SAN
l'homme; c'est la craauté de la civilisation, celle 'qui veut se satisfaire sans qu'il en coûte rien ni à notre conscience, ni à notre considération, ni à notre vernis d'humanité; c'est enfin de Tanthropophagie passée à l'étamine de l'éducation et du confessional.
Cette cruauté semble innée chez les enfians ; tous sont avides des spectacles de sang. C'est ce goût qui amenait les Romains aux cirques et aux combats de gladiateurs.
C'est encore celui qui conduit les Espagnols aux combats de taureaux , spectacle qui serait certainement moins couru sans la* chance d'y voir tuer un homme de temps à autre.
Dans le midi de la France , le peuple est essentiellement sanguinaire : il n'y a jamais eu de révolution à Marseille , Nîmes ou Avignon , sans qn'il ne surgît quelque Jourdan coupe -tête, quelque Trestaillon, saignant et égorgeant à domicile avec l'approbation , sinon générale, du moins de la grande majorité.
Quand ces favoris du peuple travaillaient en public et assassinaient dans la rue, ils avaient presque autant d'aides que de spectateurs. Les femmes surtout se signalaient dans ce genre d'obligeance; en 1815, à Marseille, elles prêtaient volontiers la main pour regorgement d'un bonapartiste, d'un castagnier comme on les nommait alors , et lui donnaient gentiment le coup de grâce.
Etait-ce scélératesse? Nullement. C'était fanatisme, entraînement de l'exemple , goût du sang peut-être, bêtise certainement; bref, de même que leurs époax,ces dames profitaient de l'occasion ou de la conviction de leur conscience pour se rafraîchir innocemment d'une agonie et d'un verre de sang tout chaud.
Dites que cela n'est pas beau, mais croyez qne cela est vrai; je Tal vu en Promce, en Catabre, en M-
SiU :397
matie, ailleurs encore, et je Tai vu de la part (J'iadividqs qui se seraient reprochés toute leur vie le vol d'un écu.
Qu'en faut-il conclure? Que riionmie est un animal de proie, de Tespèce des lions, loups, hyènes, tigres et vautours , toutes bétes fort honnêtes , très-sioigneuses de leurs petits, bonnes nourrices et vaillantes mères de Camille, ayant enCn toutes les vertus de leur état, mais n'en mangeant pas moins toutes les autres bêtes qu^nd elles peuvent les joindre et les étrangler.
Imitons leurs vertus de famille; mais sous le rapport de la gueule et de la griffe, ressemblons-leur le moins possible. Nous y parviendrons avec un peu de bonne volonté, car à mesure que l'homme s'instruit et se civilise le goût du sang s'affaiblit en lui , et les peuples les plus ignorans sont aussi les plus sanguinaires.
Voyez: Nourriture animale.
SAUVAGE. Les extrêmes se touchent: cela veut dire aussi qu'ils se ressemblent. Lorsqu'on découvre, dans quelque île océanienne, un peuple inconnu, vivant de pêche et de chasse, se coiffant de plumes et raisonnant à peu près comme nos enfans en nourrice, nous disons: ce sont des sauvages ; mais je demanderai si ces sauvages sont un peuple à son aurore ou un peuple à son déclin?
Je pencherais pour cette dernière opinion, car, sinon comme nation du moins comme familles, ces tribus, par elles-mêmes ou par leurs ancêtres, n'ont rien de plus JDodernes que les peuples que l'on considère comme les plus anciens. 11 est donc probable qu'ainsi que ces peuples, tantôt haut, tantôt bas, elles ont passé par tontes les vicissitudes d'une longue carrière, Pourquoi seraient-elles toujours restées sur cet échelon de. la, vie sociale et comme type, inteuqé^sôre enXrt la brute et
208 SÂU
rhomme, oa entre rinstinct et la raison? Tons nous partons da même point, et je suis convainca qa'il n'existe pas une seule nation barbare, une seule horde de Kalmoucks ou de Papous qui n'ait été moins barbare qu'elle ne l'est et qui ne provienne d'un peuple eifilisé. Nos en&ns ne seront- ils jamais des sauvages? La plaine où est Paris, recouverte un jour de forêts sëcolaires que les touristes d'alors nommeront forêts vierges, ne verra-t-elle pas ses rares habitans nus ou couverts de peaux , s'arrêter devant un autel de pierre pour y sacrifier, comme au bon vieux temps , un prisonnier engraissé pour la fête? C'est ce que je serais loin d'affirmer, car pourquoi n'arriverait-il pas là ce qui toujours est arrivé sur la terre, cette terre où la civilisation succède à la barbarie, et à la barbarie la solitude, jusqu'à ce que des circonstances nouvelles ramènent, avec une autre race, une autre aurore, puis un autre jour.
C'est ainsi que l'être humain tourne dans le même cercle, allant sans cesse de la jeunesse à l'âge mnr, et de l'âge mur à la décrépitude.
Il n'y aurait donc ici bas que des lueurs de vertu, de gloire et de raison, et la civilisation n'y apparaîtrait pendant un petit nombre de siècles que pour y disparaître engloutie dans d'immenses périodes de barbarie.
Oui, nous avons été des sauvages, et il est malheureusement vrai que nos descendans seront ce que nous avons été. Il n'y a là qu'une question de temps : un peu plus tôt ou un peu plus tard, cet état de somnolence, ce voile de plomb qui, pendant tant de siècles, a recouvert notre Europe, la recouvrira encore; à moins que, devenant raisonnables, nous comprenions enfin que notre civilisation , ou ce que nous nommons ainsi , n'est qu'une barbarie dorée qui réunit les vices de la rie inculte à la corruption de la vie civilisa.
SÀV 209
Mais que Ton nomme Texistence de Tinsulaire mangeur d'hommes état primitif ou état décroissant, cette situation de rhumanité n'a pas, je crois, été assez étudiée. Je ne connais aucun livre qui en traite spécialement, et nous n'avons ni une histoire, ni même une seule notice un peu approfondie sur un peuple sauvage, pas même sur ceux qui le sont encore à cette heure: cependant cette histoire ne serait pas inutile; et en voyant combien il est difficile de sortir de Fétat de brute, l'homme, peutêtre, ne serait pas si prompt à y retourner.
SAVANT. Mon ami Ramus a fait sa rhétorique, sa philosophie, son droit; il a lu Bacon, Locke, Huygens, et il a tout retenu ; cependant il me fait toujours l'effet de ce chat qui, après avoir mangé une livre de beurre, ne pesait que trois quarterons.
Le plus savant est celui qui connaît le mieux le rapport des hommes avec les choses. Le plus habile est celui qui sait le mieux en faire l'application.
La «réflexion est la balance des faits et de leurs conséquences. La raison c'est l'appréciation de ces faits d'après leurs conséquences.
Apprenez donc à connaître les hommes et les choses, et avant tout à vous connaître vous-même: c'est la clé de toutes les sciences.
SCIENCE. Qu'est-ce que la science pour l'homme de génie? C'est la pioche pour le vigneron, c'est le rabot pour le menuisier, c'est le scalpel pour le chirurgien , c'est le ciseau pour le sculpteur , enfin , c'est pour le peintre le blanc, le bleu, le vert, le ronge, l'huile qui lui sert à les délayer et le pinceau avec lequel il les applique.
L'homme de génie ëtadie donc une science poar l circonstance ou le trayait qu'il a dessein ^e foire; pni il Toublie quand ce travail est fait, sauf à la rapprendr s'il en a besoin de nouveau.
Pourquoi agit-il ainsi? C'est que la mémoire, de mém< qu'un casier, qu'un meuble à tiroir, ne peut plus riei recevoir quand elle est pleine.
SEXS. Trois élémens principaux forment les végétanx: l'oxygène, Thydrogène et le carbone. La chaleur et le feu s'y joignent; l'azote y prend également part.
Les corps des animaux et des hommes ont les mêmes bases: il y entre aussi du fer, du souffre, etc.
Mais sans nous montrer plus savant que nous ne le sommes, ni nous servir de termes hors de notre portée, nous dirons tout simplement et en bon bourgeois qui veat se comprendre et être compris» que la décomposition d'an corps qui a vécu donne de l'eau , de l'air, de la t«rre, ou de ce que le vulgaire appelle les quatre élémens.
Si ces quatre élémens entrent dans les corps animés, et si ces corps sont une conséquence de l'ame ou ses instrumens, il faut que Tame, existant avant eux, se soit mise en rapport avec eux, et que ce rapport soit constitué et visible dans chaque corps ; or, cette constitution comme cette communication existe, selon moi, dans les sens et leurs organes.
Ensuite, comment ceci se fait-il et se peut-il? C'est ce que je vais vous expliquer à ma manière, sauf, à vous, à me l'expliquer ensuite à la vôtre.
D'abord nous disons: les sens sont nécessaires poni matérialiser le désir et arriver à l'action, comme la pensée Ta été pour faire naître ce désir, matérialiser les sens 6t leur donner des organes.
Ceci posé, nous ajoutons: il faut partout des sens et des formes en rapport avec la localité et l'élément dans lesquels ils sont destinés à agir. Dans le soleil, à quoi nous serviraient des yeux de la nature des nôtres , puisque Tédat de Pastre les éteindrait ou les rendrait inutiles.
Dans un globe trop éloigné des autres pour que la lumière y pénétrât , en supposant qu'un être quelconque y pût vivre, à quoi encore lui serait bon Torgane de la vue? S'il n'y avait pas de lumière, il n'y aurait pas d'yeux; s'il y avait une autre lumière, il y aurait une autre espèce d'yeux.
Si les sens sont toujours harmonisés à la localité et à l'élément, si, sans eux, l'ame n'a pas d'action sur son entourage , les organes des sens dont l'ensemble forme le corps, sont donc les voies de communications de l'ame avec la matière.
Ces organes, comme toutes les formes vivantes résultant de la pensée, ne sont constitués que pour un temps: celui de la durée du corps.
Quand ce corps a fait ce temps, quand le jour de sa dissolution est arrivée, les sens et leurs organes disparaissent , parce que les fibres de la pensée se désunissent, se séparent et retournent à leur base qui est l'ame.
Mais comment se sont-ils unis et constitués? telle est la question. L'ame placée au milieu de nos élémens terrestres, c'est-à-^ire de la terre, de l'eau, du feu, de l'air et des conséquences qui en découlent, la lumière, le son, le mouvement, etc., a dû, pour s'y manifester, être apte à les sentir, sinon elle aurait été étrangère aux choses qui l'entourent , et il en serait résulté rimpossibilité d'y agir et d'y vivre.
L'ame, sensible à ces effets, a dû produire des instmmens pour les modifier ou. les acccoitre^ pour s'en
garer ou en jouir, et ces inslrumens ont dû s'accorder avec la cause , car ils en ont été le résultat nécessaire. Ainsi rimpression de l'élément sur l'ame vient d'un choc. Tout choc laisse une trace. Sans doute cette trace a été faible d'abord , mais la cause étant continue , l'effet, à la longue, a dû être puissant: la goutte d'eau creuse la pierre ou s'y congèle en stalactite et y fait croître une colonne, puis un rocher.
C'est ainsi que petit à petit ont dû se poser les organes des sens et avec eux tous les autres membres qui n'en sont que les dérivés et l'enveloppe.
Maintenant disons comment cette enveloppe a varié de tant de manières , et pourquoi les mêmes causes ou les mêmes élémens ont produit des organes d'une forme si différente selon les espèces.
L'impression que l'effet des élémens , le son , la saveur, l'odeur, la lumière ont faite sur Tame lorsqu'elle s'éveilla dans la matière, n'était qu'un choc brut, qu'une pression de masse, n'était enfin que le toucher dans tonte sa grossièreté , sans distinction de nuances ou du moins sans que Tame pût les saisir; mais peu à peu, par Tusage et l'expérience, et à mesure que cet engourdissement, reste d'un long sommeil, se dissipa, sa sensibilité sensuelle se perfectionna en elle, les émotions furent pins distinctes, et les communications avec les objets extérieurs plus intimes et en même temps mieux senties.
La nécessité de communiquer avec les élémens a donc mis dans l'ame le désir d'activer ces communications. Celte nécessité toujours répétée, entretenant ce désir, c'est cette volonté fixe qui a posé, puis développé les organes de toutes nos sensations.
^ Seulement, la volonté agissant différemment selon les êtres et les localités, les organes aussi ont dû être différens, et les corps vivans qui ne sont que l'assem-
SBN 213
blage des organes et la matérialisation des sensations, ont dû se présenter sous des aspects divers.
Si mes inductions sont justes, il en résulterait que la vue n'est que la réalisation de la volonté de voir, et que Tœil est la matérialisation ou la constitution de la vue.
Il en est ainsi de tous les autres sens , de leurs organes et même de chacune des parties qui composent le corps.
Comment en serait-il autrement? Est-ce Fœil qui a &it la vue? Alors qui aurait fait Toeil? Est-il une simple fraction de la matière? Mais Foeil voit et la matière ne voit pas.
Si c'est par sa propre puissance que Tœil voit, Fœil vit donc; s'il vit, il est un être, il a une ame ou il représente, en tout ou partie, un être qui en a une, et l'on arrive encore à cette conclusion : que les sens , effets secondaires , nés de la nécessité ou du besoin qu'éprouve l'ame d'agir sur la matière, se sont succèssirement perfectionnés par l'expérience qu'elle a acquise de cette matière.
Nul doute que la matière a ainsi contribué à la constitution des sens, puisqu'ils sont basés sur les qualités mêmes de cette matière et qu'elle est l'élément de leurs organes, mais elle y a contribué seulement d'une &çon passive et comme la pierre contribue à élever Fédiâce. Ici, comme toujours, l'amc seule a formulé Tœuvre, parce que la matière qui ne vit pas, ne peut rien vouloir ni conséquemment rien créer.
Remarquons que l'action sur la matière de cette ame pourvue d'un corps, est exactement ce qu'elle était avant la constitution de ce corps; car si le corps n'existait pas, le principe ou l'intuition du sens existait, et, bien que forgane n'en fût pas prononcé, l'ame en avait en elle le germe et la volonté.