus terribles que la chose, On nous représente l’Irlandais indépendant comme assoiflé de vengeance, prêt à entrer dans toutes les combinaisons dirigées contre son ancien tyran. Remarquons d'abord que, si tel est son désir, ce n’est pas l'Union qui le retiendrait dans l’obéissance, je ne dis pas la fidélité. L'indépendance pas plus que le home rule, ne crée un danger, il ne fait que déchirer le rideau qui le cachait, Mais tout cela n'est que vagues suppositions suggérées par la crainte de l'inconnu. La vérité est que, l'Irlande, même libre, n'en continuerait pas moins, demain comme aujourd’'hui, de n'être que la pauvre et faible voisine de la riche et puissante Angleterre. Eten vertu de cette loi de gravitation qui régit les relations des Etats entre eux, la petite ile serait condamnée à n'être que le satellite de la grande. Si la reconnaissance toute seule ne produisaitpas l'attraction, il resterait l’intimidation. De toute façon les hommes de Dublin, chercheraient leur point d'appui de l'autre côté du canal. Mais, mieux encore, le cabinet de Saint-James aurait bien autrement de prise sur une Irlande indépendante que sur une Irlande sujette, envers laquelle, bon gré mal gré, il est obligé à de certains devoirs, tenu de certains ménagenents ! Ne voilàt-il pas bien là une raison machiavélique de nature à émouvoir l'impassible raison d'Etat ?
Mais ce qui nous paraît infiniment plus vraisem-
LA QUESTION D'IRLANDE 185 blable, c'est qu'à Londres on n'aurait à recourir ni à la crainte ni à la force, En supprimant la cause on supprimerait l'effet : supprimée la domination, supprimée la haine. Entre peuples, les blessures, lors-, qu'elles ne constituent pas une lésion permanente, sont oubliées aussi vite que cicatrisées, ils ne se laissent guider ni par la rancune ni par la gratitude. N'a-t-on pas vu la Hollande, à peine libre, se liguer avec l'Espagne, abhorrée la veille, contre la France qui avait concouru à sa délivrance, et de nos jours, n'a-t-on pas assisté à cette piquante comédie : Alexandre de Battemberg, presque au sortir des conférences de Berlin, et à la face de l'Europe, se tournant vers Constantinople et concluant avec le sultan un bel et bon traité défensif, apparemment dirigé contre le czar son libérateur ? Et enfin, plus près de nous, le fils de Victor-Emmanuel, infidèle à la révolution et au génie latin, n’a-t-il pas mis sa main dans celle du chef de la maison de Habsbourg”? Aujourd'hui, c'est l'union de l'Angleterre et de l'Irlande qui les divise : séparez-les et vous les réconcilierez. — Tout se ramène en somme à un calcul de probabilités. Il ne s’agit que d'établir une balance entre les pertes et les profits éventuels, de l'union comparée à l'indépendance. Dans cette balance, c'est la seconde qui, visiblement, l'emporte.
Et d’ailleurs, l'Angleterre est acculée à ce dilemme : gouvernement d'opinion, elle appliquera en 1892 le régime de l’autocrate François IT, qui mettait des
Italiens en Hongrie et des Hongrois en Italie ; et cela sans Metternich ; elle devra mettre des Anglais en Irlande et des Irlandais aux Antipodes, pratiquer la compression à outrance, multiplier les lois de coercition, régner par le fer et le sang : ou bien elle acceptera franchement le principe démocratique qui est le sien avec toutes ses conséquences ; elle prendra son parti de relever sa victime et de la réintégrer dans sa dignité de nation.
Car l'Irlande en est toujours une, en dépit de plusieurs siècles de servitude.
Elle souffre de la même souffrance que l'Italie aux temps proches encore où celle-ci n'était qu'une «expression géographique », et elle ne pourra être sauvée que par le même remède.
L'indépendance, avant d’être le vœu de l'Irlande, a été le vœu de la nature elle-même et qui s'est affirmé dans le langage le plus clair, par le ciel, par le sol, par la race. Raison de sentiment que tout cela ! objecteront dédaigneusement les esprits positifs de qui dépendent les destinées de l'ile sœur ; oui, mais qui se traduisent en faits, puisqu'elles agissent sur l'âme des peuples et dont les chefs d'un gouvernement populaire, s'ils sont logiques avec eux-mêmes, n'ont pas le droit de faire fi. Et si ces considérations leur semblent vagues, qu'ils interrogent sincèrement l'histoire. L'histoire comme la géographie, répond qu’à la racine du mécontentement irlandais (irish discontent) il y a le sentiment national froissé. Pour
LA QUESTION D'IRLANDE 187 en venir à bout, on a dit, au commencement du siècle : « Si vous voulez que l'Irlande se taise, donnez-lui la liberté de conscience, supprimez l'Eglise épiscopale ; » eton a accordé la liberté de conscience, et on a supprimé l’église épiscopale ; mais le mécontentement a persisté, Et alors, ceux qui aiment à expliquer les grands effets par les causes, sinon petites, du moins plus petites qu'eux, réduisant la question d'Irlande à la question de la terre (quand ilsn'allaient pas jusqu'à réduire la question de la terre à celle de la pomme de terre), se sont écriés et s'écrient en chœur : « Faites des tenanciers une classe de paysans propriétaires », et l'Irlande se calmera. Et le législateur, s'inspirant à plusieurs reprises de ces conseils, sans aller pourtant jusqu'à leur extrême conclusion, a tenté d'adoucir la condition du fermier. Et le mécontentement a persisté, On parle de racheter en masse toutes les terres qui appartiennent à des étrangers et d'en faciliter l'acquisition aux indigènes : ce sera, sans doute, une nouvelle déception ajoutée à tant d’autres. De guerre lasse, la série de remèdes empiriques étant usée, d’aucuns ont accusé € la perversité du naturel irlandais »; pareils à ces savants du moyen âge qui, ne pouvant se rendre compte rationnellement de je ne sais quel phénomène physique, l’expliquaient par l'horreur de la nature pour le vide.
Il serait trop désagréable d'ouvrir les yeux et de voir tout simplement ce qui est, d'admettre que ce
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mécontement irlandais a sa source nullement mystérieuse dans la violence faite au sentiment d'une nation quia conscience deson individualité et aspire à la plénitude de l'être ; que, derrière la question religieuse, derrière la question agraire, il y a l'éternelle question politique; car c'est là, et non ailleurs, que gît la raison dernière de ce spectacle que nous avons sous les yeux : la loi en conflit avec le droit, la loi violant le droit éternel, non pas celui à l'abri duquel tel diplomate autrichien plaçait ses convenances, mais : celui qui est gravé au cœur des peuples; des Fenians, Boycotters, Moonlighters représentant, à leur manière sauvage, le droit contre le policeman et le soldat qui ne représentent que la loi ; le désordre arrivé à ce point que le seul moyen de triompher des infracteurs de cette loi est d'en faire des législateurs.
Alors, tout rentrera dans l’ordre. L'indépendance est un pouvoir vivifiant. Donnez-la aux Irlandais. Sans doute, elle ne fera pas qu'une terre pauvre offre demain toute seule la nourriture qu'il faut lui arracher aujourd’hui; elle ne transformera pas, en un jour, la lande aride en terre fertile, mais attendez un peu. Bientôt elle provoquera des activités nouvelles, éveillera des aptitudes qui s'ignorent, suscitera des énergies latentes. Elle produira un peuple de marins qui, par delà les mers, iront chercher la richesse pour en doter la patrie pauvre. Et qu'on ne parle pas de rêve et d’utopie ; le senti-
LA QUESTION D’'IRLANDE 189 ment national, ce grand magicien, n’en serait pas à son premier miracle. N'est-ce pas lui qui, des marécageux Pays-Bas, a fait les riants pâturages de la Hollande, qui a régénéré l'Amérique du Sud, qui a créé la Grèce et qui est en train de métamorphoser les Principautés Danubiennes ?
Qu'’enfin, si vous doutez encore de la nature du mal irlandais et du traitement où est le salut, écoutez plutôt cette plainte qui monte de la terre de souffrance :
€ O cher Paddy, avez-vous appris
« La nouvelle qui circule?
« La loi défend au Tréfle
« De croître sur le sol irlandais.
« On tue les hommes et les femmes qui arborent le vert de l'Irlande.
« Si la couleur que nous devons porter
« Est le cruel rouge de l'Angleterre,
« Qu'il soit fait, ce rouge, de tout le sang que « la « pauvre vieille Irlande » a répandu. »
Cri de désespoir ! après la chanson vague, venue on ne sait d’où et adoptée par la douleur anonyme de tout un peuple. Que nous voilà transportés loin, par lui, des raisonnements des froids docteurs !
À une pareille misère, quel autre remède que la liberté? La liberté, fée bienfaisante, dont la baguette fera jaillir hors des haillons de «la pauvre vieille Irlande » une jeune et joyeuse Erin!
Nouvelle Revue, Septembre 1892.
Le Spectator du 3 mars raconte qu’un jour de séance, à Westminster, pendant la session dernière, M. Gladstone ressentit tout à coup une impression étrange. Il lui semblait voir un grand brouillard se répandre sur l’Assemblée. Comme il demandait quel était «ce grand brouillard » qui faisait irruption dans la Chambre des Communes, un de ses collègues lui répondit qu'il voyait mal et que jamais la Chambre n'avait été mieux éclairée.
L’anecdote vaut un symbole. M. Gladstone ne s'est qu’à moitié trompé. Sans doute, le brouillard était dans sa vue qui, dès lors, commençait à se voiler. Mais il était aussi dans l’Assemblée. Le brouillard, depuis, n’a fait que s’épaissir sur les yeux du grand orateur et sur tout le Parlement britannique dont il était la clarté. Le 1°" mars, date où elle s'éteint, c’est à pleines voiles qu'on entre dans la brume et dans l'aventure. Pendant toute une quinzaine, on s’y débat. On n’en est pas encore
sorti (1). L'instant est unique dans les annales’ si mouvementées de cette fin de siècle.
On croirait qu’on assiste, sous les voûtes sévères de Westminster, spectateur étonné, voire même un peu scandalisé, au déroulement de quelqu'une de ces prodigieuses bouffonneries italiennes où l’im-. broglio se noue, se dénoue, se renoue sans cause, sans trève.
Le spectacle, en même temps, évoque la sensation du déjà vu, d’une comédie jouée ailleurs. Et, en effet, la comédie a été jouée déjà, sur un théâtre bien différent. Elle porte un nom dans l’histoire, et un mauvais nom : la Fronde..
Certes. la première en date, fronde de salon, de boudoir et de sacristie, fronde aristocratique, française, est d’une autré allure et d’une autre physionomie que la seconde, fronde parlementaire, protestante, anglo-saxonne. Certes, l’omnipotence d’un Gladstone ne rappelle que de très loin l’absolutisme d'un Mazarin; l'enfant terrible qu'est Labouchère n'est qu’une assez imparfaite réédition de cet autre enfant terrible, le génial cardinal de Retz, et la noble dame (the old lady) de Windsor qui, dans le confort de son home bourgeois, prête sa main au baiser ministériel, offre une analogie plutôt vague avec la reine-mère du Louvre. Pourtant les deux époques, les deux crises se ressemblent par ce trait
(1) Du moins, on en était pas sorti au printemps de 1894, quand ces pages ont été écrites.
capital qu’elles sont toutes deux une révolte de l'instinct de liberté, une revanche de la nature contre des habitudes d’obéissance et de discipline ; comme deux secondes pareilles de récréation entre le pouvoir qui s’en va et le pouvoir qui vient.
Maintenant, ainsi qu'autrefois, et, pendant quelques jours, le dieu Hasard mène la pièce dont l’Imprévu est la grand acteur. L’intrigue se croise et s’entre-croise. Les personnages se heurtent; les scènes à surprises, à coups de théâtre, se suivent, se poursuivent, s'échevellent comme emportées au tourbillon d'un vivant kaléidoscope. Du tourbillon où sons, images, gestes se mêlent, parfois au passage, une figure se détache qui accroche le regard, un nom qui frappe l'oreille, un acte qui fixe l'esprit : autant de signes indicateurs au carrefour politique où nous errons, de fils conducteurs dans le labyrinthe, de têtes de chapitre à l’une des pages les plus curieuses, les plus divertissantes, les plus déconcertantes aussi de l’histoire du parlementarisme anglais. L'ordre chronologique, dans ce désordre, est le seul guide.
C'est d’abord le discours de M. Gladstone qui clôt une carrière et ouvre une période, carrière de gloire, période de troubles. C'est la question constitutionn Ile posée que complique une crise ministérielle, et quelle crise! Il s’agit de trouver un successeur € au vieux chef ». C'est la confusion à son comble, la réaction qui exulte, les radicaux qui
CE mu. —
complotent, les Irlandais qui murmurent, les libéraux qui attendent. Et puis, c’est la nomination de lord Rosebery, remettant pour un jour, tout en place. C’est, au Foreign Office, la première déclaration très franche, très politique, du jeune chef, homme d'Etat, acceptant l'héritage, tout l'héritage gladstonien, sans en excepter les principaux articles du programme de Newcastle, sans en excepter le home rule; c'est l’équivoque soudain dissipée, l’idée libérale aflirmée et victorieuse! Mais c’est, à quelques heures d'intervalle, à la Chambre des Lords, la seconde déclaration de lord Rosebery, diplomate, très différente de l’autre et par le fond et par le ton; et, pour finir, c'est la surprise Labouchère, le vote de défiance escamoté, l’équivoque renaissant de soimême, le nuage se reformant à l'horizon clair-obscur.
«M. Gladstone, avant de quitter l'arène, aurait pu se contenter de jouer son rôle qui est de toucher les cordes de l'émotion universelle. IL aurait pu parler en Anglais à tous les Anglais, et sa dernière harangue est une déclaration de guerre. » C'est ainsi que le grand journal de la Cité caractérise le discours d'adieu de M. Gladstone, premier ministre. Le reproche est un éloge. Il signifie qu'à un beau morceau de rhétorique morte, à l’élégie qui berce, M. Gladstone a préféré l’ode guerrière où la parole à l'éclat du cor sonnant le hallali. Cet inoubliable
discours «de flamme et d'énergie (1})», cette suprême manifestation de vie est bien l'oraison funèbre qui convenait au vieil athlète des joûtes parlementaires. ce n’est pas un comédien qui, le 1° mars, vient arracher des larmes au spectateur ; c'est l’homme d'armes tombant à son poste. Sa dernière flèche, qui n’est pas celle du Parthe, a touché le but. L’ennemi a été atteint,
Et la blessure est encore saignante.
Mais M. Gladstone’est surtout un stratégiste qui a bien choisi le champ de bataille où finir. Il pouvait le choisir irlandais. Maïs c'était courir le risque d'être enseveli dans un combat de défilé, avec, devant lui, la moitié de la démocratie anglaise qu'il voulait, ce jour-là, toute derrière lui. Il lui fallait de l’air et de l’espace... Aussi, se dégageant d'un coup d’aile des broussailles de la discussion locale, tout de suite il a gagné la hauteur pour, de là, fondre sur l’ennemi traditionnel, celui contre qui doit se faire instantanément l'union de toutes les forces libérales, contre l’obstacle héréditaire, la Chambre des Lords.
Le bill des conseils de paroisse revenait aux communes après deux amendements de la Haute Assemblée. C'est alors que M. Gladstone intervient. Il déclare tout d’abord qu’il accepte les deux amen-
(1) Daily Telegraph, 2 mars 94.
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dements « pour sauver le bill ». Le jeu de raquette qui consiste à s’envoyer et à se renvoyer d’une Chambre à l’autre chaque projet de loi a suflisamment duré. Il veut arracher du naufrage l’œuvre « même mutilée d'une session qui représente le double de toute autre, par la quantité et l'intensité de ses travaux ». Mais la question n’est point, pour cela, close; voici qu'au contraire, elle a atteint «un degré de particulière acuité et de particulière grandeur ».
C'est le sensationnel prélude de l'assaut. Une odeur de poudre flotte dans l'air. L'orateur s'est échauffé. Maintenant il s'engage à fond :
En 1880, un livre a paru sous ce titre : Cinquante années de la Chambre des Lords, et qui laisse l’impression que le rôle de cette Assemblée, au cours de cette période, a été « grièvement insatisfaisant » (grievously unsatisfactory). La question qui se pose aujourd'hui est précise : La Chambre Haute a-t-elle le droit de modifier ou d’annihiler le travail de l’autre Chambre ? Des différences, non d’une temporaire ou accidentelle nature, mais de conviction, d’habitudes d'esprit et de tendances fondamentales entre les deux Chambres ont créé un état de choses tel qu’il ne saurait continuer.
Le débat entre deux assemblées, si diverses d’origine et de caractère, une fois ouvert, doit marcher à sa conclusion (g'o forward to its issue).
Et puis, mettant, comme la pointe vive au réquisitoire du champion démocratique, cette menace :
Le conflit entre les représentants de la nation et ceux qui remplissent une Chambre dont les membres sont nommés d'office doit être tranché par la plus haute des autorités : la nation.
Le soir même, M. Gladstone était à Windsor; le lendemain, 2 mars, il présentait sa démission à la reine. Sa Majesté « l'acceptait gracieusement », sans une expression de regret, sans autre témoignage de reconnaissance que l'offre de la pairie, une fois de plus renouvelée, par mesure de convenance, une fois de plus, avec déférence, repoussée. Le samedi 3 mars, sur le conseil de son hôte, elle mandaïit au château lord Rosebery. L'opinion publique avait devancé son appel.
En face de cette grande fin, amis et adversaires s'étaient inclinés, confondus dans une même respectueuse tristesse, un deuil, chez quelques-uns doublé d'une impression de délivrance, mais cependant sincère. Tous ont compris ou senti qu'avec M. Gladstone, quelque chose de la vie nationale disparaissait. Cette chute avait beau être escomptée, elle étonne tout de même et désoriente. Un vide s’est comme creusé au cœur du pays, sans qu'on découvre encore comment il sera comblé. De là, se mêlant à la tristesse, une curiosité et une angoisse. Angoisse et curiosité tiennent dans un nom, lord Rosebery.
Nul passage d’un règne à un autre ne s'effectue avec plus de célérité, sinon avec moins de bruit, que cette transmission de pouvoir d'un ministre à un ministre. Quand le roi meurt ou abdique, son héritier présomptif ne prend pas plus aaturellement la couronne que lord Rosebery le gouvernement des mains de M. Gladstone. Il est désigné par toutes les craintes, mieux encore, par tous les espoirs. IL commande l’allégeance des neuf dixièmes du parti. On l'appelle, on le redoute, on l'attend. Il n'est pas nommé que déjà on le discute; preuve qu'il existe ! Même pour passer le temps, on intrigue.
M. Labouchère, le franc-tireur du groupe avancé, lance dans la presse sa fameuse lettre à M. Marjoribanks, puérile tentative d’intimidation, fêétu de paille jeté, pour l'arrêter, en travers du courant populaire. Le bouillant radical appelle ses frères aux armes, dénonce le sacrilège sur le point de s’accomplir : « Depuis soixante ans, c’est un article cardinal de foi que le leader libéral appartienne aux Communes, où bat le pouls national (1). Nommer, comme chef de la croisade contre les lords, un lord, ne serait pas seulement le comble de l'illogisme, mais une insulte délibérée à la démocratie même. » Et à lord Rosebery, on oppose sir William Harcourt, au ministre qui n'est pas, le candidat malgré lui. Mais la voix porte dans le désert ; on ne l'écoute pas. Ceux qui daignent, par
(1) Westminster gazette, 3 mars 94.
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hasard, l'entendre, ripostent en demandant (7) : « Depuis quand la qualification par accident de naissance est-elle devenue un principe libéral ou radical ? comme si ce n'était pas le droit de la démocratie de prendre son bien où elle le trouve, seraitce dans le camp de la réaction. » D'ailleurs, tous ces propos sont vain bruit. Les événements précipitent leur cours. La mutinerie d'écoliers, magnifiée du titre de révolte radicale, s’apaise ; sir William Harcourt s’efface patriotiquement devant l'élu de la reine et de la nation. Lorsqu'il arrive, tout le monde se tait, l’accepte ! Aussi bien l'Angleterre nouvelle a-t-elle rencontré en lui l'homme d'État selon son cœur, ou plutôt selon son goût.
Archibald Philip Primrose, cinquième duc de Rosebery, arrive avec le charme de la nouveauté, non pas telle cependant qu'on ne le connaisse nettement original. Et c’est une première bonne fortune. qu'étant démocrate et libéral, il le soit autrement que M. Gladstone ; par là, il évite le péril d’une comparaison. Il n’est pas la doublure qui remplace le premier rôle, pas même l'élève qui succède au maitre.
Quelqu'un a fait cette très juste remarque que les favoris du peuple anglais appartiennent à deux types. le moral et le mondaïin. Lord Chatham, Robert : Peel furent, avant le G. O. M., les plus marquants
(1) Daily News, 3 mars 9,4.
200 HOMMES ET CHOSES D'OUTRE-MER échantillons du premier type. Plus tard, et tout de suite, l'Anglais s’est reconnu dans le great commoner qui débutait comme « ferme et inflexible tory ». Pendant plus de cinquante ans, il s’est admiré en M. Gladstone : image deses qualités embellies, sans ses défauts de morgue et d’égoïsme. Il admirait la noblesse du caractère, « la conscience droite », source unique de toute action; il admiraït le combattant loyal dont les invectives ne s’adressaient qu'aux principes, mais respectaient la personne de ses adversaires, même de ceux « qui avaient trempé leurs fièches dans le venin » ; il aimait d’un insiinctif amour l’homme qui l'avait conquis, l'orateur aux vives et impétueuses saillies, le magicien qui possède l’art d’absorber, « comme à travers une idéale vapeur, ses propres sentiments, haines ou tendresses, pour les lui retourner eu pluie abondante (1). »
Mais, à la longue, pourtant, il commencait à se blaser sur la beauté morale, tout de même un peu monotone et surannée de son « chef ». Il était las des hautes vertus et fatigué de l'enthousiasme. Sa nature positive et froidement calculatrice, endormie à la musique des larges phrases, se réveillait plus souvent. La raison réclamait ses droits. Le peuple anglais allait demander bientôt, pour stimuler son intérêt, d’autres qualités et d’autres défauts. Une impatience d'autre chose croissait en lui. Quelques jours encore, et le mot de Lamartine serait monté
(1) Spectator, 10 mars 1894.
jusqu’à Gladstone : «Maitre, l'Angleterre s’ennuie ». Et c’est à ce moment précis que se lève lord Rosebery, moins haut sans doute, mais pour cela plus proche de la génération présente.
Entre les deux, il ne faut pas noter les différences, mais les ressemblances. Nous ne découvrons que celle-ci : l’inteiligence de la démocratie et la culture classique. L'un a traduit Horace, que l’autre sait par cœur (1) ; au demeurant, deux personnages très divers, et qui feraient l’objet d’un facile parallèle à la Plutarque.
Comme le jeune pair offre, avec le vieux gentleman, un contraste absolu, lui-même, à l’analyser, n’est qu'un assemblage de contrastes. Lord Rosebery, c’est l'être paradoxal et contradictoire, inquiétant et attirant par excellence ; on veut bien lui accorder l'ancêtre dont il se réclame, William Pitt. Que l'étude passionnée de Pitt ait exercé une forte influence sur la formation de son esprit, le développement de son caractère politique, il se peut. Mais, de fait, ce brillant seigneur écossais, chef d'un gouvernement libéral anglais, assez âgé pour posséder un passé, assez jeune pour garder de l'avenir; ce diplomate qui sait parler et sait mieux se taire, ce lord, ennemi des Lords, cet aristocrate socialiste, cet impérialiste radical, ce ministre sportsman qui fait courir et dont le cheval serait, dit-on, le favori du
(1) Daily Chronicle, 5 mars 9,4.
Derby (1), cet imaginatif raisonnable présente dans l'histoire du parlementarisme anglais un mélage sans précédent, d’une très singulière saveur.
Dès lors, on comprend qu'il ait des amis partout, même (n'est-ce pas surtout qu'il faudrait dire?) parmi ses adversaires, mais, par contre, point ou peu de fidèles, qu'il soit sympathique à beaucoup, vaguement suspect à tous; qu'on mette sur son compte les théories les plus diverses. Le piquant, c’est qu’elles lui aillent toutes. Est-ce à dire qu’il n’en ait aucune, qu'il soit l’homme ondoyant et divers, le dilettante aux innombrables métamorphoses ? Cela serait exagéré. Mais il nous apparaît trop intelligent, au sens littéraire du mot, pour que ses convictions ne s’assaisonnent d’une large dose de tolérance, voire d’un grain de scepticisme; et, pour conclure, il semble improbable qu'il puisse — lui qui peut tant — réaliser le type de l'orateur de sa définition : « celui qui a le pouvoir de croire que son adversaire est absolument dans le faux (2). « À moins pourtant que le scepticisme, cette affectation de cynisme, ne soit une dernière ruse et comme une suprême coquetterie pour dérouter le psychologue fasciné, dès l’abord, par l’énigmatique sourire du sphinx en habit noir, au nœud de cravate toujours le même, indifférent
(1) Le cheval de lord Rosebery fut, en effet, vainqueur au Derby de 1894, et sa victoire a été bruyamment célébrée dans tout le Royaume-Uni.
(2) The Speaker, 10 mars 9,4.
aux vagabondages de la mode : l’homme de toutes les hypothèses, de toutes les utopies « et du possible illimité ».
Le début de lord Rosebery a justifié beaucoup d’espérances, et, faut-il ajouter, quelques craintes.
Le 3 mars, il est ofliciellement chargé de la formation du ministère. Le choix même de ses collaborateurs, où il semble n'avoir guère été contrarié, est une première manifestation de ses tendances. C'est, outre un hommage à M. Gladstone, la manifestation très nette par le nouveau venu qu'il entend ne pas rompre avec le passé, qu'il veut amortir la secousse causée par le départ du pilote éprouvé, prévenir toute solution de continuité dans la marche générale des choses. Son ministère est la reproduction presque intégrale de l’ancien. Sir William Harcourt demeure chancelier de l’Echiquier, en même temps qu'il prend aux Communes la direction du parti. M. John Morley reste à l'Irlande où tout changement de personne équivaudrait à un changement de système. Lord Rosebery lui-même passe les affaires étrangères à lord Kimberley, le confident de sa pensée, pour assumer, avec le titre de premier lord de la Trésorerie et de président du conseil, le haut commandement de la politique tant intérieure qu'extérieure.
Le 5 mars, le nouveau gouvernement est virtuellement constitué. Le 12 mars peut être intitulé sa
première Journée des Dupes. Au Foreign Office, à trois heures, devant le gros du perti libéral, lord Rosebery expose son programme.
Sans doute, le nom de ses principaux lieutenants était significatif, pourtant un doute subsistait. Sa parole l’a dissipé. Très nettement, très courageusement, il accepte toute la succession gladstonienne : QIln’”y a pas de changement d'esprit, il n’y a qu’un très désastreux changement dans les hommes », affirme-t-il d’abord; et cette phrase de son exorde donne l’exacte note du discours. Sur tous les points intéressants, lord Rosebery se montre libéral et progressiste. Aux ouvriers, il promet l'amélioration des conditions du travail ; aux Ecossais et aux Gallois, le désétablissement des églises écossaise et galloise ; au peuple, l'extension du suffrage, l'abolition du vote plural; aux Irlandais, un bill en faveur des tenanciers évincés, en attendant mieux. Car le nouveau gouvernement ne répudie aucun des engagements de l’ancien, se reconnaît lié d'honneur envers l'Irlande. Aux impérialistes, il annonce la décentralisation ; aux conservateurs, l'accroissement des forces navales ; à l'Angleterre, de la gloire. Et, quant à la question brûlante, celle qui passionne l'opinion du jour, la question des lords, le jeune lord se campe en face d'elle dans une cräne posture de combat : « Une Chambre haute constituée comme est celle d'Angleterre, au milieu de la démocratie, devient une anomalie et un péril. » En lui, elle a ren-
contré un adversaire résolu. Ainsi s'exprime un de ses plus illustres membres. Ne croirait-on pas entendre un écho de la malédiction naguère lancée par d’autres lèvres, et le cœur de M. Labouchère n'a-t-il pas de ruoi être réjoui ?
Aux Communes, c’est, joué par sir William Harcourt, le même air sur d’autres paroles. On ne saurait souhaiter plus de clarté ni de précision. Le parti libéral triomphe. Les conservateurs sont atterrés. Dans le troc de M. Gladstone contre lord Rosebery, ils escomptaient déjà un heureux coup de fortune. Le nouveau Premier n'était-il pas un des leurs, un égaré qu’on ramènerait quelque jour dans le droit chemin, l'enfant prodigue qui, tôt ou tard, doit revenir ? C'était, à tout le moins, un inconscient allié et tel qu'on n'en oserait guère souhaiter un à la tête de ses ennemis. Le sort l'avait placé le . mieux du monde pour faire confortablement leurs affaires et servir la bonne cause en ayant l'air de la combattre. En somme, ils n'avaient qu’à se féliciter du quiproquo providentiel qui donnait pour chef aux whigs un lord, c’est-à-dire un tory. Ils vivaient dans ce rêve quand la réalité éclate, brutale. Le lord se révèle plus radical, plus révolutionnaire que le simple gentleman. Ils ont été les dupes de leur désir; de Charybde, ils sont tombés en Scylla.
Mais nous ne sommes encore qu’à la moitié de la journée.
A cinq heures, la Chambre haute est en séance.
L'adresse votée, lord Salisbury souhaite la bienvenue au nouveau ministre, qui sera, l’espère-t-il, .« un ardent défenseur de la maison des lords ». Après ce vœu, d’une si courtoise ironie, le subtil marquis interroge le jeune Premier sur su politique étrangère, sur ses intentions envers l'Irlande, et voici mise sur le tapis la question brûlante du home-rule.
Pressé de la sorte, lord Rosebery s'exécute avec bonne grâce. Il développe sa théorie « du membre prédominant dans l'association des Trois-Royaumes (predominant partnership). Nous la connaissons, c’est la théorie conservatrice, revue et corrigée pour le besoin libéral. C’est celle de lord Salisbury et des unionistes, séparatistes inconscients et illogiques, pour qui le Royaume-Uni n'est pas le tout homogène dont l'Angleterre est le morceau. Le Royaume-Uni est une société politique, militaire et commerciale, fondée pour la plus grande gloire et le plus gros profit du principal sociétaire. L’Angleterre en faii partie comme la Prusse fait de l’Allemagne, avec voix prépondérante, en vertu d’un privilège antérieur et supérieur. Et qu’on ne la querelle pas là-dessus, qu’on ne lui demande pas ses titres, sinon elle ripostera par l'argument du lion de la fable, qui se nomme
Et montre à nu ses droits comme des incisives.
Le point acquis, elle sera généreuse, ne refusera pas de condescendre à une reconnaissance d'égalité
nominale envers les autres, ces membres inférieurs d’un corps dont elle-même est à la fois la tête, le cœur et l'estomac.
Ce sont là vérités évidentes en soi et dont lord Rosebery était manifestement pénétré, lorsqu'à l’insidieuse question il répondit « que, sans doute, le vote du home-rule par un Parlement impérial ne saurait suflire à lui seul, qu'il y fallait adjoindre, pour le rendre exécutoire, le consentement de l’Angleterre ; qu’au surplus, il ne doutait point, à la différence de lord Salisbury, que ce consentement ne fût à la longue accordé sur la preuve fournie par l'Irlande qu'elle est devenue sage; qu'ainsi, le sort de l’ile-sœur estentre ses mains, et qu'elle est, en fin de compie, la maîtresse de ses destinées ». Le homerule cesse d’être un épouvantail à l'Angleterre, puisqu’il devient la récompense de la bonne conduite irlandaise.
Ce discours est la seconde surprise de cette première Journée des Dupes. Le lendemain, seconde journée, troisième surprise.
M. Labouchère avait une revanche à prendre.
L'occasion guettée s'offre à lui. La harangue ministérielle a troublé l'onde à souhait. Le monde politique est en désarroi. Les partis décontenancés se regardent, se demandent où ils en sont et qui l’on trompe. Si la doctrine de lord Rosehbery, dans son
deuxième discours, est la vraie, les lords ont eu rai-
208 HOMMES ET CHOSES D’OUTRE-MER son de rejeter le home-rule; sur un point capital, ils ont été les interprètes du sentiment anglais, et dans ce cas, que signifie le premier discours, cette charge à fond contre les lords”?
Le malicieux frondeur profite de tout, du désordre général, de l'irritation irlandaise, de l’inexpérience du nouveau (hip libéral, de l'heure tardive. La Chambre n’est plus au complet. Beaucoup de représentants, amis du Premier, ont fui la séance, pour diner aux alentours. Bien vite, M. Labouchère propose et fait voter, par 147 voix contre 145, cet amendement à double entente, humble prière à la reine « d’abolir le pouvoir que possèdent à l'heure actuelle les personnes qui, faisant partie du Parlement sans avoir été élues, empêchent que des bills soient soumis à Sa Majesté ».
Vote d’embuscade, sans doute, mais de défiance, à point venu pour augmenter la confusion, qui étonne et embarrasse tout le monde, le vaincu d’abord, en quête de sa majorité de la veille dans cette Chambre honteuse et houleuse; le vainqueur lui-même presque effrayé de sa victoire et qui lui cherche des circonstances atténuantes, quis’empresse de protester de ses bonnes intentions envers un gouvernement dont il n’a voulu que stimuler le zèle.
Vote d'enseignement surtout au ministre, mis d’un coup brusque en face d’une situation nouvelle.
tt
Le Gladstonisme a vécu. ii n’est qu’une des formes particulières revêtues par l’idée libérale au cours du siècle. Mais le gladstonisme n'est pas le libéralisme. Bien des soi-disant libéraux n'étaient que des gladstoniens. La retraite du grand chef a dénoué le parti; & hétérogène fagot dont il était le lien, (x) » et qui se composait de quatre branches maîtresses, quatre rameaux d'espèces variées : home-rulers, non conformistes, vieux libéraux, ultra-radicaux, tous et chacun poursuivant ses fins distinctes et espérant par lui les atteindre et les atteindre immédiatement. Lord Rosebery, qui a reçu le legs des engagements de M. Gladstone, n’a pu hériter de son prestige personnel, de ce don qui le faisait capable « de dominer le cabinet, de vaincre l’obstination galloise, le soupçon ‘irlandais, le fanatisme du Travail (2). » C'est que M. Gladstone était plus qu’un chef : il incarnaïit un mythe. Avec lui, c’est presque une religion qui s'éteint. De ses ruines, un culte nouveau va-t-il surgir, avec ses autels et ses rites ? un culte libéral rajeuni, modernisé ? Il se peut, mais, à cette heure, l'idée est singulièrement obscurcie ; elle subit une crise de transformation.
Le désordre est aussi bien hors du temple que
(1) The Economist, 3 mars 1894.
(2) The Spectator 3 mars.
dans le temple. Sous la pression des événements, une à une, les anciennes formules se brisent. Des hommes se fuient qui vivaient côte à côte, dans le même dogme; d'autres tentent des rapprochements autrefois jugés scandaleux, et l'anarchie est partout, sauf pourtant parmi les conservateurs, qui seuls savent bien ce qu'ils veulent et surtout ce qu'ils ne veulent pas, résignés à soutenir la politique extérieure du cabinet, mais résolus à combattre sa politique intérieure. Ailleurs, chacun hésite, cherche sa pente : le non-conformiste, qui croyait toucher au désétablissement de l'Eglise, fugace mirage, toujours poursuivi et toujours reculant ;
L’Irlandais, qui craint, en renversant un cabinet suspect, de hâter l'avènement d’un cabinet hostile ;
Le radical, qui ne rêve que campagne contre les lords, et, malgré lui, s'inquiète d’avoir pour chef un lord;
Le vieux libéral, habitué aux procédés économiques de M. Gladstone, et qu’effrayent les hardiesses de la jeune école financière ;
L’unioniste, enfin, prêt, le cas échéant, à sacrifier toutes ses préférences, son nom, ses origines, ses traditions, ses habitudes, à sa haine despotique du home-rule.
M. Chamberlain, qui offre au nouveau ministre je ne sais quelle neutralité armée, s'engage à lui faire crédit de temps, à ne le juger que sur ses actes, mais en proclamant bien haut qu'il observera jusque-là
UNE FRONDE ANGLAISE 211 une attitude de défiance prudente envers l'héritier de M. Gladstone ; l'homme à qui fut léguée, « entre autres articles indésirables, la suprême calamité d'une alliance avec la désaffection irlandaise (1). »
Et le désordre parlementaire n’est que l'image réduite du désordre universel, longtemps dissimulé derrière la grande figure de M. Gladstone. Sa disparition a comme dévoilé le mal. « Sa dernière bombe » à la Chambre des lords l'avait aggravé — pour le bien futur peut-être. Elle n'ébranle pas seulement l'édifice visé, mais le terrain où il reposait avec toutes les institutions du pays. Lord Rosebery peut jeter, sans mentir, la fière aflirmation : « Debout nous sommes où nous étions » (we stand where we stoond). Sans doute, lui n’a pas bougé ; c’est Le sol qui, sous lui, vacille.
« L'idée est tout, l'individu rien, hormis son instrument heureux ou malheureux, habile ou malhabile. Avec ou malgré lui, avancée ou retardée d’un jour, l’idée, puissance active, fait son chemin, poursuit son évolution dans le monde. » Ce lieu commun est cher à la rhétorique moderne. Il est commode à notre paresse et à notre lâcheté, ennemie des responsabilités viriles, Mais, présenté de la sorte, il est faux et avilissant, Il nie le rôle des caractères; il assimile les médiocres, qui sont le nombre, aux meilleurs, le figurant de la scène au grand acteur du
(1) Dauly Telegraph, 5 mars 94.
212 HOMMES ET CHOSES D'OUTRE-MER drame historique, qui prévoit, prévient ou provoque l'événement. L'idée est une force que celui-là s'approprie. Par lui maniée, elle prend la couleur et la forme de son esprit, et comme la marque même de son tempérament,
L'Angleterre en est un exemple, où toutes les questions à l'ordre du jour, la constitutionnelle, l'irlandaise, la fédérale, et, pour tout dire, la question démocratique même, subissent le contre-coup de cette révolution gouvernementale que font l’abdication de M. Gladstone et l'avènement de lord Rosebery. Deux facteurs essentiels du problème moderne anglais sont changés. S'il n’est guère aujourd'hui possible de fixer la portée d'un tel changement, il n’est pas interdit, il peut être intéressant de chercher à la pressentir, de jeter dans cet inconnu le coup de sonde.
Il est des écueils qui sont à peine une gêne parce qu'on a pris l'habitude de les tourner. Mais quand le pilote a mis sur eux le cap, il n'est plus désormais permis de faire machine en arrière. Il faut s’y échouer ou les franchir. La Chambre des lords est de ce nombre. Longtemps la démocratie anglaise s’est accommodée de cet obstacle. Lorsqu'elle le rencontrait sur sa route, elle obliquait et oubliait. Elle n’a plus aujourd'hui cette ressource. M. Gladstone a tourné la proue du navire vers l’immobile banquise et ceux qui lui succèderont au gouvernail sont tenus d'aller de l’avant. Le conflit
UNE FRONDE ANGLAISE 213 entre une aristocratie stationnaire et la nation en marche prend un caractère aigu.
La Chambre des lords, en sa forme présente, est «une anomalie et un péril », parce qu'elle est un anachronisme. Sa composition, son mode de recrutement, son esprit la mettent en hostilité ouverte avec son temps. Sans doute, la dualité du pouvoir législatif est le principe moteur du régime constitutionnel; la démocratie, dit-on, a besoin d'être protégée contre ses propres entrainements. Il faut un contrepoids à l’omnipotence d’une Chambre élue, et qui maintienne entre les partis la tutélaire balance. Mais la Chambre des lords est un obstacle sans être un frein. C’est un rouage ou nuisible ou inutile, qui arrête plus qu'il ne retient.
Son vice capital est de ne représenter qu’un pc "ti, le conservateur. Elle ne constitue donc pas l'élément d'équilibre, sa raison d’être ; tout au contraire. Le gouvernement est-il libéral? il a cause perdue d'avance ; est-il conservateur ? d'avance, il a cause gagnée, à son tribunal de momies. Ce club tory n’est donc qu'une académie où la discussion n’est qu'un exercice de rhétorique frivole. L'école des hommes d'Etat est ailleurs. De cette maison & qui ne s'ouvre qu'en dedans (1) », la vie s’est comme insensiblement retirée. Ceux que leur grandeur condamne à n’en pas sortir s'y endorment, à moins qu'ils ne s'y révoltent, comme a fait lord Rosebery.
(1) Daily News, 3 mars 94.
De profonds politiques ont affirmé que lord Rosebery avait, moins que quiconque, qualité pour me. ner la croisade contre les lords, ses frères. Îls se sont vraisemblablement trompés. Quand viendra l'heure, lord Rosebery combattra la Chambre des lords avec d'autant plus d'eilicacité qu'étant de la maison, il en connait mieux les points faibles, et qu'il est plus facile de démolir « du dedans que du dehors ». Il la combattra avec d'autant plus d’âpreté que lui-même est sa victime. À son hostilité de penseur contre l’exorbitant droit de veto d’un législateur héréditaire et irresponsable s’adjoint, pour l'aggraver, le grief de l’homme d'action captif. Son activité s'irrite, prisonnière en cette cage d'or, ambitionne un champ plus large. Un ressentiment personnel perce dans sa déclaration de guerre à l’assemblée qui l’accapare. On y devine celui qui souffre de l'institution qu'il attaque, de ce privilège à rebours en vertu duquel, exclu du droit commun, il ne peut se lancer dans la vivante mêlée électorale. Cruelle déchéance pour un libéral, un radical, et par trop imméritée ! Bizarre et dangereuse anomalie, et qui fait trop beau jeu à l'accident de naissance. Ce sont les destinées même du pays mises à la merci d'un hasard. Imaginez l'aïeul de lord Palmerston, Ecossais au lieu d'Irlandaiïs ; son petit-fils, au lieu de siéger aux communes, était relégué dans la prison des lords, et c'était toute l’histoire d’Angleterre changée peut-être! Lord Rosebery n’a pas
exagéré ; l’'anomalie devient ici péril. Mais l’irritation qui lui fait dénoncer si chaleureusement le mal ne lui a pas suggéré le remède.
A la suppression pure et simple, il ne faut point songer. Ces opérations ne sont pas dans les habitudes de nos voisins (1), qui ont le culte de leurs monuments historiques. Ils préfèreront le traitement par: la méthode des vaccinations successives qui, n'élaguant pas le ::oison, rendent l'organisme réfractaire à ses attaques.
Tout d'abord, ils vont rencontrer une première difliculté de procédure, dans ce principe constitutionnel € que tout projet de réforme d’une Chambre oude l’autre doit émanerde cette Chambre mème(2). » Or, on ne voit pas bien celle des lords prêtant la main à ses adversaires, sollicitant l'abrogation de son privilège.
Mais, en supposant franchi ce premier pas, en supposant réduit le droit de veto, il restera encore à renouveler l'esprit de l'assemblée, qui est le véritable ennemi. Pour cela, c’est l'assemblée elle-même qu'il faudra renouveler. Le projet n'est pas sans avoir été discuté déjà. Jadis, il fut suspendu, telle une épée de Damoclès, au-dessus de la tête des lords récalcitrants, par deux lords au pouvoir, lord Grey
(1) Nous n’envisageons, bien entendu ici, que les classes dirigeantes ou aisées. Le peuple aurait sans doute moins de scrupules.
(2) Spectator, 17 mars 94.
et lord Sunderland. La création en bloc de cinq cents pairs inoculerait évidemment à la vieille assemblée un sang nouveau. Mais, outre ce qu'un tel moyen a de révolutionnaire en soi, et par là d’ Qob. jectionnable » au caractère anglais, on ne voit pas qu'il assure le résultat cherché. « Introduisez, écrit un sceptique qui connait bien son monde, de riches libéraux à la Chambre haute; avant un an, ils auront tourné casaque. Si, demain, on faisait pairs les grands marchands, les grands négociants, les grands colonistes, ils succomberaient avant le serment... Aux hommes de cet âge et de cette expérience, l’esprit conservateur pousse avec les cheveux gris (1). »
Pour que la réforme soit eflicace, il faut qu’elle soit mesurée, discrète, dosée aux nécessités de l'heure. Que, sans éclat, par exemple, on donne aux ministres le droit d'accès et de discussion dans les deux Chambres. Les débats en seraient immédiatement vivifiés. Qu'on donne aux lords le droit de se présenter aux suffrages et de siéger aux communes ; qu'on donne à ceux du dehors un droit d'entrée, à ceux du dedans un droit de sortie; que la maison trop longtemps fermée soit ouverte, au moins entr'ouverte; qu'entre elle et le monde vivant s’établisse un courant d'air salubre, et bientôt, par le jeu naturel des choses, l'harmonie va renaître entre l'institution et l’époque. La Chambre des communes en sera fortifiée; la Chambre des lords n’en sera pas
(1) Spectator, 17 mars 94.
affaiblie. Ce que la tête aura perdu de stériles privilèges, vains branchages émondés, le tronc le regagnera en vigueur eten sève. Mais il faut oser mettre le fer à l'arbre, se décider à commencer, düt-on, mème pour cela, recourir aux expédients. Le plus simple serait le meilleur. Un acte spécial, permettant à lord Rosebery de siéger aux communes, servirait d’engin-pilote, d’amorce à la réforme souhaitée. Du particulier, on passerait au général, et ce serait, au lieu de la révolution qui menace, une bienfaisante évolution.
L'emploi des moyens doux est politique ; il risque fort de n'être pas populaire. Il n’est pas sûr de conquérir l'adhésion des principaux intéressés, butés dans leur résistance ; il ne séduira pas davantage le sentiment démocratique, que cette résistance exaspère. Une grande partie de l’opinion est très surexcitée contre la Chambre des lords, qu’elle accuse de bloquer la route; elle ne semble pas d'humeur à se contenter d’une victoire progressive et silencieuse ; elle attend des représailles soudaines et bruyantes. Le nouveau promu sera peut-être bien obligé de les lui fournir. Ce sera la part du feu, le gage de sa loyauté offert par le jeune lord à la démocratie britannique. Sans doute, il s’y résignera d'autant plus
volontiers qu’à cette heure il a plus grand besoin d'elle.
\u passif de la succession gladstonienne figure la
letire de change irlandaise. Tirée par le chef libéral au nom des quatre cinquièmes du parti, endossée par la majorité des électeurs des trois royaumes, elle est protestée par le plus influent des trois, l'Angleterre, qu'elle effarouche, cependant que, créancière obstinée, l'Irlande réclame, sinon l'immédiat payement, du moins la fixation d'un terme, une échéance, ce commencement d'exécution attestant la bonne foi du débiteur nouveau.
Lord Rosebery, tenu de réconcilier la rose avec le trèfle, est un ministre bien embarrassé. Sa position parlementaire est un miracle d'équilibre instable. Il ne peut satisfaire l'Irlande sans le consentement de l'Angleterre, qui le refuse ; mais il ne peut gouverner l’Angleterre sans la permission de l'Irlande, qui la met à prix; etce prix est précisément celui-là qu’il n a pas le droit de mettre. L’Irlande, sa prisonnière, le tient captif. Elle fait sa majorité — courte et fragile majorité. La rivalité des partis, qui l’immobilise, le soutient. Pris entre des exigences contraires, son art est d'abord de ne mécontenter personne, mais après!
De cet art tout négatif ne sauraient s’accommoder bien longtemps ni la démocratie, ni le démocrate, progressiste deux fois et par héritage et par nature. Lord Rosebery ne voudrait et ne pourrait piétiner indéfiniment sur place. L'homme d'Etat, selon la formule d'Horace, le tenax propositi vir, qui poursuit de si loin ses desseins ténébreux, saura mener
QE
ses compatriotes aux fins qu'il s'est fixées, sauf accident de route.
Son but, on le connaît : c'est le home-rule universel; sa condition, c’est le home-rule irlandais. La condition du home-rule irlandais impopulaire, c’est l'assaut populaire de la Chambre des lords. Cette politique est celle de la poudre aux yeux. &A la faveur du nuage soulevé par l'agitation contre les lords, le home-rule a chance de passer (1). »
La passion aveugle est une force au service de l'esprit froid et clair qui la dirige : c'est la vapeur nécessaire à la marche de l'humanité en avant. Les plus durables révolutions se font par elle. Le démocrate qu'est lord Rosebery saura, au besoin, jouer les démagogues, fondre les deux questions : celle des lords et celle d'Irlande; maintenir entre elles deux une confusion, utile à l'Irlande et utile à ses projets. Il saura présenter le programme libéral comme le tout homogène, dont chaque article serait la fraction; car il sait bien qu'au moment où pénétrerait dans la dure cervelle de l'électeur anglais la ferme conviction que le home-rule et la journée de huit heures ne sont que les deux extrémités, les deux pôles d’une même indivisible réforme, le bloc à prendre ou à laisser, à ce moment-là, l'autonomie irlandaise serait proche, et qui sait, avec elle, derrière elle peut-être, la grande fédération rèvée !
Le principal obstacle viendra vraisemblablement
(1) Specattor, 17 mars 94.
del’Irlande. LesIrlandais auront-ilslasagesse delaisser lord Rosebery maître de sa tactique”? Ne vont-ils pas, à leur insu, faire le jeu des unionistes, en som mant le gouvernement de séparer les deux questions, pour atteindre plus tôt, tout de suite leur but unique : le home-rule ? Ce sont des Celtes aux nerfs vibrants : leur pétulance fait le danger. Déjà la retraite du grand allié leur enleva tout sang-froid. Quand M. Gladstone dut quitter le pouvoir, sans reconnaissance pour tant de services, plusieurs crièrent à la trahison, Qà l'abandon, par le capitaine, du navire en détresse (1). » Plus habile, Parnell eût négocié avec son successeur. Ils étaient gens à s’entendre.
Redmond, l'intransigeant du parti, préfère prendre une attitude de défiance hostile; il pose le dilemme des conditions. Les modérés gardent une soupçonneuse réserve, quand il serait prudent de feindre la confiance.
À pareille attitude, il est une excuse, au moins des circonstances très atténuantes. La question irlandaise a changé de caractère. Assurément il demeure vrai que le parti libéral est indissolublement engagé avec l'Irlande par les liens de l'intérêt et de l'honneur; qu’il se doit de trouver la solution du problème, « d'accord et non en antagonisme avec l’île-sœur ». « Les couleurs sont hissées au mât ; seul
(1) Newcastle Chronicle 4.
UNE FRONDE ANGLAISE 221 un traitre proposerait de les descendre (1). » Mais, sans les descendre, on en peut corriger l'éclat trop vif, ne serait-ce qu'en dressant d’autres drapeaux autour d'elle et qui se partageraient les yeux! C’est peut-être pour elle le plus sûr moyen de victoire, mais c’est celui dont s'’accommode le moins la susceptibilité d'un peuple fier irrité par tant de déboires.
L'Irlande a senti qu'avec Gladstone disparaissait, sinon le home-rule, comme on l’a dit, du moins quelque chose de la foi et de l'enthousiasme dans le home-rule. Elle ne s’est point trompée ; Lord Rosebery est home-ruler sans doute, mais avec sa tête plus qu'avec son cœur. IL croit au home-rule pour rétablir l'accord nécessaire entre sa patrie et l'Irlande ; mais il ne croit évidemment pas que « l’'Angleterre existe à seule fin que l'Irlande soit séparée d'elle (2). »
« Par là, il n’en est que plus dangereux », écrit un conservateur sur le qui-vive. Le péril, selon lui, pour s'être modifié, n’a pas été diminué, bien au contraire. Le péril, c’est la croyance au scepticisme de lord Rosebery, home-ruler. Avec Gladstone, nulle équivoque ; on savait où l’on allait. Son successeur, par d’autres voies, est homme à conduire la nation plus loin qu’elle ne s’en doute... et qu'elle ne veut. Il perdra la confiance des Irlandais et, pour ce motif
(1) The Speaker, 10 mars 94. Paroles de M. John Morley. (2) Economist, 3 mars 94.
même, gagnera celle des libéraux unionistes aux élections générales; puis, vainqueur, il reprendra son projet de fédération, dont le home-rule est l’article premier (1).
La crainte rend cet unioniste clairvoyant. Lord Rosebery est le créateur d'une forme politique pour le moins imprévue : le radicalisme impérial, étrange association de mots et plus étrange encore d'idées. L'école de J. Bright et de la petite Angleterre (2) a vécu. À sa place a surgi une école nouvelle qui prêche, au lieu du reploiement sur soi-même, du désintéressoment égoïste de tout ce qui n’est pas enfermé pa. les trois mers, la doctrine de l’expansion.
Doctrine singulièrement vivace, en ce qu'elle flatte l'instinct national de lutte, de conquête, de vanité chauvine, qui tient toute dans ce mot : « jingoïsme », dont fut baptisée la politique de Disraëli. Mais cette politique, un peu grossière et primitive, lord Rosebery la rajeunit en y introduisant l’idée moderne de liberté.
En même temps qu'il personnifie — et c’est sa force — toutes les ambitions de sa race jusqu'en son rêve brutal d'universelle domination; qu’il annonce à ses compatriotes l'accroissement de leur puissance militaire et navale; qu’il étend partout où il peut prendre une main sournoise ou violente, il est l’apô-
(1) Spectator, 10 mars 9,4.
(2) The Spealker, 10 mars 94.
UNE FRONNE ANGLAISE 293
tre — et c’est son originalité — de la grande union naturelle de toutes les dépendances et colonies anglaises sur le pied de l'égalité et de la liberté; de toutes, y compris l'Irlande, au préalable réconciliée par le home-rule. Lord Rosebery est Lome-ruler sur toute la ligne (all round). Ce qu'il veut, c'est la décentralisation, par quoi seule sera soulagé de son trop lourd fardeau le parlement impérial et maintenu l'empire.
L'expérience à tenter est séduisante et effrayante. « Le jour, écrit un incrédule, où les antipodes figureront sur le même pied que l'Irlande dans une Assemblée impériale, on pourra dire : Finis Britanniæ. Un tel empire serait aussi formidable qu’une fédération entre les fragments de cette planète qu'on suppose avoir oscillé jadis entre les orbites de Mars et de Jupiter (x) ».
Et pourtant, le problème est là, pressant et qui s'impose, le problème de demain : « l'être ou n'être pas » du Royaume-Uni. Ce problème, que lord Rosebery, le premier, entrevoit à travers la brume des temps, lui sera-t-il seulement donné de l’aborder ?
Un ami de celui qui vient de saisir si vaillamment la barre des mains du vieux pilote s’est écrié, non sans orgueil : « La ligne du vaisseau n'est pas changée ; il entre dans des mers inexplorées. »
L'image est juste; elle ne dit pas toute la vérité.
(1) Spectator, 17 mars 94.
Entre le vaisseau et cette mer libre, que d'obstacles! Nous avons signalé les plus menaçants, sinon les plus dangereux, ceux qui sont comme les brisants à fleur d'eau d'une ligne d'invisibles écueils. L'homme qui, sans doute, saurait, — qui a fait voir qu'il saurait, — le cas échéant, tenir tête aux gros temps du large, sera-t-il aussi habile à louvoyer parmi les récifs du bord”? Est-il même sûr de son équipage ? Où il faudrait l’obéissance absolue, il risque de ne rencontrer qu'intermittente bonne volonté ou charitable complaisance. IL peut espérer secours de tous et ne peut se reposer sur personne, de sorte qu'on se demande, en fin de compte, s'il ne sera pas obligé de mettre bientôt à la côte pour s’y ravitailler, refaire ses forces, les matérielles et les morales ; sil ne devra pas bientôt recourir au suffrage, s'adresser à l'âme de la nation pour prendre d'elle le souffle nécessaire à gonfler sa voile avant de tenter le grand passage |
Parmi les innombrables récits qui nous détaillent les faits et gestes de M. Gladstone, au lendemain de sa retraite, il en est un de saisissant : c’est celui qui nous le montre, au matin, seul, réfugié sur la North- Terrace de Windsor. De ce point élevé, dans une même synthétique vision, le spectateur découvrait toute la vallée de la Tamise et, plus loin, par delà la
ville fameuse, Eton, où l'écolier joua vers l’année
N'y a-t-il pas là, réunis et comme groupés autour d'une figure centrale, les éléments constitutifs d'une légende : la poésie du cadre, la mélancolie de la scène, la double mélancolie intense de cette fin de vie dans ce commencement presque douloureusement vague d’un jour anglais ; et encore la philosophie profonde, — légende de deuil et d'attente, — où se trouve exprimée, par la langue pittoresque des choses, l'incertitude de l'heure : Sunt lacrymeæ rerum. Cette terrasse et cette école, voilà les deux extrèmes bornes entre lesquelles plus de cinquante ans de l'histoire anglaise se déroulent, toute une époque achevée sans retour, plus d'un demi-siècle de la vie d’un peuple, un fier passé personnifié dans ce vieillard qui semble, aux confins de la terre et de l'existence, interroger l'avenir.
Nouvelle Revue, Septembre 1894.
Il est bien tard déjà et bien tôtencore (1) pour parler de lord Randolph Churchill. Il vient d'entrer dans la zone équivoque qui sépare l'actualité de l'histoire. C'est l’âge ingrat des grands hommes morts. Ils n'appartiennent ni au présent ni au passé. Mais le descendant de Marlborough est du petit nombre de ceux que protège, contre ce rapide effacement, une figure haute en couleur et de fier relief, Tentante en est l’esquisse, tandis qu'elle est encore proche de nous et visible au-dessus de l'horizon. Aussi bien, ce faux jour convient-il mieux peut-être que la clarté franche à ce visage tout de contrastes, à ce personnage situé à la lisière du siècle, en qui se heurtent deux époques et deux courants.
Ce n’est pas que lord Churchill soit une nature complexe. Le contraste n’est pas en lui, mais autour de lui, dans le milieu où il se démène et qu’il reflète. Son âme n'a point de ces retraites irexplorées, de ces coins d'ombre, de ces perspectives fuyantes, entrevues à la lueur de l'acte et où s’attarde l'œil du psychologué. Et s’il a la solidité du bloc, du moins, ce bloc n'est-il pas un prisme à facettes qui éblouis- (1) Cette étude paraissait dans la Nouvelle Revue en juin
1895 et L. Rand. Churchill était mort au mois de janvier pré cédent.
sent par trop de clartés. Au rebours de tel noble dilettante, lord Churchill se présente tout d’une pièce et sur ua même plan. Il fut un simple et un intuitif, le vtr non unius libri, sed unius re, l'homme non d’un seul livre, (il lisait peu), mais d'une seule chose, le combat. IL consentit à n'être que cela, même il y mit de la coquetterie, voire du cynisme. Par là, il fut original et fort. Volontairement insoucieux du passé, dédaigneux de la tradition, l'esprit franc des connaissances et des préjugés qu’y dépose la culture classique, il se jette dans la mêlée, sans le secours de la philosophie, de l'histoire, de l’érudition, sans les craintes, les remords, les scrupules aussi qui sont les impeuimenta de la pensée savante en marche. Il s’y jeite à corps perdu, sans jamais retourner la tête, le regard fixé en avant, sur l'avenir; c’est une force fatale accomplissant l’œuvre de lutte dans le monde, un tempérament plutôt qu'une intelligence.
A ce vaillant qni se piqua d’être un moderne, ses compatriotes on! fit une oraison funèbre antique. Renouvelant une formule cicéronienne, la feuille de la Cité (1) s’écrie « qu’il doit louer les dieux tant pour l’opportunité de sa vie que pour l'opportunité de sa mort ». La formule est presque exacte. Être venu à l'heure juste pour incarner, en l'accélérant, une des phases les plus curieuses de l’évolution politique anglaise : voilà pour l'opportunité de la
(1) Times, 29 janvier.
vie. Ce rôle joué et quand il ne lui restait plus rien à faire sur la scène de ses exploits, avoir disparu, peut-être un jour plus tard qu'il n'eût fallu à sa renommée : voilà pour l'opportunité de sa mort.
Quelle fut la valeur absolue de l’œuvre? Le temps en décidera. Dès à présent, l'attitude de l’homme nous appartient. C'est celle d'un des plus pittoresques athlètes des joutes parlementaires et que j’entrevois d'ici se dresser, parmi ses contemporains marquants, au musée historique futur, la visière relevée, ceint de la cotte de mailles, la lance au poing, avec, au piédestal, cette épigraphe : un démocrate tory.
* * Sur toute médaille frappée à cette image, s’ins- -riraient en exergue deux vers de Baudelaire :
Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage Traversé çà et là par de brillants soleils.
C’est à la clarté de ces rayons réunis en faisceau qu'il faut regarder l’homme, ce qu'il voulut être et ce qu'il fut.
Au physique, un Quasimodo très atténué. Toute banalité est exclue de cette silhouette qui garde en sa laideur une élégance de race. Il y a du déséquilibre dans la structure et du désordre dans la figure, en tout, je ne sais quoi d'incohérent dans l’inachevé. Sur un corps grêle, une tête énorme aux
traits lourds et vagues qu'éclairent des yeux exorbitants, beaux tout de même, mais où l’on chercherait en vain le regard intérieur, deux verres grossissants qui déforment la réalité et la colorent, des yeux de peintre caricaturiste ou de visionnaire, non de penseur. On pressent, au premier aspect, le héros de destinées exceptionnelles. Et, de fait, l'orage domine cette carrière brillante et sombre qui n'est, à la bien voir, qu'une jeunesse pro'ongée, comme celle-ci n'avait été qu'une enfance continuée. Rarement, l’homme se découvrit mieux à travers l'enfant. Tel il nous apparait pour la première fois à l’école d'Eton, bruyant, querelleur, hardi, la tête folle et le cœur chaud, tel nous le retrouverons quinze ans plus tard, dans l'arène de la politique, sur le champ de bataille électoral, à Westminster.
Lord Randolph Churchill, de la famille des Spencer Churchill, était Le troisième fils du septième duc de Marlborough et l’arrière-petit-neveu par sa mère du tragique et fascinant personnage que fut lord Castlereagh. On découvrirait peut-être, dans ses hérédités, la clef de quelques-unes de ses étrangetés intellectuelles ou morales. Son adolescence est dénuée des anecdotes chères au biographe.
Il n’y avait pas, dans toute l’école, écrit M. Brinsley- Richard, de garçon dont le rire fût aussi sonore ni aussi contagieux; il n’y en avait pas de plus espiègle, de plus pétulant ; pour entrer dans une chambre, il préfé-
rait se ruer sur la porte et la forcer d’un coup d'épaule, plutôt que de recourir à la banale formalité de tourner la poignée. Rien ne lui était plus agréable qu’une collision avec le voyou, les jours de bagarre, à Eton ou à Windsor. Mais c'était le trait charmant de sa nature, qu'il se choisissait toujours des antagonistes beaucoup plus âgés et plus grands que lui-même; en somme, un noble, vaillant, petit gaillard dont les escapades, encore qu’elles fissent froncer devant lui les sourcils à ses maîtres, les faisaient sourire dès qu’il avait le dos tourné. Il n’y avait nulle méchanceté dans cette nature. La malice qui étincelait dans ses grands et beaux yeux était pure malice enfantine, née de l’exubérance physique ».
Cette ébauche est déjà portrait. Le type est là, définitif, avec toutes ses lignes essentielles. La figure a pris son pli, le temps ne le modifiera plus que pour l'accentuer.
Dans l'étudiant d'Oxford, je reconnais l’écolier d'Eton, grandi et fortifié Même activité, même joyeuse insouciance qui n'exclut pas le pouvoir d'un effort. IL se concentre, se ramasse en quelque sorte sur lui-même, pour conquérir le diplôme nécessaire et emporté par l'élan, il s'adjuge le luxe des « honneurs (1) », puis, il voyage à l'étranger.
Le voyage est le complément de toute éducation aristocratique anglaise. Il visite le continent, réside
(1) Branches supplémentaires concernant certaines matiêres spéciales.
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en Autriche, erre par le monde en quête d’une distraction ou d’une vocation.
La vocation qu'il allait chercher bien loin se préparait pour lui, sans lui et chez lui. Nous sommes en 1874. L'Angleterre d'alors se résumait en deux noms : Disraéli, Gladstone. Les libéraux étaient au pouvoir, mais ils perdaient du terrain. Une administration de six années, une loi d'’oscillation, et quelques fautes peut-être, faisaient la partie belle aux conservateurs. Le parlement fut dissous, les électeurs convoqués. C'était l’occasion guettée de lord Randolph Churchill. Le jeune seigneur désœuvré avait trouvé de quoi remplir et, qui sait? peutêtre distraire sa vie. La politique s'offrait à lui comme une carrière de famille. Il s’y lança. Ses origines le prédestinaient au torysme. Le bourg de Woodstock était facile à enlever. Il s’y présenta. Elu, il entrait au parlement, sans surprise et sans éclat, ainsi qu’en la demeure de ses aïeux.
Jusqu'ici, rien que d'ordinaire dans l'aventure de ce jeune homme qui demande à la politique une occupation ou une étiquette, rien qui attire l’attention sur ses débuts et fasse prévoir l'avenir. Au parlement, sa personnalité reste noyée dans l'ombre, parmi la foule où ne le discerne pas l'œil de Disraéli, si habile pourtant à découvrir le talent à son aurore, En 1878 seulement, il sort un jour de cette demi-obscurité, par dénoncer le bill de M. Sclater-Booth, d'ailleurs très modéré, sur le’gou-
vernement des comtés, « comme la plus radicale et la plus démocratique mesure, suprême déshonneur des principes tories ». Ainsi, jadis, le plus grand chef libéral du siècle débutait « comme ferme et inflexible tory ». Notre futur démocrate tory n'avait pas encore reconnu son chemin de Damas. Et pourtant ce discours était un premier éclair avant-coureur. C'était une déclaration d'indépendance, en même temps que de guerre, à ceux qu'il appelait déjà cavalièrement & la vieille clique » : surtout c'était un trait de caractère. L'homme s’y dévoilait ardent, téméraire, irrespectueux. Après cela, il retomba dans le silence. Nous sommes en 1878. Son heure n'avait pas encore sonné.
Elle sonna en 1880. Le pays, las de la course au mirage de la politique impériale, la fièvre passée, la bourse vide, faisait volte-face. Repu de gloire au festin tory présidé par lord Beaconsfield, il revenait aux réalités solides du pot-au-feu gladstonien. L’Angleterre avait assez bataillé pour la Turquie d’Europe et d'Asie, pour l'Afghanistan, pour l'Afrique et pour le monde ; il était temps qu'elle songeât à elle-même. Sous le Jingo se réveillait l’homme d'affaires. Ce fut lui qui renvoya à Westminster une compacte majorité libérale. Le coup fut d’autant plus rude aux conservateurs qu'il était moins attendu. Une léthargie s'empara d'eux : ils acceptaient le verdict électoral comme un arrêt du destin
avec une résignation fataliste. Les vieux ressorts étaient usés, les anciens chefs, incapables de com- : muniquer une foi qu’ils avaient perdue. Il fallait à une situation imprévue, nouvelle, des moyens nouveaux, un homme nouveau.
C’est alors que lord Randolph Churchill se lève. Il est l’homme indiqué de l’heure, de cette heure où l'audace tiendra lieu de tout, de savoir, d’expé- : rience, presque de talent. Il est jeune, sans passé compromettant, sans gênants préjugés et audacieux — par-dessus tout audacieux — parce qu’il n’a rien à perdre et tout à gagner, et parce que l'audace est l'essence de sa nature à qui l'orage nécessaire a, jusqu'ici, manqué, mais qui, enfin, le trouve ou le crée. Lord Randolph Churchill se lève avec quelques amis de sa trempe, les sir Henri Drummond, les Gorst, il donne au « quatrième parti », hier mal vu de l'opposition, dédaigné de la majorité ministérielle, le poste de péril et d’honneur, à l’avantgarde. Sans hésitation. ni fausse honte, par le droit du plus fort, ici du plus hardi, le voici prenant la tête des gros bataillons conservateurs découragés qui s’étonnent, se rebiffent, le subissent et le suivent. « Car un parti, a dit Bolingbroke, est une meute : il suit l'homme qui lui a montré le gibier. »
Lord Churchill comprit qu'il fallait viser l’adversaire à la tête et au cœur. Gladstone était l’une et l’autre, Autour de ce nom magique, se groupaient, comme cristallisés, tous les sentiments d’afiection,
de crainte, de haine du peuple anglais : légende ter rible et fascinante où amis et ennemis confondaient leurs superstitions. Il devenait une puissance oppressive. Une chance se présentait au débutant commoner d'un de ces duels inégaux dont l’écolier d’Eton raffolait. La question Bradlaugh surgissait au parlement. C'était un admirable terrain d’attaque. Lord Randolph Churchill s’y campait, conjurait le ministre de ne pas faire appel à sa majorité pour placer « sur les bancs de la Chambre un athée avéré et un sujet déloyal ». Intervention doublement heureuse. Il mettait son adversaire dans la fâcheuse alternative ou de forfaire à la liberté, son principe, ou de froisser le sentiment public, alors que luimême se posait en défenseur de la foi nationale. La victoire lui resta. C'était mieux qu'un avantage passager. Il avait osé porter le premier coup, coup sacrilège, à l’idole ; et il « vécut pour renouveler l'exploit (1) ». Le charme était rompu.
Déjà le duel allait s’agrandissant. Le nouveau chef tory insufflait un peu de son jeune fanatisme à ses troupes. Il leur montrait les masses électorales ébranlées, et la victoire au bout de l’eflort. Ce fut pendant cinq'années une campagne de tous les jours, sans répit et sans quartier. La fin y justifie les moyens. La fin est une : c’est le renversement de Gladstone. Les moyens sont multiples.
(1) Times, 25 janvier.
Partout, Churchill prend l'offensive. Sa tactique est l'assaut, son arme l'ironie, une ironie énorme, : shakespearienne, homérique, où le sarcasme, enflé jusqu'à l'invective, semble jaillir des lèvres de quelque Achille moderne insultant Agamemnon. fl est l’homme « des vives et impétueuses saillies » qui s’avance par bonds, frappant d’'estoc et de taille, et du pommeau, ennemis et alliés, tous ceux qui, par devant ou par derrière, l’arrêtent ou le moderent. Nulle contradiction ne l’effraye ; il saute d'un extrême à l’autre, d'abord champion intransigeant du protectionnisme, en attendant qu'il soit l'avocat passionné du libre échange, « contre ce coucou pillard de Bright qui à volé sa théorie à Villiers » ; aujourd’hui requérant l’union avec l'Irlande par la contrainte, pour s’aviser, demain, que l'heure est venue de tendre une main secourable à l’îile-sœur. Nulle riposte ne l’accable ; n'est-il pas, ce sportsman en politique, de la race rude du boxeur anglo-saxon à qui le coup reçuest une àpre jouissance, pourvu que le sien porte? Nulle objection ne l’émeut. La légèreté de son bagage de science ne le dessert pas trop, elle favorise l’aisance de ses mouvements. Ii sait l’art d’éluder le problème technique, de glisser vite, patineur agile, « sur une glace sentie trop mince (1). »
C'est qu'à son argumentation tout en dehors d'orateur de plate-forme, il faut, non pas tant des
(1) Times, 25 janvier.
UN DÉMOCRATE TORY 237 idées et des faits, que des images et des sons, et qu'un organe vocal vibrant, une imagination monstrueuse fournissent à sa logique le timbre et la couleur. Il est moins préoccupé de frapper juste que fort, et il se trouve qu’en frappant fort, il frappe juste; car son instinct lui est un guide infaillible qui l'emporte à son but par la voie la plus brève et la plus sûre, la grande voie démocratique. Sur les lèvres du noble preux, la formule attirante alterne avec le trait qui blesse.
Il a su découvrir, puis entrer en communion avec l’âme obscure du peuple, ce grand courant caché qui s’ignore, et il se laisse porter par lui qu'il semble diriger. Il sait, au plus fort de la mèlée, mettre sur les aspirations ou les griefs de l'Anglais le mot juste qui fixe ou stigmatise, apôtre aussi enflammé du libre échange maintenant, de la réforme électorale et du gouvernement local que champion valeureux de la religion nationale ou qu'implacable dénonciateur des fautes de celui qu'il a baptisé « le Moloch du Mid-Lothian ». Toute flèche est bonne qui fait plaie : l'adoption de la clôture, « la perversion (1) de Gladstone au parnellisme (2) », la guerre d'Egypte, les désastres du Soudan, l'abandon de Gordon, la faiblesse envers le
(1) Expression toute anglaise qui s'oppose à conversion. La perversion est l'abandon de la cause bonne pour la mauvaise.
(2) Times, % janvier 1895.
Russe, l’aliénation des colonies, le cri du fermier en détresse sont comme autant de banderilles, de dards ou de glaives en ses mains d’écarteur, de picador, de toréador — car il est tout cela — pour harceler et exaspérer sa victime avant de l’achever.
Rien qui décèle l’apprèt dans cette éloquence furieuse et chaotique où tant d'éléments disparates se précipitent et se mêlent. C'est une puissance de la nature accomplissant sa fonction; c’est le volcan qui fume et flambe superbement.
Mais ne nous laissons pas prendre aux apparences.
Ce torrent de lave ne s’épanche pas au hasard. A regarder les choses d’un peu près, on s'aperçoit que le calcul et la ruse s’allient étrangement à la spontanéité dans cette guerre de patience autant que de passion. Lord Randolph Churchill est un capitaine de génie peut-être, mais c’est un capitaine habile, très capable, le cas échéant, d'accepter la bataille rangée, mais qui prend tous ses avantages dans la petite guerre de broussailles, qui profite, comme pas un, des accidents de terrain, des imprévus de l'heure, qui excelle dans les rencontres de détail : un Marlborough, sans doute, de par la vertu du sang. “ais aussi, mais plutôt « un chef guerilla (r)} », mieux encore, une façon de Duguesclin parlementaire.
Il allait recueillir les fruits de son labeur.
(4) Times, 25 janvier.
Miné à sa base, ébranlé par cinq années d'incessants assauts, le colosse gladstonien ne tenait plus debout que par un miracle d'équilibre. Une défaite au parlement était le prélude de sa défaite devant le pays. Lord Churchill prenait le secrétariat de l'Inde dans une combinaison Salisbury. L'intervalle qui sépare sa nomination des élections est l'apogée de sa carrière.
Son activité fait face aux exigences d'un double rôle : celui de ministre et celui d'opposant. À vrai dire, le premier demeure l'auxiliaire et le subordonné du second. Nulle charge imprévue, nul succès, rien ne réussit à l’absorder, à l’éblouir, à le distraire de sa mission, rien, pas même le souci de Sa candidature. Elle n’est pas, pour cela abandontiée à son sort. Une alliée s’est révélée, à Lord Churchill : lady Churchill, qui se jette, « n ouvelle duchesse de Longueville (1) », dans la bataille des partis. L'aventure fleure son xvn: siècle. Elle nous reporte aux beaux jours de charmante folie qui s’appelèrent la Fronde. La noble dame a épousé la querelle de son mari. Elle mène en son nom la campagne, visite, catéchise, racole les électeurs, organise des meetings, argumente, fougueuse, mais gracieuse, et convainc ou séduit. Et c'est un romanesque et lumineux épisode que cette apparition qui tra-
(1) A. FiLow, Profils anglais.
verse, tel un rayon de légère poésie, la prose épaisse de ces luttes.
Un épisode seulement. Pour lord Randolph Churchill, chef de la coalition, le devoir est ailleurs, au centre et au-dessus du combat, au point d’où il pourra le mieux en dominer les péripéties, au ministère. Le ministère n'est qu’un arsenal où il trouvera des armes ; la conquête du haut Birman, qu'une occasion d'accroître son prestige, une arme encore pour la continuation de la lutte à outrance. La défaite du parti gladstonien n’est que commencée. Il reste à l’achever. En effet, de premières élections avaient ramené M. Gladstone au pouvoir. Mais celui-ci, ayant inscrit le home-rule dans son programme, voit s'éloigner de lui ceux qui, jusque-là, avaient été ses plus fermes appuis. Privé de sa majorité dans le parlement, il a recours à un moyen suprême : l'appel au pays. C’est le moment que choisit lord Churchill pour attaquer son vieil antagoniste avec une recrudescence de furie, d'injustice et de bonheur.
Le gouvernement de M. Gladstone? Mais est-il permis de donner ce nom à l’incohérent spectacle étalé devant le monde, & à ses dix politiques irlandaises, dix-huit politiques égyptiennes, neuf politiques centre-asiatiques, au total, à ses trente-sept politiques... ? » Le home-rule — que Churchill définira un jour, dans un suprême éclair, « cette absurdité philosophique, un corps avec deux centres de
gravité » — est-il autre chose « qu'une monstrueuse mixture d’imbécillité, d'extravagance et d'hystérie politiques »? Et, enfin, l'appel adressé au pay:, qu'est-ce donc, sinon « un évident plébiscite personnel, un expédient politique emprunté aux derniers et plus mauvais jours du second empire »? Fallait-il « bouleverser une constitution afin de satisfaire l'ambition d’un vieillard pressé » ?
Nous voici parvenus en 1886. Le cap des tempêtes est doublé. Le pays a donné raison à lord Randolph Churchill. Une majorité unioniste est rentrée à Westminster. Pour récompense de ses services, et pour sa part des dépouilles, l'organisateur de la victoire reçoit, dans le ministère Salisbury, le titre de chancelier de l’Echiquier ; aux Communes, la direction du parti. L'expérience est intéressante. Voici le grand démolisseur mis, par son succès même, en demeure de bâtir. On va connaître sa mesure. On saura s’il n'est qu'un admirable instrument de destruction ou s’il possède en lui l’étoffe d’un homme d'Etat.
On vit bientôt qu’ilen avait l'esprit peut-être, non le caractère ni l'humeur. Il ne sut se plier à cette loi primordiale de la solidarité ministérielle qui fait que le membre d'un cabinet n'est que la fraction d'un tout solidaire. Il ne put se résigner à ce rôle de fraction. Il s’isola. Il fut l'enfant terrible des siens.
Autant que ses principes, sa personnalité rebelle à toute discipline devint un élément de discorde. Il
prit comme un malin plaisir à contrecarrer ses collègues, tantôt les devançant, tantôt les retenant. Ce titulaire d'un des plus importants portefeuilles d’un ministère conservateur fit de la politique ultra-libérale. Il promit «le développement d’unsystème populaire de gouvernement local dans tout le royaume », si bien que les radicaux lui reprochaient le vol de leur programme. La vérité absolue, le sens historique étaient sans doute du côté du démocrate tory que, plus qre jamais il se piquait d’être, mais non la souplesse, .. abileté, l'opportunité, toutes ces qualités secondaires sans quoi les dons supérieurs ne servent de rien. Non content de compromettre le gouvernement, il le contrariait. Lui qui l’engageait par d’imprudentes promesses. il se plaçait en travers de tous ses projets. Il relusait le renouvellement des droits sur le vin et le charbon, à Londres, Il tenait les cordons de la bourse, il refusait de les délier. 11 refusait d'accéder aux exigences de l’amirauté et de la guerre pour l'augmentation de la flotte et de l’armée.
L'homme de progrès devenait l'obstacle à tout progrès. Une situation aussi fausse ne se pouvait indéfiniment prolonger. Lui-même se chargea de la dénouer. Il s’imaginait être la pierre angulaire de la maison que son départ mettrait à bas. Sa démission jetée comme un défi à la face de ses collègues les débarrassa et les remit d'aplomb.
En vérité, il y avait autre chose qu’une incompa-
tree —— distemsesene = ancienne eus 2 A
tibilité d'humeur entre eux et lui. L'’incompatibilité était entre lui et la fonction. Opposant par nature et par circonstance, il était resté au pouvoir un opposant. Seulement, ne trouvant plus d'adversaires en face de lui, il en avait cherché à côté de lui ou derrière lui : il tombait victime de la même force intérieure qui avait fait son élévation.
Le drame est tout joué maintenant. L'épilogue seul en reste à conter, mélancolique. Lord Randolph Churchill comprit tout de suite son erreur et qu'elle était irréparable. Les rangs des conservateurs s'étaient refermés sur sa fuite. Il pouvait se jeter entre les bras des libéraux prêts à s'ouvrir. Il était de ceux qui peuvent se contredire, mais non se renier. Au plaisir de la vengeance, il préféra la retraite plus digne. Et puis, peut-être, sentait-il déjà les premières atteintes du mal auquel il devait succomber. La réaction se produisait après l’action; l'abattement, après la fièvre. Il s'éloigna, ce qui était le meilleur moyen d'être regretté. Il finit ainsi qu’il avait commencé, par le voyage. L'Afrique l'attirait, comme l'avenir. Sa destinée, à lui Churchill, n'était-ce pas d'être, sur toutes les routes du monde, un éclaireur ?
Il revint de là-bas avec la nouvelle d’un féerique empire découvert au nord du Cap, conquis sans coup férir, offert à la mère patrie par un de ses colons, la Rhodésia, une terre vierge où la pique du mineur n'avait qu'à s'enfoncer pour mettre à jour un trésor.
Mais, de ce pays de miracle, lui-même ne rapportait pas la guérison cherchée. La nostalgie de l'arène hantaiït ce jeune lutteur déchu. Il reparut au Parlement, méconnaissable. Il parla. Sa voix s'était assourdie. Il attaqua les parnellistes et les antiparnellistes. On ne retrouvait plus dans le regard morne la flamme d'antan. Une torpeur croissante pesaitsur lui, symptôme trop clair de la paralysie prochaine. On eût dit voir s'éteindre l'intelligence dans ce corps terrassé. C'était à tous, témoins, admirateurs, victimes de sa ,uillance passée, un poignant spectacle que celui de cette extinction progressive. Il tenta un suprême effort. Il partit pour le tour du monde. Le voyage, resssource désespérée, ne fit que hâter la fin. Ses amis eurent à peine le temps de le ramener d'Egypte. Du moins, ne fut-elle pas refusée à cet Anglais, la satisfaction de mourir sur le sol anglais. Il avait quarante-cinq ans.
Politiquement, il était mort depuis huit ans, depuis sa démission ; — encore plus tôt —- depuis sa victoire. Dès lors, sa tâche était faite. Il ne pouvait que se survivre, à charge ou inutile à son parti. Les temps étaient changés ; il n’était vraisemblablement plus en lui, mème sain de corps et d'âme, d’ajouter quelque chose à ses services passés, deux services éminents, l’un immédiat et temporaire, l'autre moins perceptible, mais plus durable.
D'abord, à l'heure sombre, il s'était présenté aux
sienscomme l’homme providentiel.Ilslesavaientsauvé deleurpius dangereux ennemi, d'eux-mêmes. Ils subissaient une crise de catalepsie morale. Les moyens doux n'avaient plus d'action quand lui vint placer de force sous leur narine « le flacon d’ammoniaque(tr) ». Brusque, spasmodique avait été le réveil ; mais les conservateurs ne s'étaient plus rendormis ; ils s'étaient mis en marche, galvanisés, vers la victoire.
Pour opérer ce prodige, sans doute, la magie de sa parole et de son exemple n’aurait pas sufli. Il fallait la puissance d’une idée. Lord Randolph Churchill, penseur médiocre, philosophe d'occasion, vit, d'un coup d'œil, plus juste et plus loin que les plus éclairés de ses contemporains. Il ne se contenta pas de les secouer et de leur marquer le but, la victoire, il leur montra la route à laquelle ils tournaient le dos. Il les remit face à face avec la démocratie britannique. Il les conduisit, Les poussa vers la nation comme à la source vive du pouvoir, cependant que lui-même emprunta sa force motrice au grand courant populaire. Des génies plus hauts que ie sien, tel, à l'étranger, le féodal Bismarck, eurent ainsi l'intuition de cette vérité que nul antique parti ne saurait subsister désormais qu'en se transformant, en s'appuyant sur le peuple, le vrai, celui de l'usine, de l'atelier, du champ. Mais l'autocrate prussien s’arrêtait à mi-chemin. Il reconnaissait l'âme du peuple pour accaparer sa force. Il ne fut donc au
(1) Times, 29 janvier.
mieux, et qu'une seconde, un démagogue. Le lord fut plus habile, en étant plus généreux. Il comprit, ou plutôt il sentit, émule en cela de son grand rival, Gladstone, que le peuple serait à celui-là seul qui se donnerait au peuple tout simplement et sans calcul, qui s’efforcerait à améliorer sa condition matérielle et morale. Sa devise était : Trust the people, ayez foi dans le peuple. Il fut un démocrate tory.
Par là, peut-être, à son insu, cet adversaire de la tradition se rattachait à la grande tradition tory personnifiée à travers le siècle par les Pitt, les Peel, plus récemment par lord Beaconsfisic dont il est l'héritier directet le continu. zur. Même il l'incarne plus complètement qu'aucun eux, puisqu'il est tory non seulement par la volonté, mais par le sang, qu'il est de ceux à qui Cobden, dès 1845, lançait cet éloquent appel entendu de lui :
Vous êtes l'aristocratie de l'Angleterre, vos pères ont conduit nos pères. Vous pouvez nous conduire encore. Le peuple anglais considère les gentilshommes de ce pays comme ses chefs. Moi qui ne suis pas dés vôtres, je n'hésite pas à reconnaître qu'il y a en votre faveur, dans ce pays, une prédilection enracinée et traditionnelle. Mais vous ne l'avez pas conquise et vous ne la conserverez pas, en vous opposant à l’esprit de cet âge. Si vous prétendez mettre obstacle aux transformations décrétées par le destin, alors vous ne serez plus la gentry d'Angleterre (1)!
(1) CucHEvAL-CLARIGNY, Lord Beaconsfieid et son temps.
Et c'est ici qu’éclate la merveille du génie politique anglais, cette faculté de métamorphose et de rajeunissement à l'infini. L'étiquette subsiste, le moule se modifie avec l'objet. Tout insulaire est né évolutionniste. Le parti de la stagnation n'existe pas de l’autre côté de la Manche. Les tories devenus les conservateurs sont un parti de mouvement tout comme les wighs devenus les libéraux. Les deux grands partis poursuivent, fleuves jumeaux, leur course distincte, se devançant à tour de rôle, avec des zigzags qui, un instant, les écartent, pour d'autres fois se presque réunir. Généralement parallèles, entre eux il y a, les séparant, des souvenirs, des habitudes, pour parler comme le prince d'Aurec, € la manière ».
Celle de lord Rando'ph Churchill méritait d'être signalée. Sa manière — si l'on peut ainsi nommer cette incoercible nature — explique sa grandeur, sa chute, son histoire qui se développe droite, simple, logique, dominée par une nécessité supérieure , comme un poème d'Eschyle. I était né pour la tempète. L’orage était sa raison d'être et son indispensable élément. Plus d'orage, plus d'ouragan, donc plus de grands coups d’aile sous les éclairs. Quand l'orage lui fit défaut, il tomba sur le sol à plat, d'où il ne se releva plus.
Nouvelle Revue, Juin 1895.
{er septembre 1896.
Elles sont loin déjà et près d'être oubliées. Elles troublèrent un instant, au commencement de l’année, la quiétude de l'Angleterre et celle du monde. Puis, le calme s’est rétabli. Ainsi, après le passage de nuages errants, le ciel se rassérène. Mais l’atmosphère reste lourde, chargée d'électricité. L'orage qui passa et gronda au-dessus de « la petite ile » s'est-il définitivement éloigné, ou rôde-t-il encore aux alentours ? Ces trois incidents d'Arménie, de Venezuela, de Transvaal, ne furent-ils que des faits divers, sans causes certaines, sans effets notables ? ou ne furentils point les chiquenaudes initiales d'un mouvement dont l'amplitude nous échappe, d'un changement d'orientation de la politique anglaise ?... Cela, peutêtre ; ceci plutôt, et sans doute, ceci et cela.
Simples accidents de la vie d’un peuple, ou prodromes de son évolution prochaine, ces événements sans lendemain, ou précurseurs d'autres plus grands qu'eux-mêmes, valent qu’on les rappelle, qu'on les contemple attentivement, qu'on en fixe la physio-
nomie fuyante déjà. L'incertitude même qui les enveloppe les grandit. Ils mettent à notre fin de siècle, raisonneuse et un peu terne, une clarté de fantaisie et presque d’épopée. Ils offrent à l'étude le double attrait de l'aventure et de l'hypothèse.
Ces trois nuages venaient des directions les plus opposées : de l’Asie, de l'Amérique et de l'Afrique.
Le premier s'était formé au-dessus de l'Arménie : la question d'Arménie, tel est le dernier nom de la question d'Orient, toujours ouverte (1). Commencée il y a plusieurs siècles, la désagrégation de l'empire ottoman continue sourdement. De temps à autre, une pierre se détache de l'édifice vermoulu, atteste que la ruine poursuit son œuvre. Parfois, une crise plus violente secoue « l'homme malade ». Les médecins, dans la crainte de la contagion, s’'empressent à son chevet, lui administrent un docte narcotique et retournent à leurs affaires.
La tradition et les circonstances, plus que les traités, ont créé à l'Anglais parmi tous ses confrères en droguerie politique, une situation particulière. Médecin confidentiel du patient, il est dans cette posture fâächeuse qu'il ne lui peut rien prescrire sans l'aveu de la confrérie tout entière, qu’il a la responsabilité sans avoir l'autorité. L'ordonnance de la plus anodine potion doit être contresignée par
(1) Le dernier nom en 1896 ; depuis, elle s’est appelée la Crète,
chacun de ses associés. C’est le concert européen qui fixe le régime turc en 1856 : 1856, date décisive dans l'histoire de l'Orient moderne, le 89 de la Turquie, un 89 en avance ou en retard !
L'aréopage des puissances réunies à Paris s'est rendu coupable d'une contradiction. Il n'a su être ni généreux ni égoïste. Il a introduit dans l'organisme de l'empire, qu’il prétendait maintenir, un principe destructif de cet organisme ; il a décrété une sorte d'égalité des cultes et des peuples sur les territoires soumis à l’islamisme, féodalité religieuse et guerrière qui, précisément, repose sur une hiérarchie des races et des religions et proclame la supériorité du croyant sur le « giaour ». Par ainsi, il a jeté une étincelle dans une montagne de paille sèche ; il a allumé ou activé l'incendie qu'il s'était donné mission d’éteindre. Chez toutes les populations chrétiennes opprimées, il a suscité d'immenses espoirs d'indépendance qui ne se peuvent réaliser que par la rupture du lien commun musulman. La politique, au fond conservatrice de l'Europe, devait se borner à une réforme administrative et financière. Tandis qu'on a fait appel au sentiment national, qu'on a avancé l'heure dangereuse — pour les autres — de son éveil. Faut-il s'étonner si cette force vive, incompressible
Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,
fait déborder maintenant la chaudière ottomane !
Nous avons indiqué la cause principale du désordre, Les causes occasionnelles varient, Au fond, elles aussi se ramènent à une seule, toujours la même : le gouvernement turc, si l'on peut ainsi désigner un homme qui est le sultan. Le gouvernement vaut ce qu'il vaut et ce qu'il est. Abdul-Hamid vit dans la peur, règne par la peur. La peur, qui est le grand mobile de ses actions, est l'unique ressort de sa politique. Ce sont les terreurs de ce despote qui ont provoqué l'explosion arménienne.
Dans la crainte des Softas, le despote se livra aux Kurdes. Ces brigands devenus gendarmes, par la grâce de la poltronnerie impériale, changèrent d'étiquette, mais non d’habitudes. Les populations chrétiennes spoliées au nom de la loi, protestèrent, puis s’armèrent. Ce fut le point de départ de la rébellion. Le fanatisme religieux s'en mêla, attisa les haines ; les massacres d'Arménie provoquèrent des représailles, et bien vite, de proche en proche, l'incendie gagnait tout l'empire.
Les victimes jetèrent un appel désespéré vers l'Europe et vers l'Angleterre. De Londres même, un comité arménien dirige l'insurrection, parle en son nom, sollicite un secours, réclame l’autonomie.
En vérité, cet appel, à ce moment, enfermait l'Angleterre dans un cruel dilemme : y répondre, c'était courir les risques d'une méchante aventure ; y faire la sourde oreille, c'était abdiquer son rôle, déchoir de sa haute position dans le monde musulman.
nee nn eme -enpemness
L'établissement des Turcs en Europe est un anachronisme qui dure : il ressemble à ces monuments du passé, non au castel féodal fils du sol, planté sur le roc et solide comme lui, dont il semble jaillir, mais à ces architectures exotiques du caprice oriental en Occident, à ces mosquées lourdement fragiles, vestiges d'une domination et d’une époque finies. Il ne tient debout que par un miracle constant d'équilibre et par le respect universel, A ce point de vétusté, l'enlèvement d'une seule pierre entrainerait la chute de l’hétérogène édifice. Et la race arménienne ne constitue pas seulement cette pierre ; elle est plus qu’une principauté de l'empire, plus qu'une agglomération distincte. On la retrouve encore partout, mêlée en proportions diverses à la population musulmane, éparpillée sur toute la surface de cette mosaïque que figure l'Asie Mineure. L’Angleterre le sait bien, et qu’en travaillant à son autonomie, elle travaillerait à la dissolution de la communauté. Le moment serait-il bien choisi d’encourir l'inconnu d’un partage, toujours imminent et toujours ajourné ?... D'ailleurs si, puissance européenne et chrétienne, elle prétend à la protection des chrétiens d'Orient, puissance asiatique et mahométane, par l’Inde, elle doit des égards au sultan, chef spirituel des croyants. Le sultan, sans doute, s'est détourné d'elle, dont les remontrances troublaient sa léthargie, pour écouter la voix endormeuse du conseiller moscovite, d'autant mieux résigné à ses
254 HOMMES ET CHOSES D'OUTRE-MER vices qu'il a plus à gagner en agissant sur lui et par lui que contre lui. Mais le peuple, au fond,:est demeuré anglophile : suite d'une tradition, de l'habitude prise de regarder vers Londres quand il se sent menacé d’un péril extérieur, On n'ose le décourager, ni surtout l’exaspérer par une volte-face qui ressemblerait trop à une trahison.
Pourtant le cri des milliers de victimes domine la voix de la politique. L'opinion est avec Gladstone, le vieil homme d'Etat, resté son guide sentimental, lorsqu'il dénonce, comme autrefois les atrocités bulgares, les atrocités de Sassim, « la goutte d'eau qui fait déborder le vase de l'iniquité turque ».
Mais ses chefs actuels sont des esprits autres qui ne suivent pas les emballements de l'opinion, des hommes sages qui pèsent le pour et le contre des choses, très incapables, pour la plus belle cause du monde, de s'embarquer à la légère sur la première galère venue, serait-elle turque. Donc, ils réfléchissent. Quel parti prendre en l'occurence ?
L'intervention isolée, c'était l'immédiat groupement contre soi de toutes les puissances jalouses ! L'intervention à deux par une démonstration combinée et simultanée d’une flotte anglaise dans le Bosphore et d’un corps russe devant Erzeroum ? Mais aucun des deux associés en projet ne se souciait de tirer pour les autres les marrons hors du feu. Mais la Russie, instruite par l'expérience ne se fiait plus à la gratitude des peuples : c'était assez d’une Bul-
garie d'Europe sur l'une de ses frontières ; elle n'éprouvait nulle envie d'aller créer, là-bas, sur l'autre frontière, de son sang et de son or, une Arménie indépendante, qui deviendrait bien, avec le temps, une Bulgarie d'Asie, une seconde Marche hostile barrant la route à ses progrès futurs ; nulle envie non plus de rehausser le prestige anglais en Orient. Et de l’autre côté, l'Angleterre ne souhaitait point davantage de mettre le Russe sur le chemin qui mène au golfe Persique. La petite ile chrétienne avait failli, dans un beau mouvement, oublier l'essentiel précepte que « charité bien entendue commence par soi-même ». Ses hommes d'Etat le lui rappelaient à temps; sir Hicks-Beach l'aflirmait dans des meetings. Le cri des Arméniens massacrés appellerait, disait-on, la vengeance de Dieu sur l'Angleterre traitresse. En vérité, pourquoi sur elle plutôt que sur d'autres ? Avait-elle envers les Arméniens des devoirs différents de ceux qui s'imposaient à toutes les nations ? Sa responsabilité morale n'étaitelle pas partagée par l'Europe ? Le fier devoir de défendre l'humanité et la liberté est écrit dans sa conscience et dans sa tradition, soit; mais non point dans les textes. Ce devoir doit se concilier avec la prudence, et le bon sens qu: 1i défend d'exposer le monde, et «la patrie à des maux pires que ceux qu’on veut guérir » ! À ce langage, reconnaissons l’Angleterre, l'Angleterre de la Pologne, du Danemark, de l'Italie, l'Angleterre prodigue d’exhortations, d’exci-
tations, de paroles et avare d'action. Cette voix était celle qui devait la toucher ; ce conseil, celui qui, en fin de compte, devait prévaloir.
Il prévalut.
Mais, ne pouvant ou ne voulant point agir, on parla. Le cabinet de Saint-James, par la bouche de ses deux premiers successifs, fit entendre la vérité au gouvernement de Stamboul. Rosebery tança le sultan ; Salisbury ie morigéna. Ce fut tout. Pas tout à fait cependant. On suscita le concert européen, qui péniblement reconstitué par l’adjonction tardive de la Triplice, à l'Angleterre, à la Russie et à la France joua le rôle inglorieux des carabiniers d'Offenbach. Il exhiba une fois de plus le vaniteux mensonge de ce soi-disant accord des puissances. Le mal suivit son cours, La crise touchait à sa fin. Quand on fut las de tuer, les massacres cessèrent. La paix se fit toute seule : celle de Tacite, par la solitude.
De ce drame sanglant, l’Angleterre sortait amoindrie. Son rôle — ridicule — se résumait ainsi : elle avait blessé le sultan, décu les Arméniens, irrité les Turcs. On avait pu dire que la question d'Arménie était sa fille (1). Elle s'était compromise sans profit. Et, considération inquiétante, la faute n'était pas tant celle de sa politique que de sa position : elle était seule.
(1) La question d'Arménie est un enfant de l'Angleterre. (Gasette de Cologne).
L'incident arménien n'avait découvert et averti l'Angleterre qu'à moitié. IL lui avait seulement laissé entrevoir les inconvénients de son isolement. L'incident vénézuélien, dans sa brièveté aveuglante d’éclair, lui en montra le péril. À sa lueur, on vit, une seconde, les deux grandes nations anglo-saxonnes, en face l’une de l’autre, dans l'attitude classique des boxeurs, et comme faisant le cercle, attentifs autour d'eux, l'Europe et ie monde. Puis, sans cause apparente, sans que la foudre fût tombée, qu'un coup ait été échangé, l'orage, qui grondait, s'enfuit, passa ; le ciel se rasséréna ; les bras, en position pour le duel, tombèrent; les poings s’ouvrirent.
Il est bien malaïisé à définir et d’une bien curieuse physionomie, dans sa complexité, cet incident vénézuélien. Toutes sortes d'éléments s'y rencontrent, s’y heurtent, s’y mêlent : brutalité, sournoiserie, chicane, violence, rivalités hArgneuses qui seraient tout ensemble celles de préhistoriques Incas en arrêt sur le même gibier, d’agioteurs modernes s’arrachant une valeur de bourse, de pionniers en guerre autour d'un filon d’or découvert, de paysans rapaces héritiers d’un pré mitoyen. Comédie héroïque et bourgeoise où Bas-de-Cuir donne la main au bonhomme Grandet, du Balzac amalgamé avec du Fenimore Cooper, il y a de tout cela dans le litige vénézuélien,
et il est tout cela. Exactement c'est, aggravée de légistes, une querelle de conquistadors léguée par le xvie siècle au x1xt, et où fe conquistador reparaît à la fin, qui met la main sur la proie convoitée !
Il y a quelque trois cents ans,
Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, Fatigués de porter leur misère hautaine,
une nuée d’aventuriers de tous pays, Espagnols, Anglais, Hollandais, Français, s'abattit là ; ils ont fouillé la contrée, descendu et remonté les fleuves, traversé les forêts ; il se sont rencontrés, battus, refoulés et établis. Ces hordes nomades, ayant fait élection de domicile, devenues sédentaires et dépendantes d'Etats lointains, ne se sont pas pour cela rangées. Elles ont continué de bataïller. Seulement, sur leurs querelles particulières, se greffaient les querelles des métropoles. Elles ont subi le contrecoup des conflits européens, changé de mains, sans que leur sort jamais se fixât. Entre ces colonies limitrophes que le hasard fit entrer dans la coiimunauté régie par le droit des gens, comme entre les anciennes bandes, la guerre sévit à l'état endémique. Le silence ou l'ambiguïté des textes ajouta une incertitude de droit à l'incertitude de fait, lui donna une sorte de consécration solennelle, Les négociateurs de 1648, réunis en Westphalie pour régler le sort du monde, l’ancien et le nouveau, s’arrètaient devant la question, n'osaient la trancher par un acte arbi-
traire, mais qui eût fait loi. Leur réserve n'était, sans doute, que la modestie de l'ignorance. Dans le cas, un peu de présomption eût mieux valu. Mais l'idée ne se présenta pas aux diplomates d'alors de traiter l'Amérique comme ceux d'aujourd'hui ont fait de l'Afrique, de se partager précisément des régions mal connues ou indécouvertes, ou, peut-être, n’y songèrent-ils point. De sorte qu'en 1691, après le traité d'Aranjuez, le problème n'était guère plus avancé qu’au commencement du siècle. Les débuts du xIxe, qui virent de si grandes révolutions territoriales, le laïssaient quasi intact. En 1814, l'Angleterre succédait à la Hollande, et à ses droits indéfinis ; dix ans plus tard, la Capitainerie du Venezuela se détachait de l'Espagne pour devenir la République de ce nom, héritière de la métropole, de ses titres avec ses prétentions. Et voici en présence les deux adversaires d'aujourd'hui.
La querelle entre dans une nouvelle phase, la phase de la procédure qui n’exelut point la violence. lhicanière, elle se traine tout au long du siècle, interrompue par les révolutions intérieures, abandonnée sans cesse et sans cesse reprise, sans aboutir à une conclusion. Le plus bref résumé des pourparlers ou des notes échangées au cours de ces cinquante ans remplirait un volume ; il couvrait des pages entières de cette inexhaustible gazette qu'est le Times. Vaines discussions, car derrière les nobles phrases, des appétits étaient aux aguets.
On n'avait pas oublié le propos du savant Humboldt, prédisant, il y a beaux jours, que les territoires contestés recélaient de l'or, beaucoup d’or. Déjà le fait avait justifié et dépassé le dire. L'exploitation avait commencé. Les pionniers anglais, en avance sur les chancelleries, étaient en train de résoudre par la pique le problème oùs’escrimait vainement la plume des diplomates.
Le gouvernement anglais, c’est son devoir de chef et son intérêt, suit ses nationaux, pour les protéger. Il proposait bien encore des concessions à l’autre partie, mais réduites. Il négociait, mais il avançait toujours vers l’ouest, où était l'or, selon la formule du grand Frédéric : « prendre d’abord, et demander après » d’où est sorti le Beati possidentes. 11 voulait, il allait mettre le monde en face d’un fait accompli. Le droit, on ne savait le démèêler parmi cet imbroglio. Restait la force, qui était du côté de l'Angleterre. La fortune, précisément, la servait. Un parti de Vénézuéliens avait molesté quelques pacifiques Anglais. Cet attentat, si opportun, qui ressemblait au coup de main du chef des Palikares dans le Roi des Montagnes, quel admirable prétexte à une prise de possessions qui clôturerait le débat séculaire, sans coup férir sans tapage ni scandale !
Brusquement, la scène change. La querelle, locale et médiocre jusque-là, s’enfle, grandit, se transforme par l'entrée en lice d’un nouveau personnage. Entre les deux adversaires inégaux, les Etats-Unis
interposaient, telle une épée dont la pointe menaçait l'Angleterre, la doctrine de Monroë. Le président Cleveland lançait ce fameux message aux allures d'ultimatum, qui, à l’Europe une, opposait l'Amérique une. Elargissant le sens et le domaine de cette expression géographique, il déclarait, au nom de la grande République, prendre sous son égide tout ce qui portait le nom d’Américain. Il ne souffrirait pas qu'une huissance européenne opprimât un gouvernement quelconque, de ce côté-ci de l'Atlantique. Son honneur, aussibien que sa sécurité, y étaient engagés, ne lui permettaient pas d'assister sans bouger à la spoliation par un étranger d’un Etat américain. Et, puisquele Venezuela était trop faible pour faire valoirses droits, c'étaitaux puissants Etats-Unis d'intervenir et de les prendre en main.
Le litige soulevait de délicates questions que seul, pouvait équitablement résoudre un arbitrage. Les Etats-Unis seraient l'arbitre. D'oflice, ils évoquaient la querelle devant leur tribunal suprème. Une commission d'enquête américaine, nommée à cet effet, étudierait sur place les titres des parties, recueillerait les témoignages, produirait un avis. Après, le gouvernement de Washington statuerait.
Cette procédure était, toujours d’après le message, la seule juste, la seule digne. Pouvait-on, au demeurant, concevoir quelque chose « de moins naturel et de moins convenable » qu'une union politique entre Etats que séparait l’immensité de l'Océan ? L’Amé-
rique avait, dès la première heure, saisi cette vérité écrite sur la mappemonde. Elle se tenait à l'écart des affaires de l’Europe, lointaine et différente. A l'Europe, d’imiter cet exemple sage, d'abandonner l'Amérique aux Américains, pour que fût accomplie, selon l'interprétation de Cleveland, la volonté de Monroë.
Qu'est-ce donc, au juste, que cette doctrine dont le seul rappel faisait un tel bruit dans le monde (1) ? Quelle était sa valeur et sa portée ?.…
Ce qu'elle était ? Rien de plus que la déclaration particulière d’un président des Etats-Unis, un acte de pure contingence, auquel le temps, la superstition et l'instinct d’une nation consciente de ses destinées, donnèrent l’autorité d'un axiome. Elle a été lancée en 1823 par Monroë avec la complicité de Canning et de l’Angleterre contre qui on la retourne aujourd'hui. Sa date l'explique. Née au lendemain des congrés de Troppau, Laybach, Vérone, elle est la protestation de l'Amérique contre l’Europe de la Sainte-Alliance, prête à intervenir en faveur de l'Espagne aux prises avec ses colonies révoltées. La liberté en fuite, naturalisée américaine, fait entendre au despotisme d'outre-mer qu'il ait à borner ses
(1) Les principaux éléments de l’exposé qui va suivre figurent dans la correspondance échangée pendant l'été de 1893 entre M. Olney, secrétaire d'Etat américain, et lord Salisbury
Le message, qui résume la thèse américaine, accuse le désaccord entre les négociateurs : il crée le conflit.
TROIS ALERTES 263 prétentions au vieux monde et à lui laisser le neuf. Que les monarques ligués de Vienne, Paris, Berlin et Pétersbourg se fassent les gendarmes de la légitimité en Espagne, en Italie, ailleurs, fort bien. Mais leur puissance expire à la mer où commence la sienne. En face de la réaction étrangère, personnifiée par Metternich, elle devenait la patrie figurée par Monroë qui, à tous les envahissements possibles du dehors, oppose une double digue, une double règle : défense à l'Europe de fonder des colonies nouvelles en Amérique, — l'ère héroïque est close ; le continent nouveau n'est plus un champ à colonies ; — défense à un Etat européen d'imposer son système politique à un Etat américain. Et le principe se condense en une formule : l'Amérique aux Américains sous la haute protection du plus puissant d'entre eux, les Etats-Unis. Telle est la réponse du démocrate de Washington à l’aristocrate autrichien.
Cette doctrine — si c'en est une — est-elle internationale ? Est-ce un principe du droit des gens ? Non, sans doute. Il ne suflit pas de la volonté d’une seule nation, pour établir une règle qui les lie toutes. Il y faut encore leur assentiment unanime. S'applique-t-elle, du moins, au litige présent, à cette querelle de frontière par le fait que l’un des adversaires a des attaches avec l'Europe ? Oui, soutient Cleveland, car tenter d'étendre sa domination sur des territoires inoccupés, c’est bien violer la règle,
les deux règles posées en 1823. C’est tenter de coloniser d'abord et, par suite et surcroît, d'imposer son système politique à ce territoire envahi. — Mais raisonner de la sorte, n'est-ce pas répondre à la question par la question ? Si le territoire contesté appartenait vraiment à l'occupant, où serait l’usurpation, où, la violation de la règle ? Et c'est là le point en dispute. — L'arbitrage en décidera, répond Cleveland. — L’arbitrage, soit, mais limité à la Shomburgh-Line, objecte l'Angleterre. —L'’accepter en le limitant, c’est poser une condition qui le nullifie, riposte le président. Il nous faut l'arbitrage illimité, englobant tous les territoires litigieux.
Dans ce cercle tourne le débat.
Internationale ou non, applicable ou non au cas qu'on veut résoudre par elle, la doctrine de Monroë, et ceci est certain, exprime dans son essence le sentiment national de soixante millions d'hommes. Elle parle à leur imagination, elle flatte leur orgueil. Le geste est beau de Cleveland, étendant sa main audessus du faible Venezuela (qui peut-être bien a tort) et disant à l'Angleterre : halte-là ! La doctrine est lointaine et vague. Ells prend sa source dans l'histoire première du pays. Elle est mieux qu'une théorie de savants, elle est une légende et une religion, une de ces forces vives dont l'évocation remue le cœur naïf des peuples. Elle bouleversa l’âme de celui-ci.
L'explosion d’une bombe ne produit pas plus
TROIS ALERTES 265 d'effet que la lecture du message au Sénat américain. La répercussion en fut immense. Une même vague d'enthousiasme « roula du Pacifique à l'Atlantique et du Canada au golfe », écrasant les quelques protestations de juristes scrupuleux, étouflant les quelques voix discordantes dans une vaste clameur chauvine. Tous les pouvoirs publics, toutes les fractions de l'opinion, républicains et démocrates réconciliés un instant, se donnèrent la main. Le jingoïsme triompha, se confondit avec le patriotisme. Sur vingt-huit gouverneurs consultés, vingt-six crièrent € hurrah » au message présidentiel. La Chambre des représentants, puis le Sénat votérent à la vapeur le projet gouvernemental sur la commission d'enquête ; la commission fut nommée : tout cela, parmi un grand fracas d’armes remuées et de paroles belliqueuses.
L’Angleterre ne se laissa pas émouvoir par ces menaces et ces préparatifs. Très fermement et très habilement elle ramena la question sur le terrain général. Tout en tenant tête à l'orage, elle contesta la doctrine, montra ce qu’il y avait d'imprévu et d'intolérable dans cette prétention d’un Etat à fixer les limites d’un autre Etat, dans cette tentative de dictature qualifiée de médiation. Elle affirma les droits de souveraineté qui étaient siens et le caractère limité du différend qui ne regardait qu'elle seule et le Venezuela, nullement les Etats-Unis.
Cependant l'instant était grave. De quelque côté
qu'elle se tournût, elle ne rencontrait que visages indifférents, hostiles ou satisfaits. L'Europe, sans doute, était bien divisée entre deux sentiments contraires. La généralité redoutable de la doctrine de Monroë, visant tous les Etats du vieux monde, ne laissait pas que de l’alarmer un peu. La France, par exemple, avait des démèlés avec le Brésil qui ressemblaient par plus d’un côté à celui de l'Angleterre avec le Venezuela. D'autres puissances, la Hollande, l'Espagne, pouvaient d’un jour à l’autre se trouver en conflit avec l'Amérique, à propos de leur domaine colonial. L'instinct de la solidarité aurait fait pencher la vieille Europe vers Londres ; mais, en politique aussi, il est des raisons « que la raison ignore ». Un autre sentiment se faisait jour dans les commentaires de la presse continentale, dominait tout : le plaisir de la mésaventure arrivée au cabinet de Saint-James, une joie mal cachée de la mise en échec du lion britannique, que tempérait à peine une inquiétude pour soi, comme si, dans cet échec, tous et chacun savouraient la revanche de quelque antique affront personnellement subi. Certes, on blàämait le procédé de Cleveland ; mais on était bien aise tout de même que « l’arrogance américaine donnât une leçon à l'égoïsme anglais ». L’Angleterre put avoir, cette fois, la sensation directe de la réalité. Elle put se voir comme les autres la voyaient et mesurer, à son impopularité présente, l'étendue du péril futur : qu’elle se trouvât demain engagée en
un duel lointain, elle n'aurait à compter sur aucun proche secours. Elle devrait garder ses abords, en combattant dans l'autre hémisphère, se multiplier, être partout à la fois, armée et forte. Elle comprit qu'elle serait seule, et peut-être bien contre tous.
Mais l'Angleterre vaut dans les crises. Cette fois encore le danger lui rendit son énergie et sa décision : ayant répondu, elle arma en attendant.
Elle n'attendit pas longtemps. Un revirement facile à prévoir se produisait dans l'opinion américaine, revenue de son artificielle ivresse. La crainte, dit-on, est le commencement de la sagesse. Cette fois, la sagesse commença par la panique: la panique du marché.
En lançant son coup de trompette, Cleveland avait oublié qui il était et de quel peuple il présidait les destinées. Ses concitoyens étaient, ainsi que lui, des hommes d’affaires, donc pacifiques. Il se pourrait que, dans un duel à mort, l'Amérique écrasât l'Angleterre par le nombre, comme l'Angleterre avait fait de la Hollande (and sink her into another Holland). Serait-ce seulement à l'avantage de l’Amérique ? En attendant, la grande république agricole et productrice en guerre avec la grande nation industrielle, sa principale partenaire dans le jeu de la vente et de l'achat, c'était d’abord et inévitablement la ruine pour toutes les deux, à commencer par celle-là, prise au dépourvu, sans organisation militaire.
Or la ruine précédait la guerre. Les Etats-Unis, d'après le message, étaient plus pauvres de quelque cinq milliards que les Etats-Unis d'avant. Aussi, la Wall-Street « était-elle bleue de malédictions à l'adresse du président », La chambre du commerce protestait contre « sa politique de casse-cou ». Le léger bruit de l'or en fuite avait résonné au cerveau américain. Les voix des juristes s'élevaient plus fortes et plus nombreuses, et on y prêtait l'oreille. Elles disaient, ces voix, que la doctrine de Monroë n'était pas un principe du droit des gens, qu'elle n'avait que. voir en cette querelle de voisinage, que l'insulte à l'Amérique était imaginaire et que la politique du message était une folle fantaisie.
En même temps, le sentiment de parti, qui n'osait s'exprimer d'abord dans la peur d’être taxé d’impatriotique, commençait à se réveiller. Les républicains flairaient dans le message une manœuvre électorale. Le président « avait voulu prendre le vent des voiles de ses concurrents ». Il avait cherché — le moyen n'est pas neuf ni spécial aux monarchies — dans sa politique extérieure une diversion à ses embarras domestiques, un succès. Il avait aussi tenté de confondre la cause de son parti avec celle de la patrie. L'élection était en vue. « On ne change pas de monture en passant le gué », surtout quand le gué est dangereux. Celui-là seul pourrait mener l'affaire à bonne fin qui l'avait lancée, pourrait débrouiller l’écheveau des négociations qui, du pre-
TROIS ALERTES 269 mier jour, en avait tenu tous les fils : spéculation hardie, mais qui pourrait bien se retourner contre son auteur, L'exécutif démocrate avait joué la carte forcée, le congrès républicain et la nation la lui laisseraient peut-être en mains. Visiblement la faction rivale se reprenait, «elle se désattelait du char présidentiel », ne se souciant guère de conduire une troisième fois Cleveland à la Maison Blanche ».
Enfin l'Eglise parla (elle n’en avait pas eu le temps encore, puisque l'incident tient dans une seiuaine). File parla au non du christianisme « d'océan à scéan ». Elle fit chorus avec le commerce, les finances, le droit. Les clergymen, du haut d'innombrables chaires, dans les temples et en plein air, dans cent meetings, vitupérèrent de la bonne sorte la guerre et la monstrueuse iniquité (wickedness) de l'homme qui avait failli déchainer ce fléau entre deux nations sœurs.
En somme, la république américaine avait fait un songe belliqueux. Elle s'avisait, à son réveil, qu'elle était tout bonnement une démocratie marchande et chrétienne. Parvenue, sans le voir, au bord du précipice, elle regardait et reculait. La monarchique Angleterre, qui ne s'était pas égarée si loin, n'avait que peu de chemin à parcourir pour se rencontrer avec elle sur le terrain de l'entente.
Des deux côtés de la mer, tous étaient prêts à
écouter l'appel «au bon sens » de Gladstone, d’autant que derrière la raison et avec elle, par la bou-
270 HOMMES ET CHOSES D'OUTRE-MER che de Rosebery, l’orgueil murmurait son conseil : «L'histoire s'étonnera que deux grandes nations, au moment où elles allaient dominer le monde par le grand bienfait du christianisme et de la civilisation, aient préféré une guerre fratricide. »
Est-ce à dire que la réconciliation se soit accomplie instantanément £ntre les deux rivales? Non, sans doute. On se doit, entre grandes puissances, de revenir à la raison moins vite. Mais le vrai péril était écarté. Il résidait moins dans l’incompatibilité des intérêts réels aux prises que dans l’état des esprits, dans les amours-propres surexcités, dans la chute toujours à craindre, dans ce milieu surchaufté, de l’allumette incendiaire. Maintenant le danger s'atténuait. Chaque jour gagné diminuait les chances d'une collision redoutable dans l’égarement de la première heure. Le mot irréparable n'avait pas été dit. Cleveland n'était pas de la carrière. Il ignorait les nuances du langage dipiomatique. L'outrarce du sien ne tirait pas À cor. -équence. Quelque bon vouloir réciproque effaceruit ces souvenirs et les gens d'affaire allaient pouvoir discuter sérieusement des questions qui les divisaient,.
Il y avait bien une commission d'enquête nommée et qu'il faudrait occuper. Mais du temps s’écoulerait encore avant que ses membres aient achevé leurs recherches. Aussi Lien pourraient-elles les conduire fort loin, à Madrid, à la Haye. L: voyage détendrait
leurs nerfs, rafraichirait les passions. **-bas, ils « consumeraient leurs jours dans d'austé.e études ». Dans l'atmosphère apaisante des bibliothèques, ils compulseraient les vénérables parchemins, ils interrogeraient les archives qui recèlent peut-être l’élixir de paix.
L'inquiétude diminuait. Elle n'était plus que l'agitation posthume de la tempête éloignée. L'Américain, être excitable, se calme comme il s'emporte. Et la période que nous traversons est fertile en émotions vives et brèves qui se succèdent et se supplantent. Un incident y distrait d’un autre.
Le télégramme du Kaiser va précisément faire oublier le message du président, et le Transvaal, le Venezuela. Mais ce télégramme, qui crée un incident, n'est lui-même qu'un épilogue clôturant le drame, ou plutôt, car celui-ci commence à peine, un épisode qui l’éclaire d'un jour brusque : drame silencieux, lointain, passionnant, qui se déroule depuis dix ans dans l'Afrique dr Sud, fait de petites et de grandes choses, d'ambit.. s mâles et de basses intrigues, de beaux coups d'épée et de guet-apens. Le vil et le merveilleux se mêient à l'aventure, lui donnent un air du conte oriental des Mille et Une Nuits qui serait arrivé, du conte d’Ali-Baba et des quarante voleurs. Et rien n'y manque : ni Le trésor, ni les qua-
rante voleurs, ni même le bon Ali-Baba. — Rien, hormis la lampe d’Aladin dont la clarté nous guide: rait à travers toute cette ombre.
Il ne faut pas s’y méprendre : une métamorphose d'une incalculable importance et qui peut déplacer l'équilibre des forces modernes s’accomplit à l'heure qu'il est à l'extrémité de l'Afrique. Quelque chose est en train d'y naïtre, qui n'est rien moins qu'un monde et qui sera au continent noir, un jour prochain sans doute, ce que furent à l'Amérique et à l'Océanie les Etats-Unis et l'Australie. IL leur ressemble en ceci d’abord qu'il est anglo-saxon.
Avant le télégramme impérial, presque aucun bruit ne l’a révélé à notre curiosité distraite. Nul coup de trompette, nul discours retentissant n'ont signalé son existence commençante. Les empires de l'Angleterre se font un peu à la manière des continents sous-marins, en silence ; travail de madrépores, qui sentent qu'ils ont l'éternité pour eux. Un beau jour, un roc émerge hors des mers, puis deux, puis mille, soudés ensemble par leurs bases profondes, invisibles ; ils deviennent ilots; les ilots se rejoignent, le continent se découvre.
Les Anglais œuvrent de la même sorte, avec moins de lenteur. Leurs plus splendides colonies ont d’humbles origines; elles se sont faites, pour ainsi dire, toutes seules, par une nécessité de leur nature, sans presque qu'ils le veuillent.
Elles ne furent au débui que des ilots perdus
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Leman
parmi la sauvagerie, mais des îlots qui ont grandi, se sont épandus, sont devenus empires, fondateurs eux-mêmes d'autres empires. C'est à l'une de ces créations spontanées que nous assistons maintenant.
Des Anglais, explorateurs, marchands, désœuvrés, s'élancent vers l'Afrique. Ils y font halte. Ils fondent un établissement, ils se multiplient, ils pullulent, supprimant, chrislianisant, civilisant, refoulant devant eux les hordes indigènes. Partis du Cap, ils ont gagné les vastes étendues, dont les dessous sont plus précieux encore que la surface et qui s'éploient comme un océan terrestre inconquis, entre les fertiles plaines du Sud et les Grands Lacs, les vallées de l'Orange et du Limpopo, du Zambèze et les sources du Nil, aimantés, dirait-on, par la puissance de ce fleuve magnétique dont ils gardent les bouches.
Leurs avant-postes touchent à Nyanza, les jalons sont posés; quelques années encore de patient labeur et la route sera faite, la route Royale qui reliera le Caire au Cap. Ainsi sera réalisé le rêve de cet aventurier en qui se personnifie le génie de sa race avide et forte, de ce Cecil Rhodes, originale figure dont l’esquisse déborderait le cadre de cette étude.
L'homme que l'admiration de ses compatriotes surnomma le « Napoléon du Cap » ne fut sans doute pas un scrupuleux ; mais les colonies ne se font
guère avec des scrupules. A l'origine de toute humaine entreprise, on trouverait des actes équivoques, si l’on cherchait. Au rebours des fleuves, clairs à leur source, troubles plus loin, il y a plus de boue que de cristal à la source des grands événements historiques.
Au fond, l'histoire est immorale, elle n'a souci que des résultats ; or, ici les résultats sont stupéfiants. Cet empire en formation, ébauché, est bien l’œuvre personnelle de Cecil Rhodes avant tout autre ; le valétudinaire guéri par l'Afrique l’a marquée de son empreinte.
Homme d'affaires et hemme d'Etat, c’est lui, le directeur de ia South Africa British Company devenue en 1889 la Chartered Company, qui, à la tête de quelques financiers cosmopolites, conçut l’idée d'exploiter les territoires aurifères situés au nord de la colonie (1), (le Matabeleland, le Mashonaland, le Khama, la Rhodésie); qui, plus tard, Premier du Cap, donna une ampleur et un essor extraordinaire à ses projets énormes. Ne fut-il, au départ, — que le spéculateur en quête de la fortune, entrainé ensuite hors de sa voie et au delà de son but par le hasard qui fit de lui l’ouvrier d'une œuvre plus grande que lui? Ou bien, de prime abord, perçut-il d’intuition l'avenir et poursuivit-il ses hautes fins? N'y eut-il
(\ Est-ce là qu'il faut placer les réserves d’or de Salomon ou de la Rome impériale, l'Ophir de l'antiquité, le Monomopata du xvni siècle? (Fortnightly Review, Dicey).
men en nee antenne
que concordance — coïncidence, entre l'intérêt de l'individu et celui de l'Angleterre, et dont celle-ci bénéficiera? Ou n'est-ce pas plutôt le contraire ? Questions de psychologie, irrésolues encore par la passion amie ou ennemie? Le fait est là, l’œuvre multiforme et prestigieuse créée par le coup de baguette de ce magicien, qui suscite la civilisation où étaient le désert et la barbarie, dompte l'ogre & Lobengula », remplace les kraals par des villes, ouvre les mines d'or, sauve les mines de diamants (1), construit 1,300 kilomètres de voies ferrées, — organise le télégraphe, discipline les indigènes, improvise un empire, la Rhodésie, — en attendant les Etats-Unis d'Afrique qu’il dote de la devise : l'Afrique aux Africains.
L’ébauche était faite ; les échafaudages étaient posés du monument futur, qui avait grand air; le temps l'achèverait, sans lequel rien de durable ne se fonde, et qui pouvait trouver qu'on s'était déjà trop passé de lui.
C'est alors que le destin dressa devant l’audacieux architecte, un petit obstacle.
Exactement, l'obstacle préexistait à l’œuvre, il était dans l’œuvre même, à son côté. C'est le Transvaal planté comme une épine au flanc droit du jeune empire pour en arrêter la croissance, le Transvaal.
(1) A l'ouverture du Widwaterstrand (champ de l'or) au
relèvement des mines de diamant de Kimberley se rattache la fondation de Johannesburg.
qui a nom Krüger, comme le Cap avait nom Rhodes, et qui refuse de se prêter, sous couleur de civilisation, aux expériences du dictateur anglais, d’écouter ses alliciantes propositions, de mordre à l’amorce de l'union douanière.
Ce bloc enfariné ne lui dit rien qui vaille.
Derrière l’union douanière il a flairé la fédération politique, et derrière celle-ci, l’engloutissement du Transvaal. Ces alliances avec plus grands que soi ne valent rien aux petits qui ont la fierté de rester eux-mêmes. Le Cap serait la Prusse de cette confédération africaine et l’histoire s'y recommencerait, Une méfiance, qui n’est qu’un pressentiment utile, avertit le président de la république hollandaise que l'étranger a pris le masque du progrès afin de se mieux glisser chez lui et l'asservir. La situation forme les caractères et dessine les rôles. Ici, elle l’accentue simplement. Krüger était l’homme prédestiné à tenir tête à Cecil Rhodes. Conservateur par tempérament, la nécessité patriotique le fit réactionnaire. Son parti en est pris : sans connaitre peutêtre le {imeo Danaos, il repoussera le tentateur qui vient à lui les mains pleines ; il sera « le bâton irritant dans les roues du progrès ». La résistance de ce vieil entêté à recevoir la civilisation, pour parler comme les Anglais, sera d'autant plus imbrisable qu’elle n’est, au fond, que l'infaillible instinct de la conservation.
Il ne s'est pas réveillé un jour trop tôt. Le danger est proche ; il estentré dans la maison du Boër avec le flot d'étrangers attirés par l'or, mineurs ou spéculateurs de toutes races, anglais surtout,
Un tas de gens perdus de dettes ou de crimes
qui étaient le nombre et qui seraient devenus la force et la loi, s’ils n'avaient rencontré à temps, pour leur barrer la route, le ferme vouloir du paysan hollandais, aussi résolu contre l'invasion intérieure que contre l'extérieure. L'admission réclamée de ces Uitlanders à l’indigénat, c'était, en effet, et à brève échéance, la dissolution de l'élément national noyé dans cet afflux cosmopolite et la fin de l'indépendance. Le Transvaal, comme un fort assiégé, conquis sans lutte par la trahison du dedans, n'avait plus qu'à ouvrir ses portes à l'assiégeant anglais, dont l'étreinte l'enveloppe, et Cecil Rhodes qu'à recevoir les clefs de Prétoria.
Une fois ce suprême obstacle abattu, ce petit Etat libre disparaissant, ilot perdu qui, sur les cartes du sud africain, met comme une tache à l’immensité rose des possessions britanniques, le domaine de sa gracieuse Majesté s'épandrait, mer ininterrompue, depuis le Cap jusqu'aux lacs. Du coup, les Etats- Unis d'Afrique seraient fondés et d'autant plus unis qu'ils n’en feraient plus qu'un : l'Angleterre!
Le président Krüger, de loin, vittout cela. Il refusa d'introduire le cheval de Troie dans la place; il
repoussa la requête des Uitlanders. Les moyens doux, jadis préconisés par Metternich, avaient échoué. On recourut à d’autres.
Dans l'ombre plus ou moins proche des hommes de premier plan gravitent souvent des sujets moindres, mais qui leur ressemblent ou les rappellent : essais manqués de la nature à la recherche d’un type, ou reproduction de ce type, ébauches ou caricatures. Derrière le profil de Richelieu s’estompe la silhouette de l’'Eminence grise, et Monrond grimace derrière Talleyrand. Il n’est pas même nécessaire que le sosie se meuve tout à côté de son modèle; il suflit qu'il aiten commun avec lui l’air de famille et l'aventure. L'histoire associera au souvenir de Cecil Rhodes le nom de Jameson qui n'était ni son confident, ni son disciple, simplement parce que le hasard, un jour, a rapproché ces deux aventuriers, de race au fond pareille, bien que d'envergure et de destinée inégales.
Le docteur Jameson tenta de résoudre par l'épée le problème qui défiait l'effort, caressant et menaçant tour à tour, de la diplomatie anglaise. Il compromit seulement celui qu'il pensait servir.
Jusqu'à quel point le directeur de la Chartered Company, le Premier du Cap, fut-il partie dans l'attentat perpétré, au mépris de toute règle, contre la république hollandaise? On ne sait; ou, si on le sait, on le tait. La complicité morale est probable : la connivence matérielle n’est pas impossible ; le
succès du reiître aurait été le triomphe de l'homme d'Etat ; la suppression violente du Transvaal achevait son œuvre mieux que n'importe quel arrangement.
Le coup échoua. Krüger dispersa la bande et captura le chef. L'autre, le chef peut-être occulte, éprouva le contre-coup de cette entreprise malheureuse qu'il n'avait pas dirigée, mais qu'en vertu de l’adage : Zs fecit cui prodest, on le soupconna d'avoir inspirée. Sa fortune, la veille si brillante, y subit une éclipse, si même elle n'y sombra pas. Le gouvernement de la reine sait ne pas se raidir contre l'événement. Il se fut laissé faire — douce violence — le don du Transvaal conquis même en dehors du droit des gens. La victoire de Krüger éclaira sa conscience. Très correct et très politique, il se hâta de désavouer l’équipée de Jameson et de disgracier Rhodes.
Il ne mit pas plus de hâte à publier son blâme que n’en mettait, dans le même instant. le kaiser Guillaume à féliciter le président de la République hollandaise « d’avoir repoussé l'agression de brigands sans l’aide de puissances amies ».
Avec le télégramme, la scène change, comme tout à l'heure avec le message. Les deux incidents se ressemblent, Ils offrent la même structure ; ils suivent la même progression bondissante.
Ici, la querelle du Transvaal et du Cap passe des Bushes au tapis vert. Comme derrière Jameson et
Rhodes on découvre l'Angleterre, derrière le vieux Boër a surgi le César germanique.
Cette apparition déconcerte d'abord. Elle n'est pas inexplicable.
L'Allemagne, débordante, a cherché des débouchés au dehors ; elle s’est faite colonisatrice. Klle a jeté son dévolu sur l'Afrique australe. Mais elle est en retard ; là, comme ailleurs, elle a trouvé la place prise ou près de l'être par l'Angleterre. Naturellement, contre sa rivale, elle a cherché un point d’appui, le Transvaal, qui pourrait être la seconde pile du pont à jeter entre le Damaraland, à l'ouest, et l'établissement voulu à l’est.
Ceux qui regardent loin prêtent à Guillaume des ambitions qui dépassent la fondation d'un poste colonial. Sa politique africaine ne serait que l’humble servante de sa politique européenne. IL ne rêverait rien moins que d'englober dans un vaste système tous les membres de la grande famille germanique, épars dans le monde; et commençant par le Transvaal, concilié ou subjugué, il finirait par la Hollande. Prétoria ne serait ainsi que le chemin détourné, le plus long, mais le plus sûr, qui le mènerait à la Haye, et le télégramme à Krüger, après les politesses «aux cousins Boërs », que la préface à l'exécution d'un plan immense.
Joignez au mobile national la cause personnelle : le prince a pu céder à un mouvement de sa nature
diverse, calculatrice et passionnée; caprice généreux ou bravade, besoin de paraitre et d'étonner qu'on retrouve dans toutes les manifestations de l'Alcibiade allemand, qu'est le Hohenzollern, caporal, diplomate, musicien, acteur, protée, dont le cabotinisme fait l'unité. Les motifs les plus sévères se combinent aux plus frivoles dans cette intervention politico-théâtrale, qui est un petit coup d'Etat prémédité, avec les allures d’un coup de tête. L'homme de la dépèche songeait sans doute à son empire, et comme eût dit Louis XIV, « à sa gloire ». Il lui parut que son trait d'audace le mettrait en bonne posture devant les siècles. L'attitude de protecteur du faible, pour une fois et contre toutes les traditions familiales, plut à ce fort. Il voulut renouveler le geste de Cleveland !
Le geste eut le don de faire perdre à l'Angleterre le sang-froid qu'elle avait si bien gardé jusque-là. Aussi, le télégramme après le message, c'était trop. Elle laissa s’exhaler la bile qui s’amassait en elle depuis des semaines ; le lion se rebiffa sous la seconde piqûre. De quel droit cet intrus d’Allemand se mêlait-il de ses affaires avec le Transvaal, et qu'avait-il bien à y voir ? N'’existait-il pas un traité qui justifiait toute sa politique africaine, le traité même qui, tout en proclamant l'indépendance de la République hollandaise, maintenait en faveur de l'Angleterre un certain droit de veto sur ses relations extérieures, une sorte de suzeraineté atténuée
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