‹ Hommes et choses d'outre-mer [microforme]Chapitre 10 sur 17 · RAS TR · texte numérisé non relu

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Sonner les vérités comme des éperons.

Ils montent des partis qu’il traverse et délaisse, ainsi que des formes vides, ils montent de tous les camps, le tory, le conservateur, le whig, le libéral, depuis l'heure où il s’enrôlait sous la bannière d’un duc de Newcastle, jusqu’à celle où sa hardiesse décourageait et dérangeait le radicalisme d’un Chamberlain.

Ils montent du camp des rétrogrades, qui confondent leurs intérêts de classe ou de caste, avec la cause de la communauté, vers celui qui représente, le mouvement et la vie; du camp des timides vers l'intrépide qui n'attendit jamais « que la bataille fût décidée pour voler au secours de la victoire (1) », mais qui « goûte une volupté bien anglaise, dans un combat loyal face à face ; (2) du camp des progressistes vers l'homine qui va trop vite.

Ils montent du camp des politiciens, peu de chose s'agitant autour de rien, a dit Victor Hugo, vers l’homme dont la droiture les humiliait, et qui n’hésitait pas, au besoin à les restituer par une dissolution utile, à leur originel néant.

Ils montent du camp des jingoïstes, des mégalomanes, des patriotes, vers l’homme de Pacifico, de l’'Alabama, de Majuba-Hill, coupable de n'avoir

(1) Clémenceau.

(2) Palmerston goütait un plaisir bien anglais, dans un

combat d'homme à homme (his old english delightin a fair stand up fight...) (discours de Gladstone aux Communes), 1866.

pas cru que l'honneur national eût rien à gagner par le crime et le vol; ni qu'un agrandissement territorial augmente nécessairement la patrie ;' qui, se déclarant ennemi de la guerre, la fit « aux vains fantômes de la gloire », et médit du prestige.

Ils montent de tous les camps de l'intolérance, papiste, anglicane, non-conformiste, vers le champion de la tolérance, qui ne veut pour l’athée Bradlaugh et le catholique Manning qu'un poids et qu'une mesure, et réclame la liberté pour tous, même pour les ennemis de la liberté.

Ils montent du temple des chancelleries vers le sacrilège qui ose dire à une puissance, au nom du droit : € A bas les mains. » (Hands off!) (1).

Ils montent du fond de l’Angleterre même, vers l’apôtre des races opprimées dont le cynisme ose proclamer à l'encontre de l'Angleterre même, les titres à la vie d’une nation sœur.

De tous les points, de tous les camps, de tous les pays, ils montent vers l'idéologue, qui, par la plus révolutionnaire des eatreprises, tenta de réaliser l'unité supérieure de l’acte et de l'idée.

Et c’est un immense concert monotone d'outrages, où mêlent leur note pour la louange, toutes les passions liguées, toutes les vanités, toutes les habiletés, toutes les lâchetés, tous les intérêts, tous les égoïsmes.

N’admirons pas ! Les âmes bornées ne pouvaient comprendre cetesprit, sans frontières, quandil fallait.

(1) Discours politiques en Ecosse, 1879.

L'homme d’une seule morale était l’homme des deux patries, l'Angleterre et l’autre.

A la sienne, il tient par toutes les attaches que nous savons. Il est de sa petite île, autant qu’on peut en être. Certes, il a dénoncé ses défauts, son orgueil, son entêtement, son ambition, ses hypocrisies, son égoïsme. Nul plus que lui, ne l’a rudoyée, sans doute, parce que nul plus, et mieux que lui, ne l’a aimée, n’a exalté ses mérites, son culte de la liberté, son énergie, son esprit d'entreprise, ses institutions, son gouvernement local, la personne de ses princes, son passé, son avenir. Même plus anglais que d’autres, il ferma les yeux à certaines visions trop éblouissantes. Alors que l'imagination des plus clairvoyants peut-être de ses concitovens prenait un large essor vers les possibilités du futur, lui reste plus ou moins de l’école de Manchester, qui faisait tenir les destinées de sa patrie « dans le compas de ses petites îles » se refusait à suivre dans son rêve, un Rosebery, à voir dans cet empire britannique chaque jour plus vaste et florissant, une Angleterre multipliée par le nombre des grandes colonies (1).

Il restait insulaire selon la vieille formule des

(1) « La racine, la moëlle, la substance de notre grandeur

« matérielle, est dans le compas de ces îles ; elle est, sauf en

« quelques détails, indépendante de toute domination politi-

« que au-delà des mers » (Nineteenth Century 1877). La force

« de la Grande-Bretagne et de l’Irlande est dans les limites

« du Royaume-Uni. » (Discours politiques en Ecosse, 1879).

aïeux, qui bornaient aux trois mers l'horizon familial.

Mais, par delà l'Angleterre, cet Anglais a une

patrie encore : l’humanité, appelons-la de son vrai

nom : l'idéal.

Son rêve, sa passion, son histoire fut de subordonner la première à la seconde, la petite à la grande ; d'activer sans trève et de tout son pouvoir l’œuvre de la civilisation, qu’il définit « la substitution des forces morales, aux forces matérielles dans le gouvernement du monde. »

Tâche immense ; but bien impossible à atteindre, même pour lui. De là ses échecs plus glorieux que certaines victoires, et qui lui ont donné le droit de dire, comme Macaulay, en fermant le livre:

« J’ai visé haut. »

P. HAMELLE,.

Nouvelle Revue, Septembre 1898.

Les nations, comme les hommes, naissent sous de bonnes ou de mauvaises étoiles. Quelques-unes semblent sacrifiées d'avance. On est saisi par cette impression, quand on songe à la Pologne, quand on regarde l'Irlande, ces deux touchantes victimes de la raison d'Etat : la première qui fut partagée parce qu'elle était à la convenance de chacun, à la merci

(1) Au nombre des ouvrages qui nous ont fourni les plus précieux documents, figure celui de M. Dicey ; ÆEngland's case against home rule, livre doctrinal non moins remarquable par la hauteur des vues que par la science de l'écrivain ; — la Contemporaru Review (February 9,2), l’article intitulé : Colonial opinion on home rule, E. J.-C. Morton ; — the Par-nelliste split or the disruption of the Irish parliamentary from party the Times, with an introduction : — Distressed Ireland: Illustrated letters from the Daily Graphic commissioners, T. W. Russei and C. J. Staniland ; enfin plusieurs renseignements pris sur le vif etqui nous ont été communiqués par notre ami et collaborateur M. G. Boucher.

140 HOMMES ET CHOSES D'OUTRE-MER de tous ; la seconde qui ne fut pas démembrée (elle n'avait qu'une seule voisine ') mais opprimée pendant des siècles, parce que, si elle n'avait pas été la sujette de l'Angleterre, elle pouvait devenir son ennemie ou, ce qui est pire, l’amie de ses ennemies.

Postée comme une menace sur le flanc de la Grande-Bretagne, l’infortunée Erin a-t-elle donc été vouée par la géographie à la domination étrangère perpétuelle ? Jusqu'à l’aube de ce siècle, on aurait pu répondre aflirmativement. L’Irlande résignée acceptait son destin. Par-ci, par-là, une révolte attestait bien qu'elle gardait une étincelle de vie. Mais l’Europe, elle aussi, n'était-elle pas travaillée d’un malaise universel, coupé de crises aussitôt réprimées ? Soudain, voici que tout change : Quatrevingt-neuf qui résonna sur le continent comme un coup de clairon, avait trouvé l'Irlande réveillée et en armes. Il l’empêcha de se rendormir. Il jetait comme une bonne semence, sur ce terrain merveilleusement préparé pour la recevoir, la parole de liberté. La Révolution, en révélant les nations à elles-mêmes, donne un corps à l'âme irlandaise et une voix aux aspirations de cette âme. Pour l'étouffer, c'est en vain que le gouvernement anglais soustrait frauduleusement son Parlement à l'Irlande ; l'Irlande ne s’est pas tue pour cela ; elle a parlé et agi. Depuis un siècle, elle marche d’une allure inégale, rapide ou lente, selon la route, vers ce phare qui, par moments, semble s'éloigner et qui se rap-

LA QUESTION D'IRLANDE 141 proche pourtant : l'indépendance. Marche pénible, cruelle, mais continue, où chaque jour marque un pas en avant, un progrès sur la veille. Le torrent, arrêté ici, fait un détour et débouche là ; il rompt toutes les barrières, non pas toutes, d'un coup, mais successivement et par morceaux ; ou, lorsque la digue est trop forte pour être emportée par le flot qui la presse insensiblement, il la désagrège. En deux fois, l'Irlandais a conquis la liberté de con:science, puis, il s'est attaqué au droit de propriété du seigneur anglais et il l'a entamé. Reste l'autonomie politique ; « l'île-sœur », selon l'euphémisme de ceux qui sont de l’autre côté du canal, parviendra-t-elle à briser ce lien de parenté odieux ? parviendra-t-elle, sinon à dénouer la chaine, du moins à la relâcher d'un anneau ? Quelle sera l'issue de ce duel obscur et terrible qui se poursuit depuis cent ans, entre la patience celtique et la ténacité saxonne ?

Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark ». dit un personnage de la tragédie d'Hamlet. Les Anglais eux-mêmes reconnaissent que tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des Royaumes-Unis possibles. Ils admettent que l'intérêt même de la Grande-Bretagne exige qu'on fasse quelque chose en faveur de l'Irlande, mais quoi? C'est ici que les avis se partagent. Où est le salut pour ce pays si tourmenté ? Est-ce dans l’Union ? Est-ce dans le home rule ? Est-ce dans la séparation ? Avant de se prononcer, avant de risquer un diag-

nostic et de choisir parmi les remèdes et les médecins, il est nécessaire de reconnaitre le mal et d’en discerner les causes.

« Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire » dit un proverbe qui ment quelquefois. L'Irlande n'a point d'histoire; elle n'en est pas moins l’une des plus malheureuses contrées du monde ! Le mal dont elle souffre est immense ; il est multiple, il est matériel, il est moral. Il est partout aussi, mais principalement dans son ouest humide, ce et (est qui est au reste de l’île ce que l'ile est à la Grande-Bretagne : la blessure toujours ouverte et saignante. Le voyageur qui, pour la première fois, pénètre dans cette région triste, se sent tout d’un coup transporté dans le royaume du spleen,

Où la pluie, étalant ses immenses traînées, D'une vaste prison, imite les barreaux.

La pluie qui tombe en déluge pendant des jours, des semaines, des mois, qui transforme les prairies en fondrières, qui verse le découragement dans les cerveaux humains. Dans toute cette zone désolée, nulle industrie, nul commerce. Sur la côte, autour de l’île d'Achille, par exemple, le poisson, homard ou saumon, abonde, mais les barques manquent. Et à quoi bon, d’ailleurs, se livrer à la pêche ? Il n’y a

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point de marché à proximité où le pêcheur puisse vendre sa capture, point de voie de communication non plus, pointdecheminde fer quirelie ces hameaux perdus aux grandes villes du centre et de l’est, A Baltimore, la philanthropie intelligente d’un prètre, le père Davis, secourue par la générosité privée, a bien pu doter les habitants de quelqueslignes ferrées, de quelques bateaux, grâce auxquels ils ont tiré parti des richesses de la mer. Mais l'exception est presque unique. Toute la population est agricole ; comme il faut vivre, n’importe comment, elle s’est rabattue sur la terre, si l’on peut appeler de ce nom cette éponge toujours imprégnée d’eau, rebelle à l'effort, avare de ses maigres dons. En vérité, l’agriculture se réduit à une seule culture, celle de la pemme de terre. Qu'elle fasse défaut, et c’est, écrivait un témoin du désastre de 90, comme « si on retirait les béquilles à un estropié ». Une récolte mauvaise, cela signifie la famine pour tout le pays. On pressent dès lors, l’âpreté de cette lutte du laboureur avec la terre, l’acharnement qu'il déploie dans cette bataille quotidienne contre l'hostilité du sol. Esclave de la glèbe qu’il remue du matin au soir, par tous les temps, avec toute sa famille, femmes et enfants déguenillés autour de lui, il ressemble au paysan de La Bruyère, moitié homme et moitié animal, être très simple et superstitieusement résigné, qui accepte son sort et répond lorsqu'on le plaint : « qu’il y a de la méchanceté dans le Comté et que Dieu fait

bien d’être fâché ». Et la ressemblance ne s'arrête pas là. Suivons ce travailleur dans son gite : un amas de pierres que la boue a cimentées. — Là, dans une pièce unique, s'abrite, pêle-mêle, dans une promiscuité familière, tout ce qui vit: bêtes ou gens. C'est un cottage modèle que celui où le « cochon est averti par une barrière qu'il n’est pas admis à l’intérieur ». Et si le toit est commun, ce n'est pas par un simple effet de la misère ou de la paresse ; c'est encore le résultat d'un calcul. Que le paysan bâtisse une ferme extérieure pour le bétail, et le prix de « la rente » en sera augmenté. La rente : voilà le grand mot prononcé, le mot odieux qui contient comme la synthèse vivante de toutes les haines accumulées pendant les générations dans le cœur du tenancier irlandais contre le landlord anglais. Car ce champ stérile, ce gîte lamentable, ne sont pas la chose du laboureur : toute cette pauvreté n’est pas sienne. Un propriétaire qui, le plus souvent même, n'est pas un compatriote, prélève sur la terre un prix de fermage variant de dix à quinze shellings l'acre. Quant au loyer des maisons, il est proportionnel à leur valeur ; bien peu de chose en soi, énorme relativement à la bourse deslocataires. L'un d'eux, un vieillard de quatre-vingts ans, nommé Collins, racontait au correspondant du Graphic, que son unique ambition depuis longtemps était de faire réduire, de vingt à quinze shellings, la somme qu'il donnait annuellement au propriétaire de sa

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hutte, pour ne pas coucher dehors. Par l'humilité de ce rêve, ne mesurez-vous pas tout d’un coup l’horreur de cette réalité ? Pendant de longs mois, le paysan vit dans la terreur du terme approchant. Le terme arrive, il ne peut ou ne veut pas l’acquitter. Alors, c’est l'expulsion brutale, et les longues caravanes des proscrits errants sous la pluie, à l’aventure ; c’est l'incertitude du lendemain qui le verra peut-être s’embarquer pour l'Amérique : c'est l'éviction.

Le paysan, au contraire, a-t-il payé ? ce n’est pas encore le repos pour lui. Ila obéi à la loi étrangère ; il a désobéi à la loi nationale, qui, pour n'être pas codifiée, n’en comporte pas moins une sanction. Il sera boycotté, son bétail sera mutilé ; lui-même sera peut-être assassiné. Entre le pouvoir officiel et le pouvoir occulte, dont l’un défend parfois ce que l’autre ordonne, l'individu, pris comme dans un étau, est broyé. Derrière les hommes de la ligue agraire qui réprouvent la violence, il y a les exaltés de l’idée patriotique qui ne reculent pas devant le meurtre, les membres de sociétés secrètes, les Fenians, les Moonlighters, les carbonari de l'Irlande.

Plutôt que de s’exposer aux vengeances de ceux-là qui ont d’ailleurs pour complice la conscience nationale, le tenancier refusera souvent la rente, même réduite des trois quarts, comme ce fermier du comté de l'Ouest à qui le maître offrait, moyennant quarante et une livres, la remise d’une dette de cent

soixante-dix livres et qui préférait s'exiler. Fleur de l'extrême misère, le crime a trouvé sur cette lande, un terrain merveilleusement propice à son épanouissement ; mêlés aux fanatiques, il y a là les criminels de droit commun, ceux qui volent, pillent et tuent sous couleur de patriotisme. Au milieu de cet eflroyable désordre matériel et moral, l’homme de bonne volonté qui n’a que l'alternative entre l'uniforme du soldat anglais « évicteur » et la balle de l'assassin masqué, perd vite la notion du juste et de l’injuste, il cesse de combattre un combat trop inégal, il s’abandonne et demande à l'ivresse un songe meilleur que la vie. Pour oublier, il boit, et c'est ainsi que s’est développé l'alcoolisme, la dernière et non la moindre des innombrables plaies de l'Irlande,

Elles ne sont pas restées l'apanage exclusif de leur pays d’origine ; le mal multiforme que nous avons tenté de peindre a passé le détroit, il a exercé son contre-coup en Angleterre, il a déterminé un trouble économique, social, politique,

Le non-paiement de la rente est une cause de ruine pour un grand nombre de propriétaires dont toute la fortune consiste en terres, etla noblesse terrienne n'a pas été seule atteinte. Indirectement, la bourgeoisie l’est aussi (1). Beaucoup de grands domaines étant inaliénables, leurs maîtres cèdent leurs droits

(1) Edouard Hervé, la Crise irlandaise.

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LA QUESTION D'IRLANDE 147 sur les revenus à leurs créanciers. Les terres, grevées d'hypothèques, constituées en gage au profit des tiers, entrent de cette façon détournée dans le commerce général, Que les fermiers refusent la rente, et c'est, en vérité, la classe moyenne qui est lésée, cette classe intéressante des petits industriels, voire des boutiquiers, des artisans, et, jar cette blessure faite à ses intérêts matériels, s'est généralisée et popularisée la haine de l'Anglais contre l'Irlandais.

Dans l'ordre politique, le trouble n’est pas moindre que dans l’ordre économique et social. Pour vaincre la résistance irlandaise, il a fallu recourir aux lois d'exception, multiplier les bills de coërcition, suspendre pour l'une des trois parties du royaume le principe fondamental de l’?abeas corpus. C'est ainsi qu'on a profondément altéré le caractère de cette législation justement fière autrefois de son libéralisme. Au milieu de ce conflit, la iiberté n’a pas souffert seule ; la stabilité même des institutions s'est trouvée ébranlée. Les Irlandais, à qui l’on refusait le droit de se gouverner, ont pris une revanche inattendue ; ils ont empêché l'Angleterre de se gouverner elle-même ; sous la conduite d'un chef habile, le de Moltke des tacticiens parlementaires, la phalange irlandaise a inauguré à Westminster un jeu savant de bascule, grâceauquel, en se portant tantot à droite, tantot à gauche, tantôt versles libéraux, tantôt vers les conservateurs, en mettant aux enchères sa voix pour l’accorder au plus offrant, elle faisait

et défaisait la majorité à sa guise. Insignifiant par le nombre, mais puissant par sa cohésion, son esprit de suite, son obstination sur un seul objet, ce groupe dispose d’une grande force négative ; ne pouvant rien par lui-même, il peut beaucoup contre les autres, Aiguillonné par les nécessités de la lutte, il a inventé ou plutôt perfectionné une ingénieuse machine de guerre : l’obstruction ; et longtemps il s’en est servi comme d'un brise-lames pour repousser l'assaut des ennemis de l'Irlande. Certes, les Anglais sont venus à bout de cette résistance légale, mais à quel prix ? En rompant avec des traditions séculaires, en faussant le mécanisme gouvernemental, en portant au régime parlementaire un coup dont il aura quelque peine à se relever.

Le mal nous est connu ; quelles en sont les causes? Elles ne sont pas toutes imputables à la domination anglaise ; la nature a sa part de responsabilité dans la souffrance irlandaise : cuique suum. Le bilan de l'Angleterre reste assez lourd sans cela. Elle-même par la bouche d'un de ses plus illustres enfants, a fait son mea culpa. Elle a confessé qu’elle était coupable d’une grande injustice envers l'Irlande et qu'elle devait à sa victime une réparation.

L'injustice est visible au premier coup d'œil. Voici deux pays, l'Irlande et l'Angleterre, qui vivent sous

la même loi, qui sont dotés d'institutions communes et qui appartiennent à deux âges historiques très différents.

L'Angleterre est dans une période de transformation. Sans secousse, par une évolution si régulière et si pacifique qu'on la remarque à peine, d'Etat féodal qu’elle était, elle est en train de devenir un Etat industriel. Ce cap, de l’autre côté duquel commence l'ère moderne et où tant de nations ont rencontré des tempêtes, un génie pratique lui a permis de le doubler sans encombre. Mais l'Irlande n'est pas mûre pour cette métamorphose, elle n’est pas prête pour ce voyage. Par ses mœurs, par son organisation sociale comme par autant de racines, elle plonge encore dans le moyen âge. Comprimée par la domination étrangère, contrariée dans son essor normal par l'imposition d’une tutelle haïe, elle s'est trouvée comme atrophiée. Son enfance, ou plutôt son adolescence, s’est prolongée bien au-delà des limites habituelles. Quand, maintenant, la puissance souveraine veut l’entrainer du même pas qu’elle, et par les mêmes chemins, la soumettre au même régime, elle commet une faute après un crime. Le crime, il est de ceux que toutes les eaux de l'Océan ne pourraient laver, non plus que la goutte de sang sur la main de lady Macbeth. C'est la spoliation en masse d'une race par une autre race. La spoliation, œuvre de la force et maintenue par la force, telle est la cause originelle et vivante toujours, bien

que lointaine, de cette haine qui a séparé les deux iles et qui est telle qu'aujourd'hui encore, l’Anglais est l'étranger, l'ennemi, en Irlande. Le rapprochement ne s’est pas fait entre le vainqueur et le vaincu qui campent l’un en face de l’autre. Le premier ne s'est pas assimilé le second, il ne l’a pas absorbé non plus. Le mélange entre deux races, la conquérante et la conquise, suite ordinaire des invasions, ne s’est pas produit. Ici, chacune d'elles a gardé à peu près intacte son individualité avec sa physionomie. Il y a eu juxtaposition ; il n’y a pas eu fusion. L’Angieterre a conservé par l'épée la position qu'elle avait acquise par l'épée ; l'Irlande placée sous le régime de l'Etat de siège, ramenée plus durement à l’obéissance après chaque nouveau soulèvement, a versé peu à peu dans la résignation fataliste de l’Oriental qui courbe la tête sous les coups du sort, en disant : «C'était écrit ! » Du moins son maître se vante-t-il de lui avoir procuré la paix. Cela est vrai; mais quelle paix ? Celle de Tacite, parlant au nom des vaincus de sa patrie, a stigmatisée d’un mot vengeur & la paix de la solitude ». Il y avait huit millions d'habitants autrefois en Irlande, il n'y en a plus que cinq. L'émigration en masse a comme vidé le pays. Mais, à défaut de la paix morale, l'Angleterre a donné à sa sujette l'ordre matériel. Elle lui a épargné les guerres civiles, les révolutions sanglantes. Cela même est-ce un bienfait sans mélange ? Du temps de la domination autrichienne en Lombardie,

l'émeute aussi était muselée, assurée, la tranquillité publique ; cela signifiait-il que cette province fût tenue de reconnaissance envers la Cour de Vienne ? Et puis, est-il bien sûr qu'un 89, même suivi d'un 93, ne soit pas une crise salutaire en soi? Et ne peut-on pas soutenir que la révolution, ainsi que la guerre, est parfois, pour employer la belle image de Hegel, nécessaire à la santé des peuples «comme l'agitation des vents qui préserve les mers de la corruption qu'engendrerait l'immobilité ». Oui, l'union a empèché la révolution, mais cette suppression de la révolution intérieure par la force intérieure a été plutôt un mal qu'un bien.

Quand l'Angleterre, gardienne de l’ordre, paraît le mieux mériter de l'Irlande, il se trouve qu'en vérité elle contribue à scn malheur. Pour lui éviter une crise aiguë, mais courte, elle a laissé s’introduire et se développer dans son organisme, les germes de cette maladie qui la mine : le découragement avant l'effort, la paresse, l'atrophie de la volonté. À la différence de l'Anglais, né pour l'action, l’Irlandais est plutôt un contemplatif, en quoi il ressemble à ses frères les Celtes de Bretagne et aussi à tous ceux que la munificence ou la dureté de la nature environnante accable : l’'Indou et le Slave.

Le gouvernement de soi par soi, le self government, avec ses périls maïs ses noblesses, aurait été la rude mais saine école de caractère où il aurait appris les mâles vertus qui peut-être lui manquaient.

Au lieu de cela, il s’est habitué, par le fait de sa dépendance, à ne compter que sur les autres ; il ignore la foi en lui-même, ce ressort moteur des peuples ; il ne connait pas la responsabilité qui est la dignité des nations libres : sans doute la nature le prédisposait à ces défauts, mais la domination étrangère l’ya précipité. Elle a exercé, elle continue d'exercer sur lui une influence néfaste.

Voilà, sommairement indiquées, les causes principales du mal irlandaï' Nous avons vu que l'Angleterre, (elle même l'avoue), en est dans une large mesure respoi sable, que là où elle ne l’a pas créé de toutes pièces, elle l’a entretenu ou aggravé ; que nulle part, elle ne l’a allégé.

Cela n'empêche pas qu'aujourd'hui, repoussant et le home rule et la séparation, le gouvernement britannique prétende que l'union seule est capable de guérir le mal que l’union a produit : c’estdans toute sa simplicité la formule homéopathique. Le premier des trois systèmes qui 4e proposent le salut de l'Irlande n’en est que le développement logique.

Ses partisans tiennent ce raisonnement des plus spécieux :

« L’Angleterre est obligée d'honneur envers sa compagne d'abord, envers elle-même ensuite, de maintenir l'union duroyaume. C’est son droit et c'est surtout son devoir. Plus ardueest la tâche, et moins

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il lui est permis de la déserter. Elle a contracté une dette sacrée qu'elle est tenue d'acquitter, sous peine de faire faillite à ses engagements. »

« L'Irlande, est, dit-elle, incapable actuellement de se gouverner elle-même. Si le Parlement de Westminster, cédant à ses prières, lui accordait aujourd'hui la liberté, soit sous la forme de l’indépendance, soit sous la forme mitigée du home rule, ce serait demain l'anarchie dans l'île ; la guerre civile déchainée entre protestants et catholiques, entre propriétaires et fermiers, entre fermiers et journaliers et après-demain l'oppression d’un parti par l’autre, la tyrannie. D'ailleurs, l'expérience a été tentée en 1782 ; on en connaît le résultat désastreux. Bien loin d'affaiblir le principe d'autorité, il faut travailler à le renforcer. Il faut doter l’Irlands d'une administration centrale, puissante, à la française, qui planera au-dessus de toutes les factions et qui sera impartiale, justement parce qu'elle ne sera pas irlandaise.

« L’Angleterre en abandonnant son poste, livrerait les Orangistes d'Ulster aux représailles des nationalistes. Elle doit d’abord sa protection aux sujets fidèles de la reine, et lorsqu'on la prie de sacrifier le droit des individus au droit supérieur de la nation, on lui conseille une trahison par un sophisme. Elle restera à Dublin pour accomplir l’œuvre de réparation, pour résoudre la question agraire, avec lenteur, avec modération, elle s’appliquera à

transformer le tenancier en propriétaire : ce qui veut dire le révolutionnaire jacobin d'Irlande en conservateur. » |

« En même temps une autre réforme s’imposera encore à elle, mais ce n’est pas celle d’une constitution à qui l’on ne peut guère reprocher que d’avoir été mal appliquée : c’est celle de l'esprit anglais luimême. Lorsque l'habitant de Birmingham se sera habitué à traiter le paysan de Doneghal en frère, ainsi qu'il fait de l’Ecossais ou du Gallois, un progrés immense aura été accompli ; la concorde sera très proche. »

Et pour conclure les unionistes ajoutent : « Alors même que l’union serait contre les désirs et les intérêts de l'Irlande, cependant on ne pourrait la rompre, parce qu'elle est conforme à la volonté du peuple britannique dans son ensemble, et que, sous un régime démocratique, le vœu de la majorité doit, en cas de conflit, l'emporter sur celui de la minorité. Mais pourquoi désespérer d'un accord ? L'exemple de loyalisme que donnent les provinces du nord de l'Irlande n'est-il pas là pour montrer qu'entre les deux îles l'entente est possible et facile autant que désirable ? »

La thèse au premier aspect est séduisante ; l'égoïsme en paraît exclu ; elle est exacte dans le détail maïs, danssa totalité, elle pèche par un optimisme suspect de colorer la vérité pour les besoins de ia cause. Ce système ne présente en somme qu’une col-

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