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L'homme éprouva une seconde de découragement, Fort et droit comme aux jours de sa première jeunesse, il songea à la retraite. Dans une lettre à lord Granville, il mit en avant son besoin de repos, pour rentrer dans le rang. D’autres grands parlementaires avaient connu pareille lassitude. Burke avant Gladstone avait cru « qu'il avait eu son jour, et qu'il devait fermer le livre. »
De fait, il eut l’air de se désintéresser du Parlement et de son parti consterné et débandé. Il ne parut plus guère aux Communes qu’en visiteur de passage.
Libéré du pouvoir, à soixante-cinq ans, l'homme d'Etat désenchanté était redevenu un étudiant.
Il y a trois tables-secrétaires dans la bibliothèque de M. Gladstone. Fa première sert aux travaux du politique ; la seconde, à ceux de l'humaniste ; la troisième est réservée à Mme Gladstone.
Une partie trop considérable de cette existence s'est accomplie dans cet espace de quelques pieds carrés, pour qu’il soit permis au biographe d'y jeter seulement le coup d'œil du passant furtif. N'est-ce même pas toute la vie qui tient là? la politique, les livres, la famille, er 7oilà bien les principaux éléments, les facteurs essentiels, et qu'on trouve ici
réunis comme ils le sont dans la réalité. Car, à Gladstone on peut appliquer le jugement qu'il porte
sur Macaulay où il nous semble se regarder luimême, dans un miroir : « Son intelligence virile et son culte ardent de la littérature tiraient sans doute un secours puissant de la profondeur et de la chaleur de ses affections domestiques, qui étaient si proches du centre de son être. »
Il nous faut donc franchir le seuil « du Temple de la paix », y faire halte un peu.
Aussi bien, dans cette retraite intime, Gladstone appartient encore à l’histoire, reste acteur du grand drame politique et social.
C'est de ce lieu calme que partent, comme des flèches, ces pamphlets — aigus « qui entrent si profondément dans la marque » — et aussi ces lettres, ces discours, véritables encycliques adréssées au monde. Le mot, ici, n’est pas une métaphore. Gladstone est un théologien, il l’est constamment, passionnément. La théologie et la religion imprègnent son œuvre, inspirent ses actes, donnent à ses discours parfois le ton de l’homélie, et comme une couleur même à son esprit, Qui n'aurait montré l’ardent controversiste, bataïllant la plume à la main, aurait laissé dans l'ombre, un des plus originaux aspects de cette changeante figure.
C'est donc ici ane nous ferons connaissance avec l’élève de Saint-Augustin qui jadis dévorait les vingt-quatre volumes du docte évêque, pendant la préparation d'un budget. C'est ici que nous referons connaissance avec le Gladstone royaliste
ainsi qu'aux plus beaux jours d'Oxford et que nous retrouvons aujourd'hui, à peine sorti du parlement, en train de composer cette sorte d’églogue en prose, mi-romanesque, mi-politique à la mémoire du Prince-Consort.
Gladstone que ses adversaires proclament iconoclaste, s’y révèle dans toute la ferveur d’un loyalisme très anglais, au principe monarchique, et à la personne des princes. Il fait l'apologie de cette constitution, fille du temps et de l'expérience, produit du sol et des mœurs «qui, mettant le monarque au-dessus des partis, assure la permanence et la solidité de l’action ». Il apporte à la souveraine — en qui notre sceptirisme irrévérencieux ne verrait peut-être qu'une assez quelconque bourgeoise, — l'hommage « d'un immense respect et d’une tendre affection » et son imagination entrant en jeu, elle est le « symbole de la loi »... « Elle demeure, quand parlements et ministres passent », elle leur est « ce que le chène de la forêt est à l’annuelle moisson du champ ».
Et à côté d'elle, au dessous d'elle, il nous montre le prince un peu effacé par son rôle même, sachant garder dans cette position constitutionnelle que nous appellerions fausse — de « l'adjectif » qu’il est, lui l'époux, par rapport « au substantif » qu'est son épouse, — une rare dignité, même s'y créer, sans sortir de la légalité, un pouvoir. Le
peintre évoque ces heureuses années « d'une union; où la dualité touche à l'identité » et cette cour qui vivant sous les yeux de l'aristocratie et de la nation, était un spectacle majestueux et imposant, un exemple attrayant et instructif » et ici, l'historien reparu sous le panégyriste, note le résultat permanent acquis par ce règne à la monarchie anglaise : «la silencieuse et subtile transformation qui a substitué au pouvoir, l'influence » plus puissante.
Ces pages pacifiques sont une récréation, par laquelle Gladstone se distrait de la lutte, lutte ardente qu'il soutient depuis qu'il a quitté le parlement. Il n’a fait que changer de champ de bataille. Le grand athlète s’est éloigné des Communes par besoin moins de repos que de liberté. Il voulait pouvoir combattre avec toutes ses forces devenues disponibles, le combat qui lui tient au cœur, duel nouveau, où la plume a remplacé la parole, avec un adversaire distant, invisible, imperscunel.
Rome vient de lancer au monde moderne une déclaration de guerre : le Syllabus. Gladstone relève le gant. Tout l’homme, l'homine des lettres de Naples, s’est insurgé, l'Anglais, le citoyen, l’homme d'Etat, le chrétien, et au nom de la pensée humaine, du droit des nations, de la liberté, de tout ce que Rome, selon lui, méconnait et attaque, le libéral qui a travaillé et travaillera encore « à main-
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tenir et à étendre les droits civils de ses compatriotes catholiques », le chef du parti « qui a souffert pour cette cause » se dresse là contre.
IL y prend la doctrine corps à corps, dans son principe, dans ses effets; c'est une seconde croisade qui tommence. Les pamphlets succèdent aux pamphlets, ardents, enflammés : «les Décrets du Vatican, le Vaticanisme, l'Italie et le pape » où la phrase toujours ample de Gladstone, mais un peu flottante parfois et lâche dans la louange, se ramasse et s'élance, enveloppe l'adversaire, flagelle, marque, superbement virulente.
L'ennemi à vaincre n’est pas seulement théoriqueet lointain. Il est réel, aux portes; et c’est le bruit de son approche qui a réveillé le champion du droit.
L’ultramontanisme, — puisqu'il faut l'appeler par son nom, — tente un débarquement dans la petite île. Le peuple a tenu bon. Il est anti-papiste comme aux jours de Cromwell : mais «la société » a fléchi, elle s’est laissée entamer. « Rome ne gouverne pas plus d’âmes, mais plus d’acres. »
Elle a fait aussi de rares conquêtes spirituelles. Deux des anciens amis, deux des anciens condisciples de Gladstone ont passé à l'adversaire, Manning et Newman; « Newman, intelligence assez aiguisée pour tailler le diamant, et brillante comme le diamant qu’elle taille. »
IL est temps de faire face à l'envahisseur.
Et comme l'offensive est la meilleure tactique de défense, pour le mieux écarter, Gladstone va porter la guerre chez lui, l'attaquer dans son essence. IL va mettre à nu les ambitions de Rome, montrer ce qu'elle est à ses yeux, ce qu'elle veut, ce qu'elle fait.
Elle est ce qu'elle a toujours été, elle veut ce qu'elle a toujours voulu, elle fait ce qu'elle a toujours fait depuis des siècles. Elle représente parmi la lumière et la vie, l’immobilité dans les ténèbres.
Rome n’a pas varié; elle est restée la Rome du Moyen âge qui revendiquait la suprématie universelle ; et « comme elle possède en perfection un art, l’art d'attendre », elle attend, en préparant sa domination.
Elle menace les trônes, les peuples et les hommes. Elle veut l’asservissement de l'individu et de l’Etat, et de l’un par l’autre. L'homme doit être asservi par l’Etat, lui-même soumis à l'Eglise. « L'absolutisme de l'Eglise (disons mieux, de la Curie) et dans l'Eglise : voilà l’objet et le moyen de la conquête, et sa formule,
La lumière, dont nul rayon « n’a jamais violé les Chambres obscures de l'administration cléricale, voilà l'ennemi et aussi la liberté bannie de chez elle mais qu’elle réclame «à grands cris là où elle ne règne pas, la liberté sous toutes ses formes, au mépris de l'Evangile qui, le premier, en fit une réalité. »
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WILLIAM EWART GLADSTONE 73 L'audacieuse déclaration d'infaillibilité, devant quoi avait reculé le passé, ne signifie pas autre chose. Le Pape, parlant ex-Cathedra & sur toute question de foi et de morale », est infaillible ; par là, sont précipités «dans le filet papal une multitude de faits et tous les systèmes de gouvernement ». Le Pape jouet aux mains de la faction du curialisme, juge tot " Ies actes, toutes les puissances de la terre. Il dépose les princes. «Il est le représentant de Dieu »... Il est Dieu qui condamne. » Lui même l'a dit. Que reste-t-il après cela de l’allégeance civile, des droits de la collectivité et de l’individu ?
Telle la doctrine.
Ce qu'elle a fait dans l’ordre politique, nous le voyons; de l’autre côté des Alpes, le conflit permanent de la papauté avec la royauté et la nation. C'est la question du pouvoir temporel. Quand le royaume d'Italie s’est constitué il a trouvé en face de lui cette puissance formidable. Rome capitale était sa condition d'existence. La nation a repris ce qui était sien, respectant le bien d'autrui, tout le domaine spirituel. Pour conserver cette souveraineté territoriale, le gouvernement clérical n'avait pas craint de recourir &« aux baïonnettes et aux baïonnettes étrangères ». Pour la reprendre, il ne reculerait pas € devant l’outrage d’une nouvelle intervention étrangère contre le peuple de Rome » devant la «rupture du royaume italien ». Il y a Cincompatibilité entre le pape-roi et le roi national.»
Que le roi disparaisse ! Et son expulsion est œuvre pie, cette tâche intéressant tous les chrétiens. La restauration du pouvoir temporel devient ainsi une question de devoir religieux. Elle est la fin suprême qui justifie tous les moyens, voire « le fer et le sang ». Ainsi parle le pasteur chrétien (1).
M. Gladstone est un homme d'Etat. Il sait reconnaitre les faits. « Rome dit-il. est, et peut rester longtemps la capitale du monde chrétien, le centre qui repousse autant qu'il attire, et qui, soit qu'il attire, soit qu'il repousse, influence ».
Elle est une force, il faut donc compter avec elle.
C'est ce que le gouvernement italien n'a peut-être pas compris. Cavour a cru s’en tirer avec cette formule : «l'Eglise libre dans l'Etat libre » louable certes, mais qui n est qu'une formule tout de mème. Il s’est trouvé qu'en croyant libérer la foi, il a simplement libéré une tyrannie.
En traitant l'insulte par une élégante indiflérence, il s’est mépris. Il n'a réussi qu'à livrer désarmée à la curie romaine, la religion nationale. Nationale, — elle a cessé de l'être, sous ce régime du despotisme sacerdotal qui, défendant au chrétien d'être patriote, ne permet pas au patriote d’être chrétien. Le résultat de cette politique : « Une nation de cléricaux et de voltairiens ».
Gladstone qui n’est ni l’un ni l’autre s’en afllige. Il est théologien, comme M. Bergeret, mais il est
(1) Discours du Pape Pie IX.
WILLIAM EWART GLADSTONE 75 religieux. Il blâme le gouvernement italien de n'avoir pas encouragé la formation d'une Eglise nalionale en ménageant certaines libertés et certains | | droits aux collectivités des fidèles, simple troupeau | aujourd'hui entre les mains de son pasteur, instrument de l'évêque, instrument du pape.
Il le blâme d'avoir, par son abstention, favorisé
le développement du mal dont ïl souflre, et tra-
! vaillé à réaliser la première partie du programme papal, l'absolutisme dans l'Eglise.
C'est que, & s’il s'est permis de séparer celle-ci de l'Etat, il peut ètre dangereux de séparer la religion de l'éducation et de la vie» ; que la
; question de foi n'est pas, comme on l'a cru au Quirinal, une quantité négligeable, une « curiosité de musée » mais un élément de puissance ; que les hommes clairvoyants reconnaissent le pouvoir de la religion «qui trempe le cœur, consolide la s0ociété » remplace partout la force par l'amour. Et c'est pourquoi Gladstone, au nom du christianisme, comme au nom de la patrie et de la liberté, combat l'action «antichrétienne du Vatican, invite le pasteur à ne plus méconnaître sa mission envers le troupeau dont il a charge, qu’il doit conduire en de verts pâturages, et désaltérer aux sources, jaillissant jusqu’en la vie éternelle. »
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Le cri de douleur monté des Balkans l’arrache à sa controverse avec Rome. La question orientale s'est rouverte.
En face de ce grand problème toujours ajourné jamais résolu quelles sont les idées motrices du vieil homme d'Etat ? Celles que lui commande son caractère et que nous pouvons pressentir. Lui-mème les a maintes fois exposées.
Elles contredisent les préjugés et les traditions de ses compatriotes. Gladstone est turcophobe, et il estime que l'histoire des relations de l’Europe chrétienne avec l'empire Ottoman est l’une des plus ignominieuses pages de ses annales. Elle fait passer sous nos yeux, cette page, toutes les hontes d’une politique de mensonges, et, avec le spectacle de divisions nées le plus souvent de mesquines jalousies, nous donne celui de ses déboires. Elle nous montre la croix pactisant avec le croissant, le chef de la chrétienté, Pie II, offrant à Mahomet l’investiture de toutes ses conquêtes pour prix d'une conversion dérisoire, comme si d’ailleurs le Turc ne pratiquait pas entre toutes les confessions rivales, catholique, grecque ou autres, la plus souveraine impartialité de mépris. Il blâme cette Europe qui, par calcul en 1827, s'arrête à mi-chemin, laisse son œuvre incomplète, une Grèce inachevée (1) prète
(1) Le facteur grec dans le problème oriental. (Gladstone: 1876).
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à croire sans doute « que les portes de la justice peuvent être brisées, mais ouvertes jamais. »
Il ne partage pas non plus le préjugé anglais à l'endroit de la Russie; c’est une puissance chrétienne, son Tsar affranchissant quarante millions d'esclaves a pris rang parmi les grands bienfaiteurs de l'humanité.
Elle a une mission civilisatrice en Orient. Il suit avec intérêt ses progrès dans l'Asie centrale, berceau inflammable de l'Islam, dans le Turkestan où elle s’avance portant la torche de la civilisation parmi les barils de poudre. L'expérience qu'elle tente là, de l’ordre le plus élevé, «intéresse la solution d’un grand problème politique et moral, celui de la règle qui doit gouverner les rapports des races dites supérieures avec les inférieures lorsqu'elles viennent en contact » (1).
L'Europe, en particulier l'Angleterre a erré par ambition. Désir de s’agrandir et de prévenir l’agrandissement d'autrui, voilà les deux mobiles de cette politique à courtes vues. Ceux qui s’imaginent encore qu'une addition de surface territoriale constitue nécessairement pour un pays € une addition de pouvoir » ceux-là se trompent lourdement. Nul aphorisme plus creux et plus dangereux. La multiplication indéfinie des possessions lointaines pour un empire déjà si vaste, Q est une déduction de notre force disponible ».
(1) La politique russe au Turkestan. (Gladstone).
Mais il est vain de récriminer sur les fautes du passé. Elles sont communes à tous. € Il n’est pas de nation qui ait les mains entièrement nettes ». Mieux vaut regarder l'avenir, changer de système, essayer de la générosité.
Et s’il faut absolument voir dans la Russie une rivale plutôt qu'une collaboratrice, qu'on la combatte, du moins, autrement, en allant plus loin qu’elle dans la voie du bien ; que l'Angleterre ne lui laisse plus le monopole de l'humanité, du progrès en Orient, qu'elle y devienne «le champion de la liberté » serait-ce donc si rouveau ? Mais non ! il suflit pour cela de revenir en arrière de reprendre la tradition du grand Canning, qui avait donné à l'Angleterre la bonne orientation. Il suflit de se souvenir.
En ces temps-là, Byron mourait pour la Grèce.
Politique de poète, elle n’était pas si folle !
Nous avons dit les idées générales. Mais ce n'est pas avec des idées toutes nues qu'on mène les hommes ; surtout qu’on les retourne, qu'on triomphe de leurs préjugés, de la paresse, des habitudes, qu'on leur fait changer de route: il faut pour cela quelque chose de plus : le sentiment.
Mais le sentiment, le don d’être ému qui suscite l'émotion et entraine les volontés, la passion au
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service de l'idée, n'est-ce pas la grande force de Gladstone ?
Au choc venu d'Orient, sa sensibilité, son imagination entrent en branle. Ici commence L’inoubliable campagne qui, prenant l’homme d'étude dans son cabinet, va, par quels chemins ! le ramener au pouvoir. Désespérant des gouvernements, c'est aux peuples qu'ils s'adresse. Mais les peuples ont l’oreille dure, quand il leur déplait d'entendre. Et leur masse en tous cas, est lourde à remuer. Ils ont la grande puissance de l'inertie. L'opinion anglaise sommeille, l'opinion européenne sommeille, IL faut les réveiller, secouer leur torpeur. Gladstone s'y eflorce de toute la fougue de son tempérament combatif, accrue plutôt que diminuée par l'âge, avec l'autorité de son nom et de son œuvre. IL n'a pas trop de toutes ses ressources pour venir à bout, non du mal qui s'accomplit cependant qu'on le dénonce, mais de ceux qui l'ont toléré.
Un changement de ministère et d'orientation : mince résultat, en face de l'effort colossal : d'accord, mais c'est la qualité de cet effort plus que sa suite immédiate qui nous importe, s’il nous révèle d’ailleurs l'homme que nous cherchons. IL y est tout entier opposant, libre d'attaches, en dehors et au-dessus des partis, en possession de tous ses moyens, parlant au nom de l'humanité,avec sa passion, son indignation, ses espoirs, ses rèves, qui ont la réalité de sa puissance. Regardons-le.
John Bull, un beau matin, a lu dans son journal ce fait divers : un peuple assassiné. Il n’a pas voulu croire € mais le rideau épais et dense qui commençait à se soulever.s'est levé de plus en plus chaque jour » et sur quelles scènes : les horreurs Bulgares !
C'es le titre mélodramatique et justifié qui restera celui de cette nouvelle croisade. Elle nous entraine parmi des paysages de deuil et de sang. Nous marchons « dans l’illumination qui suit l’armée turque partout où elle va, et cette illumination est la flamme qui monte de chaque village incendié ».
Cet incendie, qu a-t-on tait pour l'éteindre, ou le restreindre? Pour commencer, rien. On a simplement fermé les yeux. Aucun des innombrables agents de l'Angleterre en Orient, n’a rien vu, rien entendu. Il a fallu qu'un particulier, le correspondant du Daily News, passant par là, donnût l'alerte, instruisit le monde du forfait. Ensuite, on ergota. La diplomatie qui n'avait pas prévu, n’a pas avoué. Elle à tenté de donner le change, de réduire l'affaire aux proportions modestes d’un accident, rencontre de bandes irrégulières des deux camps, comme l’a prétendu Lord Derby; de partager les torts entre la victime et l'assassin, la nation Bulgare et les Bachi-Bouzoucks, euphémisme ingénieux par lequel on désigne, ou déguise, le gouvernement Ottoman, le véritable auteur du crime. Puis, la diplomatie s’est fâächée, s’en est prise à l’indiscret, coupable de
se mêler de ce qui ne le regardait pas, pour lui causer des embarras.
On a fait pis... On a envoyé la flotte anglaise à Besika-Bay, soi-disant pour protéger les intérêts anglais que nul ne menaçait, en vérité pour intimider le Russe. Par là, on détruisait l'effet des remontrances adressées à La Porte. Elle y a vu un encouragement tacite, et ce, € quand nous savions ses mains si rouges de sang Bulgare ! » On s'est fait du coup son complice.
L'excuse, les intérêts anglais, elle est aussi inexcusable que l'acte. C’est un appel à l'égoïsme, qui ferait croire aux peuples que l'Angleterre est incapable d'un mouvement généreux.
Rien en tout cela que de logique. Des principes vicieux, sortent des effets vicieux. « Ne touchons pas au Turc » est le mot d'ordre de la diplomatie anglaise, à qui la tradition donne l'autorité d'un intangible axiome, qui a pour corollaire cette autre règle : &« Méfions-nous du Russe »; axiome et corollaire se valent et ne valent rien.
Par eux, tout s'explique : le crime de la Turquie, le schisme Européen qui lui a permis de le commettre; le progrès de l'influence russe et le recul correspondant de l'influence anglaise en Orient.
Et la cause du mal connue, suggère, commande le remède. Que faire? Changer d'esprit d'abord et changer de système, On a trop ménagé le Ture, par méfiance du Russe. Ils ne méritent, l’un pas tant
de soupçon, l’autre pas tant d'égards. Est-il généreux, est-il seulement politique de prèter sans cesse au cabinet de Saint-Pétersbourg des desseins agressifs? Le passé de l'Angleterre lui en donnet-il le droit? Et le Grand Anglais qui ne craignait jamais de dire à ses concitoyens leurs vérités, répond : € Nous admettons trop volontiers qu'il y a une règle pour nous, une règle pour les autres. » Oui sans doute, de Ia Russie comme de lAngleterre, il dépend de maintenir le mal. € Si nous sommes assez pervers, ajoute le croyant pour faire obstacle au bien, nul n’est en état de nous punir. Le Tout Puissant qui a dit : «La justice est mienne » prendra son temps. Si la Russie nourrit des pensées diaboliques ou seulement égoiïstes, certes elle en est maitresse, je ne suis pas assez rèveur pour la supposer exempte de toute ambition, mais en elle bat aussi le pouls de l'humanité ». Trève de haines traditionnelles. Qu’en reste-t-il"? Où es'-1il le temps où Fox appelait la France, notre grande voisine l'ennemie naturelle”? »
&« Vraiment notre bileté est trop habile, trop prévoyante, notre prévoyance. »
Que l'Angleterre serait mieux inspirée de joindre ses eflorts à ceux de la Russie, devenant ainsi la collaboratrice loyale à l’œuvre de civilisation, qui n'est ni russe ni anglaise mais chrétienne, humaine, de tendre la main en lui disant : « Aliez et prospérez ».
A l'heure présente, elle fait fa: -<e route. Sa diplomatie retorse est, au fond, bi: .aïve, qui ne voit pas que le jour où le chrétien de Turquie sera persuadé que l'Angleterre est l'ennemie et la Russie l'amie, ce jour-là même, «la Russie prendra le commandement de l'Europe orientale. » L'envoi de la flotte à Besika-Bay » a rapproché le Czar de Constantinople » et on ne cesse de faire son jeu, alors qu'on semble protéger l'assassin et qu'on traite avec lui. Avant toutes choses, qu'il évacue (1) &les provinces souillées » par lui. Qu'il y garde si l'on y tient, par respect du principe de son intégrité une souveraineté nominale. Mais qu'on lui dise : QPartez... Jamais plus, les mains de violence ne pourront être levées par vous; jamais plus, par vous, ne seront ouvertes les écluses de la Tuxure ».
La Turquie, elle, proteste de ses bonnes intentions. Elle est prête à s’amender. Des mots, des mots. Elle ne le peut. Son principe le lui interdit. Incarnalion terrible de la puissance militaire, elle reposait sur la force, « elle a perdu la force »elle n’a gardé que la puissance du £rime. « Fatalement elle recommencera, » vatieine Gladstone, vingt ans avant les massacres a. éniens.
Mais encore, elle promet — on négocie — elle gagne du temps. « Les émissions de promesses
(1) E ne s’agit pas là, bien entendu, d’expulser la popula-
lion mahométane d'Europe, mais de mettre un terme à la domination turque.
turques se multiplient (comme les assignats de la grande révolution), d'autant plus que leur valeur se rapproche davantage du chiffre zéro.
Et ce pendant «qu'elle décore, avec ce qu'elle appelle ses honneurs, les pires mécréants ! »
Trève de comédie !
On s'est tu, quand ïl eut fallu parler haut — oubliant qu'il est &« des silences qui ont une voix de trompette ! » On parle maintenant qu'il faut agir. — Assez de vains discours — assez de remontrances. « En fait-on à l'incendie ? » « Protestons contre les protestations..... qui feraient dégénérer l’imposture en sysième de gouvernement parmi les nations de l’Europe. » L'indignation est Qune farce » quand elle ne mène pas à l’action. Cette farce a trop duré.
Ce n'est plus au gouvernement que M. Gladstone s'adresse. C’est sans distinction de parti, à la nation, source de tout pouvoir. au peuple € à l’onvrier », var le mouvement qui nous a réunis, comme il est national, est populaire. Que l'ouvrier qui s'est levé à son appel, et qui croit € que le système politique le plus favorable à l'intérêt anglaïs est dans la règle qui commande de faire ce qui est juste et bien » que l’ouvrier parle ! (Que la voix de ce pays résonne haut et clair dans l'oreille du gouvernement, et qu'elle lui intime des ordres. » Qu'elle dise «que l'Angleterre entend mettre sa conduite en harmonie avec les sentiments du
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monde civilisé, au lieu d'être son mauvais génie ! » La nation a manifesté son désir. Il lui reste à prou-
ver que «€ son désir est sa volonté. » Et, sans cesse, dominant le tumulte du débat, 4 parmi le fracas des arguments qui se pressent et se : choquent, revient le leit-motiv de cette symphonie, l'appel au droit, à la justice qui nous est familier, pour l'avoir si souvent entendu : « Tous sentent, que cette question à une amplitude, une hauteur, une portée dépassant les régions de la politique ! courante, qui la place sur le terrain, non des grands à partis politiques, non pas de même de la nationalité anglaise, non de la foi chrétienne, mais sur le plus large de tous, celui de notre humanité com-
: mune. »
“ € J'ai eu mon jour. J'ai besoin de repos » disait 1 l’adieu de Gladstone à son parti. Nous voyons : comment il entendait le repos.
Û Cediscours multiforme dure quatre ans, de 76 à : 80, chaque jour renouvelé par une intarissable 1 verve, au fond toujours le même dans son crescendo | de passion qui se répand par les journaux, par les ï brochures, par les motions aux Communes, par les Ë grands meetings en plein air. Il était aux champs, \ à Hawarden, Sur un signe du devoir, il revêt son À armure, rentre en lice. Il y rentre plus fort «en
géant rafraîichi » par cette halte brève. Et, tout de suite, l’entier fardeau de la lutte va retomber sur
lui. Du fait de son retour, il redevient le chef du parti libéral, au parlement et dans le pays. Dès qu'il reparait, après l'éclipse € au firmament politique » toutes les personnalités intérimaires s’effacent ; « tout le sytème recommence à graviter » autour de lui. C’est, pour le Grand Old Man, comme une seconde jeunesse, plus vivante, plus vigoureuse, plus jeune que la première, qui suppose autant de force physique que de vaillance, chez ce quasi septuagénaire. I en faut pour mener pareille campagne ! Car s'il groupe instantanément les sympathies, il fait aussi la centralisation immédiate des haïines. Il devient leur cible. Elles s'élancent, se précipitent sur lui, violentes, sifflantes. Un ministre, Disraeli, si ce n'est déjà lord Beaconsfield, déclare « sa conduite pire que toutes les atrocités bulgares » ce, pendant que le Sultan met pour ainsi parler sa tête à prix, que la presse jingoïste dénonce son esprit satanique, que lhomme de la rue brise ses vitres. Mais c'est la grande vertu du champion anglo-saxon que de savoir recevoir, aussi bien que de donner les coups. Gladstone est de cette race des pugilistes et de la tête aux pieds.
Et ce lutteur, dans le feu de la bataille, à l'heure même où il soulève les peuples, ébranle les gouvernements sur leur base, trouve le temps de s'adresser, dans quelque obscure cérémonie privée, aux petits, d'apporter une parole d'encouragement aux humbles. à ceux qui acceptent « avec vaillance les
conditions modestes où ils doivent passer ces