PRI
Nous le répétons donc : la prière contribue à nous sauver du mal, c'est-à-dire à adoucir celui qui nous a atteints et à détourner celui qui nous menace. Pourquoi? C'est qu'elle nous rend la confiance et par cela même double notre force. En nous rapprochant du ciel auquel elle s'adresse, elle nous donne en quelque sorte Dieu pour auxiliaire.
Ce qui prouverait seul son utilité, c'est qu'elle est dans le cœur de tous. On n'a besoin nulle part d'apprendre à l'homme à prier, et dans un danger il trouve toujours en lui un hymne vers le ciel. Aussi, il n'existe peutêtre pas un seul individu, arrivé à l'âge d'homme, qui n'ait jamais prié Dieu ou son bon ange, ou son patron, ou une divinité quelconque. Le voleur, le meurtrier, le scélérat lui-même prie, et tant qu'il prie il vaut mieux.
Chose étrange , c'est que l'athée ou celui qui prétend l'être se surprend à prier. On ne détruit pas la nature ; la prière est en nous et en émane malgré nous.
Un des plus grands supplices qu'on pourrait imposer à un coupable, à un homme qui souffre, serait de l'empêcher de prier; encore ne le pourrait-on pas. En vain nous le lui défendrions , nous étoufferions sa voix , nous le bâillonnerions : il prierait toujours.
Que Dieu change le cours de la nature par suite d'une prière de Thomme, cela ne saurait être, car en accédant au vœu d'un seul, il pourrait nuire à tous les autres: or. Dieu est juste avant tout. Mais que Dieu donne à celui qui l'invoque avec foi et persévérance la puissance du bien et la force qui sauve du mal, ou physique on moral , c'est ce dont je ne dout^ pas.
Prions donc Dieu , prions-le souvent , mais souvenonsnous que c'est l'intention et non la longueur de l'oraison qui en fait le mérite.
Voyez: Conviction.
PROBITÉ*. La probité, comme l'entend notre civilisation, n'est souvent qu'un calcul , mais ce calcul est le plus juste qu'on puisse faire : c'est le meilleur de tous les placemens. Dès qu'un homme a le renom de probité , il trouve partout crédit ; or , le crédit , comme chacun sait , est une fortune. L'individu probe , connu pour tel, est, par cela seul, capitaliste; et quelque peu riche qu'il soit en réalité, il y a pins de sûreté à placer sar sa tête que sur celle du millionnaire sans conscience. Ainsi , la probité , envisagée seulement comme moyen dans les affaires, comme spéculation, doit, en assurant DOS intérêts , conserver ceux d'autrui ; elle est , pour tous, une garantie et une source de prospérité.
Ce qui est devoir et profit pour les particuliers , ne Test pas moins pour les gouvernemcns. Leur puissance, leur force sont fondées sur leur crédit qu'ils doivent autant à la fidélité à remplir leurs engagemens qu'à leur aisance effective. La France s'est enrichie en payant ses dettes. La probité fait donc aussi la fortune publique, et c'est sur elle que repose la stabilité des Etats. Que les hommes du pouvoir, que les chefs des peuples ne l'onbtient jamais; que dans toutes les circonstances cette probité devienne leur règle de conduite , elle ne les égarera pas et souvent même leur découvrira des ressources où ils n'en espéraient plus, car elle est le trésor des rois comme des peuples. Sans elle , point de réputation durable, point d'estime à attendre de la postérité ; sans elle , il n'est pas de grand homme , et si la pi'obité n'est pas la gloire, elle. est la première condition pour l'acquérir.
* Cet article a paru , en 1835 , dans les Mémoires de la Société d'Emulation.
Dans les arts, dans les lettres, fl n'y a pas de talent rëel sans la probité : l'art, c'est la vérité; l'errenr ou Fimposture entache toujours Thomme et son œuvre. Sans doute , il y a de belles choses faites par des gens dont la vie ne fut pas honnête, mais leur cœiir Tétait quand ils les firent ; et si , en les composant , ils eussent rêvé le mal, ces choses n'eussent pas été belles.
La probité exclut le charlatanisme; elle dédaigne le clinquant , ce vernis trompeur qu'applique la paresse pour cacher les taches. L'homme probe travaille à fond, travaille en conscience. La tâche du génie consiste dans la création de l'ensemble et aussi dans la science des détails dont chacun est encore une étincelle de l'artiste; son imagination commence l'œuvre , sa probité le finit.
Cette probité n'est pas seulement dans les faits , elle est dans les paroles. Un mensonge n'est jamais innocent; que vous le disiez, que vous récriviez, il est un mal; il n'en est pas d'excusable, il n'en est pas d'utile. La probité des paroles tient de si près à celle des actions, qu'un mot hasardé nous mène presque toujours à une démarche fausse; on croit, par tin mensonge, réparer une erreur ou une inconséquence, et l'on tombe dans un gouffre : tout grand coupable a commencé par mentir, ne fût-ce qu'à sa conscience.
Que l'homme probe, qui veut rester tel, résiste donc à cette propension à exagérer , si commune , si entraînante. On ne veut d'abord qu'embellir le récit , qu'intéresàer l'auditeur ; la tromperie n'est encore que jeu du monde, que causerie de salon; mais rarement on en reste là. Dès qu'on a transigé avec la vérité sur une petite chose, on transigera bientôt sur une plus importante. C'est ainsi qu'on arrive à Thabitude de tromper et à la fausseté continue, car il est des êtres qui y parviennent et qui, toute leur vie, se trompent eux-méiiies en voulant tromper les autres.
PBO 88
Heareosement ce sont des exceptions : rimpipbité totale est moins commune qu'on pourrait le croire; les hommes qui ont traversé le juste et le vrai sont assez rares. Mais il est beaucoup de cœurs abusés qui , par une fausse application de leurs droits ou de ceux d^autrui , se créeront des devoirs où il n'y en a pas, et ne les verront point où ils sont.
U en est aussi, et ceux-là sont plus nuisibles, qui se feront Une probité de détail pour se dispenser de Tautre. Ils seront honnêtes jusqu'à un certain point. L'improbité, pour eux , n'est que dans les petites choses , dans les petits moyens ; dans les grands , c'est combinaison , c'est négoce. Ils ne voudront pas prendre une épingle , ils vous remettront Odèlement votre bourse , et ils imagineront une combinaison qui vous ruinera, et avec vous vingt femilles, et qui les tuera peut-être.
Ces spéculateurs , quelle qu'ait été leur réputation financière, n'ont jamais compris la véritable honnêteté; celle-là jamais ne s'écarte de l'humanité, elle ne compose pas avec la justice. U n'est pas de bonne foi partielle , spéciale et conditionnelle: le cœur véritablement probe Test toujours et partout.
La probité naturelle peut quelquefois s'égarer par ua préjugé fortement enraciné, par la coutume, par la tradition. Il est des peuples qui ne croient point voler en dépouillant un naufragé. Les riverains de la Bretagne , ordinairement bons et religieux , ne voient pas un acte répréhensible dans le pillage d'un navire que^ la tempête anra jeté sur leurs côtes : il y est venu, c'est Dieu qui renvoie , il est à eux. Telle est leur morale; l'être injuste et malhonnête à leurs yeux, c'est le garde-côte qui les empêche de piller, et le propriétaire qui leur reprend son bien.
Ce sont là de ces erreurs funestes que les gouvernans.
et notamment le clergé , doivent s'efforcer de détruire par rinstmction ; car si ces pauvres gens sont voleurs sans le savoir, le vol sera toujours commis, et quand bien même leur délicatesse naturelle ne serait point altérée par un désordre qu'ils regardent comme innocent , le dommage n'en est pas moins réel pour celui sur lequel il tombe. Ici , comme en toute chose , on aperçoit les dangers de Fignorance : on est malhonnête parce qu'on ne connaît pas Thonnêteté; oh est spoliateur parce qu'on n'a pas compris la propriété.
Ah ! si chaque homme, chaque citoyen, chaque membre d'un Etat appréciait tous les degrés de cette bienveillance réciproque qui , sans distinction de rivage , de langue ou de couleur, nous dit partout qu'un homme est un homme; si toujours nous appréciions retendue de ces mots: droit des gens, combien seraient plus rares ces convulsions sanglantes , ces agressions injustes , ces coalitions , ces invasions , ces guerres qui amènent à leur suite toutes les plaies qui affligent la terre!
Parmi les devoirs de la probité , ■ n'oublions pas ceux qui concernent la patrie : ils ue sont que trop souvent méconnus, et beaucoup d'hommes ne veulent pas ranger Ja loi civile parmi les préceptes de la conscience. Us se trompent: l'obéissance aux institutions du pays fait partie 4e la probité du régnicole ; il jouit des bénéfices d'une société , il doit en accepter les charges. Sans doute il a le droit de protester contre ce qui le blesse, contre ce qui lui semble injuste , mais il doit d'abord obéir et remplir les clauses du contrat. C'est donc un acte d'improbité que de vouloir, par force, ou par adresse, se soustraire à un impôt, à un service; c'est un vol non- 3eulement fait à la masse, mais au voisin, car le centime que nous ne payons pas, il faut qu'il le paie ; la corvée dont nous nous dispensons, il faut qu'il la fasse, et pour
nous sauver d'une fetigue ou d'une dépense , nous la faisons retomber sur un plus pauvre, sur un plus malheureux.
C'est aussi un acte d'improbité que commettent ces hommes qui acceptent ou sollicitent des fonctions pour ne pas les remplir. Quoiqu'elles soient gratuites , elles n'en sont pas moins , pour eux , une obligation d'autant plus sacrée qu'elle est volontaire ; et quand ils font mal ou ne font pas ce qu'on autre ferait bien , c'est un dommage qu'ils causent au pays, un tort peut* fltre irréparable. De tels administrateurs sont souvent plus nuisibles que le fripon même : ce fripon cesse de prendre quand il s'est gorgé , et le désordre s'arrête ; tandis que le mal causé par l'insouciance est sans terme, sans répit. La négligence de l'homme public n'est donc point compatible avec l'honnêteté.
Si l'on en a vu qui furent sans zèle, sans délicatesse, il faut convenir cependant qu'en France on compterait bien plus d'exemples contraires ; on en trouverait même où la probité a été portée jusqu'au scrupule. On cite m avocat qui , par une erreur involontaire , ayant contribué à la ruine d'un de ses cliens , se crut obligé de lui abandonner tout ce qu'il possédait. Ceci était sans doute d'une belle ame, d'un cœur pur ; mais l'application absolue de ce principe que l'on est responsable de tous les préjudices que l'on peut causer sans le vouloir , rendrait toute défense, tout conseil, toute assistance impossibles. Je dis plus : une probité que l'on mesurerait sur ses résultats et non sur l'intention, n'en serait pas une, car elle nous égarerait continuellement et deviendrait plus nuisible à l'ensemble que l'improbité même. L'honnêteté doit reposer sur ce précepte : fais ce que dois , adoienne gue pourra.
La probité n'est pas une vertu passive, elle est action. IV 4.