‹ Hommes et choses d'outre-mer [microforme]Chapitre 14 sur 17 · LL A · texte numérisé non relu

LL A

tume, aux convenances ; il choquera la « conscience européenne », cette vieille capricieuse, si impassible tour à tour et si chatouilleuse, que le massacre de trois cent mille chrétiens d'Arménie ne touche point, mais qui s'émeut dès que l'intégrité de l’empire ottoman est menacée et que les « bons turcs » fléchissent. Il ira, froissant des préjugés, bousculant les lois vénérables et autres, blessant et étonnant. Il causera même du scandale.

N'importe, il a prévu les orages, qui ne sauraient manquer au condottière spéculateur assez osé pour troubler l’apathie de ses compatriotes, éveiller la jalousie des puissances. Le but est là et il y marche. La vision de l’empire le hante et le guide. Et c’est elle qu’il a dans les yeux, lorsqu'au croisement des routes, à l’instant peut-être décisif de sa destinée, il refuse d'accompagner, puis de rejoindre son ami Gordon en Egypte, du moins par le chemin tout fait. Il s’en taillera un à lui même, qui, par la brousse et le long des lacs, pourrait le mener à Kharthoum. Sa tâche n'est pas là d'abord; elle est ailleurs, dans cette Afrique Australe où le sort l’a conduit, qu'il s'est imposé la mission de conquérir pour la transformer.

Chez Rhodes, l'idée devance l'acte, maïs l'acte suit de près l’idée au point de se confondre avec elle. Tout en méditant de sa fortune et de l'empire, il travaillait à l’une et déjà aussi à l’autre. Le sort l'aidait. Les

découvertes du Witwatersrand en 86, coïncidant avec la fusion, son œuvre, des mines diamantifères de Kimberley, vont faire de lui un roi de l'or, dans ce royaume de l'or. Fondateur « des Goldsfield of South Africa », le voilà riche, selon son vœu. Dans l'excitation du succès, se mêle chez lui à la joie du sportsman qui a réussi le coup difficile, celle de l’homme né pour l'action, en possession du moyen d'agir. En même temps que les millions, il avait conquis les puissantes relations financières qui devaient l'aider si efficacement et aussi le compromettre en infligeant à ses entreprises, les moins privées, je ne sais quelle couleur de spéculation louche. Il était l’ami des capitalistes, des Rudd, des Beit, des Berr to. Discrètement, il avait abordé la politique (1), seule route vers le nécessaire pouvoir. Le futur dictateur était déjà un conseiller écouté des autorités établies, auxquelles il allait tenter de communiquer sa foi.

La chasse obstinée à la fortune ne faisait donc point tort à ses grands desseins. Tout au contraire, ils bénéficiaivnt de son heureuse chance, de son influence croissante. Tout progrès de l’une avançait les autres. Il menait de front cette double poursuite de l'argent pour lui et de territoires pour l’Angleterre. L'expansion dans son esprit, n'a pas seulement la valeur d’une formule théorique. Lorsqu'il en faisait sa devise, il la voyait déjà réalisée. L’em-

(1) Il représentait le Barkly-west au parlement du Cap.

pire, il est déjà tout bâti dans sa tête, depuis la soirée mémorable où il a triomphé des hésitations des Beit et des Barnato, et dompté le sort. Si, dès à présent, il ne lui assigne point de frontières, ce n’est point incertitude, mais ambition de cette âme Anglo- Saxonne à qui toute limite est insupportable. Le Nord, tel est le domaine qu'il s’est fixé. Le nord, jusqu'où ? Il ne le sait pas, il ne le dit pas du moins, mais ce sera le plus loin possible.

Il n’est pas, d'ailleurs, guidé par le hasard de l'inspiration. Cet intuitif est aussi un observateur. Il a vu et entendu beaucoup de choses. Il a retenu le propos du vieux Boer prédisant que le Bechuanaland sera la clef de l'Afrique australe et il est de l'avis de ce savant explorateur et clairvoyant pionnier, l'Allemand Weber qui traçait, dès 1875, de ces territoires inoccupés, ce prophétique tableau : « Que ne deviendrait un tel pays, avec ses inépui- « sables ressources, s’il se remplissait d'émigrants « d'Allemagne... Le Transvaal, outre ses trésors « naturels et souterrains, offre au pouvoir européen « qui le posséderait un accès sur ces immensément « riches contrées qui s'étendent entre le Limpopo, « les lacs et le Congo... Il faudrait, par un continuel € influx d’immigrants, germaniser ce pays, jeter les « bases d’un empire allemand d'Afrique, qui serait « un des plus beaux et des plus précieux du monde, « poser dans l'hémisphère du sud les fondations « d’une Allemagne nouvelle ».

Volontiers. l'auteur de la Rhodésie eut apposé son nom au bas de ce jugement. Seulement l'empire que le Germain voulait offrir au Kaïser, il a résolu de le donner à la reine, et où Weber écrit Teuton, lui, dit Anglais.

Mais il n’y a pas de temps à perdre: il doit arriver le premier.

Rhodes était prêt, matériellement et moralement. Il ne lui fallait plus que l'occasion. Un incident obscur de frontière le lui fournit: le moindre tremplin suflit à l’initial élan de tels hommes. Simple membre d'une commission de délimitation du Griqualand, nommé par le gouvernement du Cap, sans titre presque, et sans mandat spécial, il mène la négociation, seul. Les revendications du roi Mankoroane étaient fondées. L'Anglais n'avait qu'à céder, et qu'à reculer. Ilavança, et sans violence, en achetant pour une obole, le territoire litigieux, tout le Bas-Bechuanaland.

Ce n'était point mal, déjà, mais le plus difficile restait à faire. Rhodes allait apprendre à ses dépens qu'il peut être moins malaisé d'accomplir la conquête, que d'en disposer. Il avait agrandi sa patrie, sans sa permission, et il se trouvait que sa patrie ne se souciait pas d'être agrandie : c'était trop cher, Et nous assistons à cette scène plaisamment signi-

ficative, de Rhodes frappant à toutes les portes, mendiant l'acceptation du don qu'on s’empressait de repousser. Le Cap n'en voulait pas. Plutôt que de lâcher sa proie, Rhodes s'adressa au gouvernement impérial, qui se résigna, non sans façons, ni conditions, à recevoir le présent forcé. Le Béchuanaland ne fut pas érigé à la dignité, trop onéreuse, de colonie, il devint simple pays protégé, administré aux frais communs du Cap et de l'empire. Rhodes n'en demandait pas davantage, pour commencer.

L'heure est intéressante.

Aux tiraillements et résistances de ce premier pas en avant, il a compris qu'il n'entrainerait pas d’un seul coup à sa suite le gouvernement de son pays: quil n'atteindrait pas le but rèvé de son voyage, mais resterait rivé aux monts de la Table, s’il ne coupait franchement le câble qui le rattachaït à la lourde machine du parlementarisme ofliciel. Et l’idée avait germé dans son esprit pratique de l'instrument fort, docile, silencieux et mobile, nécessaire à son œuvre, d’une association indépendante de fait, souveraine, dont il serait l'âme et le bras. La « Chartered Company » était conçue.

De cette même campagne diplomatique date encore la première rencontre de l'Anglais avec le Boër : escarmouche d'avant-poste, où se tâtent les deux futurs adversaires.

Au lendemain même de la Convention de Londres

qui l’avait fait libre, le Transvaal devint conquérant par nécessité. Le président Krüger « qui n'avait pas six pence dans son trésor » inaugure la politique d'expansion. Il couvre le pays de raids, lance «ses entreprises de flibusterie » pour parler comme ses rivaux et maîtres dans le genre sur tous les territoires limitrophes, passe des traités avec les indigènes, séduit ou subjugue. Un coup de main heureux le rend maître d’un morceau du Zululand, qu'il s'incorpore immédiatement. Il cherche à s'emparer du Bechuanaland, la « Clef de l'Afrique australe ». Elle était déjà dans la poche de Rhodes, qui ne fermera point d'ailleurs la porte de son domaine, mais l'ouvrira toute grande, invitant le Boër distancé à entrer chez lui, à s'établir, à devenir fermier, pasteur, colon, à l'ombre du drapeau britannique.

Aïnsi, les principaux traits de la politique de Rhodes se dessinent, avec l’article tète du programme ; initiative hardie qui ne compte que sur soi, s'allège de scrupules, va droit au but; libéralisme doublé d’impérialisme, l'Afrique ouverte mais anglaise.

Il fallait maintenant la prendre. Rhodes n'avait encore qu'un pied sur le seuil de ce vaste domaine. Le Becnuanaland n'était que le point de départ d'où s'élancer vers le Nord. Il ne s'y arrêta pas. L'essentiel est d'arriver le premier. Car c'est une véritable

UN ANGLAIS D'AUJOURD'HUI 343 course aux colonies qui s'engage entre le Boër, l'Allemand, l'Anglais et où l'Anglais, contrarié par son gouvernement, atteint chaque jour l'étape avant ses deux rivaux.

En 87, Pfeil, agent de l'Allemagne, brigue (1) une concession auprès de Lobengula. Rhodes déjoue sa manœuvre et il enlève la concession Rudd qui fournira une base d'action à la future Compagnie. L'année suivante, il escamote à la naïveté du même monarque des avantages plus sérieux encore. Le roi noir abandonnaiïit à l'Angleterre un droit de préemption sur ses états, en plaçant le Matabeleland sous le protectorat de la Reine. C'est le traité de Moffat dont Rhodes arrache ensuite la ratification à l’inertie du Haut Commissaire du Cap, sir Hercules Robinson.

Entre les deux Anglais de tempérament si divers, ce fut là un beau duel que le vainqueur nous raconta plus tard, dans un moment d'humour. Le gouverneur du Cap résistait, sentant bien que si, cette fois, il cédait à ce terrible homme, il serait entrainé aux plus inquiétanies aventures. Sur le 22° degré de latitude, se livra la suprème bataille entre l'audace individuelle et l'inertie gouvernementale. Le 9296 degré est le suprème rempart où s'abrite la pusillanimité oflicielle et qu'il faut lui faire franchir à tout prix.

(1) En réalité, il fut arrêté par une indisposition avant d'avoir atteint le Matabeleland, but de son voyage.

Sur le point de succomber, et pour vendre cher sa défaite, sir Hercules Robinson voulait obtenir de son adversaire qu'il fixât la limite extrême de sa marche. Pied à pied, it lui disputait le terrain. Il se cramponnait déses érément à ce 22e degré. Il hasardait, comme essoufilé de cette course vertigineuse à l'inconnu, un timide: « Il me semble que c’est assez ». — ( Je dis (c'est Rhodes qui parle) à votre excellent gouverneur: Regardez le Blockhaus sur le mont de la Table. Pour nos bons aïeux d'il y a deux siècles, ce Blockhaus du mont de la Table était la borne de l'idéal. Où sommes-nous aujourd'hui? Au 22°, — « Et ce n'a pas été sans peine, gémit sir Hercules ». Mais enfin, où vous arrèêterezvous ? — « Où je trouverai la place prise » — et je lui indiquai sur la carte la ligne sud du Tanganyika. Il fut un peu étourdi. Je lui remontrai que les grandes puissances avaient marqué la carte et n'avaient rien fait, ajoutant : Essayons de marquer la carte, nous aussi, et je sais que nous ferons quelque chose. — Vous devriez être satisfait avec la frontière du Zambèse — soupira-t-il — puis, il conclut d'un geste las : « Après tout, c’est votre affaire, je m'en lave les mains. »

Sir Hercules laissait à Rhodes carte blanche. Le dernier obstacle était abattu. Le British South Africa Company, devenait en 89 la Chartered Company avec Rhodes pour directeur. C'était la liberté et le pouvoir donnés à un homme. Avec un champ

De” à

UN ANGLAIS D'AUJOURD'HUI 345 d'action illimité, l'absence de tout contrôle, la « Chartered » comme on la désigne familièrement est l'instrument de conquête rêvée du financier qui ne veut ni frontières, ni entraves. Rhodes peut désormais peindre l'Afrique en rose, du Cap au Caire.

L'ère des difficultés obscures est franchie. Nous entrons dans la période des résultats visibles. Le triomphe de l’homme coïncide avec l’'épanouissement du système. Rhodes sort de l'ombre à moitié. A l'influence occulte, qu’il conserve, il joint le pouvoir nominal; il prend le titre d'une partie de son rôle. Il est le « Premier » du Cap, en même temps que le directeur-administrateur de la Compagnie. Le gouverneur de la colonie, haut commissaire de la reine, est dans sa main : il est le maitre.

S'il accepte le pouvoir, c'est avec le ferme dessein d'en faire profiter sa politique personnelle et, comme il l'a dit lui-même, « pour aller au Zambèse et pour y aller plus vite. »

Les traités qu’il a multipliés portent leurs fruits : des guerres qui entraineront de nouveaux agrandissements. Lobengula prend les armes contre son protecteur. Le compagnon de jeunesse, l'agent à tout faire, diplomate, soldat, administrateur, Jameson sollicite des instructions. Rhodes lui répond dans la langue de Cromwell: « Lisez Saint Luc,

chapitre XIV, verset 31 (1) » et Jameson prend sa bible, lit, Le passage est belliqueux (du moins Jameson l'interprète ainsi). À travers la métaphore il a compris le vœu, il marche. Les Matabelés sont domptés ; Lobengula, l’ogre cafre qui a détruit des centaines de Kraals périt, mais Rhodes attache à sa personne les fils du roi vaincu. Il a fait vendre 50,000 actions à 25 shillings pour se procurer les fonds; après qu'il a frappé l'imagination du Cafre et du blanc par sa force, il les gagne par sa magnanimité.

La guerre du Matabelcland entraine la soumission du Mashonaland, donne à la conquête un nouvel élan. De proche en proche, par voie de traités, de concessions, le nouvel empire atteint le Zambèze, le franchit, monte jusqu'aux grands lacs, parvient au Tanganyika, sa limite. Ce n'est pas que l’espace manque encore, mais Rhodes a rencontré là-bas l'obstacle qu'il avait eu tant de peine à vaincre au départ : l'obstacle gouvernemental ou diplomatique. Les vacillations et la faiblesse du cabinet de Saint James le retiennent encore: c’est la pression de Berlin sur Downing Street qui l’arrête, si près des sources du Nil !

« (!} Ou quel est le roi qui, marchant pour livrer bataille « à un autre roi, ne s’asseye premièrement et ne consulte « pour voir si avec dix mille hommes, il peut aller à la « rencontre de celui qui en a vingt mille ? » (Saint Luc, ch. XIV, v. 31).

Cette course effrénée aux territoires laisse pourtant derrière soi des traces durables. Rhodes ne se borne pas à marquer la carte, il tient sa promesse originelle de faire quelque chose et la conquête intérieure progresse parallèlement avec l’autre. Rhodes sait que le chemin de fer, le télégraphe sont les vrais conquérants modernes, qu'ils achèveront ce que l'épée a commencé. Et il dessine ces traitsd'union prodigieux qui doivent relier les points extrêmes de son domaine, Bulawayo au Cap, le lac Tanganyika à la baie de la Table! La main d'œuvre, il l’a demandée au noir à qui la paix fait des loisirs e: qu'il faut initier maintenant @ à la dignité du travail » ; il l’a doté d’un code (1), le Glen Grey act et la Pax Britannica ont remplacé la sauvagerie cafre. L'auteur de la Rhodésie, — son inventeur disent ses adversaires (2), — fait briller aux yeux de l'Anglais, du Hollandais, du Colon, sans distinction de couleur, ni de race, les plus alléchantes promesses.

(1) C’est à vrai dire toute une Constitution qui règle l’état et la capacité de l’indigène, la condition de la propriété, l'administration locale, divise le sol en lots, organise des conseils de districts, etc... Aux yeux de Rhodes, les noirs sont de grands enfants auxquels convient un régime de « paternel despotisme », cette pensée domine tous ses rapports avec les « natifs. »

(2) Un de ceux-ci, M. Ashton, résumant ses griefs contre la Rhodésie, dans un article de la revue Progressiste, intitulé : « À bas Rhodes », conclut: pas d’or, pas de métaux précieux, pas d’agriculture, climat pestilentiel, rébellions incessantes.

Empruntant les mille bouches de l'amitié, de l'admiration ou de l'intérêt, il annonce à l'univers les merveilles de sa Rhodésie. A l'entendre, c’est un pays admirable, une terre promise aux flots des immigrants, où l'individu s’enrichira, où la race, témoin le Boër, atteindra le plus magnifique développement physique. Elle offre aux initiatives en quête d'emploi, la mine d’or probable, et le champ incomparable, et dont l'exploitation rapportera de gros dividendes. Rhodes connait ses compatriotes, ils aiment le patriotisme comme la philanthropie avec intérêt de 5 pour 0/0 sur le placement. Aussi sait-il employer les arguments les plus propres à les toucher ou à les séduire ; tantôt son langage est celui d'un prospectus adressé par un financier à des marchands, d’autres fois, c'est celui d'un voyant qui serait le compatriote de Cook. Il annonce les temps futurs ; le Sud-Africain sera le paradis terrestre du touriste ; «des bateaux mus par l’électricité, vogueront sur le fleuve Zambèse; les chutes de Victoria fourniront du pouvoir, pour l'éclairage des villes et d’autres entreprises. Le touriste Sud- Africain prendra son billet à Bulawayo par la. grande ligne de l’Uganda, agrémentant son voyage de haltes, d’excursions à vapeur sur le Nyassa ou le Tanganyika, tout comme l’Anglais d'aujourd'hui prend son billet à Londres pour Glascow et les lacs Ecossais (1).

(4) Cécil Rhodes, par Imperialist.

Lang .ge de marchand, langage de touriste, c'est toujours celui d'un Anglais pratique jusque dans la chimère.…

Nous voici parvenus au sommet de cette fantastique carrière. Il faut s’y arrêter une seconde pour mesurer le chemin parcouru, et regarder le personnage qui, pour d’aucuns, donne au progrès une figure humaine et anglaise, en qui d'autres exècrent le monstre de l'ambition, l’apocalyptique « oiseau de proie qui a emprunté le corps de Rhodes, dont les grifles sont au Cap, et dont les ailes, tournant par-dessus la lune, effleurent les pyramides de

l'Egypte » (1).

Il est long le chemin parcouru en vingt ans par le jeune étudiant d'Oxford, trieur de diamants: «Il a taillé un magnifique empire à l'Angleterre au cœur de la sauvagerie africaine ». Sa puissance ne peut se définir que d’un mot: « la dictature ». Un sceptre invisible gouverne la moitié d’un continent. Du Cap au Tanganyika, un seul nom, Rhodes. L'empire qu'il a créé de toutes pièces est sien deux fois par ses droits d'architecte et d’acheteur. Après l'avoir bâti à force d'imagination, il l'a payé à force d'argent. L’Angleterre a reçu, mais a peu donné; elle a

(1) La Semaine, supplément du Woksstem. — Pretoria,

République Sud-Africaine, mai,22 1807.

été au profit, et pas à la peine. C’est Rhodes qui, avec ses deniers ou avec ceux de ses amis, a soldé les campagnes, les chemins de fer, les télégraphes. Et le directeur de là Compagnie n’a pas nui au premier ministre du Cap. Sa politique d'expansion a enrichi la colonie mère #n lui ouvrant des débouchés sans cesse nouveaux.

En somme, une activité universelle, un don de se multiplier soi-même qui lui permettait, tandis qu'il avançait toujours vers le Nord, de travailler à la prospérité intérieure du Cap et de la développer dans toutes ses branches : industrie, commerce, agriculture, sciences même et lettres (1) ; une clairvoyance qui lui faisait prédire le succès aux heures les plus sombres ; une volonté exerçant son ascendant sur les natures les moins chimériques : un Beit, un Barnato, voire un Rothschild versant vingt-cinq mille livres à la Compagnie en détresse « du geste dont il aurai: jeté son argent à la mer »; une éloquence familière, persuasive, sans rhétorique, intensément pratique, pesant de tout le poids de sa massive personnalité ; par-dessus tout, une belle confiance en son étoile: tels sont les traits distinctifs de ce grand aventurier, ou, si on l’aime mieux

(1) Il étudiait les moyens de combattre le phylloxéra ; importait dus la colonie les chèvres d’Angora, qui constituent une des richesses des fermiers du Karroo ; travaillait à la création d'une Université du Cap, etc.

tels sont — après la chance, — les principaux facteurs de son étonnante aventure.

Il fallait montrer, unis en faisceaux tous ces rayons à l'instant de leur plus vif éclat avant qu'ils se dispersent ou s'éteignent dans l'imminente éclipse.

Tout ce que Rhodes a fait jusqu'ici, c'est de la conquête extérieure ou intérieure. Il a édifié le cadre de l'empire ; il lui faut maintenant l’emplir, mettre sur cette énorme ossature de la chair, faire une nation. Dans cette deuxième partie de sa tâche, la plus difficile, la plus délicate, il a été moins heureux que dans la première.

S'il y échoua, ce n'est point faute d’y avoir longuement pensé ; il perçut nettement le problème, il l’attaqua résolument, il ne parvint pas à le résoudre parce que le tempérament de l'Anglo-Saxon, l'emportant sur le programme de l'homme d'état, le fit verser du côté où il penchait naturellement.

Dans ce programme, l'expansion est l'idée complémentaire de l'union. Mais, en sondant la pensée de Rhodes on reconnait bien vite l’antagonisme qui divise les deux termes.

L'expans‘on rêvée de lui, au fond, ce n'est pas seulement le recul indéfini des bornés de l'empire. C'est « l'expansion de la race anglaise, des idées anglaises, de la liberté anglaise, des principes

anglais ». S'il convoite l’univers, c’est afin de le rendre anglais, pour le bonheur il est vrai de l’univers, puisque, dans cet esprit demeuré insulaire, l'humanité s’identifie volontiers avec sa patrie, et le progrès de l’une, avec le triomphe de l’autre. Il est libéral, mais il est impérialiste. L'Anglais apportera avec lui la justice et la liberté pour tous, sans distinction de nationalité. Mais l'Anglais doit être partout la race dominaute «et le drapeau suprème, le drapeau britannique » (1).

Aüïnsi définie, l'expansion exclut l'union lorsque celle-ci doit lier ensemble des hommes de sang, de mœurs et d’idéal aussi dissemblables que l'Anglais et le Boër.

Deux races, ou mieux deux types se disputent l'Afrique du sud, le Boër descendant d'immigrés hollandais ou de réfugiés huguenots, et l’Anglo- Saxon. Des traités auxquels ils n'eurent point de part ont réglé les positions respectives. Le Cap hollandaïs est devenu colonie anglaise en 1815. Un jour, une scission s'y est faite. L'élément irréductible à la domination étrangère a fui vers le nord sur ses antiques chariots: ce sont les Trekks, de 1848 à 1852, qui ont donné naissance aux républiques libres du Transvaal et d'Orange.

Rhodes a tenté de fondre ces deux races rivales en une nation ; ce fut sa plus haute conception, sinon sa plus étonnante. Il l'a partiellement réalisée. Au

(1) Personal réminiscences of Mr Rhodes By D' Jameson.

UN ANGLAIS D'AUJOURD'HUI 353 Cap, il a réconcilié les deux éléments. L'Afrikander Bond (1) et son chef Hofmeyr ont adopté « l'homme au cœur africain » devenu le représentant des blancs dans le monde noir. Sans le traité de 84, qui rendait au Transvaal son indépendance, un instant perdue, le succès du fondateur d’empire eut peutêtre été complet. Peut-être eut-il achevé l'unification commencée. Son échec est encore « un des fruits amers de Majuba Hill » (2). L'idée de la fusion, en passant la frontière, se heurtait aux instincts et à la susceptibilité d'un peuple nomade que les malbeurs avaient rendu méfiant.

Ici le problème ethnographique se complique d'un problème politique. Rhodes crut les résoudre l’un après l’autre ou plutôt l’un par l'autre, à l'aide d'une conception très ancienne tout ensemble et très neuve : la fédération.

La fédération, quelle admiravle formule! Alliant la diversité à l'unité, favorisant toutes les évolutions, permettant toutes les fins et tous les espoirs, par quoi se sont faits les Etats-Unis de Suisse et d'Amérique, par où passa aussi l'Allemagne impériale, avant la Prussification.

(1) Ligue pour la défense des intérêts Sud-africains.

(2) « et de cette politique de faiblesse gladstonnienne qui a créé une Irlande au cœur de l'Afrique australe » — l'An-

gleterre,ses colonies, par C.de Thierry, New-Review, avril 97.

Cécil Rhodes le sait bien, et lorsqu'il prône les vertus du régime seul capable «de souder ensemble » les membres de ce vaste corps, et qui procurerait à l'Afrique le libre-échange, l'unité des tarifs et des monnaies, avec beaucoup d’autres bienfaits, il ne va pas au bout de sa pensée. Il ne dit pas que tôt ou tard l'affirmation d’un principe d'équilibre, doit aboutir au déséquilibre, à la suprématie de l'élément le plus fort par le chiffre sans cesse grossissant de sa population, que la fédération calquée sur la Dominion of Canada sera impériale et qu'au dessus des petits drapeaux de clocher flottera le drapeau de l’Union Jack. Mais s’il ne le déclare pas expressément, cela ressort de ses gestes, perce dans ses discours ; ses amis ne cachent point qu'une telle politique « doive conduire au drapeau anglais pour tous ». Au surplus, l'histoire le proclame avec la logique.

L'ombre de ce drapeau a fait reculer le Transvaal mis en garde par l'expérience contre les projets Rhodésiens, repoussé dans ses tentatives de flibusteries et déçu peut-être dans ses lointaines aspirations. Maintenant, refoulé à l'intérieur de ses limites, il se refuse à en sortir, écarte la main d’association qui lui est tendue, et ne tombe pas dans le piège de l'Union Douanière.

Mais le Trans vaal est nécessaire à la fédération. Réduite au Cap, à la Rhodésie, à Natal, englobant mème l’'Orange, elle demeure incomplète, précaire.

Les découvertes des mines d’or ont fait de la petite république Hollandaise, le plus riche des états sudafricains. Enclavé dans les colonies anglaises, il les sépare; s’il persiste dans l'isolement, il sera la force centrifuge opposée à la force centripète de la fédération : il annihilera l’œuvre de Rhodes et tiendra le dictateur en échec.

Cécil Rhodes n'est pas homme à se laisser arrêter par des scrupules. IL est de l'école des praticiens qui justifient les moyens par la fin. La caresse n'a pas réussi. Il tentera de l'intimidation, de la calomnie, voire de la violence.

C'est un beau conflit significatif qui met aux prises deux races et, dirai-je, deux âges de l'humanité en deux hommes, l’ancien sous les traits du Hollandais, pasteur de peuples, le patriarcal Kruger, et le moderne Rhodes, roi de l'or, Anglo-Saxon, lanceur d'affaires et fondateur d'Etats.

IL importe d'en préciser les conditions, parce que les amis de l’agresseur se sont efforcés d'égarer l'opinion en lui donnant le change. Leur thèse qui les exonère de toute faute hormis une irrégularité de forme, est captieuse. Le Transvaal serait la pierre d’achoppement du progrès africain sur laquelle, pour avoir voulu l’écarter, ils ont buté, voilà tout. Le duel présent serait, en somme, celui de deux rêves d'unification rivaux. Toute la question est de savoir lequel est le meilleur. Rhodes, il l’a

prouvé, représentait la politique de progrès opposée à la politique d'isolement, de recul. Le triomphe de Kruger serait la victoire de la stagnation et qui n'aurait pas même lexcuse d’être hollandaise, car, derrière le primitif Batave pointe le casque du Germain, appelé par l’impatriotique folie du Boër. Le choix se pose donc entre la « libérale hégémonie anglaise et l’officialisme de fer allemand ».

Tout cela est peut-être vrai, mais ceux qui le disent oublient que, si cela est vrai, c'est par leur faute ; que si Kruger représente l'immobilité, c'est que, sans doute, ils lui ont, d'avance, ôté les moyens du mouvement ; que s'il demande au dehors du secours, c’est qu'apparemment ils ont miné d’abord sa puissance intérieure, en fomentant chez lui la discorde (1).

Ils allaient chercher et trouver dans le Transvaal une arme con're le Transvaal. La petite république hollandaise est une image, en réduction, du Continent noir où se rencontrent toutes les passions qui le divisent, avivées par un perpétuel contact, où la question politique compliquée, envenimée d'une question de race est parvenue à l'état de crise. Elle devait fournir, aux desseins de Rhodes, un admirable bouillon de culture.

Les découvertes du Rand ont changé profondé-

(1) Voir « the Case for the Transvaal, by Reginald Statham. National Review, Mai 97. »

UN ANGLAIS D'AUJOURD HUI 357 ment le pays. Elles l’ont enrichi et troublé. Elles ont amené chez ce peuple de laboureurs et de bergers, un flot d'étrangers, d'origine diverse, surtout anglaise. C'a été comme une vague énorme roulant de l'or dans beaucoup de boue qui, brusquement, aurait couvert toute la contrée. Une merveille très moderne a surgi du Veit: Johannesburg avec ses 140.000 habitants, ses 50 milles de rues « où l’on se promènerait tout un jour sans rencontrer un principe moral, »

Rhodes s'est institué le champion de la cause étrangère, au Transvaal, et il l'a pervertie. Le parti des Uitlanders (1) qui s'intitule « National » est devenu, grâce à ses menées sourdes, le parti de l'ennemi. Simple Comité de réformes, dévié de sa ligne, il n’a plus été qu'un instrument de guerre aux mains de spéculateurs cosmopolites. C'est le vieux jeu de l'ambition : diviser pour régner.

La politique à double fin est d'un heureux machiavélisme. En exigeant trop. sur le ton de la menace, sans doute, on court le risque de ne rien obtenir, mais on prépare les voies à l'intervention, on se niénage la ressource d'adresser des remontrances à l'adversaire, et de lui chercher une querelle avantageuse au nom de la liberté! C'est toute l'histoire des intrigues de Rhodes au Transvaal.

La revendication par l'immigrant étranger de tous les droits civils et politiques, d’une naturalisa-

(1) La dénomination exacte est Union Nationale.

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