‹ Hommes et choses (volume 2)Chapitre 15 sur 105 · H POI · texte numérisé non relu

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corps éprouve toujours une résistance , et dès-lors uae déviation. Celte déviation, toute faible qu'elle est, annonce que la perte de Téquilibre n'est pas absolue , car , nous venons de le dire, dès qu'un corps lancé tend vers la marche oblique, horizontale, elliptique ou circulaire, c'est qu'il se rapproche de Téquilibre.

Remarquons que pas un de ces mouvemens ne se manifeste dans le vide ; là, il n'y a qu'une mobilité pos^le, le mouvement direct, et il n'y est pas susceptible d'ac-» croissement de vitesse ou de pesanteur.

Ainsi, ou, dans le vide, un corps n'a point de poids et l'on peut considérer le mouvement de la chute en ligne droite comme une sorte d'immobilité, ou ce n'est .que dans le vide qu'un corps pèse de tout son poids et qu'il agit d'après ce poids seul.

Donc, en dehors du vide, dans un fluide quelconque, l'accroissement d'un poids ne viendrait que d'une cause étrangère à ce poids même ou à sa pesanteur spécifique, et cette cause serait, d'une part, l'augmentation successive de l'impulsion ou de la pression, et, de l'autre, la diminution de la résistance ou de la contre-pression.

L'action de tous les corps et leur marche, sauf la ligne droite prise ici pour l'immobilité, proviennent moins de l'accord du poids au poids qui produirait aussi l'immobilité , que de celui du poids au mouvement : c'est une masse contre-balancée par une action.

Nécessairement cette action a aussi son principe matériel , elle a son poids ou sa masse ; mais la petite masse en mouvement peut contre -balancer la grande qui est immobile ou qui n'a qu'un mouvement faible. On sait qu'un iilet d'eau glacée ne pesant qu'une livre agira comme un poids de soixante-dix livres dans son état de fluidité.

Il n'est donc pas de si &iUe partie de matière qui

n'ait sa yaleur, parce qa'en raison de sa position et da moarement qui lui est imprimé, elle peut produire des résultats égaux à ceux qu'amènerait une grande masse; c'est toujours par le déplacement d'une parcelle que commence la déviation d'un corps.

Qnelqu'impalpables que semblent les atomes répandus dans l'espace , si le corps projeté ne les absorbe pas , s'ils consenrent une impulsion indépendante, ils commenceront son contre- poids ; et ils le commenceront encore si, étant attirés, ils se réunissent autour de ce corps en assez grand nombre pour lui former une auréole et une atmosphère.

Je sens que cette loi de l'équilibre ou du poids et contre-poids est bien plus difficile à saisir et à expliquer quand elle s'applique aux petits corps: le système de l'attraction moléculaire paraît plus rationnel ; aussi suis-je loin de le répudier. Mais ce système nous présente des effets plutôt qu'une cause. On voit que, dans ce silex, dans ce bloc de marbre, les molécules se pressent les unes sur les autres. Mais pourquoi se pressent-elles? Se sont-elles toujours pressées? Certainement non, car il n'est pas de corps dur qui , d'abord, n'ait été à un état moins dur. Ces silex ou ces marbres sont les détritus concentrés d'animaux marins; c'est peu è peu qu'ils ont acquis cette densité. Comment l'ont -ils acquise? Par Févaporation des parties molles , par la pression , par Fintervention d'autres matières? Mais quels que soient ces moyeuA , cette densité est arrivée par une suite de mouvemens qui , tous , n'étaient encore qu'un effort vers l'équilibre ou l'action des molécules cherchant leur aplomb. Là, comme toujours, c'étaient les parties tendant à s'harmonier à l'ensemble ou à la localité, et se condensant d'autant plus que le poids, dont elles étaient le

contre-poids, devait se condenser lui-même, refoulé qu'il

était par d'autres matières cherchant aussi leur aplomb, leur base, leur point d'appui.

Non-seulement le mouvement des molécules n'est pas étranger à la loi de l'équilibre, mais il en est le principe et le complément , et l'on pourrait appeler ces molécules la petite monnaie du contre-poids, car elles servent à l'établir et à le régulariser. Les corps les plus durs , les pierres les plus précieuses , les diaraans , les rubis , ne sont que ces molécules arrivées à leur état le plus parfait de pression , d'harmonie et d'équilibre.

Ainsi condensées, ces molécules n'ont pas perdu leur faculté de mouvement : il n'est pas d'équilibre éternel. Aucune substance n'est à l'abri de la dissolution, dont la fermentation est le principe ordinaire.

La fermentation est la conséquence de l'invasion d'une matière par les molécules d'une autre matière. Les molécules envahissantes sont en mouvement parce qu'elles cherchent une base d'équilibre, et qu'en la cherchant, elles la font perdre à celles entre lesquelles elles s'ouvrent un passage ou sur lesquelles, en s'appuyant, elles exercent une pression qui amène leur écartement.

Cet écartement est le premier pas vers la dissolution ou la séparation des molécules. Réunies, elles formaient un corps; séparées, elles sont livrées à l'attraction des autres corps. Mais attirantes ou attirées , la cause de leur mouvement est toujours le besoin d'une base; elles n'abandonnent le poids que pour retomber dans le contre-poids. Ainsi , dès qu'une masse se dissout , une autre se recompose. C'est ce balancement ou ce passage incessant des molécules d'un corps à un autre, qui fait l'action des élémens ou la mobilité de la matière.

Ce que nous venons de dire des petites masses ou de la coiicentration des molécules , on peut l'appliquer à cdle des globes et mètùe des systèmes de globes.

Ici encore , quand la matière est abandonnée à sa nature ou à la loi d'ensemble, le poids et le contre* poids en régissent tous les mouvemens.

Nul doute que cette régularité de mouvement ou cet équilibre des corps célestes n'a pas toujours existé. Nul doute aussi qu'il n'existera pas toujours, et que l'équilibre peut faillir dans un système céleste comme partout ailleurs ; mais la perte de cet équilibre relatif n'est et ne peut être que momentanée, puisque l'équilibre absolu est l'immobilité, et qu'il n'y a pas d'immobilité éternelle. Il faut donc , après une désorganisation plus ou moins complète , plus ou moins prolongée , que cet équilibre relatif se retrouve soit dans l'accord des poids , soit dans celui des mouvemens ou dans le mélange de l'un à l'autre.

C'est la conséquence de cet entraînement ou de cette nécessité qui fait que, dans un crible, les grains agitée se rapprochent ou se séparent selon leur forme et leur poids.

Ces douze pierres que vous jetez dans un étang , en tombant , feront douze cercles si elles se séparent , ou n'en feront qu'un seul si elles tombent en masse. Pourquoi douze cercles? Pourquoi ne se confondent-ils pas? C'est que chacun est un centre d'équilibre; c'est que le mouvement de l'eau qui s'écarte, puis se rapproche, et celui de la pierre qui cherche le fond, ne sont encore que le besoin d'une base, d'un contre-poids.

C'est donc cette recherche d'un aplomb qui amène tous les mouvemens de la matière et la plupart de ceux de la vie. La fumée qui monte cherche son aplomb comme la grêle qui descend ; et l'homme qui marche comme celui qui s'assied.

Le mouvement qui nous semble le plus indépendant du poids et du contre-poids, tel que celui de la lumière

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et de rëlectricité, n'en est pourtant que la conséquence. Le bruit que produit le choc est une mise en équilibre, suite de deux pressions , de deux pesanteurs , et de la rencontre de ce qui se meut contre ce qui ne se meut pas ou se meut moins vivement.

Partout le mouvement et Timmobilité sont en présence; toujours l'un mène à l'autre et réciproquement, et sans jamais que l'un on l'autre puisse rester indéfiniment dans le même état ou sans indiquer l'état contraire.

Aussi n'est-il pas de corps ou de masse en mouvement qui n*ait des parties immobiles; pas de masse immobile qui n'ait des parties en mouvement ; pas de globe en ^uilibre dont toutes les fractions y soient ou qui ne soutiennent des corps qui n'y sont pas.

Dans son ensemble, la terre est en équilibre; néanmoins, sur sa surface tout s'agite et se meut en dehors de l'équilibre: la vie terrestre de chaque être semble employée à chercher quelques instans d'immobilité et d'aplomb.

Remarquez qu'il n'est aucun corps qui ne soit organisé dans les conditions les plus favorables à cet aplomb. Examinez la structure des mammifères, des oiseaux, des reptiles , des poissons , des insectes : qu'ils marchent , qu'ils volent, qu'ils nagent, qu'ils rampent, à chaque mouvement vous aurez la preuve que la machine, dans son ensemble comme dans ses parties , est constituée d'après ce principe général: équilibre, poids, contrepoids.

Dans la végétation, ceci est non moins frappant: lors du développement des plantes on peut suivre distinctement le jeu de cette bascule: poids et contre-poids, et (chaque mouvement de croissance hors du sol est contre-balancé par un mouvement égal sous le sol.

Ces mouvemens sont alternatifs : jamais leur égalité

n*est absolue, sinon la croissance de la plante s'arrêterait, parce que Fëquilibre serait complété.

Dans les causes de l'organisation de la plante et de sa conformation , on doit compter pour quelque chose les oscillations et les secousses auxquelles elle est exposée de la part des élémens extérieurs. Son poids et son contre- poids doivent être établis pour y résister; aussi le sont-ils. La cime de l'arbre augmente de pesanteur quand le vent Tagite ou quand la pluie la baigne, il faut que le pied oppose une résistance à cette pesanteur et qu'il s'attache d'autant plus vigoureusement au sol qu'il est plus vigoureusement attaqué. C'est ce qui arrive : les arbres battus par les vents sont toujours mieux enracinés que ceux qui sont dans une exposition plus abritée.

Cet instinct d'équilibre semble même varier selon les saisons; et quand, par le retour des feuilles et l'addition des fruits, le haut de. Farbre a augmenté de poids, la partie inférieure tend, de son côté, à augmenter de pression. Ici encore on se demande : qu'est-ce que le poids, sinon la différence de la résistance à la non-résistance, on du mouvement à l'immobilité?

Otez la résistance ou le contre-poids, tout est suspendu à la fois ou tout tombe à la fois.

Sans cette nécessité de l'équilibre , sans cette loi pins forte que toutes les autres lois de la nature, comment expliquer ces déviations à la gravitation universelle? Si Fattraction porte au centre de la terre , comment la T^étation porte-t-elle en dehors? Pourquoi la cime des arbres s'élève- 1 -elle vers le ciel? Pourquoi l'homme grandit-il par la tête, au lieu de grandir par les pieds? Il y a donc ici attraction contraire , attraction dont le soleil est le principe et le but: tous les êtres végétaux et animaux croissent le front tourné vers la lumière.

Alors, le grand astre central, soleil de tous les soleils.

axe de tous les mondes, serait la base de tous les poids et le centre de tous les équilibres.

Nous pourrions citer bien d'autres faits à Fappui de Fexistence de ces deux forces qui, partout, se combattent ou s'unissent , et qui contribuent tant à Faction de la nature ; mais nous nous bornerons à résumer ceux qu'on vient de voir.

Le mouvement de la matière est la conséquence des pentes et de l'entraînement vers la base.

Le mouvement de la vie est celui qui combat cet entraînement de la pente ou l'impulsion de la matière.

Ce mouvement de la vie , plus fort que l'impulsion matérielle, n'est possible que par l'existence de la double attraction ou du double principe qui constitue la pesanteur.

Le mouvement de la matière n'est admissible que par cette double force. Une chose seule n'est qu'une impossibilité ; elle ne peut conduire à une œuvre ; il en faut au moins deux.

Il n'y a pas de levier sans base , ni de corps en équilibre sans un point d'appui. Il faut reconnaître un contre-poids pour admettre un poids; il n'y en aurait pas pour un corps isolé. Le mouvement d'un corps dans le vide serait la chute sans la pesanteur.

Sans pesanteur, tout serait inerte, inorganisable. La pesanteur, t'est la pression ; c'est l'action ou l'impulsion d'un corps vers sa base; c'est le mouvement proprement dit. Or, il n'est pas de pression sans résistance; il n'est pas d'impulsion sans mobilité, pas de mouvement sans point de départ. IL n'en est pas non plus sans point de

retour.

Le mouvement sans terme ni déviation possible équivaudrait à l'immobilité; ce serait l'immobilité du mouvement, effet sans cause, cause sans effet.

Non moins stérile, le mouvement Tariable, sans équir ibre, serait le désordre ou le chaos.

L^équilibre absolu sans retour vers le mouvement , Téritable état de mort , serait le néant.

U serait le néant , parce que dès Tinstant que toutes les parties de la matière se feraient réciproquement contre-poids , il n'y aurait plus de poids : la matière entière ne ferait qu'une masse.

Un corps ne pèse plus par lui-même dès que son aplomb est trouvé. La différence du poids n'est que celle du mouvement , et toute pesanteur , comme tout mouvement, n'est qu'un effort vers l'équilibre.

La densité ou la fluidité absolue, sans passage de l'une à l'autre, serait encore l'immobilité ou le néant. Si tout était le plein, rien ne serait mobile. Si tout était le vide ou un fluide uniforme, rien ne serait possible ; il n'existerait que ce fluide.

C'est le passage de la densité à la fluidité qui rend possible les formes et les corps divers, et permet la diversité des mouvemens par la diversité des poids.

A l'aide de cette diversité, tous les mouvemens sont praticables, hors un seul.

La ligne droite ou le prolongement du mouvement vertical ne pourrait exister que dans le vide. Un corps, même isolé ou en dehors de toute attraction, projeté dans un fluide, fdt-ce le plus léger, éprouverait une déviation. Toute déviation est un effort vers une base, un rapprochement vers réquilibre, et c'est seulement dans le vide qu'il peut y avoir absence totale de résistanee ou de pesanteur et, dès lors, absence totale d'équilibre.

Une déviation continue conduit à un mouvement oblique, pois elliptique , circulaire, horizontal, c'est-à-dire à Féquilibre absolu ou à l'immobilité.

La pesanteur agit verticalement, mais la ligne droite rr s.

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perpétuelle n'étant possible que dans le vide, cette action verticale ou la pesanteur absolue est courte; toute déviation à cette ligne droite Test aussi à la pesanteur qui diminue à mesure qu'elle tend à Fhorizontal ou qu'une autre pesanteur balance une partie de la sienne.

Le mouvement horizontal n'a qu'une pression faible parce qu'il touche à l'équilibre parfait; il n'en aurait aucune s'il atteignait cet équilibre.

La croissance des corps est le résultat de l'attraction des molécules vers un centre commun, elle a lien de l'extérieur à ce centre et par un mouvement de l'an vers l'autre. Ces molécules cherchent leur base et ne s'arrêtent que lorsqu'elles Font trouvée.

Quand toutes les parties d'un corps sont arrivées à l'équilibre, sa croissance est terminée et le mouvement de ses parties ne tend plus qu'à la décroissance.

La forme humaine elle - même est donc , dans les moindres de ses détails, établie sur l'équilibre; et chaque vibration des organes, des muscles, des artères est dirigée vers une base et un aplomb.

Il n'est qu'un seul mouvement en dehors du poids : c'est celui de Tesprit ou de Famé, mais il n'émane pas de la terre ; aussi est-il le seul qui déroge à la loi commune et qui , au lieu de repousser l'être vers le centre ou la base matérielle , le porte à ouvrir la terre , à s'échapper de son sein , à s'élancer dans l'espace , à s'élever vers les oieux.

. Dans ce seul fait serait la révélation de Dieu qui, en donnant des lois à la matière, a concédé à Fétre une force plus grande que ces lois.

POISONS. « Le bohon-upas est un arbre qui croît dans l'île de Java, à vingt-sept Menés environ de Batavia.

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n rend tout stérile à dix ou douze milles alentour , et on ne peut rapprocher sans mourir. • Voilà ce que rêvèrent des voyageurs en déjeûnant à Tombre du dit arbre. Puis , revenus en Europe , ils nous firent doucement avaler Phistoire.

A quoi servent les poisons dansMa nature, a-t-on dit? Singulière proposition! Il aurait fallu d'abord demander s'il y a des poisons dans la nature , ou bien si tout ne peut y devenir poison?

La pomme de terre est un mets nourrissant et salutaire; mangez-en un boisseau ou seulement deux kilos toutes crues , et vous crèverez tout aussi bien que si vous aviez avalé le bohon-npas.

Mais cet arbre maudit n'est probablement poison que pour un certain nombre de créatures. Pour d'autres , il est peut-être un fort bon manger ou un excellent purgatif.

Selon moi, il n'y a de poisons que les choses qui se oontrarient ou s'entredétruisent. Le feu est le poison du bois quand il le brûle ; l'eau est le poison du feu quand elle l'éteint. Ce qui est poison pour l'un ne l'est pas pour l'autre, ou bien ce qui est poison aujourd'hui ne le sera pas demain.

La vipère , par une petite morsure , tue un homme et ttême un bœuf. Une cigogne avale, pour son déjeûner, ine demi-douzaine de vipères , et ne s'en porte que mieux.

On dit que le hérisson est insensible à tous les poiwns. C'est probablement un conte de l'espèce de celui ^u bohon-upas.

Us poisons ont été, aux X1V« et XV« siècles, fort à la mode en Italie. Vaqmtta, Vaoqua tophana procurèrent, ^ Permgia et à Rome, une grande illustration. On y ^it, avec on art menreilleax, mourir un individu eà

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une minute, en un jour, en un mois, en deux ou en trois. On pouvait même combiner la dose de manière à le faire vivre l'année entière.

Florence nous envoya ce secret à la suite des médecins qni d'abord, dit-on, se bornèrent à expérimenter sur les familles princières et dans l'intérêt des successions royales; mais on ne s'en tint pas long-temps là : l'exemple fructifia, ce fut bientôt, en France, une véritable épidémie ; on n'y mourait plus qu'empoisonné , et sauf quelques pauvres diables dont l'héritage ou la défroque ne valait pas les frais de la drogue , pendant un demi-siècle , pas un honnête homme, pas une femme un peu nippée ne crut mourir de mort naturelle; on ne rêvait que poison et qu'empoisonnement , et une invitation à dîner équivalait à une menace de mort; aussi l'on ne dîna plus en ville.

Il fallut donc recourir à d'autres moyens; mais où n'arrive-t-on pas avec de l'esprit? On empoisonna son ennemi ou sa maîtresse avec un bouquet, un mouchoir, un pompon, une paire de gants, une bague, etc. Déjà on n'osait plus ni boire ni manger; bientôt on trembla de s'habiller: le poison pouvait être dans chaque pièce de toilette.

Ici encore on trouva le remède. Les empoisonneurs et les empoisonneuses étaient les lions et les lionnes de l'époque , c'est-à-dire les plus grands seigneurs et les plus jolies femmes. Empoisonner ou seulement être soupçonné d'empoisonnement était du meilleur ton et tous mettait fort à la mode. On déconsidéra la chose en mettant en accusation cinq à six malheureux pris parmi les vilains et en les condamnant Comme empoisonneurs, bien qu'ils fussent toute autre chose. Ce n'était peutêtre pas fort légal, mais le résultat fut fort utile , car dès que la canaille fut censée se mêler de poison, les honnêtes gens n'en voulurent plus. Quant aux vilains,

ils forent exécutés en toute conscience, non comme coupables, mais comme remèdes.

Quand on cessa de payer chèrement les poisons ou, comme on les appelait alors, la poudre de succession, les savans cessèrent d'en composer, et ce bel art tomba si fort en désuétude , qu'aujourd'hui , pour empoisonner les rats, il faut se contenter de l'ignoble arsenic.

Encore, pour avoir le droit de donner une boulette à l'un de ces animaux , exige-t-on plus de signatures et de formalités qu'on n'en demandait autrefois pour empoisonner un prince, deux comtes et trois marquis.

Je sais bien qu'on a inventé l'acétate de morphine, Facide prussique, etc., etc.; mais il faut tant de pilons, de cornues, d'alambics, de soufflets, de chaudières, de charbons , de pharmaciens , d'apprentis et d'argent pour en fabriquer seulement gros comme une noisette, que si le résultat n'est pas un très-gros héritage, on risque d'y mettre du sien.

Ajoutez que les jurés, assez accommodans pour un coup de couteau, une balle de pistolet, sont fort chatouilleux sur le fait d'empoisonnement.

Si les empoisonnemens prémédités sont plus rares que naguère, il n'en est pas de même de ceux qui se font par accidens: le vert-de-gris et les champignons emportent annuellement bon nombre de gens qui préfèrent la mort à l'ennui de faire étamer leur casserole ou à celui de vivre sans champignons. Il ne faut pas disputer des goûts, et je ne vois pas pourquoi on les empêcherait de se traiter à leur manière : respect à la liberté individuelle.

Une permission que je trouve moins logique et vraiment déplacée , est celle qui autorise ou qui tolère l'empoisonnement d'une population par du vin falsifié, du sel globerisé, du pain sophistiqué, de la viande gâtée, du

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