BEN
La reDommée des rois et des conquérans tient souvent à peu de chose: à un écrivain et à un imprimeur. Faute de Tun ou Fautre, la postérité ne saura pas même leur nom.
La manière dont certaines renommées se font et se défont en France, pourrait devenir le sujet de curieuses études.
11 est tel individu dont le talent comme écrivain, compositeur, architecte ou peintre, a été unanimement admiré pendant un demi-siècle , et qui , non moins una* nimement, est aujourd'hui cité pour n'avoir jamais eu aucun mérite.
Cette réaction a même atteint quelques hommes historiques, et j'en ai connu un qui a été alternativement un brigand , puis un héros , puis un brigand , puis un héros ; et aujourd'hui il n'est plus ni l'un ni l'autre.
H^^ Lenormand, la tireuse de cartes, a eu aussi une immense réputation. Son grand art était de se faire payer six louis ce que l'on paie ailleurs six sous.
Quant à son esprit, il était très-supérieur à celui des neuf-dixièmes de ces sibylles qui courent les foires pour Tamasement des cuisinières ; et cette supériorité est quelque chose, car jamais sibylle n'a passé pour sotte. C'est un état qui, comme celui d avocat, exige une certaine dextérité de langue.
La renommée s'acquiert quelquefois à bien moins de frais
Une actrice, que le public de Paris accueillait froidement, s'avisa un jour dans une pièce où elle faisait semblant de jurer et de fumer , de ne plus faire ce semblant, mais de jurer réellement et mettre de vrai tabac dans sa pipe. À cette odeur de taverne, à ces manières de grenadier, k même public, et c'était la ndtteinv société de Paris , se trouva saisi d'un si grami nr 8
né REN
enthousiasme et fit entendre un tel hourra de bravos, que la salle manqua de s^écrouler. Depuis cette époque, cette actrice jouit de l'estime générale. Ses appointemens ont été triplés.
Parmi les renommées essentiellement passagères , il faut citer celle des orateurs politiques. Il n'en est pas un seul, tant soit peu pourvu de faconde, qui, depuis dn< qnante ans, n'ait eu son auréole et son brevet d'immortel; mais il n'en est pas un seul non plus qui Uait encore. L'immortalité de la tribune ne dure guère plus que la saison; si elle atteint l'hiver, elle est tout-à-fait hors ligne.
Avec une vingtaine de mille francs à dépenser par an en articles de journaux, annonces ou afQches, chacun, en France, peut se faire une renommée littéraire, artistique ou scientifique très-confortable; pour ceci il n'est pas même indispensable qu'il sache lire. •
H est un homme qui de nos jours a acquis gloire et fortune pour avoir imaginé d'appeler socques artioulés une semelle de bois mise entre deux semelles de cuir; la chose était connue depuis trois mille ans, mais le nom ne l'était pas : or, ce nom lui fit vendre des milliers de ces semelles et le fit considérer lui-même comme un des bienfaiteurs de l'humanité.
Un autre industriel n'obtint pas moins de célébrité pour avoir donné son propre nom à un outil de bois propre à remplacer la tête à perruque et tenir les chapeaux ouverts.
Un émigré acquit une grande considération en Angleterre par sa manière de faire la salade : il en faisait son état. 11 gagnait plus qu'un général et que trois poètes. Pendant tout le temps de l'émigration, il a été ainsi célèbre à Londres, et Test peut-être encore.
Un fameux médecin de chiens vivait à Paris il y a <{iielq^és dixaines d'années ; sa célébrité venait de#. cures
merveillenses qu^il avait faites parmi les bichons et les carlins , dont toutes les élégantes étaient pourvues à cette époque. Son remède était simple: il leur donnait peu de pain et beaucoup d'eau , et pour assouplir leurs mouvemens une dose raisonnable de coups de fouets ; le fouet était le plus positif de sa pharmacie.
Il y aurait fort à faire si nous voulions examiner toutes les espèces de renommées, depuis celle des bonnes mar tdottes jusqu'à celle des grands violons. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'y a ni poète, ni héros, ni saint, ni monarque même, dont la gloire ne pâlisse aujourd'hui devant celle de tel pianiste ou de certaine danseuse. Voyez: Danseurs,
REPOS. De toutes les fatigues , la plus lourde, la plus intolérable, celle qui conduit le plus fréquemment au dégoût de la vie, au désespoir, au suicide, c'est la fatigue du repos, d'un repos incessant ou d'un bonheur toujours égal.
L'homme qui vit an jour le jour, qui passe d'une inquiétude à une inquiétude, du souci d'un besoin à celui d'un autre besoin , ne se suicide pas et jamais ne meurt, de maraisme ou de spleen. Pourquoi? C'est que Tbabitude du malheur a son espérance et presque son charme.
REPRÉSENTATION. Napoléon distribuait de grosses sommes à ses généraux pour représenter ; on fait encore ainsi à l'égard de nos diplomates.
Représenter c'est donner des soirées, des bals, des dîners, lesquels n'amusent jamais ceux qui les donnent, et pas toujours ceux qui les reçoivent.