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découvre un monde transformé par la baguette de ce magicien, le libre échange Qoù les gains de l’un ne sont plus les pertes de l’autre, où tout concurrent peut être un conquérant, où la liberté ne veut pour ses apôtres qu'évangélistes sans armes » et il conclut par le vœu que l'Angleterre & élue par la providence soit le porte-étendard des nations sur les chemins fertiles de la paix, de l’industrie et du commerce, »
C'est le monde de demain, vu par un libre-échangiste d'hier : un rêve sans doute et dérisoire déjà en regard de la réalité contemporaine, plus dérisoire en face du rêve présent. À Gladstone, il vaudra l'épithète flétrissante d'utopiste ou de visionnaire, et le sourire des Palmerston et des Chamberlain, grands et petits, de tous les temps et de tous les lieux.
Mais il n’était pas inutile de le dévoiler ici, dans son ampleur généreuse et vague, parce qu'il éclaire une vie et une politique, qu'il en marque le but, qu'il en caractérise l'esprit, qu'il en fait la grandeur et la faiblesse.
L'homme des lettres de Naples pourtant est un Tory. Il le sera de nom, au moins quinze ans encore jusqu'à la fin de ce que Russell appelle la seconde période de sa vie.
Ouverte en 47, elle est singulièrement mouvementée. La lutte un peu confuse des partis, s'y pré. cise, devient le duel émouvant des deux hommes qui vont être leurs chefs. A cette époque ils appartiennent au même camp, si l'ont peut dire qu'ils en aient un. Ils sont à peine adversaires, que déjà ils sont antagonistes (1). Antagonisme d'idées? Non ou du moins pas encore, Gladstone n’a pas reconnu, Disraeli n'a pas choisi les siennes. Mais bien plutôt antagonisme de tempéraments, irréductible, et qui éclate au premier jour. Leur génie lesopposeet leur destinée les rapproche. Un nom évoque l’autre. Ils s'appellent et se repoussent.
Etrange chassé-croisé que leur double carrière. L'ancien protégé du duc de Newcastle l'espoir des fermes et inflexibles Tories rencontre à mi-chemin de l'arène, dans les terrains vagues qui servent de frontière aux partis, l’ex-radical ami de O. Connell.
(1) Il ne s’agit, bien entendu que d’un antagonisme politique qui n'implique aucune antipathie personnelle. Gladstone lui-même a rendu hommage à son illustre adversaire, à la grandeur du rôle qu'il joua, à son extraordinaire pou. voir intellectuel, à son courage parlementaire. (« On se trompe « singulièrement sur la nature des sentiments des hommes « qui sont divisés en politique; parce que leurs mots sont « vifs parfois, on s’imagine qu’ils sont animés d’une haine «intense. Ma ferme conviction est que Disraeli n'a jamais « éprouvé d’antipathie personnelle à mon endroit... et c'est « une joie pour moi de le proclamer. »
(Discours à la Ch. des Communes, 9 Mai 1881)
Celui-là aussi placera haut le but, moins haut que son rival. Ce sera la grandeur matérielle du Royau. me-Uni. Mais il ne se soucie guère des chemins qui y mènent. Aventurier &e race, que les principes ne guident ni n’accablent, sarcastique, grand metteur en scène, à l'imagination théâtrale, Disraëli est le virtuose de l’empirisme politique qui prise d’abord le résultat, et le veut non seulement profitable mais brillant. Son démon intérieurle précipitait enavant. Dans le camp libéral, les grands rôles étaient occupés ou retenus. Son instinct comme ses intérêts le poussaient dans l’autre sens. Ses dons etses défauts en contradiction avec ses antécédents, le prédestinaient au torisme, mais à untorisme qu'ilferait à sa mesure. Sentant qu'il y aurait bientôt une place à prendre à la tête des conservateurs. il y marchait quand il rencontra Gladstone, venantensens inverse. Se rencontrer, pour ces deux hommes, c'était se heurter. Il se heurtèrent.
Sans dommage pour l’un ni pour l’autre : au contraire. La rivalité des deux grands champions parlementaires leur fut à tous deux un stimulant durable. Elle dramatise la lutte pour les idées, en leur donnant une figure humaine. Elle active la conversion déjà très avancée de Gladstone, tout au moins, l'extérieure, et lui permet, en lui proposant l'image la plus contraire à la sienne, de se reconnaître plus tôt.
Le duel dure plus de trente ans— aussi longtemps
5o HOMMES ET CHOSES D'OUTRE-MER
que les deux hommes restent en présence, — dans l'arène et hors de l'arène, Impossible d'en noter toutes les péripéties : il faut se borner à marquer les coups décisifs au passage.
Le premier choc tourne à l'avantage de Gladstone. L'élève et l’ami de Peeln’avaient pu pardonner à Dis raëli d'avoir un jour maltraité la mémoire pour lui sacrée du maitre. Ilavait deviné l'ennemi, dansle critique mordant dont l’éloignait déjà une antipathie spontanée et partagée. La guerre entre eux devait être àpre et sans merci.
En 52, Disraëli, chancelier de l’échiquier, dans le ministère Derby, présentait aux Communes son premier budget. L'exposé avait occupé cinq heures et quart. « C'est avec une sorte de joie farouche que M. Gladstone bondit sur lui, le secouant si rudement qu'il ne resta rien de lui, deson budget et du Cabinet dont il était le pilier. »
Lord Aberdeen prit la place de Lord Derby, et le vainqueur celle du vaincu, à l’échiquier.
Jusqu'ici, le grand financier n'avait été qu'un merveilleux second, un admirable sous-ordre. Pour la première fois, il va pouvoir produire ses talents ds s leur plénitude. Il fut égal à l'attente.
Ses budgets sont restésles chefs-d’œuvre du genre, des modèles de force déductive, et de claire éloquence. Ils ravissaient les initiés et plaisaient aux profanes. Ces longs exposés, bourrés de chiffres étaient des morceaux d'art. L'artiste pendant des
heures, presque sans notes, parlait. Il dévoilait les mystères du nombre devant un auditoire étonné de comprendre et de voir. Il rendait l’arithmétique facile et « donnait de la grâce aux statistiques. » Avec lui, d'après un admirateur, elles charmaient «comme un poème ou un roman. »
Et le fond valait la forme. Son ingéniosité créatrice avait su remanier l’income-tax, tirer de l'élasticité du revenu, un parti inespéré, C'est dire le plus grand mérite de ses budgets : ils étaient des réformes, tout un programme démocratique en soi, « qui tendait, disait-il, à faire la vie plus facile et moins chère aux classes les plus nombreuses, »
D'ailleurs, tout à son œuvre. La politique extérieure du jour n'avait pas son approbation. Il suivait en observateur hostile les progrès de cette campagne d'Orient dont s’enthousiasmait l'imagination populaire, d’abord parce qu'il était l'ennemi de la guerre par principe ; ensuite parce que celle-là le froissait dans sa conscience de chrétien et d’'Anglais. Il ne se demandait pas si les hauts faits de ses compatriotes enrichissaient les annales militaires de la nation, et ajoutaient au prestige de la petite île ; il ne voyait que son pays champion du grand Turc, et le drapeau britannique flottant au-dessus du croissant. Cette image l’aflligeait ; d'autant qu'il ne percevait pas les avantages compensateurs du sacrifice ; il ne donnait pas sa démission, comme il avait fait jadis en pareille occurence. L'œuvre entreprise le
52 HOMMES ET CHOSES D'OUTRE-MER passionnait ; il avait conscience de servir son pays en restant aux affaires ; et, persuadé que son devoir est à l'échiquier, il s'y cantonne.
En 1855, le ministère Aberdeen tombe et un ministère Whig lui succède avec Palmerston, mais le chancelier reste à son poste, parce qu'il est l’homme inévitable et que tout autre & y serait tôt mis en pièces et par lui ».
C'est un pas en avant vers le libéralisme. Pour la première fois, Gladstone figure dans une combinaison qui ne porte pas l'étiquette conservatrice. Sans doute il entre au moins autant de liberté dans l’âme du Tory Peel que dans celle du Whig Palmerston. Il n'empèche qu'ils appartiennent à deux camps et que, les mots étant la puissance dont il est peut-être le plus difficile de secouer le joug, Gladstoue par le fait seul qu'il s'allie au second, notifie les progrès accomplis depuis le jour où il entrait au ministère à la suite du premier.
La collaboration de ces deux esprits si dissemblables fut de courte durée ; le vote d’une enquête sur la conduite de l'administration précédente le décidait à quitter le cabinet.
Du coup, il reprit sa liberté. Il n’était pas l’homme qui vivait aux communes et pour elle, comme Palmerston on Disraeli. À ses yeux, les parlements, non plus que le gouvernement ne valaient par euxmêmes, ils étaient non des fins mais des moyens
WILLIAM HEWART GLADSTONE 53
dont l’eflicacité faisait le prix et l'attrait, Ils perdaient l’un et l’autre dès qu'ils ne pouvaient plus servir à la propagation ou à la défense d'une idée chère.
Une telle conception de la puissance publique nous fournit la clef de cette destinée et de cette évolution singulière de Gladstone. Elle nous explique l’'anomalie de cette marche constante et de plus en plus précipitée en avant, à un âge et dans une position où d’autres stationnent, s'ils ne reculent. Le pouvoir qui, d'ordinaire, exerce sur les volontés un effet modérateur, — sans doute parce qu'il en est l'objet, et qu'on remet d'autant moins volontiers sur le tapis le gain, qu'il est plus gros et qu'il fut plus disputé, — n'éteignit pas son ardeur belliqueuse. Bien au contraire, et naturellement, il l’enflammait, il allumait en lui des inspirations nouvelles, des ambitions généreuses plus vastes qui augmentaient sa popularité et par là sa puissance, — et d'être plus puissant, il voulait davantage !
En tout temps, l'enceinte du parlement n'était pas la limite de son univers. Aujourd'hui, ministre démissionnaire, il n’y fait plus que d’irrégulières apparitions, de loin en loin, en visiteur & avec sa canne, ses gants, son chapeau (1) ». Il n'y séjourne guère, à moins qu’une cause importante n'y réclame
d) W. E. Gladstone, par H. Lucy.
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sa présence et son secours ; alors, ses instincts de lutteur se réveillent. Dans la discussion du divorcebill, l'apôtre du mariage « unique et perpétuel » rentre en lice. Le grand démocrate ne veut pas du divorce démocratique. Il entend que le mal — c'en est un selon lui, dont on menace le peuple, ne fasse pas la tache d'huile, que le divorce reste ce qu’il est : l’article de luxe, privilège de la naissance et de l'argent... Au parlernent, dans la presse, il mène une camragne furieuse, contre le projet, il rompt des lances contre tout venant : en vain. Les communes passent le bill, qui va faire du divorce l’article à bon marché, à la portée du pauvre.
Gladstone retourné à ses études. Ce n'est pas ici, une simple façon de parler. Vraiment même, il ne les abandonne jamais tout à fait. Cette fois, il n'avait fallu rien moins que l’ardeur de ses convictions menacées, pour l'en distraire un jour. Il était redevenu l'élève d'Homère, tout à son premier maitre. Bien plus que dans le sien, il vivait dans l'âge héroïque.
Si 1oin en apparence de tout ce qui fait la vie contemporaine, il s'en rapprochait pourtant. Ses essais sur Homère le désignèrent à l'honneur d'une mission politique en Grèce — et les îles Ioniennes furent le chemin des écoliers, détourné, mais amène qui le reconduisit au parlement.
Les îles Ioniennes placées en 1815 sous la protection de l'Angleterre qui y tenait garnison, souhai-
taient leur union à la Grèce. Quelle:était la force de ce désir ? Pouvait-on le satisfaire sans péril ? On ne savait. Une enquête était nécessaire. On en chargea Gladstone. L'envoi en Grèce de l'helléniste, avéré champion des libertés nationales, du plus pittoresque des hommes d'Etat d’Angeterre en disponibilité était déjà une demi-promesse.
C'est un charmant épisodede cette grave carrière, que ce voyage aux îles Ioniennes. Il rafraichit et distrait.
Le voyageur, en cours de route, vit, revit en quelque sorte ces paysages familiers à son rève, le sol divin de cette Grèce, sa première institutrice, le profil pur de l’Attique, l'Acropole et le Parthénon, il vit le « rire innombrable de la mer » chantée d’'Eschyle, et sur laquelle l'Europe avait vaincu l'Asie, et le rocher fabuleux de Sapho et l'Ithaque, et la demeure d'Ulysse. Il fut accueilli en libérateur presqu'en compatriote, en ancètre, par les habitants de ces iles. IT Leur parlait non pas leur langue, mais celle qu'on parlait, il y a deux mille ans, sur le Pnyx.
Il les charma, il ne promit rien, fit espérer beaucoup, prépara tout.
L'annexion n'eut lieu que plus tard. Elle date de là cependant, du jour où l’homme d'Etat que Gladstone était, surtout lorsqu'il n'était pas au pouvoir, eut introduit dans l'épaisse cervelle du paysan d'Yorkshire, lecteur quotidien des gazettes, l'idée
qu'il existait là-bas au fond de la Méditerranée un petit peuple d'hommes libres qui se réclamait du même principe que lui, et dont la cause humaine, était solidaire de la sienne — du jour où Gladstone eut converti à l’union, l'opinion de l'Angleterre.
Son voyage avait remis Gladstone en évidence. IL était redevenu l’homme du jour, l'espoir maintenant du parti libéral, et plus que jamais le nécessaire chancelier.
Il reprit done tout naturellement l’échiquier, quand Palmerston revint au pouvoir.
Ici commence la longue administration, on pourrait presque dire le règne du vieil homme d'Etat, accepté de tous les partis, maître du parlement, qu'il sait si bien manier, cher à la nation dont il flatte les instincts.
L’Angleterre un instant entraînée hors de sa voie et de ses traditions par l'aventure orientale, a retrouvé l'équilibre, par la paix. Dans ces iles heureuses, à l'agitation succède une ère de calme et de prospérité, que rend plus saisissante le contraste avec l'universel tumulte. Partout la guerre ou sa menace. Les chancelleries fourbissent leurs arguments, et les peuples, par leurs journaux, s’invectivent. Du haut de ses falaises, Albion, comme le sage de Lucrèce, regarde la tempête qui secoue le
on —— — = —— —
vieux monde et le nouveau, et la règle au mieux de ses intérêts.
Un partage s'est fait entre les deux hommes qui dirigent sa politique, conforme à leur génie. A Palmerston l'extérieur, à Gladstone l’intérieur. Certes, celui-ci, ne se désintéresse pas des grands événements qui bouleversent l'Europe; il suit avec sympathie, les progrès de la révolution Transalpine, qui va faire de l'Italie, simple expression géographique, une nation. Il observera curieusement la révolution américaine. Même, il se trompera sur son compte. Par une aberration singulière, chez ce généreux esprit et, qui, tout d’un coup, nous reporte aux jours où l'élu de Newark plaidait la cause de l'esclavage, il se prononcera pour le Sud contre le Nord: «Davis, a-t-il prophétisé, a fait une armée, une marine, et mieux que cela une nation. » Soyons aussi franc que lui. Reconnaissons son erreur qui est surtout celle de l'ignorance : « Je comprenais mal, écrira-t-1il plus tard, le fonctionnement de la machine américaine, jecroyais que les vingt ou vingt cinq millions d'hommes du Nord feraient une nation plus vigoureuse et plus heureuse sans le Sud qu'avec lui. » Il s’est trompé.
Aussi le problème relevait-il de la politique extérieure. Le Chancelier de l’échiquier n'avait guère eu les loisirs ni l’occasion de l'étudier. Mieux inspiré, et surtout mieux informé sur le terrain économique, il avait fait œuvre de libéral et de progres-
siste, au cours des négociations avec la France qui aboutirent au fameux traité de 1860, où son nom figure à côté de celui de Cobden.
C'est qu'aussi, un traité de commerce n’appartient déjà plus guère à la politique extérieure ; qu'il relève au moins autant du domaine de la politique intérieure qui est le sien ; que si Gladstone fut toujours en communion de vive sympathie avec toute cause étrangère où la liberté est en jeu, tout de même, au fond il est Anglais et intéressé et passionné d’abord au bien-être et au bonheur des habitants de « ses îles ».
Elles offrent un champ assez “us'2 à son activité. Il y va reprendre et cor. auer l œuvre interrompue par la guerre de Crimée, au yre immense de réforme intérieure et de progrès démocratique ! C’est à quoi pendant sept années, il se voue, d'une énergie que rien ne rebute, d’une ardeur de conquérant qui refuse de connaître l'obstacle, en lutte avec l’hostülité des uns, l’insulte ou la lâcheté des autres, avec toutes les paresses liguées à tous les égoïsmes, entraînant plutôt qu'il ne conduisait son parti.
Et l'entreprise poursuivie sans défaillance, à travers mille vicissitudes, se solde en victoires: allègement des impôts qui pèsent sur les classes laborieuses, suppression des droits sur le papier qui permettra d'éclore à une presse nouvelle, au journal d’un penny, populaire éducateur des masses qu'il va préparer insensiblement, initier à la vie
politique. Toutes ces réformes, filles d'une même pensée, n’en font qu’une, n’ont qu'un but, améliorer les conditions de la vie matérielle et morale du peuple qu’il aime de l’amour d'un Michelet — du peuple qui est — dira-t-il un jour, « notre sang et notre chair. »
A l’allure dont il marche, Gladstone a dû laisser derrière lui, nombre de ses anciens compagnons de route. Ils le lui firent bien voir. Le parlement dissous en 65, Gladstone se représentait à Oxford. Plus encore que la hardiesse de ses réformes, ses desseins sacrilèges sur l’église d'Irlande qu'il méditait de désétablir, avaient scandalisé la religieuse vieille cité. La prudence et l'intérêt conservateur eussent voulu qu'Oxford fermât les yeux sur les incartades de son représentant, qu'elle écoutàt l'avis que lui soufflait le malin Palmerston : QIL est dangereux, gardez-le à Oxford, il y est muselé, ailleurs vous ne pourrez plus le tenir (he will run wild) ». — Oxford n'écouta pas le vieil homme d'état, mais ses rancunes et ses craintes. Elle rejeta Gladstone.
Le coup fut rude. Nous savons de quel amour il aimait sa première patrie morale : « Il y a eu écrivait-il au lendemain de son échec, à son ami l'évêque Wilberforce d'Oxford, deux grandes morts ou transmigrations d'esprit dans mon existence politique, l’une très lente, la rupture du lien politique qui m’unissait à mon parti originel (à cette date ce lien n'était pas encore officiellement brisé) ;
l’autre, courte et brusque, la rupture de mon lien avec Oxford. 11 y en aura sans doute, ajoutait-il dans un mouvement prophétique, une troisième, et plus d'autre. »
Mais le coup fut salutaire. Il hâta la crise d'où devait sortir enfin l'homme nouveau.
D'abord, il advint ce que Palmerston avait prévu. Gladstone repoussé d'Oxford, commença cette carrière de chevalier errant à travers le royaume, candidat démuselé, en quête, comme ïil disait, d’électeurs, « marchant du mouvement de son esprit». Et c’est au Lanscahire d’abord, qu'échut l'honneur de l'élire.
Nous touchons au dénouement.
En 67, Palmerston meurt, étrange figure révolutionnaire au dehors et pour autrui, anti-réformiste modéré au-dedans.«Grand-papa du monde politique dont on respectait l’âge. » Lui parti, la vanne est levée « et le flot de la vie libérale anglaise se pré ipite en bas comme une cataracte », Gladstone y fut emporté.
Alors, écrit un historien, il sortait des brumes du torysme pour entrer dans l’aube libérale. Gladstone était entré dans cette aube, presqu’au lendemain de sa sortie d'Oxford. Mais il y était entré avec un masque, chaque jour plus transparent. Et voici qu’il l’enilève, et nous montre son vrai visage.
Ainsi il aura manifesté les divers aspects de l’idée
Léde th de: déet iiétne dé ed à
WILLIAM EWART GLADSTONE Gr
libérale, avant d’en arborer Le nom. Il aura été sous l'appellation de Tory, libre-échangiste, presque révolutionnaire, philanthrope et démocrate. Le progrès n'a pu le prendre d’assaut, en bloc. Il a dû le conquérir en détail, jour à jour, pas à pas. Et si maintenant Gladstone va proclamer sa qualité à la face du monde, c’est que les circonstances l’acculent à être enfin lui-même.
Un à un, tous les liens qui l’unissaient à son ancien passé se sont ou brisés ou usés : Peel et Palmerston morts, Oxford le reniant, que reste-t-il pour le retenir ? Ce n’est pas lui seulement qui abandonne le torysme, c’est le torysme qui s'éloigne de lui, c’est le torysme — nouveau jeu — dont Disraeli est devenu le grand prêtre, le torysme utilitaire, agissant, inquiet, agressif, aussi dissemblable de la doctrine sentimentale et mystique qui fleurissait à Oxford et à Newark, qu'un duc de Newcastle peut l'être d’un Beasconsfield.
Il ne restait qu'une formalité à remplir : la déclaration au monde de la conversion accomplie.
On discutait alors la loi électorale. Gladstone voulait élargir la base du suffrage. Le bill de 1832 avait donné le vote aux classes moyennes. Le pays avait eu le temps de digérer ce commencement de réforme. Maintenant il s'agissait de le compléter, d'aller au devant de ses revendications, en accordant les mêmes droits aux masses, en appelant graduellement à la vie politique les classes laborieuses.
Un tel débat devait fournir au démocrate un.
excellent terrain de passage du parti conservateur au libéral, une occasion admirable de manifester toute sa pensée. Gladstone parla : « Je suis venu à vous, dit-il à ses nouveaux amis, en proscrit volontaire, expulsé du camp adverse, non par un acte arbitraire, mais par la lente et irrésistible force de la conviction » et se tournant vers ses anciennes troupes : (Vous ne pouvez combattre l'avenir ; le temps est avec nous, les grandes forces sociales qui se meuvent en avant, dans leur puissance et leur majesté, et que le tumulte de nos querelles ne saurait retarder d’une seule minute, ni troubler, ces grandes forces sociales sont contre vous. Elles sont enrôlées dans notre camp — et la bannière que nous conduisons au combat, alors même qu'elle pencherait aujourd’hui sur nos fronts inclinés, bientôt flottera aux yeux du ciel, et dans les mains vaillantes du peuple uni de ces trois royaumes, nous ménera à la diflicile peut-être, mais proche victoire. »
Les positions sont prises. Le parti libéral peut saluer ouvertement le chef deviné depuis si longtempset si longtemps attendu.
Aujourd'hui Disraéli est vainqueur ; le projet qui effaroucha le parlement, et sur lequel bute Gladstone, repris, amplifié, soutenu par l’homme même qui en fut le principal adversaire reçoit l’approbation de ce même parlement. Sic vos non vobis...
3 12 luc de
l'Anglais sportif remarque: « Ce n’est plus un conflit, c'est une course. » Gladstone a joué le rôle d’entraineur, rôle sacrifié — et l'Anglais sportif de crier « Bien couru; Gladstone mord la poussière. — Dizzy a pris la tête de la démocratie ! Bravo ! au bon jockey (1).
Qu'importe, si Gladstone maintenant combat sous ses couleurs, si l’idée a trouvé sa voix et le parti un chef.
Six mois plus tard. — Les élections ont eu lieu. Gladstone triomphe; candidat heureux de Greenwich qui vient de lui rendre le même service qu'hier le Lancashire, il est, à la tête d'une formidable majorité, le Premier, tout puissant d’un cabinet libéral. |
C'est une reprise. Le ministère Disraeli n'avait été qu'un intermède. Le programme gladstonien dans ses grandes lignes reste le même: la paix au dehors — au dedans des réformes, Gladstone tient l'Angleterre à l'écart du conflit franco-allemand qui déchire le continent, et, pour le circonscrire, il prend l'initiative d'une ligue des Neutres. (2)
(1) « Dizzy has jockeyed him out of the leadership of the democrats ».
(2) Ici, pour apprécier son attitude et la comprendre, il faut se placer dans le sens de son caractère : essentiellement pacifique, Gladstone devait s’efforcer de limiter la guerre. Allons plus loin; reconnaissons qu'il a pu se tromper de
Il est tout à son île — à ses îles. A l'Irlande d’abord. |
Elle souffre de trois maux « qui sont les trois branches de l'arbre d’upas: son Eglise, sa ténure, son système d'éducation ». Déjà Gladstone n'est pas loin de penser après Fox «que plus l'Irlande gouvernera l'Irlande, plus elle sera attachée à l’Angleterre. »
Gladstone va lui permettre d’abord de se gouverner religieusement. L'Eglise d'Etat l’opprime et l’épuise ; les cinq sixièmes de la population sont hostiles à cette étrangère. Depuis longtemps il apparaissait avec une évidence croissante à l'intelligence de l’homme d'Etat que la raison même, la volonté du peuple, qui justifiait l'Eglise d’Utat en Angleterre, militait contre l'Eglise d'Etat en Irlande. Nationale d’un côté du détroit, elle est anti-nationale de l’autre ; légitime ici, là-bas illégitime. L'opinion est préparée à la grande mesure qu’on va prendre: l’église d'Irlande est désétablie — première et capitale réforme.
bonne foi, être trompé, voir l’agresseur là où il n’était pas, être dupe de la diplomatie prussienne. On lui montra la note de Benedetti ; il ignora la dépêche d'Ems.
Néanmoins, il est permis de penser que ce fut une politique à courte vue, celle qui ne comprit pas que l’écrasement de la France entraînerait à bref délai l’amoindrissement de l'Angleterre. Le Grand Old Man put se rendre compte de son erreur dès le jour où la Russie profitant du désastre de l’alliée loyale, dénonça les traités de 1856, œuvre commune des deux puissances occidentales. (Janvier 1871).
Le grand bucheron a tranché une des trois branches de l’upas. Mais l’arbre même avec ses deux autres branches est toujours là. Il faudrait plus d’un coup de hache pour en venir à bout.
L’Irlande souffre, mais ses souffrances qui ont leur source dans un passé de malheur, et dans sa constitution même, réclament un traitement progressif. Gladstone applique ses soins à atténuer un mal qu’il ne saurait guérir d’un coup. Il fait des lois agraires (1) destinées à adoucir le sort du tenancier ; des lois scolaires qui doivent jeter un peu de clarté dans toute cette ombre.
La partie d’ailleurs ne l’accapare pas au détriment du tout. L'Irlande ne lui fait pas oublier le Royaume-Uni. Il multiplie les réformes d'ordre général, sur l'éducation, la procédure, le fisc, abolit l'achat des grades, substitue au scrutin ouvert le : scrutin secret, augmente les ressources et les forces du pays.
Et c’est pourquoi le pays qui n’a plus de service immédiat à lui demander, le pays qui trouve qu’on l'emmène bien vite, et voudrait souffler un peu, se
(1) La condition du fermier jusque-là à la complète merci du Landlord est rendue moins instable. Les plus values, résultat de son travail ne servaient qu’à faire élever le prix dé la rente qu’on lui imposait. Il n'avait d'autre alternative que de céder ou d’abandonner la terre; — désormais le contrat sera synallagmatique. Le fermier gardera la ferme en payant
le prix convenu et participera aux plus values dont il est l’auteur.
détache insensiblement de lui. La vie publique anglaise est faite d'action et de réaction, — flux et reflux. — Gladstone avait été porté au pouvoir « sur la crête de la troisième vague, » comme disent les marins. Maintenant le flot se retirait.
L'affaire de l'Alabama achevait d'indisposer l'opinion déjà lasse. Un homme d’Etat anglais avait accepté un arbitrage qui se retournait contre l’Angleterre, qui l’appauvrissait et qui l'humiliait. On avait accordé aux Etats-Unis une réparation d'une offense matérielle et morale. L’équité, plus que la politique, avait été la conseillère de Gladstone. Philanthrope et démocrate-ethnagogue (1) dironsnous pour parler comme lui, il n'était pas démagogue. Malgré qu'il soit son chef, il ne suit pas le peuple aveuglément ; s’il sait l’entrainer, il sait lui tenir tête, et quand il faut, succomber avec le droit contre l'opinion. Elle est terrible dans ses revirements brusques. Aujourd'hui elle lui reproche d’être de cette école des Bright & qui font bon marché de l'honneur britannique.» N'’a-t-il pas baissé pavillon devant le Yankee ? Voilà ce que ne lui pardonne pas « l'homme de la rue » qui est déjà une puissance.
L'homme de la rue se multiplia si bien, parla si haut qu'aux élections de 74, Gladstone et son parti subissaient une effroyable déroute.
(1) O’Connell était un chef de nation, non celui de la
plèbe ou de l'aristocratie mais du peuple, un ethnagogue (Nineteenth Century, 1889).