‹ Hommes et choses (volume 2)Chapitre 3 sur 105 · PU J · texte numérisé non relu

PU J

qui souffle dans une forêt de pins , ou bien la voix gémissante du fantôme; ou encore le sifflet du brigand. On peut choisir.

Après l'orage, on doit, comme il est juste, revenir au beau temps. La pluie a cessé. Il est vrai que le tic, tic, Uc continue, et bien des gens pourraient s'y tromper si, par un sourire agréable, le grand pianiste n'avertissait pas les spectateurs que ce n'est plus la pluie qui tombe» mais bien les oiseaux qui gazouillent, et qu'ils peuvent fermer leurs parapluies.

Le beau temps revenu amène une danse champêtre. Ici , l'admiration est au comble : c'est le hautbois de l'aveugle qu'on croit entendre , c'est la vielle nasillarde et boiteuse, c'est le baiser dérobé sous l'ombrage, c'est enfin la colère de la bergère qui repousse le téméraire. Cette délicieuse harmonie imite jusqu'au prosternement du jeune rustre se jetant à genoux pour implorer son pardon , situation rendue par un coup , non plus d'un seul poing, mais des deux poings qui tombent ensemble sur le piano agonisant comme son piteux propriétaire » le seul que n'ait pas gagné l'etithoualasme.

Le morceau est terminé; il a duré trois quarts d'heure. Qui pourrait dire combien de milliers, de millions de notes sont passées par les mains de l'artiste? Aussi , il faut voir comme il sue; on suerait à moins.

Ce con^bat corps à corps du grand artiste contre le grand piano, dénote une vigueur peu commune. Le piano ^nt neuf et solide , il «^ fallu tout le génie de l'homme ç| toute sa puissance musculaire pour le réduire à cet

état*

Cependant l'orchestre est envahi ; le grand homme est entouré , pressé , embrassé. Les dames aussi s'ap^ prochent; elles veulent admirer de plus près cet Itre piodigieip; ^ ]^ glove ; de FAHf^jpaagne , riû>nneur de 1^

France, l'espoir de rAnglelerre , l'envie de Tltalie, Torgueil du monde entier.

Nous ne parlerons pas des autres morceaux ; ils ne diffèrent du premier que par le silence d'un bon nombre de notes qui ne peuvent plus sortir du malheureux instrument parvenu au dernier degré de phthisie, et qui rend , en râlant , Ses derniers soupirs. Aussi , par une inspiration heureux , le grand artiste finit par une bataille, et les criaillcries peu harmonieuses de la machine détraquée sont tOHt-à-fait en situation.

Ici arrivent leS' vers, les couronnes, et ce qui est plus expressif encore, la prière de donner un second concert. Le grand homme est attendu à Paris , à Londres , à Berlin, partout; mais il ne peut résister aux vœux d'une population entière: il donnera son second concert.

Comme celui-ci n'excitera pas moins d'enthousiasme, il sera suivi de quatre autres , car un grand artiste ne dédaigne jamais les grandes recettes et ne quitte la place qfue lorsqu'elle est à sec. Il est bon d'ajouter qu'aux yeux de beaucoup de connaisseurs en musique, c'est le chiffre de l'argent gagn^ qui établit la démarcation entre le grand et le petit pianiste.

D'où vient cette vogue du piano , le plus coûteux, le moins durable, le plus ingrat et le moins chantant de tous les instrumens dignes de ce nom? Je ne saurais le dire. Le piano est un meuble ; il est bon pour le compositeur , quoiqu'une épinette vaille tout autant. Il n'est pas mauvais pour l'accompagnement, quoiqu'un clavecin vaille mieux en ce qu'il couvre moins la voix. Mais comme solo, comme instrument chantant, le piano n'est pas supportable, et une trompette même sans dé , nn trombone , un serpent, un flageolet , s'ils sont justes, flatteront plus Poreille et offriront plus de ressources an vrai musicien, à l'homme dont le cœur éhante on qui

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