M PU
I10U6 avons le grand A, le grand B, le grand C» le grand D, enfin, toutes les lettres de l'alpliabet formant une pléyade d'illustrations devant laquelle, non seulement la France, mais rAllemagne, mais TAngletcrre, mais l'Europe s'agenouillent; grands hommes qu'entoure une renommée et qui excitent une admiration bien autre que celle dont Molière, Corneille, Racine, Boileau, Raphaël, Michel- Ange, voire même certains capitaines, ministres, princes et rois ont joui de leur vivant, car ni leurs soldats, ni leurs commis, ni leurs peuples, et moins encore les peuples étrangers , ne les portèrent en triomphe ou ne dételèrent les chevaux de leur voiture pour s'y atteler eux-mêmes: chose qui arrive tous les jours aux dits grands hommes du clavier et qui est si bien passée en coutume, qu'on risquerait de se faire lapider si on mettait en doute qu'un tel honneur ne leur est pas dû.
Gomipent peut-on devenir un grand homme en tapotant isur des touches et par quel procédé y parvient-on? Ceci pouvant être utile aux pères et mères qui voudront avoir W grand homme dans leur famille et beaucoup d'argent dans leur poche, je vais en donner la recette avec l'instruction pour l'employer.
Achetez dans une vente un clavecin ou piano réformé, du prix de vingt- cinq à trente francs. Joignez -y un tabouret de deux francs. Prenez ensuite un gamin de quatre à cinq ans parmi les vôtres si vous en avez, ou à l'hôpital si vous n'en avez pas.
Après vous être assuré qu'il a des doigts longs et pas trop sujets aux crampes ou aux engelures « vous aurez peu à vous occuper du reste de l'individu; qu'il soit beau ou laid, droit ou tortu, spirituel ou bête, peu importe: de longs doigts, c'est le point nécessaire. . Le sujet ainsi choisi , plantez-le sur le tabouret en face
da piano et meUez-vous à côté de lui avec nne verge ou UQ martinet, instrument partout souverain pour aider ao développement du génie et à ses progrès.
Quant an surplus, c'est Taffaire du temps et surtout de la méthode qui ne doit s'écarter en rien de celle généralement suivie pour dresser les perroquets et apprendre aox chiens à rapporter.
Avec de la persévérance et bon nombre de coups de corde sur les doigts, ce que je vous recommande expressément, voi^ êtes assuré de voir votre petit bonhomme grandir en sagesse et en science, et courir à toutes jambes dans la voie de la gloire. A sept ans il pourra figurer sur une table dans des petites soirées. A dix ans, il paraîtra dans les concerts. A quinze ans, il en donnera pour son compte. A vingt ans, il occupera toutes les bouches de la Renommée; et à vingt-cinq, nous nous attèlerons à sa voiture.
Ce sera alors un grand homme de plus, et ici encore il ne fera pas bon à dire le contraire : aussi ne le dirai-je pas. Seulement, je ferai cette question en toute humilité: entre un grand homme et un grand pianiste n'y aurait-il pas quelque différence?
Voyons, examinons. Qu'est-ce qui constitue un grand homme? Est-ce la longueur de ses doigts? Non , pas plus que celle de son nez; c'est bien plutôt la grandeur de son génie. Or, dans la catégorie des musiciens, nous trouvons, certainement, de grands génies: Gluck, Mosard, Haydn, Cbérubini, Paêr, Rossini, etc. Sans doute la plupart d'entre eux étaient habiles exécutans , mais sont-ils restés des grands hommes parce qu'ils étaient grands pianistes, on bien parce qu'ils étaient grands musiciens , et leur génie était-il dans leurs doigts ou dans leur tête? Là est toute la question»
Si ou la résout en iaveur de U .^te, il efl^t i qraindrq
que nos grands sauteurs de touches, nos grands équilibristes de claviers, qui ne sont que cela et dont les compositions tapotantes se bornent aux inspirations de leurs grands doigts, ne soient pas de grands hommes pour nos neveux. Peut- être même ne le seront-ils plus, pour nous, l'année prochaine, car dans cette succession de grands pianistes, je vois que c'est toujours les plus nouveaux qui sont les plus grands , et que leur grandeur ne dure guère plus que la qualité d'un piano qui n'atteint jamais sa septième année sans mourir poussif, eût-il coûté vingt-cinq mille francs.
D'après cette analogie entre la durée de l'instrument et celle du musicien , j'ai toujours pensé que les deux choses avaient la même origine , et que c'étaient les grands facteurs ou les Ârchimèdes de la lutherie qui , en inventant les grands pianos, avaient inventé les grands pianistes.
Quant à leur titre de grands hommes , il est de l'iiivention des journaux et du public, et il ne faut pas en accuser les luthiers.
Maintenant, puisque nous en sommes à l'analyse de la grandeur, voyons quelle est la différence entre un grand piano et un petit piano, et, par suite, entre un grand pianiste et un petit pianiste.
Un grand piano est grand , moins par sa taille que par sa robe et par sa qualité. Sa robe sera de palissandre incrusté de bois plus précieux encore; ses pieds auront des formes étrusques, grecques, égyptiennes, et seront relevés de dorures et d'argentures. C'est la contrepartie du gilet de velours et du lorgnon d'émail da grand pianiste, parures qui n'augmentent ni le son de run ni le talent de l'autre ; ce serait plutôt le contraire.
Quoiqu'il en soit, il reste encore au grand piano, au piano de prix, un son velouté (c'est le terme reçu) qui
le distingue du petit ou du piano commun, dans lequel le clapotage ou le tic-tac du moulin s*entend plus fort. Il est vrai quMl s'entend aussi dans le grand piano et qu'il s'y entendra toujours, mais il s'y entend moins. C'est dans ce plus ou moins que réside le velouté.
Revenons au grand pianiste. Ce qui distingue encore le grand pianiste du petit, c'est une Aose supérieure de dextérité à croiser les mains et à en faire sauter une par-dessus l'autre, puis à rouler vivement les dix doigts sur les touches , comme les baguettes sur un tambour , en faisant , avec les pieds , une manœuvre analogue. Si vous appréciez la difficulté que présente Texécution simultanée de toutes ces voltiges , vous verrez qu'on peut réellement se rendre aussi étonnant sur le piano que sur la guimbarde, les castagnettes, le tambour de basque et la corde raide.
Maintenant , nous allons conduire Tauditeur en face d'un grand pianiste donnant un grand concert dans la capitale. Nous avons pris nos billets ; nous sommes dans la salie; nous y avons attendu deux heures. Enfin, toutes les formalités sont remplies, le grand homme paraît. 11 commence par un morceau à grand orchestre: violons, basses, flûtes, cors, tout retentit à la fois, et je n'entends pas plus de piano que s'il n'y en avait jamais eu au monde. Enfin le fracas s'apaise et le premier solo commence. Mais soit que le puissant tutti nous ait rendus sourds , soit que le grand piano et le grand pianiste soient enrhumés, ils font, quoiqu'ils réunissent tous leurs efforts , justement l'effet d'un petit grillon qui voudrait Élire sa partie dans une cathédrale, au milieu de deux gros chantres, avec l'accompagnement du serpent.
C'est égal , les solo sont courts , les tutti sont longs ; je n'en suis pas fâché , et les sons harmomenx de tous ces instrumens dont il n'est pas un , fÛt-«ce la contre-
basse, qui ne soit plus apte au chant que le piano, me remplissent du moins agréablement les oreilles et m'offrent des masses d'harmonies qui annoncent le génie du compositeur. Ce compositeur, c'est Mosard ; le grand pianiste a trop à penser pour perdre son temps à fabriquer des symphonies et surtout à les écrire : c'est bon pour des manœuvres. H improvise, et c'est de trois à quatre improvisations que se compose le concert, comme, d'ailleurs, tous les concerts des grands et petits pianistes.
Mais chut ! l'inspiration vient. Silence profond. 11 roule ses doigts sur le clavier et regarde l'auditoire. {Âpplaudiasemens). Il les roule en sens contraire, en produisant l'harmonieux roulis de la flûte de pan et des marchands de vinaigre. {Applaudissemens prolongés), 11 a annoncé une tempête, c'est l'éclair qui la précède.
Après réclair vient le tonnerre: boum-boum. 11 donne trois ou quatre coups de poing sur le malheureux outil dont on entend briser les cordes. {Mouvement général d'admiration, sauf, pourtant, l'amateur qui a prêté son piano).
Après le coup, de tonnerre vient la pluie : tic, Oc, tic^ tic, tac, tic. Cest ici le piano lui-même dans toute sa pureté native. Aussi les cœurs les plus durs ne résistent pas à cette pluie que le grand artiste exprime en faisant sauter ses mains comme des grenouilles en goguette. Les cris : bravo! br<$vissimo! retentissent de toute part. Oh! quel homme! quel artiste!!
. Les chut étouffent ces exclamations , car on ne veut rien perdre de ces prodiges.
Après la pluie, vient le bruit des torrens. Ici, les pieds
du grand homme attirent surtout l'attention des vrais
connaisseurs! Qu'il fait bon de le voir enjamber d'une
, pédale à une autre. Il y en a une qui crie un peu, mais
QS^M ^^litpjftà l'en^blç: c'est rifftim^<>i^ ^ ^^^,