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L’Arménie, le Venezuela, le Transvaal ne sont que les décors divers d'une même pièce, et ses péri-
péties : pièce d’allure shakespearienne, sans unité de temps, de lieu, d'action, mais une pourtant, d’une unité profonde par l'intérêt qui s'attache à son principal personnage, toujours présent, même lorsqu'il est caché dans la coulisse : l'Angleterre.
Depuis 1815, l'Angleterre est seule, parce qu'elle a voulu l'être. Napoléon vaincu et son œuvre défaite, elle s’est comme retirée de l’Europe. L'isolement est devenu sa règle de conduite, et pour ses hommes d'Etat le mot d'ordre auquel le temps et le succès donnèrent l’autorité d’un dogme. Le langage populaire le résumait d’un mot : Ne nous embarrassons pas de l’Europe (no entanglements with Europa). Aux autres la guerre et sa fumée de gloire ; à nous les affaires sérieuses et le lucre solide. Ce fut sa doctrine de Monroë; elle lui doit une partie de sa grandeur.
D'abord elle se détache de la Sainte-Alliance, non tant encore parce qu'elle en réprouve le principe que parce qu’il contrarie sa liberté et la distrait de sa tâche : la conquête du monde. Elle y a rencontré maint obstacle. Mais l'obstacle qui arrête le faible actionne le fort. L'élan nécessaire pour le franchir l’emportait bien au delà, accroissait sa vitesse : la détente du ressort était d'autant plus énergique qu'il avait été plus tendu. Chaque aventure qui mettait son œuvre en péril la laissait plus avancée.
Tandis que les Etats du continent se disputent
quelque mesquin lopin de terre, -— pratique, Albion prend hypothèque sur l'avenir, plante son drapeau sur tous les champs promis à l’activité féconde des proches générations. Elle dédaigne les querelles de l'Europe ou ne s’y intéresse que dans la limite précise où elles affectent ses intérêts particuliers. Une seule fois, en 1856, elle s'est départie de cette réserve (même aujourd'hu’ elle se demande si elle ne s’est pas trompée) ; mais l'exception, à la bien voir, rentre dans la règle. Ce n’est point dans une pensée d’ordre général, ni pour l’amour de l’Europe qu'elle fit la guerre au Tsar, mais à cause d’elle seule, de son prestige de puissance orientale menacé — ou qu'elle crut menacé — par les progrès moscovites, acte unique et qui contraste avec son attitude ordinaire d’expectative curieuse. Sa politique est strictement celle de sa position géographique insulaire. Elle est l'Etat pondérateur, toujours attentif, même occupé ailleurs, et qui, discrètement, intervient de loin en loin, pour le maintien de l'équilibre, qui n’est pour elle que l'entretien des rivalités utiles par quoi l'Europe est immobilisée ou amusée.
Un jour, l'Europe s’est avisée du jeu et s’est trouvée dupe. C'est le jour où elle aussi fut gagnée par la fièvre coloniale.
De ce moment, l’ancien système ne suffisait plus. Des concurrents entraient en lice, d'autant plus impatients qu'ils se sentaient plus en retard. Et ils allaient disputer à l'Angleterre ce qui restait à saisir
de l'univers. Ils la surprirent en plein travail de conquête, n'ayant pas encore eu le temps de tout accaparer, mais s'étant déjà beaucoup assimilé, ayant englouti davantage et convoitant le reste. Elle était plus ou moins partout. Partout les nouveaux venus se trouveraient en face d'elle et de ses prétentions. Son empire infini la mettrait, sur tous les points du globe, en conflit avec cette Europe qu'elle avait fui, la rendrait infiniment vulnérable.
L’Angleterre s’est éveillée au pé:1il. Ces trois alertes successives l'ont secouée de sa félicité torpide. Il lui a bien fallu se rendre compte que le rugissement du lion britannique, qui épouvantait les faibles, n'intimidait pas les forts ; que ce moyen de domination était usé et qu'il lui faudrait chercher autre chose. Inquiète, troublée de ces accidents qui traversaient des projets si bien établis, elle s’est trouvée acculée à un examen de conscience.
Elle avait voulu être seule ; elle constatait qu'elle était seule au delà même de son désir et que cet isolement, qui était une liberté, pourrait, le cas échéant, devenir un danger. Ces trois mécomptes de sa politique, sans cause apparente que le hasard, étaient peut-être tout de même les conséquences de cette politique. Ils étaient comme trois feux allumés à point pour éclairer sa route, l’avertir. A leur lueur vite éteinte, elle avait entrevu l’écueil, discerné l’état
de l'opinion, compris qu'elle n'était point aimée et pourquoi.
L'isolement l'avait conduite à l'égoïsme et à l'orgueil, car s'isoler, a dit un psychologue, c'est bien vite se préférer. Tels sont sans doute le droit et le devoir des nations et leur habitude. Mais l’Angleterre en avait abusé : elle s’était trop préférée. Grands et petits, tous, et chacun à tour de rôle, avaient eu à souffrir d'elle. L'’immensité de ses gains représentait, en somme, l’immensité des pertes subies par les autres. Sa fortune n'était qu’une addition dont chaque unité, un succès à son actif, se soldait par un échec à leur passif. Affranchie par la mer des soucis qui les paralysaient, la petite île avait usé et abusé de son avantage géographique, profité de toutes leurs discoräes pour prendre une avance qu'ils ne lui pardonnaient pas. Fait en partie avec les débris et sur les ruines des leurs, son empire colonial leur était un grief toujours présent et vivant, comme une insulte constante et qui grandissait avec lui : dans l'édifice colossal, chacun reconnaissait la pierre prise à sa maison.
L'Angleterre pourrait-elle indéfiniment braver cette inimitié? Le pourrait-elle au jour où elle ne saurait plus la diviser ? Comment parer à cette menace ? Quel parti prendre ? La question est capitale.
« Persévérer dans la politique d'isolement et se fortifier, répondent les urs, les partisans de la tradition et du système qui a fait ses preuves. Après
tout, le phénomène dont l'Angleterre se plaint, l’hostilité du monde, n’est que l'application d’une loi universelle. Elle paye la rançon d’une grandeur qui isole les nations comme les individus. C'est l’isolement qui a fait la grandeur du Royaume-Uni que maintenant elle isole ; de cette grandeur, il fut la cause et il est l'effet; il en reste le signe et la condition. » |
D’autres, plus novateurs, préconisent une alliance, mais laquelle? et de quelle sorte? Sur ce point, entre ceux-ci mêmes, l’accord cesse.
N'exagérons rien cependant, Il ne s’agit pas d’une volte-face de la politique anglaise — le tempérament national est rebelle à ces brusques sauts — mais d'un souci, d’une inquiétude nouvelle qui pourrait bien être le prodrome d’un changement. Nous sommes à l’un de ces carrefours de l’histoire où l'avenir qui tend à s’émanciper du passé hésite ; il ne rebrousse pas chemin; il semble plutôt qu'il veuille obliquer. En un mot, en face d’une situation modifiée, certains reconnaissent la nécessité d'une politique modifiée.
« L’isolement, aujourd’hui, en Europe, disent-ils, c’est l'impuissance. Et l'Europe n’est pas seulement en Europe, mais dans l'Afrique, mais dans le monde entier sur lequel le lion britannique a posé sa griffe. Ce n’est pas tant l'Angleterre qui choisit une règle de conduite différente que les faits qui la lui imposent. Ils ont résolu pour elle — ou sont en train —
288 HOMMES ET CHOSES D’OUTRE-MER le problème de son attitude. Ils ont décidé qu'elle devait avoir quelques puissances avec soi — une au moins — ne serait-ce qu'afin de ne les pas toutes avoir contre soi. »
Une puissance? Mais laquelle? Ici naissent les divergences entre les partisans d’une politique rectifiée. Tout devient incertitude et contradiction. L'aiguille de la boussole, affolée, ne sait où se fixer, saute de Berlin, Vienne et Rome à Moscou, pour revenir à Berlin en passant par Paris, où elle ne s'arrête guère : il est entendu que la France est atteinte d’anglophobie chronique. : L'oscillation est entre l'Allemagne et la Russie, qui la sollicitent diversement.
La tradition et l'usage induiraient plutôt l’Angleterre vers l'Allemagne, l’ancienne alliée, c'est-à-dire vers la triple alliance, Club de digestion germanique. Saxon et Teuton appartiennent à la même famille, présentent des affinités de caractère. Mais ce n'est point par là que se règlent les alliances, non plus que les sympathies. Même cette similitude de génie peut être un obstacle à l'entente : elle s’appelle vite rivalité.
En Angleterre, les Allemands, marchands besogneux et rapaces, se sont posés en concurrents des boutiquiers indigènes. Aiïlleurs, partout, ils sont des concurrents coloniaux redoutables par leur nombre, leurs facultés d’assimilation et leur appétit. Rien de
moins artificiel que le mouvement qui entraine la jeune Allemagne hors du Vaterland. C'est le débordement du vase trop plein, l’émigration nécessaire dont le flot, ne trouvant tout près où se répandre, se déverse au loin sur les pays neufs. Mais là aussi il se heurte à des obstacles. Les sujets de Guillaume, derniers partis dans la course aux colonies, ont trouvé les meilleures places prises. Nullement découragés, ils ont cherché à s’introduire par infiltration chez le premier occupant, ou à côté de lui, en le refoulant; ils ont poussé leur effronterie de voleur — c'est l'Angleterre qui parle — jusqu’à offrir au volé cela même qu'ils lui avaient pris. Znde iræ. De là des heurts et d’incessants froissements depuis l'incident d’Angra-Pequena jusqu'au fameux télégramme qui a moins créé que révélé et aggravé l’inimitié sourde entre les deux nations et leur gouverpement. « Le peuple cordialement détesté de l’Anglais, c'est l'Allemand. » L’insulaire, à ses dépens et par l'observation de l’histoire, a insensiblement découvert que l’Allemagne de ses rêves ressemblait aussi peu à «(l’Allemagne réelle que Bottom avec sa tête d'âne à l’amant délicieux qu'imaginait en lui le caprice de Titania »; que les Allemands, ces idéalistes en philosophie, étaient furieusement positivistes en affaires ; que leur histoire, depuis quarante ans, était le chef-d'œuvre de l’égoïsme servi par la force et la rouerie ; que tous, le Moscovite méfiant, comme l’Autrichien, l'agneau docile, avaient été
leurs dupes. Or l'Angleterre n’est point disposée à jouer les Ratons pour le Bertrand germanique. Donnant donnant. L'alliance anglaise qui vaudrait à l'Allemagne la paix en Europe, avec le statu quo sous l’hégémonie impériale, exposerait l'Angleterre au ressentiment de la France. En échange de ce coùûteux service, l'Allemagne ne saurait procurer à l’alliée, moins que la paix hors d'Europe, c’est-à-dire toute liberté de s"ÿ comporter à sa guise, et — ce qu’elle ne dit pas, muis ce qu'il faut entendre — de convertir en annexion l'occupation de l'Egypte et d'achever la conquête de l’Afrique australe. Tels seraient les termes du marché. L'Allemagne est-elle d'humeur à le consentir ? Et le voudrait-elle signer, le pourrait-elle tenir? Oui, insinuent les partisans de l'alliance allemande. Non, pensent les autres, les sceptiques et ceux qui se souviennent. Et leur geste, vague encore, se tend à l'Est, vers le grand Empire du Nord.
L’Angleterre, selon eux, ne serait séparée de la Russie que par un malentendu. Il date de la guerre de Crimée. Bien plus tôt, dès 1844, Nicolas avait perçu ce qui échappait à l'intelligence entortillée des diplomates contemporains, que la rivalité des deux principaux intéressés en Orient était factice, qu'elle n'avait pas de raison d’être, parce qu'ils y poursuivaient des fins distinctes ; que leur entente sincère en vue du règlement à deux de toutes les
difficultés présentes ou futures les fortifierait, en les affranchissant de tout importun contrôle. C'était la mise de l’Europe à la porte de la Turquie ei la confiscation de la faillite ottomane au profit du syndicat anglo-russe. La Russie apposait sa signature au projet ; le Tsar demandait à l'Angleterre d’y joindre la sienne.
Celle-ci s’est défiée ; elle a refusé la main tendue; elle s’est retournée vers l’Europe, elle s’est trompée. Le concert européen, qui n’est que l'immobilité par la division, n’a épargné ni les guerres aux protecteurs, ni le désordre au protégé ; il n’a pas guéri l'homme malade ; il ne l’a conservé qu’enle diminuant sans cesse. Il est la cause, au fond, de tous les déboires anglais anciens et récents, en Orient et ailleurs.
Aussi, le vague regret de l’incompréhension du : passé se manifeste-t-il à chaque occasion saisissable. Discrètement, on essaye de réveiller en Russie le souvenir du plan de Nicolas Ie.
L'effort fait dans le sens d’en démontrer les possibilités nouvelles nous surprend parfois, dans l’histoire de ces derniers temps, visible à peine, mais pourtant reconnaissable et qui explique certaines attitudes de l'aristocratie, de la presse et des hommes d'Etat d'outre-Manche : ces avances au grand empire du Nord.
Cette visite significative du prince de Galles à son neveu et les commentaires qui la suivirent, ces tentatives pour enguirlander le Tsar, ces menues poli-
mem
tesses, sont comme des amorces jetées à la sympathie russe : indications légères, certes, mais où se révèle tout de même l’arrière-pensée.
En pareilles conjonctures, c'est le premier pas qui coûte. Il a failli être franchi, Le hasard, ce maitre diplomate, était venu au secours de la vanité humaine, avait pris et rapproché les mains qui voulaient et n’osaient se joindre. Il a fourni à l’Angleterre l’occasion de l'entente souhaitée peut-être.
C'était au lendemain de la guerre sino-japonaise. La Russie, inquiète de la victoire du Japon, dont elle redoutait l'immédiat voisinage, aurait proposé au cabinet de Saint-James une intervention à deux, qui réduisait le succès du vainqueur à la portion congrue, où fait entendre qu'elle en accueillerait volontiers l'offre. Il s'agissait d’infliger au traité de Simonoseki une amputation pareille à celle soufferte autrefois par le traité de San-Stéfano.
L’Angleterre devait saisir la balle au bond, entrer dans les vues de la Russie et, prenant le projet d'accord à son compte, l'agrandir, joindre à la question de l’Extrème-Orient celle d'Orient, à la question sino-japonaise l’'arménienne, pour les régler toutes deux ensemble. Ainsi, les deux nouveaux alliés imposaient leur volonté unie sur le Bosphore en même temps qu’à Yokohama, prenaient à Pékin la clef de Constantinople, scellaient l'alliance par un fait, par un double service réciproque et simultané, réparaient la faute de 1856.
Lord Rosebery ne vit pas cela, ou ne le vit pas assez vite, ou ne le voulut pas voir. Il craignit de froisser le Japon, sans s'assurer la reconnaissance de la Chine. Spéculateur hardi, mais diplomate timide, il eut peur des complications. La vicille défiance jingoiste contre le Moscovite prévalut. Il ter-giversa. L'Allemagne aperçut le joint et s'élança. Ce fut l'affaire d'un jour. Une triple alliance de la Russie, de l'Allemagne et de la France se substitua à l'entente anglo-russe, réfréna le Japon, couvrit la Chine.
Rien ne se perd, mème en politique. L'Angleterre l’'éprouvera. Le Japon lui gardera rancune de ses intentions ; la Chine lui en voudra de son inaction et se tournera vers l'Allemagne ; la Russie, quand viendra le jour, lui rendra la monnaie de sa pièce, en refusant l'intervention à Constantinople.
Ce fut comme une première alerte avant les trois autres. Au lendemain de cet incident, l'Angleterre se trouva seule ; seule, elle se retrouva dans l'affaire du Venezuela avec les sympathies mitigées de l’Europe; seule, sans ces sympathies, dans l'affaire du Transvaal. Il est vrai que, dans l’entre-temps, elle a reconstitué le concert européen sur la question d'Orient. Etait-ce à son profit?
Ces leçons réitérées ont produit leur effet. L’Angleterre s’est émue. Connaissant qu'elle pourra compter sur les autres d'autant plus qu’elle pourra davantage compter sur soi, elle se fortifie en silence pour rendre son amitié plus précieuse ou plus redoutable son inimitié. Elle arme et médite.
Peut-être que les événements, la philososhie supérieure de l’histoire travaillent pour elle, préparent au problème qui l’obsède une solution souveraine et imprévue d'elle.
Contre le péril que lui crée l’animosité du vieux monde et dont la cause est surtout hors d'Europe, ce n’est pas de l’Europe qu'elle recevra le secours.
Allemande, russe, italienne ou autre, une alliance continentale ne saurait être qu’un expédient, limité dans ses termes et ses effets. L’Angleterre restera moralement isolée parmi ses voisines dont elle est trop différente et à qui elle porte ombrage.
Mais il est quelque part une nation de mêmes mœurs, de même langue, de même génie, sortie d'elle, qui a l'air d’être sa rivale, qui peut l'être occasionnellement, mais qui lui reste attachée par des racines invisibles et imbrisables. D’autres liens peuvent se superposer à ceux-là, les dissimuler : ils ne les remplacent pas. La réalité demeure supérieure
TROIS ALERTES 295 à toutes les secousses. Cette nation, c'est l'Amérique de Monroë et de Cleveland.
On a vu, on reverra John Bull et Jonathan se montrer le poing. Querelles de famille où l'étranger serait maladroit d'intervenir, querelles vives, mais qui, tôt apaisées, ne mettent pas en jeu l’honneur et ne peuvent rien contre la réalité essentielle : l’union par l’origine, et que l'intérêt a cimentée et tous les jours cimente.
L'Amérique productrice a trouvé le débouché nécessaire à son trop-plein de richesses dans l’Angleterre industrielle; elles vivent l’une et l’autre dans un échange perpétuel qui ressemble à la circulation du sang par tous les membres d’un même corps.
Entre elles, les différends ne sauraient être que des accidents, des explosions d'amour-propre. Leur rivalité est factice. Les colonies, pommes de discorde entre les gouvernements de la vieille Europe et l'Angleterre, les Etats-Unis n’en ont, ni n’en veulent (1). L'empire colonial selon la formule britannique, collection d'Etats disparates unis par le lien dynastique, diffère essentiellement de l'Etat fédéral fondé sur l'égalité de tous les membres adhérents.
(4) Ironique démenti des faits aux idées, aujourd'hui l'Amérique prend Cuba, Porto-Rico, les Philippines, etc. Ce sont ses conquêtes qui l’on faite conquérante. Quoi qu'onen dise, l’histoire se répète : ainsi la Révolution française qui s’annonçait d’abord comme l’émancipatrice des peuples, est devenue leur dominatrice, après les victoires de ses soldats.
Pas de place pour la colonie dans ce système dont elle dérangerait la savante harmonie. La grande république ne peut s’augmenter que par l'annexion consentie d'Etats proches, de cultures et d’institutions identiques ou analogues, par une sorte d'attraction sympathique groupant autour du noyau central les é'éments de même nature épars autour de lui. Elle a englobé tout ce qui pouvait entrer dans son système. Reste le Canada, une proie tentante ; mais le Canada est loyaliste et les Etats-Unis ne sont pas plus conquérants que colons ; ils attendront que le Canada vienne à eux... s’il doit venir.
Voici donc, de chaque côté de l’Atlantique, deux puissances, deux nations de même sang (malgré que quelques chauvins aient pu dire qu'il faudrait bientôt un microscope pour découvrir un Anglais dans la vaste fourmilière américaine), deux peuples de même civilisation, deux grandes démocraties chrétiennes, marchandes, de passions identiques, qui se heurtent parfois, mais unies par l'intérêt, à la clarté de qui tous les malentendus, faits des fumées de la vanité, se dissipent comme vapeurs au soleil.
Par une coïncidence redoutable au reste du monde, il se trouve qu'au moment précis où l’Angleterre perçoit le danger de l'isolement, une évolution pareille s’accomplit dans l'esprit américain. C'était depuis près d’un siècle ici, depuis un siècle là-bas, le mème principe sous la même formule : « Ne nous embarrassons pas des affaires d'Europe » ont répété
sur tous les tons les hommes d'Etat anglais whigs ou tories, conservateurs ou libéraux, du jour où fut close l'aventure napoléonienne. Ne dirait-on pas un écho du « Laissons l’Europe aux Européens et travaillons à la conquête des Etats-Unis », de Washington, dans la Farewell Adress, léguant à ses concitoyens la devise tutélaire que Monroë, trente ans plus tard, complétera par le cri additionnel : « Gardons l'Amérique aux Américaïiis. »
Devises et formules ont fait leur temps. Le monde que les hommes voulurent diviser s’est mêlé, se mêle chaque jour davantage. L'océan qui séparait est devenu la grande route qui marche et relie. D'ailleurs, « le sang est plus dense que l’eau (1) ».
L’Angleterre, entraînée par sa pente, s’est retrouvée en Afrique, en Océanie, sur tous les points du globe, face à face avec cette Europe qu'elle voulut fuir. Au même moment, l’Amérique aussi va se trouver en contact et aux prises avec le vieux monde. C’est la conséquence de son progrès. En moins d’un siècle, elle a rempli son programme gigantesque qui devient trop étroit. Elle s’est conquise elle-même tout entière. Le Far- West est ravi
(1) Blood is thicker than vater, proverbe anglais qui atteste la force du sentiment de parenté chez nos voisins. C’est ainsi que Walter Scott fait dire à l’un de ses personnages dans je ne sais plus lequel de ses romans : « Oui, oui, nous croyons à la sincérité de l'intérêt que vous nous portez; votre mère était notre cousine au sixième degré... »
à la barbarie. Et la vigueur de son élan l'emporte vers d’autres travaux. Ses infinies ressources exigent des débouchés sans cesse plus larges. L’Angleterre impériale les offre-à l'Amérique.
Parvenus au même point, leurs destinées confluent sans se heurter. La violence des courants qui se joignent peut produire un remous et, à la surface, de l'écume. Ne nous méprenons point : ce choc n'est pas celui de deux forces ennemies. Une même nécessité, des périls analogues, des ambitions pareilles, énormes et terre à terre rapprochent les deux nations. Déjà, l'union ébauchée des deux branches, l’aînée et la cadette, de la famille anglo-saxonne, propage devant elle une ombre inquiétante. Elle domine les associations contingentes et temporaires. Le rêve ne se cache plus. &« Unies, l'Angleterre et l'Amérique, maîtresses des richesses de l’univers, lui dicteraient la loi. » Oh! la loi pacifique, voilà bien le danger. Elle s’accomplirait doucement, invisiblement, la conquête qui menace le monde. Le monde — non tout entier, non le germain et le slave, que leur masse défend — mais le latin.
C'est entre celui-ci, sa culture antique, son fier idéal et la grosse civilisation des marchands anglosaxons des deux côtés de l’océan qu'est engagé le duel.
En dépit des apparences, malgré les accidents, les grandes agglomérations humaines évoluent d’après des lois fixes, s’attirent et se repoussent en raisons
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d’affinités et d’antipathies préétablies. La nature préside à ces combinaisons. Les volontés individuelles y sont de peu. La politique ne fait guère que les ratifier. Pour cette fois même, l’histoire pourra se passer d'elie,
Car cette union de l’Angleterre et de l'Amérique, ce sera l'alliance selon les temps nouveaux, l'alliance ethnographique, économique, sans conférences, sans traités ni discours, en un mot l'alliance moderne. Œuvre fatale des choses, elle semble avoir été pressentie par un homme de l’ancien régime, Talleyrand qui, au lendemain de la guerre de l'Indépendance, écrivait :
«CIL paraît d'abord étrange et presque paradoxal de prétendre que les Américains sont portés d’inclination vers l'Angleterre, mais il ne faut pas perdre de vue que le peuple américain est un peuple dépassionné, que la victoire et le temps ont amorti ses haines et que, chez lui, les inclinations se réduisent à de simples habitudes. Or, quiconque a bien vu l'Amérique ne peut plus douter maintenant que, dans la plupart de ses habitudes, elle ne soit restée anglaise, que son ancien commerce avec l'Angleterre n'ait même gagné de l’activité depuis l’époque de l'indépendance, et que, par conséquent, l’indépendance, loin d’être funeste à l'Angleterre, ne lui ait été, à plusieurs égards, avantageuse.
« L'identité de langage est un premier rapport dont on ne saurait trop méditer l'influence. Cette
identité place entre les hommes de ces deux pays un caractère commun... les met à même d'échanger avec un plaisir réciproque la plénitude de leurs pensées et La discussion de leurs intérêts, tandis qu'une barrière insurmontable sépare les peuples de différent langage entre qui toute transmission de pensée est un travail pénible et non une jouissance et pour qui le résultat de la conversation, après s'être fatigués de leurs efforts impuissants, est de se trouver mutuellement ridicules... Dans toutes les parties de l'Amérique que j'ai parcourues, je n'ai pas rencontré un seul Français qui ne se trouvât étranger, pas un seul Anglais qui ne se trouvât Américain » (1).
Nouvelle Revue, n° du 15 Janvier et 1° Février 1897.
(1) Passage cité dans une biographie de Talleyrand par Sainte-Beuve.
(Sir Wilfrid Laurier) (')
C'est un Français d'Amérique, un catholiqueromain, qui a été, aux fêtes du printemps 97, le héros de l'Angleterre protestante. Vraiment, au cours de sa triomphale tournée, le Premier du Canada fut le premier du Royaume-Uni. Dans les conférences, aux banquets, à Londres, à Liverpool, ailleurs, les ministres, les hommes d'Etat, et non les moindres, les Salisbury, les Chamberlain, les Rosebery, ont l'air, autour de lui, de simples comparses placés là pour le mettre en lumière et lui donner la réplique. Il les domine. Et ce n’est point sa qualité d'hôte qui lui vaut cet honneur, ni son mérite même. C’est la logique profonde des choses, d'accord avec l'intuition des foules : à cette apothéose de l'empire, le délégué du Canada personnifiait l'empire, l'empire d'aujourd'hui et celui de demain ; mieux que cela, il le prouvait.
Ce Français, par le sang, la religion, le génie, «par l'accent aussi de sa parole, la grâce de sa dic-
(1) Voir la lettre de sir Wilfrid Laurier à la fin du volume.
tion, la politesse de ses manières, sa fidélité aux meilleures traditions de sa race » joint par une alliance heureuse au prénom anglais de Wilfrid le nom français de Laurier.
La nouveauté du spectacle a causé, de ce côté-ci de la Manche, un mouvement mixte de plaisir et de déplaisir. Chacun de nous retrouvera cette impression s’il s'interroge de bonne foi. Nous en sommes restés à l'image classique du vaincu, marchant les mains liées derrière le char de Rome. Ce descendant des vaincus, notre compatriote, debout au sommet du char qu'il conduit, qui entonne l'hymne au vainqueur et orne son triomphe, déconcerte nos habitudes d'esprit et nous laisse incertains. La vanité chauvine a tressailli, piquée légèrement, qu'un des nôtres ait servi et de si bonne grâce, à la glorification d’une race rivale, flattée secrètement qu’elle l'ait, entre tous, élu pour cet office. Au demeurant, il ne paraît pas qu'on ait cherché à comprendre. Le phénomène méritait mieux pourtant qu’une seconde de surprise suivie d'oubli. Il est de ceux qui comportent un enseignement, qui ouvrent à l'esprit de larges horizons.
Laurier est, avec Rhodes, dans une autre partie du monde, et avec une autre physionomie, d’un relief moins dur, mais également significatif, le plus original, peut-être, des grands acteurs de la scène politique anglaise. Il y fixe un des aspects les plus saisissants de l’évolution d'un peuple par-
venu à un exceptionnel degré de croissance : aspect unique et bien propre à frapper l'imagination.
Les unités éparses d’un monde en formation cherchent à se rejoindre, tendent à se grouper autour d’un noyau solide. Laurier paraît, leur fournit une voix, un exemple, une figure. Ce fut sa force, et son bonheur, que cette intime harmonie avec l'âme de son temps. Ajoutez à cela l'opportunité de son avènement au pouvoir, et il devient l'un de ces personnages prédestinés que le sort place aux carrefours de l’histoire, en avant-garde, pour marquer la route à ses contemporains, l’homme aussi qu’une nécessité supérieure fit surgir « au jour qu'il a fallu ».
N'est-ce pas Renan qui a dit, parlant des révolutionnaires, qu'ils n'étaient peut-être pas des géants, mais les ouvriers d’une œuvre géante ?... Je serais tenté d'appliquer ce jugement au Français-Canadien, qui fut aussi notre hôte agréable d’un jour: personnage de large envergure, il se révèle à nous grandi de toute l’immensité du décor — l'Angleterre au premier plan ; pour fond de tableau un monde, — de l’énormité des intérêts en jeu, de cette brume d'incertitude qui enveloppe l’œuvre et l'agent, une brume où l’on pressent déjà l'aube prochaine.
L'accueil fait à ce lointain sujet de la reine, l’enthousiasme qu'il a suscité sur son passage, la trainée lumineuse de pensées et de sentiments qu'il laisse derrière lui, la vision d'avenir qu'il évoque, — sans parler de la dualité de l’homme, de l'appa-
rente contradiction de sa race et de son rôle, — tout cela confère à Laurier, une valeur d'expression supérieure peut-être encore à son mérite qui est éminent. .
Laurier nous a épargné la peine de le deviner, en s'expliquant lui-même. Nr:
Il est Français : là-dessus, aucun doute. Il l’est, dirai-je plus que nous, ou plutôt mieux, puisqu'il descend en ligne directe du siècle français par excellence, le xvni°, époque où ses ancêtres franchirent la mer pour s'établir sur les bords du Saint-Laurent. Le temps, là-bas, n'a pas marché aussi vite qu'ici. Il a été moins destructif. L'afflux des choses extérieures n’a pas envahi ce morceau de patrie lointaine, et n’a pas introduit, dans l'héritage national transocéanien, d'éléments étrangers. La France ancienne n’a pas vieilli sur cette terre jeune. Elle y a gardé son visage et son allure. Ce dépôt des mœurs, des idées, des coutumes, des traditions, de la langue que tant d'alluvions foraines ont, chez nous, accru, amoindri, altéré, de l’autre côté de l’Atlantique s’est gardé pur de tout alliage. Wilfrid Laurier parle comme un honnête homme du grand siècle. Et ce n’est pas le moindre charme de sa causerie, au dire de ses intimes, que d'entendre tomber de ses lèvres, au milieu d'une large période classique, un de ces savoureux archaïsmes qui vous font retrouver, sous le Canadien du Nouveau-Monde, sous le ministre pro-
rene Canne enee comp …—— ———— en mm me tnt
gressiste et le très moderne homme d'Etat, le fils du vieux sol, resté de sa province, de son terroir.
Et comme il parle, il pense et il sent : en français. Wilfrid Laurier est un latin, par la lucidité de son intelligence, par le goût des idées générales, par je ne sais quoi de chevaleresque dans l'humeur, et comme a dit un de ses nouveaux compatriotes que ne démentiront pas les anciens, « par la politesse de ses manières »; par le cœur aussi. Il n'a pas oublié. Il a gardé la religion de la France absente, comme un capital auquel on ne touche point, comme un trésor caché au repli le plus profond de l'âme. Il a gardé, et il proclame la fierté de ses origines ; si bien que, dans cet étranger qui passait pour la première fois l'Atlantique au mois de juin 97, nous avons reconnu l’un des nôtres, pieux pélerin revenu, semblait-il, de par delà les mers, apporter à la terre ancestrale le tribut d'une tendresse intacte.
Pourtant, ce contemporain, à trois siècles et à plus de mille lieues d'écart, des Bossuet et des Fénélon, est un Anglais. Il l'est, sans arrière-pensée, sans regret, il le proclame aussi. Et il accepte, et il chérit l’allégeance. Il n’a pas pour cela, abdiqué sa première patrie. Dans cette âme large, l'Angleterre ne s'est pas substituée à la France, elle s’y est superposée: il a deux patries, voilà tout. Et, dans ce vaste empire britannique, il n'est pas un anglosaxon, qui ait fait monter au jour du jubilé « une
plus fervente prière que ce sujet français de sa
Majesté, pour que la reine vive et vive longtemps ! » Comment s’est accompli un tel miracle sentimen-
tal ? Ceci est une page d'histoire actuelle, dont lui-
même nous a donné la primeur. Là encore, il nous
suflit d'écouter et de noter.
Rien ne pouvait faire prévoir, il y a soixanteans, quand s’ouvrait l’ère Victorienne, l’apothéose coloniale de 97. Le règne débutait sous de peu brillants auspices. L'empire, avec ses 32 colonies — nous sommes loin des 67 d'aujourd'hui — paraissait devoir se dissoudre plutôt que de s’agrandir. L'Australie était {erra incognita. L'Afrique Australe n'était qu’une expression géographique. En Amérique, c'était pire. Le Canada non seulement français, mais anglais était en armes, et l’on pouvait craindre qu'il ne suivit l'exemple de sa grande voisine, et ne tentât, lui aussi, de se dérober au joug de la mèrepatrie.
Dans cette minute critique, le nouveau gouvernement eut une inspiration heureuse et qui décida peut-être de la fortune du règne. Il remplaça la rigueur, qui avait provoqué le soulèvement des Etats-Unis, par la générosité, Il octroya au Canada un bienfait qu'il faut nommer dans la langue même du bienfaiteur, tant la chose qu'il dit est anglaise :
émet
‘ le Self-government, mot magique, d'une vertu si neuve, qu'autonomie traduit faiblement. C'est lui, le Self-government, cet habeas corpus des nations issues d'elle, qui synthétise le système politique de l'Angleterre. C’est lui qui, sous toutes les latitudes, sur tous les points de son immense domaine, — les pays de couleur, encore enfants, et l'Irlande irréconciliable exceptés, — lie à la couronne ce que la force lui a conquis, mais ce que la force seule ne lui saurait conserver.
L'expérience était neuve et hardie. Elle porta les fruits que l’on sait. En 1867, les différents Etats de l'Amérique anglaise fondaient une fédération : la « Dominion of Canada. » De loin en loin le vieil antagonisme de races se réveillait bien encore : témoin Mercier qui, il y a dix ans, prêchait la République française et libre sur les bords du Saint- Laurent. Néanmoins lentement, sûrement, l’apaisement se faisait dans les âmes. Une métamorphose profonde s’élaborait dans l’ombre. Un esprit nouveau naissait. La liberté avait accompli son œuvre. « Aujourd'hui, l’autorité de la Reine du Pacifique à l'Atlantique, repose, non sur la force, mais sur la volontaire et joyeuse allégeance de cinq millions d'hommes (1). L’Angleterre de 97 reçoit avec éclat le Premier du Canada « qui représente non une colonie, mais la fédération de huit colonies autonomes » ;
(1) Discours de Sir W. Laurier au banquet de Liverpool (12 juin 1897).
elle salue de ses acclamations le Délégué des populations de l'Amérique du Nord, anglaise et française, protestante et catholique, dont il proclame en retour le fervent lo yalisme. Cela, cent cinquante ans après Montcalm, soixante ans après la rébellion, dix ans après Mercier. Vraiment, même il semblerait que cette guerre acharnée de deux races n'ait pas été toute stérile, que tant de sang versé, au cours de ce duel séculaire, ne l'ait pas été en vain. Les deux adversaires réunis en nation, n'ont gardé, de la lutte finie, que le souvenir de leurs vertus réciproques, et une plus haute estime mutuelle : « Mes ancêtres, a dit Laurier, ont combattu les soldats d'Angleterre sur maint champ de bataille. Nulle part, la valeur française et le courage anglais ne se sont rencontrés avec plus d'éclats que dans les forêts d'Amérique. Le sort de la guerre a fait, de mes concitoyens, des sujets britanniques. Leurs droits, leurs croyances, leur langue ont été respectés. Ils sont fiers de leur origine: ils ont aussi l’orgueil de leur gratitude. »
Ce sentiment anime tous ses discours, il y revient sans cesse, il l’exprime partout avec la même énergie et le même bonheur, nous forçant à y revenir aussi, puisqu'en somme il explique l’homme et son rôle.
« Dans les plaines d'Abraham, a-t-il dit encore « au banquet des Premiers, le général vainqueur et « le général vaincu tombèrent..… Si vous allez à
« Québec, vous verrez un monument commémoratif « de cette bataille. Les monuments qui célèbrent « une victoire ne sont rares ni en Angleterre ni en « France. Celui-là, je crois, est unique au monde, « car il confond dans un même bloc celui qui vain- « quit et celui qui fut vaincu, Wolfe et Montcalm. « La dédicace, d’une rare noblesse, est telle: Mor- « tem, virtus, communem, famam historia, monu- « mentum posteritas dedit. En vérité, c'est le mo- « nument dressé à deux races égales en courage, en « renommée, en gloire. Cette égalité n’est pas seu- « lement dans la pierre, elle est partout dans le € Canada d'aujourd'hui qui a résolu le problème de « la tolérance religieuse et de la liberté civile et « politique. » On a dit « que les colonies naissent pour devenir une nation. » Laurier repousse ce futur pour son pays : &« Le Canada est uxñe nation ; la liberté est sa nationalité. »
Cette âme étrangère que la reconnaissance naturalisa anglaise — nous avons vu comment, — elle est l'âme de tout Canadien français. Et nous savons par quel sortilège, le Canada de Mercier est devenu le Canada de Laurier.
L'importance de cette transformation n’est pas exclusivement locale, Zéjà, elle fait sentir son influence au large. Toutes les parties de l'empire britannique se tiennent moralement, sont solidaires les unes des autres. Le Canada vient de prendre la tête
du mouvement colonial. Lui-même, par ses progrès, s’est mis à l'avant-garde de toutes ces jeunes et vigoureuses communautés qui ne demandent qu'à marcher. La grande Confédération américaine est l'exemple heureux offert aux autres parties de l’empire et « qui n’est pas indigne de leur imitation. » Sa puissance de propagande est proportionnée à sa fortune. Et Laurier qui l’incarne, se trouve être, de par uneinvestiture tacite universelle, le porte-parole sonore, non seulement de ses compatriotes d’Amérique, mais de tous les membres de la grande famille anglo-saxonne éparpillés dans le monde.
C'est un écho de ses discours à lui, qu’on entend dans les harangues de ce Georges Turner, Premier de Victoria, exprimant l'espérance & qu'avant un an, une seule voix pourra parler au nom de l’Australie unie, de mème qu’une seule voix parle au nom de l'Amérique ». Et, n'est-ce pas encore comme un reflet de son rêve à lui, qu’on croit surprendre dans ce tableau d'avenir, esquissé par le même Turner, quand, laissant sa pensée franchir une étape de plus, il salue, au-dessus de la fédération prochaine l’image « du grand vieux drapeau de la grande vieille mère?»
Par ainsi, il nous conduit à l'idée de l'unité impériale, où nous reconnaissons l'influence Canadienne. Car le meilleur champion de cette unité, c’est le Canada encore ; c'est lui qui a prouvé par son exemple que l’empire — là du moins où des races blanches sont en présence, la preuve reste à faire pour
les colonies de couleur — et la démocratie n'étaient pas deux termes ennemis. Le Canada, où les institutions libres se sont développées parallèlement avec le dévouement à la couronne, s’est comme chargé d'avance de réaliser le vœu terminal du duc de Devonshire, en offrant au monde le spectacle « d’une nation impériale à la fois et libre ».
Il n'est en tout cela rien qui ne sorte de la grande réforme initiale. Le principe du self-government jeté dans le monde, tout le reste en découle naturellement. Le Canada et Laurier ne sont pas des contingences heureuses, heureusement exploitées, en vue d’une fin politique. Ils sont des conséquences, et des plus éloquentes. Ils nous font prendre sur le vif le procédé de l'Angleterre, et nous révèlent le secret de sa stupéfiante fortune, secret bien simple en vérité. Alors que les autres Etats administrent les colonies, en égoïstes fermiers, pour eux-mêmes et non pour elles, et que les relations des uns avec les autres — voyez l'Espagne et Cuba, voyez l’Angleterre même avec les Etats-Unis — se terminent invariablement par la rupture et la guerre, l’Angleterre laisse la colonie maitresse de ses destinées, respecte sa personnalité, ses intérêts. Elle ne confond pas unité avec uniformité, elle ne cherche pas à couler l'infinie variété des énergies humaines dans la rigidité d’un même moule. Elle les laisse libres de se développer selon leur loi intérieure. Elle a compris hautement sa mission, renfermée dans la devise
que lui légua John Bright: « l'Angleterre mère de nations vivantes ».
Au résultat, l'Angleterre positive ne fait pas un mauvais calcul. La générosité est un capital qui lui rapporte de beaux intérêts. La colonie, affranchie d'entraves, s'accroît, prospère pour le plus grand profit de la mère-patrie ; la colonie « joint à la fierté de l’autonomie » la fierté du lien britannique.
A l'Angleterre, la liberté est l'instrument de domination. Avec cette baguette magique elle a fait le Canada et Laurier; le Canada par quoi s'illustre « la puissance des institutions britanniques à briser de tels obstacles que la race et la religion »; (1) Laurier, le nom vivant d’une grande victoire anglaise.
A cette victoire, il faut le dire, le terrain avait été préparé de longue date par les événements, par le jeu des forces libres, qui s'appellent ailleurs le hasard, ce collaborateur parfois utile des plus beaux triomphes humains.
Nous avons esquissé l'histoire morale d’une colonie et d’un colon. Il resterait à étudier le sentiment colonial même, je veux dire, à signaler les tendances très diverses qui ont animé de notre temps les colonies et la métropole, et gouverné leurs relations à travers la seconde moitié du siècle, à suivre
‘évolution de ce sentiment, ici et là, à montrer par
(1) Le duc de Devonshire à Liverpool.
quelles phases, et sous l’action de quelles influences il put passer de l'indifférence tout ensemble respectueuse et dédaigneuse d’un côté, railleuse de l’autre, à cet élan de tendresse mutuelle, ardente et presque mystique auquel nous assistons aujourd'hui.
Vers le milieu de ce siècle, les colonies n'étaient pas en faveur. J entends qu'on se désintéressait un peu d’elles. C’étaient alors les beaux jours du libreéchange et de l’école de Manchester. Le libreéchange devait renouveler la face du monde. Il devait résoudre tous les problèmes, abaisser toutes les barrières, abolir aussi tout lien entre peuples autres que la sympathie, le lien colonial entre autres. Les colonies devenaient superflues, pire que cela ; une charge. On envisageait l'éventualité de leur séparation sans émotion. Elles étaient des enfants à qui l’on devait l'éducation du premier âge. L'éducation achevée, elles seraient maitresses de leurs destinées : le devoir des parents cessait, et son pouvoir. Elles étaient libres de partir. Et c’était pensait-on, ce qui leur pouvait advenir de plus heureux « à elles et à nous ». Après tout les colonies n'étaient-elles pas des nations en devenir ? |
Cette conception avait sa noblesse. Et peut-être la période de l'indifférence philosophique ne fut-elle pas sans quelque bien pour tous deux : la colonie mise à même de se développer sans entraves, de faire l'apprentissage de la liberté avec la responsa-
bilité ; et la métropole qu’elle garda efficacement de la faute contraire, l’excès de zèle et d'autorité, qui lui fit perdre l'Amérique. Mais ce bien pouvait de. venir un mal. Le séparatisme menait à l’'émiettement. Il ne pouvait qu'éloigner l’une de l’autre des nations nées pour s'entendre. De pareilles théories allaient tout droit, sous couleur d'éviter des chocs ou des froissements, à supprimer avec les liens tangibles, le sentiment de la famille. Ce respect. de la personnalité coloniale ne ressemblait pas à de l’amour.
De l’autre côté des mers, un mouvement correspondant de recul aussi s’accomplissait. Les colonies se détachaient moralement. Elles ne comprenaient pas ce qu'il pouvait y avoir de généreux, de flatteur même pour elles, dans l'attitude de la mère-patrie. Elles y voyaient plutôt un rapetissement, une sorte d’abdication qu’elles attribuaient à la faiblesse de l’âge, à une sénilité commençante. Elles regardaient avec une ironie surprise « cette vieille contrée efféminée » que guettait la proche décadence. Et parun naturel retour, elles prenaient, à cette contemplation, une certaine satisfaction de soi-même. Elles se comparaient et se préféraient. Toute la sève, pensaient-elles, de l'arbre anglo-saxon, en fuite du tronc vieilli, se réfugiait dans les jeunes branches, et de même qu'un jour Rome ne fut plus dans Rome, il leur parut que l'Angleterre n’était plus en Angleterre, mais là où elles étaient. Ainsi l’orgueil, joint
à un certain patriotisme, développait en elles l’idée d’une séparation. Et, par une bizarre rencontre, les Etats-Unis, rejeton détaché, prospère, devenaient l'idéal commun, celui de la métropole, pour ses colonies, et celui des colonies, pour elles-mêmes.
Un jour, il y eut un réveil. Le protectionnisme qu'on pensait terrassé, se dressa devant l'Angleterre, partout dans le vieux monde et dans le nouveau, qui n'étaient pas le paradis commercial promis du libre-échange. Des barrières s’élevaient, plus hautes, chaque jour entre peuples barrant ou gênant le commerce de la grande nation marchande. Elle fit des réflexions. Il lui souvint qu'elle avait des colonies, que là-bas, elle était encore chez elle: elle les agrandit, elle en fit d’autres ; son empire si vaste s’accrut démesurément.
En même temps qu’elle se répandait au dehors, son génie se reployait en quelque sorte sur luimême. Le sentiment de la solitude exaltait sa personnalité. En face de la concurrence étrangère, elle se dit qu'elle devait être irès grande et très forte afin de se suflire. Elle prit l'âme de sa position, elle vibra d’un accès de patriotisme aigu, de Jingoïsm.
Du coup, elle regagna la confiance des colonies. L'orgueil encore fut son auxiliaire dans cette reprise de possession. Les colonies prêtes à s'éloigner d’une nation en déclin et qui s’abandonnait, lui revinrent dès qu'elle releva la tête. Elles recommencèreni à sentir le prix de leur société avec une grande puis-
sance européenne dont la force les protégeait et les flattait. Chacune d'elles était fière, et se sentait agrandie d’être une fraction de ce vaste empire qui couvrait le cinquième de la terre habitable, comptait le quart des habitants du globle, et croissait tous les jours.
L'incident vénézuélien qui fit éclater le sentiment des colonies, leur fut, à elles aussi, le prétexte d’une révélation. Elles se reconnurent. Les rodomontades du Yankee, la menace d'une guerre déterminèrent le réveil. Un long frisson courut d’un bout à l’autre du monde britannique. L'attitude ferme de l’Angleterre fit le reste. La crise avait achevé de lui restituer sa famille lointaine. Après tout, ils étaient Anglais, eux aussi, les Australiens, les Canadiens, les Africains. « L'Angleterre était assez bonne pour eux ». Maintenant, si, fidèle aux théories de Manchester, elle leur avait dit : « Allez, enfants, volez de vos propres ailes, et que ma bénédiction soit avec vous » cette bénédiction, ou plutôt la rupture sous cette forme, du vieux lien qui unissait les colonies à la métropole, on n’en aurait pas voulu. Mais, à dire vrai, si les unes n'étaient pas disposées à l’accepter, l'Angleterre ne songeait plus à l’offrir. Un double courant précipitait l’une vers l’autre la nation mère et sa descendance. Sur tous les coins du globe où flottait le drapeau britannique, l’idée impériale grandissait avec le désiré d’une plus intime union. La bonne graine levait qu'avait semée Lord Rose-
bery et l’Impérial Federation League, à qui vient de succéder la British Empire League, toutes ligues d'union, quel qu’en soit le programme ou le titre.
Il restait à donner un corps à ces sentiments, à objectiver ces tendances par un acte. Toutes proches l’une de l’autre, la métropole et ses colonies sont encore séparées par une zone neutre ; celle-ci vient d’être franchie sur un point, sur plusieurs points.
Le premier pas, a été accompli sur le terrain commercial, par les colonies, par le Canada, par Laurier. Il a offert à la métropole un tarif de préférence. C’est le présent de jubilé du Canada à l'Angleterre. Les circonstances en doublaient le prix et la portée.
L'Angleterre, précisément à cette époque, méditait une grave réforme, disons même, une grosse révolution économique. Le libre-échange faisait obstacle à l'unité impériale. Par lui, ces colonies assimilées à l'étranger, sur le marché de la Métropole, soutenaient péniblement l’écrasante concurrence de nations ainées, commercialement plus avancées. Un Zollverein impérial, une palissade de hauts tarifs, faisant le tour de l'empire britannique, avec à l’intérieur le libre-échange, isolerait l’Angleterre du monde pour la rapprocher de ses colonies. Elle y songeait, se demandant si l'heure n'était pas sonnée d'offrir le grand sacrifice économique à la grande pensée politique, à la cause supérieure de l'unité impériale. Sacrifice grand, en effet, qui bouleverserait ses habitudes, troquerait un principe
318 HOMMES ET CHOSES D'OUTRE-MER moteur dont les preuves étaient faites, et quelles preuves! contre les chances grandioses d'une fortune à venir. Le dogme était de ceux qui n’admettent pas de compromis. On ne transige pas avec le libreéchange des Bright et des Cobden. C’est « un bloc » infrangible. Borné à une partie du monde, même aussi vaste que l’Empire, il perdait sa vertu, ilcessaitd’être.
C'est le moment que Laurier choisit pour offrir à l'Angleterre une réduction de tarifs de 12 1/2 pour cent, qui sera de 25 pour cent, l’année prochaine. En face d'une forte opposition, sur un continent nettement protectionniste, il fait ce pas en avant vers le libre-échange battu en brèche dans son pays d'origine même; il rappelle la mère-patrie au principe qu’elle semble disposée à déserter : haute leçon donnée par le disciple et le fils au maitre et à l’aïeul. Le libre-échange a fait la fortune de l'Angleterre, elle lui doit fidélité. Le don qu'offre le Canada est gratuit, il est de pure reconnaissance : il n’exige rien en échange. Pour le rendre plus acceptable, on l’a déguisé dans la forme. Le nouveau tarif s'offre à tous les pays mais sous une condition de réciprocité remplie par la seule Angleterre, qui en devient, du coup, l'unique bénéficiaire.
L'initiative était plus heureuse encore qu'il n’y paraît au premier aspect. Elle l’est diversement. Elle favorise l'émancipation commerciale des colonies, elles sert un grand dessein politique, ce que dans le langage diplomatique du xvri® siècle on
pourrait appeler « le grand ouvrage de l’Angleterre, » en cette fin du x1x° siècle ; cependant qu'elle l’affranchit d’une chance redoutable.
Ce Zollverein, miroir aux alouettes des colonies, est-il bien sûr qu’il possède toutes les vertus dont on se plaît à le parer, de loin, d'avance ? Le Zollverein — protection au dehors, liberté au dedans, mais liberté obligatoire — serait-il un bienfait sans mélange, même pour les colonies ? Il leur ôte le droit de taxer les produits de la Métropole, leur principale cliente. Mais ce droit est une soupape de sûreté. dont il peut être nécessaire de jouer en temps de crise. Il serait plaisant que l'Angleterre, après avoir perdu une colonie pour avoir voulu la taxer, perditles autres pour vouloir les empècher de la taxer. Le Zollverein est une arme à deux tranchants. Excellente contre l'adversaire, elle peut blesser demain celui qui la manie (1).
La décision prise par le Canada épargne à l'Angleterre un essai périlleux. Il ne saurait plus guère être question, pour l'heure, de Zollverein. Quelquesuns de ceux que le projet avait pu séduire, s'en écartent. Un ministre, Chamberlain, je crois, a prononcé son oraison funèbre, déclarant «qu'il n’y toucherait plus avec une paire de pincettes. » Plus tard, si les temps changent, il pourra renaître de ses cendres. Maintenant il s’est éteint dans le silence.
(1) Voir « the new Impérialism » by Percy A. Hurd. Contemporary Rewiew. Août 97,
C'est à un autre point de vue que l'acte de Laurier est surtout intéressant. Economique par ses caractères apparents, il est politique par ses intentions et par ses effets. Il arrive à l'heure juste, préciser et simplifier une situation. IL va faire faire un pas décisif, peut-être en avant ouen arrière, à la cause de l'unité impériale. C'est une mise en demeure amicale à l'Angleterre. de se prononcer. Amicale, mais pour cela, singulièrement plus embarrassante.
Dans l'occurence, il allait en coûter davantage à l'Angleterre d'accepter, qu’au Canada d'offrir. Le nouveau tarif mettait en jeu, immédiatement, des questions de droit international sous la forme des deux traités belge et allemand de 1862 et 1865.
Cette date déjà annonce leur caractère. Ils appartiennent à la période d’indifférence coloniale. Nous en connaissons l'esprit. L’Angleterre libre-échangiste, n'ayant plus rien à donner elle-même, parce que son principe accordait tout, avait, à la légère, sacrifié l'intérêt colonial à la Belgique et à l’Allemagne. Elle en avait fait un moyen d'échange. Elle avait, contre des avantages douteux, assuré aux produits de la Belgique et de l'Allemagne, dans ses colonies, le même traitement qu'aux siens propres. Sur toute l'étendue de l'empire, les marchandises allemandes et belges et — grâce à la clause de la nation la plus favorisée insérée dans la plupart des traités — les marchandises de toute provenance, étaient assimilées aux anglaises. Les colonies avaient
LE PREMIER DU CANADA 3ar
les mains liées vis-à-vis du monde. Leur essor commercial en fut comprimé pendant trente ans.
Aujourd'hui, le parlement canadien vote à l’Angleterre un tarif de faveur. N'est-ce pas en contradiction avec les termes & des deux malheureux traités ? » (1) La Belgique et l'Allemagne ne sont-elles pas en droit de protester ?
La position de l'Angleterre est délicate. Elle n’a de choix qu'entre deux partis: ou repousser le don, et le peut-elle et le doit-elle ? ou l'accepter avec toutes ses conséquences ?
L’Angleterre, en eut-elle même le désir, a-t-elle le droit de refuser le présent canadien ? Beau thème à disputes juridiques. Refuser, c'est en réalité modifier d'office une taxe régulièrement votée par la législature coloniale. Il semble, à consulter l'esprit et la lettre même du régime parlementaire, que le gouvernement britannique en soit aussi incapable que de modifier, à l’intérieur du Royaume-Uni, une taxe adoptée par le parlement. Et d'autre part, Laurier soutient que le nouveau tarif n'est pas en contradiction avec les fameux traités. Qu'interdisentils ? Les distinctions basées sur la nttionalité de la marchandise. Or, le bénéfice de la réduction est accordé aux produits de la métropole non pas en tant qu'anglaise, mais qu'originaires d'un état libre. Et il ne tient qu’à la Belgique et à l’Allemagne de bénéficier du même traitement que l’Angle-
(1) Opinion de Salisbury.
terre; qu’elles l’imitent, qu’elles ouvrent leurs ports au Canada (1). Mais l'argumentation subtile n’a guère de chances de prévaloir auprès des intéressés.
Et puis, en supposant tranché le point de droit, reste la question politique. Quand il convint au Canada de taxer l'Angleterre, John Bull, au trait d'audace, © reconnut son enfant, le copeau de la vieille souche (2) ». Bon sang ne peut mentir. John Bull, lésé peut-être, mais flatté certes, s’inclina : «Aujourd'hui, il nous plaît de lever la taxe : John Bull protestera-t-il ? » L’Angleterre peut-elle empècher ses colonies de lui prouver leur attachement ? opposer un veto à leurs élans généreux ? Le peutelle contre elle-même, contre ses intérêts immédiats, évidents, et les plus hauts ?
Une seule solution rationnelle s'impose, accepter et dénoncer les traités. Et c’est à quoi Laurier voulut acculer la mère-patrie, et ce qui fait de cet acte du parlement Canadien proposé par lui, 4:fendu par lui, enlevé par lui, un coup de maître de, ::sant étrangement le but d'utilité prochaine qu'il atteint en chemin.
€ Il faudra que le Canada recule, ou que l’Angleterre avance », a dit le Premier d'Ottawa.
L’Angleterre a avancé. Le Canada avait faitle pre -
(1) Voir England’s opportunity, Germany or Canada by
Birchenough, Nineteenth Century, juillet,et dans le Nationa] Review, septembre, a colonial Chronicle.
(2) Laurier au banquet du Philarmonic-Hall.
mier pas. Obéissant à la logique, à son instinct, à la poussée de l'opinion, l'Angleterre vient de faire le second. Le 3x juillet, les traités étaient dénoncés. La métropole avait rendu sa politesse à la colonie. Au don colonial, elle répond par le sacrifice à l’empire, un sacrifice nécessaire qui portera ses fruits. L'honneur reste à Laurier de l'avoir provoqué.
Pour mesurer toute l'importance de cette double détermination, il faut la rapprocher de deux autres faits, qui ne seraient que divers en d’autres circonstances, mais qui prennent, d’avoir été accomplis dans celle-ci, à peu près dans le même temps, et sous l'inspiration visible des mêmes sentiments, une valeur singulière ; le don, sans condition, à l'empire, d’un cuirassé par le Cap ; l'admission de juges coloniaux à la Cour suprème. D'accord avec le parti conservateur, le parti libéral anglais, dans ces trois événements salue avec raison « trois fruits du Jubilé ». Il y croit distinguer le commencement «d’une flotte commune, d’un commerce commun, d'une administration commune (1) ».
Faire l'empire, pour le prouver, voilà qui estbien anglo-saxon. Des actes, tels que ceux-là, sont mieux que des symptômes : ils sont les commentaires réels les plus éloquents aux paroles dont l'Angleterre a retenti à la fin de ce printemps inoubliable : des gages que la ferveur de leur loyalisme n'est pas
(4) Daily News, 31 juillet 97.
feinte qui éclata, d’une si intense et unanime spontanéité, confondant en une même vague unioniste, sans distinction de patries ni de partis, les pensées et les cœurs de millions d'hommes, créant, dirais-je, au-dessus de la poussière montée des luttes quotidiennes, une atmosphère plus pure, où n'atteint presque plus le bruit des passions politiques. Il faut lire les déclarations vibrantes d'enthousiasme des Reid, des Turner, des Seddon, des Laurier, dans ces assemblées, dans ces banquets en l'honneur des Premiers, délégués de toutes les parties du monde « quand chacun sentait son cœur gonflé d’orgueil, à la nouveauté, à la grandeur, au caractère unique du spectacle ». Avec des mots différents, toutes rendent le même son. Elles apportent à la mère-patrie l'hommage du loyalisme colonial. « Que le clairon sonne, les colonies seront là. » En attendant, elles veulent ( contribuer à la dépense de l'empire, à la défense de l'empire », resserrer le lien impérial, élargir « la cité » (the citizenship).
De telles patoles aussi sont des faits. Ils donnent à l'unité impériale, restée jusqu'ici dans le domaine du rêve et qui garde encoreassez de vague grandeur pour émouvoirl'imagination,saphysionomicetsonallure. Dans l’état présent, l'empire est c omme la statue colossale derrière un voile chaque jour plus transparent, qui en laisse pressentir les traits essentiels.
Comme il ressemble mal à l'empire de Beacons-
field « protégé par un haut tarif, » protégé et taxé par une autocratique Angleterre ! Il reposera, lui, sur la liberté qui l’a fait. L'unité impériale y aura pour contrepoids l'autonomie locale. Mais l'union des membres qui le composent deviendra plus intime ; la solidarité plus étroite.
Réclamant leur part de charges, les colonies obtiendront une part correspondante d'autorité, en vertu du vieux principe anglo-saxon : la taxe suppose la représentation. Cela commande ceci. Les colonies, devenues des nations, formeront, avec la métropole, une grande société libre, et le jour n’est peut-être plus très distant où tous les pays bretons, grands et petits, auront leur voix, petite ou grande, dans une assemblée souveraine, qui, tout en respectant l'indépendance locale de chacun de ses membres, dirigera la politique de l'association.
Sans doute, il faut compter avec ce puissant facteur, l’imprévu, dont le caprice peut avancer ou reculer les échéances, modeler selon des formes un peu différentes la vaste association d'hommes sur qui flotte Le drapeau de l’Union-Jack. Au point où nous en sommes, il ne semble pas qu'il puisse en modifier radicalement les grandes lignes, dès aujourd'hui distinctes, et le pli que lui donnèrent des causes toujours agissantes. IL aurait déjà trop à défaire.
Macaulay, a dit Laurier, nous a montré un voyageur de Nouvelle-Zélande assis sur les débris d’une arche de London-Bridge ou sur les ruines de Saint-
Paul, songeant au passé, aux Egyptiens, aux Assyriens, aux Perses. L'événement a démenti ses prédictions. Le Néo-Zélandais est ici, pour contempler, non des ruines, mais un empire, tel que l'imagination d'un Macaulay ne l'avait pu rêver. Demain peutêtre, l sera à la porte de Westminster, réclamant la place de la Nouvelle-Zélande dans ce hall historique, berceau de la liberté.
La logique, qui ne compte pas avec le temps, nous permet de le devancer et de jeter un coup d'œil sur l'avenir.
La contribution appelant la représentation, si les colonies persistent à vouloir la contribution, elles auront la représentation. Comment s'accomplira la dernière étape avant la métamorphose? Vraisemblablement sans secousse, comme la métamorphose même. L'empire nouveau sortira doucement et progressivement de son ancienne chrysalide, L'histoire de l'Angleterre et de ses institutions le prouve. Le temps et l'expérience y sont tout. La théorie et l’abstraction n'y interviennent guère. La nécessité y fit les constitutions et les réformes que la sagesse des hommes ratifia. Elle seule encore y décrètera les révisions utiles. Cet empire même d'aujourd'hui, qui épand ses rameaux sur une si grande partie de l'univers, quelle volonté particulière en a jeté la semence”? Est-il autre chose « qu'une plante » librement poussée là, et qui a cru, et qui continuera de croître d’après une loi de développement intérieure ?
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pe
N'est-il pas l'œuvre de la nature et d’un intelligent empirisme? Celui qui prendra sa place, quel qu’il soit, ne sera pas l'essai d’une formule nouvelle, éclose tout d'une pièce dans le cerveau d’un penseur ; il sera la consécration d’une réalité antérieure : quand il sera proclamé, il sera fait. La transformation devra s’accomplir d'elle-même. Elle sortira de l'accord spontané de la métropole et des colonies, celles-ci préalablement groupées en fortes unités, sur le modèle de la Confédération canadienne.
Est-ce à dire que l'initiative humaine se doive désintéresser de ce travail d'élaboration, que sa tàche soit nulle ? Bien au contraire, elle devra le contrôler, le diriger plus encore que le stimuler.
L'impérialisme ardent des colonies manque peutêtre d'ampleur, il ne s'élève pas encore, sauf chez quelques rares esprits, jusqu'à la pleine conception des devoirs de la société, il reste méfiant, faute de comprendre. Dans un appel lancé de Londres, un des premiers personnages d'Australie, un Reïd, ne verra qu'un coup tenté contre la fortune publique de l'Australie ; il répondra ironiquement à Goschen : « Les colonies qui veulent servir la cause impériale ont mieux à faire qu’à grever leur budget pour le plaisir pécuniaire de l'honorable gentleman. »
C'est que l'impérialisme des colonies est à petite portée, comme leur vision; qu'il ne dépasse pas sensiblement celle du boulet de canon tiré des côtes,
finissant avec leur puissance et leur danger ; c'est que, très capable aux jours de crise, du sacrifice héroïque, il répugnerait peut-être encore au petit sacrifice quotidien, obscur et nécessaire qu’exige la vie commune. Il n’aperçoit pas encore assez nettement «que les batailles coloniales, qui sont batailles d'empire, peuvent être combattues à des milliers de lieues des rives coloniales. » Ce sera l'affaire consi- .dérable des hommes d'Etat, des penseurs, des pasteurs d'hommes des deux côtés de la mer, d'avancer par tous les moyens, conférences, ligues, écrits — l'éducation de ce sentiment impérial et d'en favoriser le progrès, de le délocaliser, sans hâte et sans répit, en attendant; — en attendant que l'Empire, selon l’énergique expression de Laurier, soit devenu «un besoin. »
Une vérité domine le problème : le séalu qno, suffisant aujourd'hui, ne le sera plus demain. IL faudra que les colonies reculent ou que les colonies avancent : le temps peut venir, le temps viendra où les colonies, satisfaites de leur condition présente, demanderont autre chose. « Nous sommes cinq millions au Canada, nous pouvons attendre. Quand nous serons dix millions, il nous faudra ou couper le câble qui nous unit à la Grande-Bretagne, ou devenir une portion de la Grande-Bretagne ». C'est encore Laurier qui a dit cela. Ce pionnier serait-il aussi un prophète ?
Nouvelle Revue, Janvier 1898.
Cécil Rhodes!
Un soir (2), il'y a quelque dix ans, trois hommes s'étaient réunis pour discuter la fusion des mines de diamants de Kimberley. Ces trois hommes s’appelaient Beit, Barnato et Cecil Rhodes. Celui-ci, seul de son avis, demandait tout simplement que les profits de la Compagnie future servissent à la création d’un Etat au nord du Cap. L'entreprise, suivant lui, était hasardeuse mais digne d’être tentée. Cet avis étrange chez un financier déconcertait les deux financiers : hommes d’affaires avant tout, l'idée d'utiliser les mines de diamants pour la fondation d’un État leur souriait peu ; ils y flairaient une médiocre spéculation. Mais Rhodes était tenace et la discussion se prolongeait. De guerre lasse, Barnato laissa échapper son consentement : « A chacun sa marotte, dit-il; puisque la vôtre est de faire un empire, il en faut bien passer par où vous
{) Voir la lettre de M. Cécil Rhodes à la fin du volume.
(2) Quelques-uns des éléments de cette biographie ont été
puisés dans le très curieux et suggestif ouvrage intitulé : « Cécul Rhodes » par Imperialist et D' Jameson.
voulez. » La première bataille était gagnée; l’action s'était engagée à la fin du jour, et il était 4 heures du matin.
L’anecdote jette une clarté sur l'homme et, du même coup, sur le problème sud-africain qui est son œuvre et dont il reste un des facteurs essentiels.
Ce problème — ne faudrait-il pas dire ces problèmes? — posé par la géographie, compliqué d'ethnographie et d'économie politique, aggravé de passion, se ramène à une biographie : la sienne. De quelque côté qu'on se tourne, honnie ou exaltée, sa figure domine tout l'horizon, de la baie de la Table au Zambèze.
Ilest comme la synthèse vivante de toutes les questions qui s’y pressent et qu'il a suscitées. Il Les explique, il les éclaire, il les anime. Retracer les principales phases de cette pittoresque carrière, c'est dresser le bilan de tous les efforts tentés, de toutes les luttes soutenues, des vicissitudes subies depuis quinze ans par les peuples qui s'efforcent d'être, plutôt qu'ils ne sont; c'est refaire l'histoire chaotique d’un monde à sa naissance. L'Afrique du Sud avec ses races diverses, ses intérêts en conflit, ses espérances, ses possibilités, déroute le chercheur solitaire : il lui faut un fil conducteur pour se guider à travers ce labyrinthe. Qui le lui fournirait mieux que l'architecte même, l’homme dont le souverain caprice en a tracé les principaux détours ?
Un coup d'œil à la carte de l'Afrique australe la révèle géographiquement une, sous le manteau d'Arlequin dont l'a vêtue déjà la fantaisie européenne ou le jeu de la politique. Du côté de la mer, à l’ouest, comme au sud et à l’est, des montagnes ou des collines forment le talus extérieur d’un plateau immense qui s'épand à l'infini vers le nord. A l'intérieur, pas d'obstacles, torrents, déserts ou sommets, du moins pas de ces insurmontables barrières qui préparent, avec des régions distinctes, des Etats hostiles. Des contrées variées, sans doute, mais non irrémédiablement divisées, des cours d'eau largement étalés faits pour relier mieux encore que pour séparer: l'Orange, le Limpopo, le Zambèze, avec leurs affluents, arrosent une campagne de grandes promesses agricoles, là où sa nudité ne cache pas «le fabuleux métal » qui faisait passer la mer aux hommes d'autrefois : enfin, un climat où le colon, — pasteur, laboureur, mineur, — vit, se multiplie, prospère.
De ces vastes étendues réellement inconquises, l'Europe a fait déjà une mosaïque à son image : mosaïque dont les parcelles ne sont point égales. Entre les établissements portugais de l'Est, — allemand de l’ouest, l'Angleterre, partie du Cap, s'est taillée sa part coutumière, qui est celle du lion. Ecartant ou refoulant devant soi les hordes indi-
gènes, elle s’est élancée vers le nord, au-delà du 22°, absorbant le Bechuanaland, le Matabeleland, le Mashonaland, franchissant d’un bond le Zambèze, s'élevant au Tanganyika, pour réunir ses conquêles nouvelles, sous un nom qui en conte l’histoire, la Rhodésie.
La Rhodésie, ainsi devait s'appeler ce nouvel Etat qui n’est séparé du Haut-Soudan égyptien que par l'Afrique allemande orientale et par l'Ouganda, lui-même anglais. Restent, au sud, l'Etat d'Orange et le Transvaal; mais, serrées à étouffer entre les colonies anglaises et portugaises, sans frontières protectrices, les deux Républiques hollandaises n'ont qu'un jour lointain sur la mer par deux fenêtres étrangères : l'une anglaise déjà de Natal, l'autre portugaise encore de Delagoa-Bay.
La carte, chaque jour moins vide de noms, se zèbre de grandes raies noires, lignes continues ou séries de points : ce sont les chemins de fer et les télégraphes, coups de sonde de la civilisation jetés en pleine barbarie noire. L’Angleterre, pratique, commence par jalonner sa conquête. C'est sa façon de l’établir et de l’annoncer. Une voie ferrée, — elle avance à raison d'un mille et demi p: jour, — rattachera demain le Cap à Bulawayo, capitale du Matabeleland, en passant par Kimberley et Mafeking. Une autre, œuvre non désintéressée de capitaux anglais, ou allemands; relie Pretoria à Delagoa- Bay ; une autre, Johannesburg à Pretoria, au nord,
à Natal à l’est, à Port-Elisabeth au sud, sans parler de ses ramifications. Une autre enfin, partie d’Untali pour aboutir à Beïra, met en communication par le Mozambique, la Rhodésie du nord, avec l'Océan Indien.
Le télégraphe est allé plus vite encore et plus loin. Une ligne ininterrompue monte de la baie de la Table au sommet de la Rhodésie, va finir sur les bords mêmes du Tanganyika où elle rencontre la ligne qui, de l’autre extrémité de l'Afrique, vient à travers l'Uganda unir le Caire ‘au Cap (1).
C'est la carte de l'Afrique australe telle que Rhodes l’a faite. Il nous reste à voir comment.
Peindre en rose (2) cette vaste étendue qui va de Cape-Town aux lacs, ce fut le rêve unique de ce grand réaliste, et sa passion, et son triomphe, avant sa faute, avant ce coup de pinceau fatal par lequel il tenta un jour, d'effacer la petite tache du Transvaal. C'était à quoi, le jeune étudiant d'Oxford égaré parmi ses Cafres, sur les confins du Velt, songeait, durant les heures de solitude morale, en triant le diamant. Attiré par son frère aîné, le planteur de coton, Herbert, il était venu là, il y a vingt-
(4) Ce n’est là qu’un simple aperçu incomplet des grandes lignes qui sillonnent l'Afrique australe.
(2) Couleur qui, sur les mappemondes anglaises, sert à désigner les possessions britanniques.
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cinq ans, chercher la santé. Il l'y avait trouvée et il était en train d’y découvrir — ayant abandonné le champ pour la mine — la fortune et par surcroît, la puissance. .
Les songes de ce grand garcon, presqu'un adolescent encore, de mise négligée, nous content ses biographes, silencieux, excentrique, méritent qu'on les dévoile. Nous les connaissons maintenant, parce qu'ils sont devenus des faits qui ont changé l'aspect du tiers d’un continent, et que sans lui, peut-être contre lui, ils continueront à le travailler. Du songe, ils n'avaient à vrai dire que l'amplitude et l'essor. Déjà, ils avaient la netteté d'un programme; ils étaient des idées énormes et précises.
C'est l'instant de les expliquer, d'autant qu ‘elles ne lui vinrent pas en route, mais qu'elles marquèrent au contraire cette route, qu'elles précédèrent l'acte et le commandèrent, que la fortune ensuite ne leur fournit que des occasions de développement, que l’expérience leur fut seulement la pierre de touche qui en révéla la qualité, et qu'elles furent vraiment rectrices de cette destinée.
Si nous examinons de près ces idées, nous en trouvons deux ou trois seulement et simples.
La première — en date comme en logique — c’est de faire fortune. Ce cadet d’une famille anglaise de la fin du xix° siècle, n’ignore point que le levier d’Archimède qui soulèverait le monde moderne,
UN ANGLAIS D'AUJOURD'HUI 335 est d’or et non d'acier. Il le proclame en toute occurrence. Certes, ce n’est pas lui qui, après l’écrasement des rebelles Taïpings eut refusé le prix de la victoire, la chambre pleine d’or offerte par le Fils du ciel. À Gordon, qui lui demande : « Qu’auriezvous fait à ma place ? » Il répondra tout droit : « Je « l'aurais prise, et avec elle, toutes celles que le « Chinois aurait bien voulu m'offrir... À quoi ser- « vent les grandes idées sans argent ? Si nous avons « des idées imaginatives, il nous faut des pounds, « des shillings, des pences pour les réaliser. »
Car l'argent n’est pas le but à ses yeux, mais le moyen du pouvoir qu'il veut pour agir, pour accroître sa patrie si grande. La fortune n'est que le clou d'or où il accrochera sa puissance, solidement.
Et voici se dégager la seconde pensée maitresse de notre insulaire :
Par une contradiction étrange, la grandeur de l'Angleterre a sa cause dans une faiblesse originelle. L’Angleterre, au rebours de tel autre peuple, la France « qui a son grand vin », les Etats-Unis qui sont un monde en soi, ne se suffit pas à elle-même. Elle ne peut nourrir que six millions de ses trentesix ou quarante millions d'habitants : les classes et non les masses. Il lui a fallu chercher au dehors, dans les relations étrangères, la force qui lui manquait au dedans. Elle est devenue « la grande boutique du monde », mais le monde s’est lassé d’être
son tributaire. Désespérant de soutenir la concurrence, il lui a fermé ses portes par des tarifs protecteurs ou prohibitifs. Exclue, pour ainsi dire de l'Europe, l'Angleterre ne peut compter que sur ses colonies, et leurs ressources et leur dévouement. Les colonies, plus dans l'avenir que dans le passé, la sauveront de l’anémie et de la pléthore. Elles lui fourniront les éléments de la vie qui lui manquent. Elles offriront un débouché à son surcroii de production, ainsi qu'à son excédent . nergie. En même temps qu'un marché toujours ouvert à son commerce, elles assureront un admirable champ d'émigration à sa population trop dense.
Voilà ce qu’ignorent systématiquement les partisans de la & petite Angleterre ». Les utopistes, ce sont eux qui méconnaissent ces évidentes vérités, qui ne veulent pas voir que la politique d’expansion est moins une politique de vanité que de nécessité.
L'expansion est à l'Angleterre moderne la condition même de l'existence: & la surface du monde habitable étant limitée, il faut se hâter de prendre autant du monde que possible ». Aussi Rhodes s’efforcera-t-il de doter sa patrie d'un nouvel empire africain. Mais Rhodes se trompe de siècle. Son rêve héroïque et brutal retarde de trois cents ans. C'est un anachronisme. Il se heurtera à toutes sortes d'obstacles que n’ont point connus ses ancêtres, les Cortez, les Pizarre: au droit des gens, à la cou-