‹ Hommes et dieux (volume 2)Chapitre 1 sur 42 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Je prie le lecteur de se figurer un atelier dans lequel l'artiste auraii rassemblé quelques-unes de ses études les moins imparfaites, pour les exposer aux yeux du public : un tableau d'histoire auprès d'une eau-forte, un dessin d'api es l'antique à côté d'un portrait ou d'une fantaisie. C'est l'image de ce volume composé de moi ceaux écrits à des occasions très-diverses. J'essayerais vainement de leur former un lien factice que briserait à chaque instant la diversité des sujels : ils n'ont entre eux d'autre analogie que celle de r. pi oduire des scènes et des figures du passé. En recueillant ces feuilles dispersées, j'ai mis tous me* soins

n ATANT-PROPOS.

à corriger leur forme et à remplir leurs lacunes. A dé&ut de l'imité de compositioii, ce livre am*a du moins celle de l'inspiration qui en a dicté toutes les pages : un grand amour de l'art et une recherche sincère de la yérité.

r HOMi

LA VENUS DE MILO

Béoi soit le paysan grec dont la bêche exhuma la déesse enfouie depuis deux mille ans dans un champ de blé ! Grâce à lui, l'idée de la Beauté s'est exhaussée d'un degré sublime; le monde plastique a retrouvé sa reine.

A son appai-ition, que d'autels écroulés, que de prestiges évanouis I Comme d&ns le temple biblique, toutes les idoles tombèrent la face contre terre. La Vénus de Médicis, la Vénus du Capitale, la Vénus d'Arles, s'abaissèrent devait la Vénus deux fois Victorieuse qui les réduisait, en se relevant, au rang secondaire. L'œil humain a-t-il jamais embrassé t forme plus parfaite? Ses cheveux, négligemment

LA VÉNUS DE MILO

rattachés , ondulent comme les vagues d'une mer au repos. Le front se découpe sous leurs bandelettes, nî trop haut ni trop bas, mais tel que Ton peut concevoir le siège d'une pensée divine, unique, immuable. Les yeux s'enfoncent sous l'arcade profonde des sourcils; elle les recouvre de son ombre, elle les frappe de cette sublime cécité des dieux , dont le regard, aveugle au monde extérieur, retire en lui sa lumière et la répand sur tous les points de leur être. Le nez se rattache au front par ce trait droit et pur qui est la ligne même de la beauté. La bouche, entr ouverte, creusée aux angles, animée par le clairobscur que projette sur elle la lèvre supérieure, exhale le souffle ininterrompu des vies immortelles. Son léger mouvement accuse la rondeur grandiose du menton marqué d'un imperceptible méplat.

La beauté coule de cette tête divine et se répand sur le corps, à la façon d'une clarté. Le cou n'affecte point ces molles inflexions de cygne que la statuaire profane prête à ses Vénus. 11 est droit, ferme, presque rond, comme un fût de colonne supportant un buste. Les épaules étroites développent, par leur contraste, l'harmonie d'un sein digne, comme celui d'Hélène, de servir d'empreinte aux coupes de l'autel : sein doué d'une virginité éternelle, que l'Amour n'a pas fatigué en l'effleurant de ses lèvres, auquel les quatorze enfants de Niobé pourraient boire san altérer son contour. Le torse offre ces plans caden ces et simples qui marquent les divisions de la vit

LA VÉNUS DE MILO. 5

Là hanche droite, assouplie par rinclinaîson de la pose, prolonge son ondulation dans la draperie glissante que le genou, porté en avant, laisse retomber en plis majestueux.

Mais la beauté sublime est la beauté ineffable. La langue d'Homère et de Sophocle serait seule digne de célébrer cette royale Vénus; Tampleur durhythme hellénique pourrait seule mouler, sans les dégrader, ses formes parfaites. Par quelle parole exprimer la majesté de ce marbre trois fois sacré , Fattrait mêlé d'effroi qu'il inspire, l'idéal superbe et ingénu qu'il révèle? Le visage ambigu des sphinx est moins mystérieux que cette jeune tête en apparence si naïve. D'un côté, son profil exhale une douceur exquise ; de l'autre, la bouche contracte le tour, l'œil prend l'obliquité d'un dédaigneux défi. Regardez-la de face : la figure apaisée n'exprime plus que la confiance de la victoire, la plénitude du bonheur. — La lutte n'a duré qu'un instant ; d'un regard, Vénus sortant des flots a mesuré son empire. Les Dieux et les hommes ont reconnu sa puissance... Elle met le pied sur la plage et s'expose, demi-nue, à l'adoration des mortels.

Mais cette Vénus n'est pas la Gypris frivole d'Anacréon et d'Ovide, celle qui forme l'Amour aux ruses erotiques, et à laquelle on immole les oiseaux lascifs. C'est la Vénus Céleste, la Vénus Victorieuse, toujours désirée, jamais possédée, absolue comme la vie, dont le feu central réside dans son sein ; invincible comme

LA VÉNUS DÉ MILO

r attrait des sexes auquel elle préside, chaste comme rÉternelle Beauté qu'elle personnifie. C'est la Vénus qu'adorait Platon, et dont César donnait le nçm — Venus victrix — pour mot d'ordre à son armée, la veille de Pharsale. Elle est la flamme qui crée et qui conserve, l'instigatrice des grandes choses et des projets héroïques. Ce qu'il y a de pur dans les affections terrestres, l'âme des sens, l'étincelle créatrice, la particule sublime mêlée à l'alliage des passions grossières, tout cela lui appartient de plein droit. Le reste revient aux Vénus vulgaires, copies profanées de son type qui se parent de ses attributs et usurpent son piédestal. Quelques-uns croient que son pied mutilé reposait sur un globe ; ce symbole compléterait sa grandeur. Les astres gravitent en cadence autour de la Vénus Céleste, et le monde roule harmonieusement sous son pied.

On a attribué la Vénus de Milo à Praxitèle : rayons ce nom du socle sans tache. Praxitèle modelait ses déesses sur des courtisanes; il amollit le marbre divinisé par Phidias. Sa Vénus de Gnide enflamma la Grèce d'une impure ardeur. Contemporaine du Parthénon, la grande Vénus est née, comme ses héros et ses dieux, d'une conception idéale. Il n'y a pas un atome de chair dans son marbre auguste ; ces traits grandioses ne reflètent aucune ressemblance; ce corps, où la grâce se revêt de force, accuse la génération de l'esprit. Il est sorti d'un cerveau viril ft condé par l'idée et non par la présence de la femm*

la statuaire Q'exprimait 3t des pensées éternelles.

1 qu'un instant aux homta vérité, et il nous est lumière! Ta rayonnante image nous rérële l'Eden de la Grèce, alors qu'au premier soleil de l'art l'homme tirait les dieux des flancs de la matière endormie. De quelle avenue de ^ècles tu viens à nous, ô jeune souveraine I A quelles traditions sacrées tu nous inities I Homère lui-même a méconnu ta grandeur, lui qui glisse ton fantôme dans le filet où Vulcain surprit l'adultère 1 Pour te chanter, il faudrait cette lyre à trois cordes qu'Orphée faisait résonner avec une gtavité religieuse dans les vallées du monde naissant ! Bientôt ton type primitif va se corrompre et se dégrader. Les poètes t'énerveront dans les mollesses d'Amathonte : ils prostitueront ton idée k leurs fictions licencieuses ; ils rouleront tes membres profanés sur tous les lits de la terre. Les sculpteurs feront de toi une bacchante et une courtisane ; ils t'entraîneront dans les orgies du marbre et du bronze ; Us plieront aux poses lascives ta noble stature : l'âme des hétsûres s'insinuera dans ton corps divin et dépravera tes images. Vénus va sourire, feindre la pudeur, sortir du bain, peigner ses cheveux, se regarder au miroir... Que t'importe, 6 Déesse I tu sors intacte de ces métamorphoses sacrilèges. Dante nous montre, dans son poëme, la Fortune agitant sa roue et versant sur la race bu-

NUS DE MILO

9 mystérieuses, les !S revers, les prospi imes la maudissent itend pas ces injui premières, elle fait ; dans sa béatitude.

1 au hasard sur le:

fils désirs, les voluj )itises. Mais l'outra 'offense pas, l'écum

point jusqu'à elle.

recueille en elle-m t son globe étoile :

ira e beala si gode.

trant au Louvre, d; ette sainte terreur, irlent les Grecs î S açante. La haute féli bonheur inaltérable itre parfait, vous ci pas de squelette dai s dans ces yeux a )rse où circule un s iéve des plantes. El calion et non de la ngendrée par Eve.

V Apollon attribué

'^- , - ' LA VÊNCS DE MILO. 9

OÙ sourit cette strophe d*un mépris si olympien, d'une sérénité si cruelle : « Et les Muses en chœur, « se répondant avec leurs belles voix, se mettent à « chanter les dons éternels des dieux et les misères « infinies des hommes, lesquels, ainsi qu'il plaît aux « Immortels, vivent insensés et impuissants, et ne « peuvent trouver un remède à la mort ni une dé- « fense contre la vieillesse. »

Laissez le charme agir. Fatigué des doutes et des angoisses de la pensée moderne, reposez-vous au pied du marbre auguste, comme à Tombre d'un chêne antique. Bientôt une paix profonde coulera dans votre âme. La statue vous enveloppera de ses linéaments solennels, vous vous sentirez comme enlacé dans ses bras absents. Elle vous élèvera doucement à la contemplation de la beauté pure. Sa calme vitalité passera dans votre être. La lumière et l'ordre se feront dans votre esprit obscurci par de vains rêves, obsédé par des fantômes gigantesques. Vos idées prendront le tour simple des pensées antiques. Il vous semblera renaître à l'aurore du monde, alors que l'homme adolescent foulait d'un pied léger la terre printanière, et que le rire éclatant des dieux retentissait sous les voûtes de l'Olympe, comme un joyeux tonnerre dans un ciel iserein.

La Mytholo^e fût de Diane la filU le sein qui l'a portée est plus vast plus divine encore. C'est du couran la profondeur des ombrages, des bt mystères de la solitude que Diane es éléments chastes de la nature, tout corps et de l'Âme se personnifient Vierge dorienne. Sœur de Phébus Diane, à l'origine, est la Lune, ui dans le ciel : leur double célibat e?

tude éthérée. Mais de même qu'A une statue qui surgit des flammes 86 dégage vite du Soleil, de mêm bientôt de l'astre nocturne. Son ( pâlit par degrés ; elle en gardera t

mais- la Chasseresse prédomine, rhérome sans protecteur et sans maître, qui vit, libre de tout joug, au fond des grands bois.

C'est ainsi que l'adorait la Grèce, c'est ainsi que l'imagination l'évoque, et que les poètes la chantent, et que le ciseau des sculpteurs la détâche du marbre pur et froid comme elle. Grande et svelte, dépassant de la tête le cortège errant de ses Nymphes. Sa figure est celle d'Apollon à peine adoucie; aucune mollesse n'allanguit sa beauté hautaine. Sa bouche entrouverte aspire le souffle des bois; ses narines palpitent comme à l'odeur de la proie ; ses yeux fixes lancent des regards rapides et droits comme Êàti' flèches; ses hanches étroites sont celles d'un éphèbe plutôt que d'une femme; son sein, rétréci par l'exercice des jeux héroïques, a la verdeur de la puberté. L'idée de la course s'attache à ses jambes, comme l'idée du vol aux ailes de l'oiseau. La bottine Cretoise chausse son pied agile; le court chiton d'Orient étreint de ses plis sa taille élancée, et se retrousse à son genou sous la morsure de l'agrafe. Souvent encore, avec une grâce hâtive, elle ploie son manteau en guise de ceinture autour de ses flancs. Le premier souffle dénouera ses cheveux relevés en ondes sur son front, ou noués derrière sa nuque en une simple touffe. Toujours en marche, toujours en mouvement, retournant la tête comme à l'appel d'une fanfare, tirant une flèche du carquois qui bat ses épaules, ou domptant une biche cabrée sous sa

■0m, ses statues offrent l'image de l'activité éter-

C'est ainsi qu'au son dés cors et aux aboiements de sa meute, elle parcourt les bois et les monts, suivie du chœur dé ses Nymphes, farouches et vierges comme elle. La troupe indomptée franchit les préci- ' pices et passe les fleuves à la nage» lançant ses traits aux aigles, gerçant de ses javelots les sangliers et , les ours. A midi, les guerrières agrestes s'endorment sous les vastes chênes , parmi les molosses ; au crépuscule, à l'heure où les lionnes vont boire, elles lavent dans les sources froides leurs mains sanglantes et leurs bras poudreux. Dne loi austère régit le gynécée vagabond. Les compagnes de Diane font vœu de chasteté perpétuelle. Les bois sacrés sont leurs cloîtres, les montagnes sont leurs monastères. La Déesse est, pour ainsi dire, l'abbesse des forêts. I De quels prestiges devait remplir les bois sa présence secrète 1 Elle sanctifiait tous leurs sites, elle divinisait tous leurs bruits. La brise qui troublait le feuillage était peut-être sa divine haleine. Peut-être le lac, frémissant encore, venait-il de recevoir son corps virginal. Sa chasse merveilleuse enchantait la forêt; elle se mêlait à toutes ses rumeurs. Les bûcherons et les pâtres entendaient siffler ses flèches dans les cris du vent; ils voyaient reluire ses épaules dans les clartés qui blanchissaient les ombrages. Quelle frayeur religieuse devait saisir le jeune chaspeur laconien pénétrant dans les taillis du Taygète !

Si, au tournant d'un sentier, il allait voir s'avancer vers lui la Déesse, appuyée sur son arc d'argent!..* S'il la surprenait sortant nue du bain, et rajustant sa draperie d'un geste padique!... Que les rameaux* qu'écarte ^a marche lui jettent au visage une goutte' de rosée, il croira sentir l'eau magique que Diane lança sur Actéon, et qui fit germer à ses tempes le» ramures du cerf. — Fuis, téméraire, sans retourner la tête! déjà tes chiens te regardent d'un œil soupçonneux...

La nuit surtout devait multiplier les terreurs qui s'attachaient à la rencontre de l'Immortelle. C fracas lointains qui traversaient le silence, étaient-ce^ les bonds de ses Nymphes ou les bondissements d cascades? Ne pouvait-on prendre les branches argen tées pour les pointes de leurs lances mouvantes so la lune?... Dans le croissant qui s'abaissait sur 1 cimes, le voyageur attardé croyait voir le diadè de Diane endormie sur quelque sommet.

Mais la Lune, c'était elle encore. Dépouill chaque soir, comme un habit de chasse, sa for terrestre, Diane, la nuit, remontait au ciel pour diriger l'armée des étoiles, comme le jour elle diri geait la troupe de ses Nymphes. Du firmament mêm ses traits ne cessaient pas de pleuvoir, tantôt p pices et tantôt funestes. C'étaient les rayons paisibi qui percent les ténèbres et frayent les senti c'étaient aussi les flammes sinistres qui susciter spectres et qui éclairent les noirs maléfices.

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fc; ,èar, de son origine lunaire, Diane a gardé un caractère mystérieux. Elle est changeante domiçe la ' planète qu'elle personnifie. Contemplez-la dans le ciel : le croissant limpide va se métamorphoser en face grimaçante. Regardez-la sur la terre : elle vous montre tour à tour le visage d'une déité secourable, ou le profil violent d'une Furie. Ses vengeances soùt impitoyables : elle livre Actéon aux dents de ses chiens ; elle tue Galisto, sa nymphe infidèle ; elle extermine en masse les filles de Niobé. Junon, indignée, dans Ylliade^ lui reproche son « cœur de lionne « contre les femmes, » A Pellène, nul n'osait regarder sa statue en face; lorsqu'on la portait en procession, les plus hardis détournaient les yeux. Son regard, disait-on, stérilisait les arbres et faisait tomvber les fruits verts. En Tauride, Diane se réjouit du .rsang des victimes; à Sparte, du cri des adolescents et des vierges fouettées sur son autel. Pendant la flagellation déchirante, sa prêtresse, tenant entre ses bras sa statue de bois, s'écrie que le poids l'écrase et qu'elle va la laisser tomber, chaque fois ^que le bras qui frappe ralentit ses coups. Effrayante tsurtout, lorsqu'elle revêt le masque d'Hécate, et gue, du haut du ciel, son disque livide, brouillé de nuages, plane sur le trépied magique dont il consomme les philtres et fait bouillir les poisons. — « Je u t'invoque, terrestre Hécate! » — s'écrie la Syrhé- Iha de Théocrite composant ses charmes^ — « devant « qui les chiens mêmes tremblent de terreur, lors-

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« que tu arrives à travers les tombes, et (Jans le sang « noir des morts. Salut, consternante Hécate! et « jusqu'au bout sois-nous présente, faisant que ces « poisons ne le cèdent en rien à ceux ni de Circé, ni « de Médée , ni de la blonde Périmède. » Origène nous a transmis la prière liturgique que lui adressaient les magiciennes de la Thessalie : elle égale en horreur l'incantation des trois sorcières de Macbeth: « Viens, infernale, terrestre et céleste Hécate, déesse « des grands chemins, des carrefours, toi qui apportes « la lumière , qui marches la nuit, ennemie de la « lumière, amie et compagne de la nuit, toi que « réjouissent l'aboiement des chiens et le sang versé, « qui erres au milieu des ombres, à travers les tom- « beaux; toi qui désires le sang et qui apportes la] « terreur aux mortels, Bombo ! Gorgo ! Mormo ! Lune « aux mille formes I assiste d'un œil propice à nosj « sacrifices. » Plus tard encore, corrompue par l'Asie,! la déesse dorienne s'identifie avec la Diane mons-l trueuse du temple d'Éphèse. Sa taille élancée s'emboîte dans la gaîne informe d'une momie; sa chastej poitrine se charge d'un triple rang de mamelles. Elle a pour prêtres des eunuques et pour fêtes d' obscène mascarades.

La vraie Diane n'est pas responsable des métamorphoses impures ou perverses que subit son type^ Ces Dieux grecs , si humains et si sympathiqr avaient contracté dans leur passé oriental des ei agements qu'il leur fallait acquitter. Sortis des a es\

■ ^fâllîques et orgiastîques de l'Asie, ils s'étaient

-^gagés de leur servitude : de monstres, ils s'étaient f faits hommes ; de la difformité du fétiche, ils s'étaient élevés à la beauté du Génie. Mais, sous leurs traits épurés, ils gardaient les signes de leur conception primitive. De temps en temps, du moins, par quelque côté ils devaient reprendre leur figure première. Le prêtre ne livrait pas toux entière son idole à la lyre du poète et au ciseau de l'artiste; il s'en réser' vait la face obscure, la partie voilée, la forme hiéroglyphique et occulte. De là ces doubles existences qui divisent et contredisent si souvent les divinités de la Grèce. Aphrodite se plonge par instants dans les Mystères impurs d'As tarte ; le jeune et doux Bacchus, sous le nom phrygien de Zagreus, répand, au lieu de vin, le sang des victimes; Proserpine s'arrache aux fleurs de la Sicile pour siéger sur le trône noir de l'Hades.

Mais, malgré tout, Diane Chasseresse efface Hécate; la Vierge pure rachète les crimes de Tidole Éphésienne et de l'astre impur. Elle pourrait fouler sous . ses pieds le croissant qu'elle porte à son front. Qu'elle [^ est belle et bienfaisante sous cette noble forme I que de bonté sous son air sévère ! que de vertu sous ses airs farouches ! Elle mérite le titre que les Athéniens avaient gravé sur le socle de sa statue : A la trèsbonne et très-belle Déesse. Invoquée par les malades, elle apporte à leur chevet l'odeur balsamique des bois qu'elle exhale, et qui guérit tous les maux. Par

légende de 1 li l'exprime.

le Eadymioii.

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èvres closes oyant sa clai li. Redescend s initiés mër lie d' Euripide ntend sa voi re pas même sole son agon!

ses douleurs i e plus. Si ell ^it pas son c ; lui interdit 1' on dernier s:

morts, ni de s lataisons. Déj » — Et son lu héros, gnée à Biane verse l'homm leur. Mais, pi Ukanasie, la « de la sûreté ses ti'aits inv!

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Gérés élait la déesse la plus vénérable du aisme. Gomme Zeus, Hermès, Pan, Rliéa, elle tient à ce groupe immémorial de divinités Pela qu'on pourrait appeler les ancêtres elles pati de l'Olympe. Les racines de son nom grec, D — 0 terre mère, » — indiquent la profondeur origine. On l'entrevoit, aux premiers âges de li encore enfouie sous l'enveloppe de la masse te dont elle exprime vaguement la fécondité. F dégage d'abord sous la forme monstrueuse idole. Ses plus antiques images la représente \ tête d'un cheval, enlacée de serpents, por [auphin sur la main droite et une colombe

22 ÈÉRÈS ET PROSERPINE.

^ main gauche. C'est la terre à l'état saur; aux énergies aveugles de la production, l'homme ait défriché sa glèbe et discipliné animal.

La mythologie de l'âge homérique dégi barbare ébauche. Gérés se détache des chaos; elle s'élance, parmi les épis, du sil par la charrue du labour; elle apparaît à teur sous l'auguste aspect d'une reine bi Ce n'est plus la nature brutale qu'elle p c'est la terre maternelle, le champ noi culture qui fonde et qui civilise. Sœur de ! du ciel, elle s'unit à lui dans un hymen n Proserpine natt de leurs amours. Une légende merveilleuse sanctifie la mère et la fille. L'une règne si le corps de l'homme, l'autre sur son âme. Leur pe sonnalité physique s'illumine d'une allégorie sp: rituelle. Elles deviennent par excellence les dei « Grandes Déesses, m

Ce n'est pas dans Ovide, le frivole romancier d* symboles antiques, qu'il faut lire l'histoire de Cérè c'est dans l'Hymne homérique qui lui est dédié, qui porte l'empreinte des traditions primitives.

Proserpine cueille des fleurs avec les Océanides, ians le champ Nyséen. Au cioment où elle détache la tige d'un narcisse, la terre s'écarte en un vaste gouffre, d'où s'élance Pluton monté sur son char. Il enlève la vierge, qui se débat e|i vain sous sa rude étreinte. Hécate et le Soleil sont seuls témoins du

lOSERPINE. 23

'lutou dévore l'espace et s dont Proserpine a remjreille de Gérés. Elle s'élite du ravisseur ; pendant la terre en secouant des e jour, Hécate lui annonce

^„ r— ï- i-"^ à 1* lueur de son pâle

ilambeau ; mais elle n'a pu voir le visage du dieu qui l'enlevait. Enfin, le Soleil, infaillible témoin à qui rien n'échappe, révèle le nom du rot des Enfers. Gérés, irritée, abandonne l'Olyrape; elle abdique son rang de déesse ; elle revêt les rides et les haillons d'une vieille femme, et cherche sa fille par les champs et par les cités. Épuisée de fatigue, elle s'arrête à Eleusis, à l'ombre d'un olivier, près du puits de Parthénios. Les filles du roi Céléos, qui venaient puiser l'eau vive dans des vases d'airain, interrogent la vénérable étrangère. Gérés leur répond par un récit mensonger, et leur démande de lui trouver dans la ville un emploi de servante ou de nourrice. Les filles de Céléos l'amènent à leur mère Métanire, qui lui confie son fits Tripcolëme. La déesse promet de le garder des maléfices : elle le nourrit sans pain et sans lait, le lavant d'ambroisie et l'alimentant de son souffle. Pendant la nuit, elle l'enfonce dans un brasier ardent pour le purifier de l'alliage terrestre. Triptolème croît en force et en beauté, comme l'enfant d'un Immortel. Métanire, curieuse, épie furtivement la divine nourrice. Une nuit, elle l'aperçoit

P CÉRÈS Et PROSERPINE. ^

plongeant T enfant dans la flamme ; elle pousse un cri de frayeur. Gérés, irritée, retire Tenfant du foyer, et adresse à la mère de sévères reproches. Son fils mourra, puisqu'elle a manqué de foi. Et elle se révèle dans la splendeur de sa divinité. « Je suis la glo* « rieuse Déméter, qui fais la joie des dieux et des « hommes. » Puis elle commande qu'on lui bâtisse, sur la colline Gallichore, un temple où, plus tard, elle enseignera ses Mystères. Le temple s'élève et la déesse s'y retire; mais la perte de sa fille la rend insensible aux prières et aux sacrifices. La terre, que ne fécondent plus ses bénédictions, est frappée de stérilité; la famine sévit sur l'espèce humaine. C'est en vain que les dieux viennent tour à tour intercéder pour les hommes auprès de Gérés. Elle a juré que le sol resterait stérile tant qu'elle n'aurait pas revu sa fille bien-aimée.

Jupiter députe vers le dieu des Enfers Hermès à la verge d'or. Plutoh se laisse fléchir; il permet à Proserpine d'aller visiter sa mère. Proserpine s'élance sur le char éclatant de «on noir époux ; Hermès la conduit au temple d'Eleusis. Gérés accourt au bruit du sombre quadrige; elle couvre de baisers et de larmes la tête de sa fille; elle lui demande si elle n'a goûté d'aucune nourriture auprès du Roi des morts : « Gar s'il en est ainsi, « tu pourras désormais habiter dans TOlympe, pr^° « de ton pèreZeus; mais si tuas pris une nourriti c( dans le noir empire, alors il t'y faudra retourni

|P^^ \ CJÊRÈS ET PnOSERPINE. 25

[t Tu demeureras la troisième partie de Tannée avec î ton époux, et les deux autres avec moi et les Dieux I immortels. » Mais Pluton, avant de laisser partir Proserpine, lui a fait manger un pépin de grenade. L'arrêt est porté. Cérès se résigne aux lois du Destin. ; Elle relève la terre de l'excommunication qu'elle lui avait infligée. Triptolème, son nourrisson, reçoit ; d'elle les principes et les leçons de la vie. Elle lui [ confie les germes sacrés qui fertiliseront le sein de ^ la terre ; elle lui enseigne l'art de cultiver le sol avec , la charrue ; elle lui apprend à récolter le blé et à faire le pain. Triptolème ensemence d'abord le champ par ternel, puis il monte sur un char auquel Gérés attelle des serpents ailés, et parcourt le monde en jetant du haut du ciel les semailles des moissons futures. Ce mythe si pathétique et si pur recouvre, comme toutes les fables de la Grèce, une signification natu- |. relie. Proserpine, partagée entre les Enfers et la terre, symbolise le phénomène de la végétation, enfouie chaque année avant de fleurir. Pluton repré- , sente l'aveugle principe des productions souterraines. , Cérès, par sa douleur maternelle, figure à la fois rameur de la Terre pour ses enfants, sa désolation lorsj que l'hiver arrache sa verdure, sa joie quand elle I renaît au printemps. Triptolème exprime l'éducation de l'homme primitif initié aux rites de l'agriculture. \ Tel est le sens général de cette belle légende, revêtue des formes harmonieuses de l'allégorie. L'imagination grecque ne cessa de perfectionner

26 CÉRES ET PROSERPINE.

les types de ces Divinités bienfaisantes. On les voit croître d'âge en âge en beauté, en vertu, en grandeur morale. A son titre de nourricière du genre humain, Oérès joignit celui de législatrice. Elle présida à la formation des lois, à 1* accomplissement des devoirs, à l'union des familles, dont le champ est l'éternelle base. Proserpine se transfigura dans les ténèbres du monde souterrain : elle y prit l'aspect fantastique d'une Vénus funèbre ; elle y devint la maîtresse des âmes immortelles. Les jeunes hommes enlevés prématurément à la vie s'endormaient entre ses bras d'un sommeil mystique. Le célèbre vase peint de Ruvo nous la montre accueillant dans un bosquet de myrtes l'adolescent que lui présente un Génie ailé. Le nom de Félicité est inscrit au-dessus de sa tête. Trois femmes l'entourent : l'une, qui symbolise les Banquets étemels^ porte un plat chargé de fruits; l'autre, enveloppée d'un manteau étoUé, se nomme la Santé; la troisième, tenant le fil des Parques entre ses doigts, est appelée la Belle. Le jeune mort luimême est désigné par cette légende : Celui qui doit vivre de longs jours.

Ainsi, déjà dans l'enfer païen la Mort a perdu son aiguillon et dépouillé son horreur. La joie et l'amour régnent là où l'homme rêvait l'épouvante et la solitude; la santé brille dans l'asile de la destruction; une vie nouvelle s'ouvre à l'homme qui croyait ^'^ cendre dans le vide sans fond du néant.

C'est sans doute à l'influence de Proserpine qi 3t

PR08ERPIRE. 27

du sombre royaume; ce sont it de cette aube ravissante me jeune reine embellit une oi sévère, elle apporte aux

. . jeunesse. Sa ^râce agit sur

PlutoQ lui-même. Le Dieu farouche s'attendrît à son

doux contact; il enchante les morts qu'il effrayait

autrefois. Platon le représente, dans son Cratyle,

le un pur Esprit qui apprivoise et retient les

par le charme de ses discours.

11 Disons donc, par cette raison, Hermogène, qu'il

0 n'est personne dans l'autre monde qui ait envie de « revenir dans celui-ci, pas même les Sirènes, et « qu'elles sont retenues par le charme avec tous les « autres morts : tant sont beaux les discours que (1 Haidès sait leur tenir; et, d'après ce que je viens « de dire, ce Dieu est un sophiste accompli et un « grand bienfaiteur pour ceux qui habitent auprès u de lui... Quant à la volonté qu'il a de ne pas se « trouver avec les hommes revêtus de leur corps, Il mais d'entrer en commerce avec eux lorsque leur « âme est délivrée des maux et des désirs du corps, « n'est-ce pas là, à ton avis, être philosophe, et avoir « bien compris que dans cet état il fixera les hommes

1 par le désir de la vertu, tandis que, s'ils sont trans- 11 portés par les passions et les folies du corps, u son père Chronos lui-même ne pourra pas les re- « tenir près de lui, en les attachant par les liens qui «portent son nom? »

28 CÉRÈS Et PROSERPINE.

Ainsi, les bienfaits de la vie et les espérances de la mort, les phénomènes de la germination et les miracles de la renaissance, le champ qui nourrit et qui fonde, le tombeau qui purifie et qui ressuscite, l'amour maternel et la piété filiale, la providence terrestre et les espérances éternelles, toutes les idées sublimes, tous les sentiments purs, toutes les saintes croyances se personnifiaient dans Gérés et dans Proserpine. Elles étaient les Madones du polythéisme. Leur caractère religieux se maintint intact au milieu des travestissements que le caprice mythologique imprima aux autres divinités. Tandis que Zeus se souille d'adultères, qu'Aphrodite se prostitue aux enfants des hommes, que Bacchus se dégrade dans les orgies asiatiques, les deux Grandes Déesses restent chastes, austères, édifiantes. Leur culte est l'enseignement sacré, leurs Mystères sont les sacrements de la Grèce.

Eleusis fut la Jérusalem païenne. C'était là que Gérés, revêtue d'un corps de femme, avait porté son deuil maternel : là étaient le puits près duquel s'était assise la déesse, le ch^mp Rharius qui avait porté la première moisson, l'aire où Triptolème avait battu les premiers épis. C'était à Eleusis que se célébraient ces Eleusinies qui furent le Saint des Saints du polythéisme. Qu'étaient ces Mystères dont tous les poètes, tous les historiens, tous les philosophes ne par' t qu'avec un tremblement religieux ? Nous en conn isons l'appareil et l'ordonnance extérieure. Qui r s

CÊRÈS ET PROSERPINE. 20

rendra leur esprit ? Cinq des neuf jours que durait la fête étaient consacrés aux purifications préalables. i Le rendez- vous était à Athènes. Les candidats à Tlni-

tiation se rassemblaient avec un tumulte symbolique à l'appel de THiérophante; ils faisaient des ablutions dans la mer ; ils offraient dans rÉleusinium de l'Acropole l'orge sacrée du Rharius; ils se promenaient dans les rues en secouant des torches ; puis, l'âme exaltée par ces préludes religieux, ils partaient pour Eleusis en suivant le Chemin Sacré. La procession y arrivait de nuit, à la clarté des flambeaux. Là, dans l'enceinte du temple, vaste comme un théâtre, se célébraient les Mystères. Des prêtres en costume jouaieilt devant les Initiés, vêtus de robes blanches, le drame hiératique du rapt de Proserpine et des douleurs de Gérés. Les cymbales imitaient ses longs gémissements, des danses et des cris de joie célébraient le retour de la jeune déesse sur la terre. Pendant le jour, des breuvages mystiques, des jeûnes expiatoires, des stations à l'olivier et au puits de Parthénios entretenaient la ferveur. Enfin, l'initiation commençait. Les candidats échangeaient leurs robes blanches contre des peaux de faon. Sous la conduite de l'Hiérophante, ils erraient dans des dédales parmi les ténèbres. Des voix eÉTrayantes criaient à leurs oreilles; la terre tremblait sous leurs pieds et semblait prête à s'ouvrir; des fantômes horribles surgissaient, aux lueurs des éclairs, dans l'obscurité. Puis un faucheur mystérieux moissonnait silencieusement un épi. Tout à

30 CÉRÊS ET PROSERPINE,

coup, la lumière éclatait comme un lever de soleil; les propylées du temple s'ouvraient à grand brait; des chants d'allégresse s'élevaient du fond du sanctuaire, les voiles tombaient et découvraient l'image de la Divinité rayonnante.

La signification précise de ces rites échappe aux recherches de la pensée moderne. Le secret était juré par les Initiés, et la mort punissait toute révélation. Les écrivains anciens ne nous transmettent sur les mystères que de furtives réticences. On dirait, lorsqu'ils en parlent, que leur voix baisse et qu'ils regar-» dent autour d'eux. Démosthènes, dans un de ses discours , déclare que « les profanes ne pouvaient lee (1 connaître même par ouï dire. » Pausanias, dans son Voyage y passe en se voilant la tête devant le sanctuaire d'Eleusis. « Quant à ce qui est dans l'intérieur du (( temple, dit-il, un songe m'a défendu de le décrire; a les non initiés, à qui il n'est pas permis de voir cet « intérieur, ne devant pas même connaître ce qu'il « renferme. » On démêle cependant, parmi les images confuses que nous laisse entrevoir le récit des rites, l'emblème de l'Âme passant des ombres de la mort aux clartés d^ la vie future ; sa résurrection spirituelle assimilée à la renaissance du grain moissonné ; l'intuition des félicités promises aux élus. Que ces doctrines aient été l'énoncé d'un dogme, ou Timpression de spectacles mystiques parlant à des esprits ouvt * aux symboles, il est certain que les Mystères fur ; en Grèce la grande école de l'immortalité de l'âr

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penchés sur leurs théorbes, voilés de leurs ailes, au, milieu des dérisions et des blasphèmes de l'Enfer*

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Si les livres antiques sont muets sur les Mystères, la sculpture parle avec une auguste éloquence. L'admirable bas-relief récemment découvert à Eleusis * vient de faire sortir les deux Grandes Déesses du fond de leur temple, dans l'exercice même de leur sacerdoce.

Cérès, appuyée sur un grand sceptre, emblème de la royauté d'Eleusis, tend à Triptolème le grain de blé qu'il doit semer dans le champ Rharius. Derrière Triptolème, Proserpine, tenant de la main gauche un long flambeau, étend sa droite sur la tête de l'éphèbe, en signe de bénédiction. Cette scène est unique parmi les monuments connus jusqu'ici. Les vases peints et les monnaies reproduisent plusieurs épisodes de la mission du fils de Célœos. — Debout sur son char traîné par des dragons ailés, il reçoit de Cérès une gerbe d'épis. Ailleurs, assis sur le même char et coiffé

1 . Ce bas-relief fut trouvé, en i 859, à Eleusis, auprès d'une chapelle que les archéologues croient bâtie sur l'ancien emplacement du temple de Triptolème. M. F. Lenormand, dans «^" dernier voyage en Grèce, le fit mouler pour notre École beaux- arts. Le plâtre de cette admirable sculpture a été exf depuis dans les galeries de l'École.

' PROSERpmE. ■ 33

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Aucun attribut ne désigne Cérës, ni la faucille, ni la couronne d'épis, ni le pavot, ni le porc familier qui l'accompagne dans les représentations d'un art postérieur. Elle se révèle par sa majesté même : Vera incessu patuit dea. La Déesse est vêtue d'une longue robe rayée de cannelures symétriques, comme celles des colonnes du Parthénou : vêtement pesant qui enracine à la terre la Mère universelle, et dont les plis rappellent les sillons qui tendent le champ cultivé. Un péplos aux plis nombreux couvre sa poitrine ; ses cheveux courts et calamistrés ont la rudesse virile que l'art antique prêtait aux coiffures des divinités androgynes. Le profil est d'une rectitude éton-

34 CÉRÈS ET PROSERPINÈ.

nante ; c'est le type grec à sa plus haute expression. Le nez prolonge le front , sans inflexion apparente ; les lèvres offrent ces contours épais qui donnent aux bouches divines tant de gravité. L'attitude de Cérès est pontificale ; le mouvement du bras qui s'appuie au sceptre, le geste de la main qui confère à Triptolème la graine mystérieuse, tout en elle indique l'exercice d'une fonction sacrée. Son visage est empreint d'une bonté austère : elle enseigne et elle exhorte son jeune néophyte ; elle lui révèle l'excellence du grain nourricier; elle l'encourage aux mâles travaux qui en tireront d'éternelles moissons. On croit entendre le discours qui coule de ses nobles lèvres, avec une gravité didactique.

Triptolème, debout devant la déesse, étend une main pour recevoir le viatique ; de l'autre il rejette en arrière sa chlamyde, désormais inutile. Athlète de la terre, il s'offre nu aux luttes du labour. Sa tête, tournée vers Gérés, exprime une attention religieuse. Il regarde en face la déesse avec une foi ingénue e' une franchise intrépide. Son corps juvénile accuse la vigueur plutôt que la grâce; une vie héroïque anime ce torse robuste, ces jambes fortement taillées. C'est le type de l'homme rural, le fils des rois pasteurs, le guerrier armé non de l'épée, mais de Taiguillon qui pique les grands bœufs et de la faux qui abat les gerbes.

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Vierges de l'art chrétien.

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30 CÉRÈS ET PRGSERPINE,

en partant ils Tont consacré. Les éléments qu'ils personnifiaient, les fo.vces actives dont ils étaient la conscience, se ressouviepxient d'avoir été divins avec eux. Les traits humains et maternels de Gérés se sont perdus dans la face vaste, vague, indifférente de la Nature productrice : sa personnalité religieuse l'anime toujours d'un souffle affaibli. La Grande Déesse a laissé les vestiges de ses pas dans tous les sillons; elle a attaché quelque chose de saint à toutes les fonctions de la vie rurale. Aujourd'hui encore, dans quelques coins des campagnes, de petites fêtes locales, payennes sans le savoir, réveillent, au temps de la moisson, son culte aboli. Le geste du semeur, épanchant le grain par larges secousses, semble la bénédiction de son prêtre. De saison en saison, sa légende, si intimement liée à l'histoire naturelle du sol, déroule ses épisodes invariables. Chaque hiver replonge Proserpine, avec la végétation mourante, dans l'abîme obscur de la terre; chaque printemps la ressuscite couronnée de fleurs. Éternellement la nature répète le drame sacre d'Eleusis.

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La signification précise de ces rites échappe aux recherches de la pensée moderne. Le secret était juré par les Initiés, et la mort punissait toute révélation. Les écrivains anciens ne nous transmettent sur les mystères que de furtives réticences. On dirait, lorsqu'ils en parlent, que leur voix baisse et qu'ils regar dent autour d'eux. Démosthènes, dans un de ses discours , déclare que « les profanes ne pouvaient lec et connaître même par ouï dire. » Pausanias, dans son Voyage^ passe en se voilant la tête devant le sanctuaire d'Eleusis. « Quant à ce qui est dans l'intérieur da tt temple, dit-il, un songe m'a défendu de le décrire; « les non initiés, à qui il n'est pas permis de voir cet <( intérieur, ne devant pas même connaître ce qu'3 « renferme. » On démêle cependant, parmi les images confuses que nous laisse entrevoir le récit des rites, l'emblème de l'Ame passant des ombres de la mort aux clartés d^ la vie future ; sa résurrection spirituelle assimilée à la renaissance du grain moissonné ; l'intuition des félicités promises aux élus. Que ces doctrines aient été l'énoncé d'un dogme, ou l'impression de spectacles mystiques parlant à des esprits ouv( J aux symboles, il est certain que les Mystères fui t en Grèce la grande école de l'immortalité de F&i r

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Si les livres antiques sont muets sur les Mystères, la sculpture parle avec une auguste éloquence. L'admirable bas-relief récemment découvert à Eleusis * vient de faire sortir les deux Grandes Déesses du fond de leur temple, dans l'exercice même de leur sacerdoce.

Cérès, appuyée sur un grand sceptre, emblème de la royauté d'Eleusis, tend à Triptolème le grain de blé qu'il doit semer dans le champ Rharius. Derrière Triptolème, Proserpine, tenant de la main gauche un long flambeau, étend sa droite sur la tête de l'éphèbe, en signe de bénédiction. Cette scène est unique parmi les monuments connus jusqu'ici. Les vases peints et les monnaies reproduisent plusieurs épisodes de la mission du fils de Célœos. — Debout sur son char traîné par des dragons ailés, il reçoit de Cérès une gerbe d'épis. Ailleurs, assis sur le même char et coiffé

4 . Ce bas-relief fut trouvé, en i 859, à Eleusis, auprès d'une chapelle que les archéologues croient bâtie sur Pancien emplacement du temple de Triptolème. M. F. Lenormand, dans son dernier voyage en Grèce, le fît mouler pour notre École f beaux- arts. Le plâtre de cette admirable sculpture a été expi depuis dans les galeries de l'École.

CÉRÈS ET PROSERPrNE. ' 33

dupétase d'Hermès, il sème le blé qu'il tient dans le pan de sa chlamyde relevée. Ailleurs encore, il partage l'apothéose de Gérés saluée par les Heures. — Mais c'est la première fois qu'un monument antique nous montre Triptolème recevant le grain primitif des mains de Gérés. La présence de Proserpine rehausse encore la solennité de cette premièi'e communion païenne. Si la terre d'où sort le bas-relief d'Eleusis n'attestait pas sa valeur sacrée, l'auguste simplicité de sa composition suffirait à la révéler. Nous touchons évidemment ici le fond des Mystères. Le rideau chargé de symboles qui voilait le sanctuaire du temple se soulève ; il nous découvre dans ce marbre le double type de l'Initiation. Tandis que Gérés apprend à Triptolème les phénomènes de la terre , Proserpine lui dévoile les secrets de la vie future.

Aucun attribut ne désigne Gérés, ni la faucille, ni la couronne d'épis, ni le pavot, ni le porc familier qui l'accompagne dans les représentations d'un art postérieur. Elle se révèle par sa majesté même : Vera incessu patuit dea. La Déesse est vêtue d'une longue robe rayée de cannelures symétriques, comme celles des colonnes du Parthénon : vêtement pesant qui enracine à la terre la Mère universelle, et dont les plis rappellent les sillons qui tendent le champ cultivé. Dn péplos aux plis nombreux couvre sa poitrine *, ses cheveux courts et calamistrés ont la rudesse virile que l'art antique prêtait aux coiffures des divinités androgynes. Le profil est d'une rectitude éton-

34 CÉRÈS ET PROSERPINÈ.

nante ; c'est le type grec à sa plus haute expression. Le nez prolonge le front , sans inflexion apparente ; les lèvres offrent ces contours épais qui donnent aux bouches divines tant de gravité. L'attitude de Gérés est pontificale ; le mouvement du bras qui s'appuie au sceptre, le geste de la main qui confère à Triptolème la graine mystérieuse, tout en elle indique r exercice d'une fonction sacrée. Son visage est empreint d'une bonté austère ; elle enseigne et elle exhorte son jeune néophyte ; elle lui révèle l'excellence du grain nourricier; elle l'encourage aux mâles travaux qui en tireront d'éternelles moissons. On croit entendre le discours qui coule de ses nobles lèvres, avec une gravité didactique.

Triptolème, debout devant la déesse, étend une main pour recevoir le viatique ; de l'autre il rejette en arrière sa chlamyde, désormais inutile. Athlète de la terre, il s'offre nu aux luttes du labour. Sa tête, tournée vers Gérés, exprime une attention religieuse. Il regarde en face la déesse avec une foi ingénue e' une franchise intrépide. Son corps juvénile accuse la vigueur plutôt que la grâce; une vie héroïque anime ce torse robuste, ces jambes fortement taillées. G'est le type de l'homme rural, le fils des rois pasteurs, le guerrier armé non de l'épée, mais de l'aiguillon qui pique les grands bœufs et de la faux qui abat les gerbes.

Proserpine fait un ravissant contraste à Gérés e Triptolème. Ge n'est pas le marbre fait chair, c'est

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Vierges de l'art chrétien.

Les Dieux grecs sont partis, le temple du n a perdu les grandes images qui le décoraient,

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I Un admirable dessin de PrudboD, reproduit pf fgravuie, représente la scène qui termiae le troîsi ;tbatit de l'Iliade : Paris et Hélène réconciliés '\VMus. Hélène, fièrement drapée dans les gri iptis de ses voiles , rejette avec mépris les m( • caresses de Paris qui la convie au plaisir. ] Vénus, ironique, presque menaçante, la pousse deux mains vers le lit adultère, comme dans piège tendu par les dieux.

le rêvais devant cette figure, d'une exprès chaste et triste; elle me révélait une nouvelle lëne, non moins belle et plus touchante que celli la tradition vulgaire; une Hélène victime, sooffra obsédée, résistant à Vénus, entraînée par «

vouée aux excès de, l'amour, comme une esclave it de durs labeurs.

Elle passe de main en main parmi les héros du monde homérique, semblable à la coupe de nectar qui circule dans les banquets de l'Olympe. Thésée l'enlève à Tâge de dix ans, pendant qu'elle danssdt dans le temple de Diane. — « Il m'enleva, — ditce elle dans le Second Faust de Goethe, — moi, « biche svelte de dix ans, et le bourg d'Aphnide, « dans l'Attique, me reçut. » — Achille l'entraîne ensuite dans sa violente existence, puis il la cède à Patrocle, comme un butin partagé. Ménélas l'épouse et noue à son front les bandelettes de l'hymen. Alors arrive Paris le beau pasteur, et Vénus, pour tenir la promesse qu'elle lui a faite sur le mont Ida, jette entre ses bras sa fatale esclave. Elle assiste pendant dix ans, du haut des tours d'Ilion, à la guerre qu'ont allumée ses yeux, dans l'attitude élégiaque de la fille de Jephté pleurant sa virginité sur le sommet des montagnes. A Paris, tué par le javelot.de Pyrrhus, succède son frère Déiphobe; puis Ménélas reparait dans les flammes de Troie, l'arrache au lit adultère et la ramène dans son palais de Lacédémone. Mais l'implacable Vénus ne lâche pas sa proie : Achille, dans les ténèbres de l'Hadès, se ressouvient de la beauté suprême qu'il a possédée ; il s'échappe de la prison des Ombres, vient surprendre Bélène pendant son sommeil, et un enfant ailé, phorion, naît des mystères de cette nuit magique

>.. HÉLÈNE. 3d

Cependant, au milieu de ces rapts* de ces adultères, de ces vagabondages de captive livrée en prix aux luttes de la force, la fille du Cygne reste pure, et, comme l'oiseau paternel, revêtue de candeur et de majesté. Les caresses et les outrages glissent sur elle sans la pénétrer. Parmi les transports qu'elle excite, elle garde l'indifférence d'une statue autour de laquelle tournerait une orgie sacrée. La faute en est aux Dieux qui se servent de sa beauté pour éblouir le monde et pour l'embraser. La vigne n'est pas responsable des ivresses sanglantes qu'elle inspire; le flambeau n'est pas complice de l'incendiaire qui attache sa flamme aux murs des cités.

Suivez Hélène de Y Iliade à YOdyssée^ vous la verrez toujours noble, sérieuse, imposante. La ville même dont elle ravage les foyers, dont elle décime la jeunesse, l'entoure de respect et d'admiration. — a Ma fille, — lui dit le vieux Priam , — à mes « yeux tu n'es point coupable, mais ce sont les Dieux « qui ont déchaîné sur nous les Grecs et les fléaux « de la guerre. » — Les vieillards assis aux portes de Scée se lèvent devant elle et murmurent entre eux, à voix basse : — « Certes, ce n'est point sans « raison que les Troyens et les Achéens aux belles « cnémides endurent pour une telle femme des « maux si aflVeux ; elle ressemble aux déesses im- « mortelles. » — Au dernier chant de Y Iliade^ elle reparaît, gémissant et se lamentant sur le cadavre d'Hector, dans la langue virginale d'Iphigénie. A la

douceur de s^ plainte, vous diriez que la voîx da cygne vient de s'éveiller en elle pour pleurer le mort : — « Hector ! ô de tous mes frères le plus cher (( à mon âme! Ah! que ne suis-je plutôt descendue « chez Pluton ! Déjà vingt ans ont passé depuis que « j'ai fui ma patrie, et jamais un reproche, une pa- « rôle amère ne s'est échappée de tes lèvres. Et si « dans nos palais, l'un de mes beaux-frères ou Tune « des sœurs de mon époux m'outrageait, ô noble « Hector 1 tu l'arrêtais par tes paroles pleines de « bonté, par tes discours affables. Hélas! mainte- « nant, le cœur centriste, je pleure sur toi et sur a moi, misérable, car il n'est plus dans la vaste « llion personne qui m'aime, qui me pardonne, et « je suis odieuse à tout un peuple. »

Enfin, nous la retrouvons au quatrième chant de i Odyssée dans le palais de Ménélas^ honorée à l'égal de la plus chaste épouse. A voir l'auguste cérémonial dont Homère entoure sa rentrée dans l'épopée rouverte, on dirait qu'il veut l'absoudre solennellement des mçurtres et des carnages de riliade. Lorsqu'elle descend, à l'arrivée de Télémaque, de sa chambre odoriférante, tous les regards se tournent vers elle : « Elle est semblable à la fière Diane. » Adraste pose sous ses pieds une riche escabelle; Philo lui présente une corbeille d'argent remplie de fils merveilleux, et place entre ses mains une quenouille d'or chargée de laine violette, symbolf e sa royauté domestique.

> Pour l'absoudre plus pleinement encore, une tradition disait que son fantôme seul avait suivi Paris dans les murs de Troie, tandis que la véritable Hélène, cachée en Egypte, attendait obscurément l'arrêt du Destin. Plus tard, la Grèce la divinise et la réunit au groupe étoile des Dioscures. Sa mémoire devient une chose sainte, il est défendu d*y toucher. Stésichore, Fayant outragée dans un poème, devint subitement aveugle. Averti par les Muses, il rétracta le chant injurieux ; alors Hélène lui rendit généreusement la lumière. Sparte lui éleva un temple où les jeunes filles laides venaient implorer la métamorphose de leurs traits. Elle apparaît, dans une légende d'Hérodote, comme une Notre-Dame de Beauté, imposant les mains sur une enfant difforme que sa nourrice avait portée dans ce temple, et prédisant qu'elle serait un jour la plus belle des femmes de Lacédémone. Depuis Homère, les poètes et les rhéteurs entretiennent autour d'elle un concert croissant de louanges. VÉpithalame d* Hélène, de Théocrite, est un hymne d'adoration, a La fille de Zeus est en- « trée dans ton lit, — chantent à Ménélas les vierges « de Sparte, — elle que n'égale aucune des femmes « qui marchent sur la terre achéenne. Certes, il sera « merveilleusement beau, l'enfant qui sera semblable « à une telle mère I Et nous ses compagnes, quatre « fois soixante vierges, frottées d'huile comme des a hommes, nous courions avec elle sur les bords de « l'Eurotas; mais pas une d'entre nous, comparée à

« Hélène, n'était sans défaut. » Electre, dans YOreste d'Euripide, Tinsulte d'abord, lorsqu'elle rentre de nuit dans Argos,^ a craignant les pères de ceux qui « sont morts sous les murs d'Ilion. » Mais bientôt son charme gagne la sombre vierge; la volupté qu'elle exhale fait tressaillir cette statue de tombeau. Hélène arrache un cri d'envie à Electre : on dirait une Euménide séduite par une Grâce. « 0 beauté! que tu (( es fatale aux mortels et que tu es précieuse à qui « te possède! Hélène est toujours la femme d'autre- « fois. » D'après un poète cyclique, cette beauté l'avait protégée dans Troie en flammes, comme un bouclier, contre l'épée de Ménélas dressée sur sa tête. A sa vue , le glaive était tombé des mains de l'époux ravi. Au crépuscule de l'antiquité, Hélène apparaît une dernière fois, dans le dernier poëme de la Grèce S et elle y reçoit un suprême hommage. Le poète représente les chefs de l'armée grecque après la prise de Troie emmenant vers les vaisseaux leurs captives; Agamemnon conduit Cassandre, Néoptolème entraîne Andromaque, Ulysse pousse la vieille Hécube devant lui, Ménélas ramène Hélène; on n'entend que plaintes et sanglots. « Hélène, elle, ne sanglotait pas, « maia la pudeur siégeait sur ses yeux d'azur et lui (( rougissait ses belles joues; et son cœur au dedans « roulait une infinité de pensées sombres, de peur « que les Grecs ne la maltraitassent une fois venr

\ • Les Posthomériques de Quintus de Smyrne.

.ÈNE.

ux. Dans cette en

;ret, et, 3'étant coi

ivaît pas à pas les ti

igissantes de honte,

1 1 Cypris lorsque les habitaots de l'Olympe

Il curent à découvert dans les bras de Mars à

a les mailles du filet du savant Vulcain. C

0 reille à elle en beauté comme en rougei

« relie qu'Hélène marchait elle-même, a

: « Troyennes prisonnières de guerre, vers le

! « vaisseaux des Grecs. Tout autour les

i a étaient éblouies en voyant l'éclat et la n

i « aimable de cette beauté sans défaut, et p

; « n'osa l'attaquer de traits méchants ni en ai

I « en face, mais ils la regardaient comme u

I ([ nité, avec délices; car elle leur apparu

comme l'objet désiré. » — Gomme pour ce

3 récit de Quiotus , un admirable bas-reli(

Qontre Hélène rentrant à Sparte sur son chi

lënélas, non en captive, mais en trioraphatri

asuré, l'attitude haute, et tenant d'un ges

es rênes du quadrige.

I Cette grande femme représente la beau

. sive, innocente des ravages qu'elle cause

! fléaux qu'elle suscite : car Vénus s'attache à

1 la posséder. Le trouble qu'elle porte dans le

l hommes n'agite point son cœur; le feu qu

' t. Musée Campa na.

ai HÉLÈNE.

Phèdre et Médée respecte oe sein tranquille sur lequel les sculpteurs venaient prendre l'empreinte des coupes de Tautel. Elle est froide comme le sont les beautés parfaites, destinées à ravir les yeux plutôt qu'à troubler les sens, et pour lesquelles l'amour devrait n'être qu'une contemplation. Partout où elle apparaît, dans les drames, dans les poèmes, dans les odes et les élégies antiques, elle se montre grave, silencieuse, recueillie en elle-même, et comme noblement attristée des amours auxquelles les Dieux la condamnent. Sa parole est toujours décente; les désirs qu'elle excite l'effrayent et Taffligent; elle s'y livre sans les partager, comme pour obéir à une loi sévère. Lorsque Vénus, dans l'Iliade, l'invite au lit adultère où l'attend Paris, c'est avec le mépris d'une vierge repoussant une entremetteuse qu'elle refuse d'abord d'obéir. — « Cruelle, « lui dit-elle, pourquoi veux-tu me séduire encore? « Que n'y vas -tu toi-même? Renonce aux voies « célestes, ne porte plus tes pas dans l'Olympe, « mais, toujours auprès d'un mortel, endure ses « caprices jusqu'à ce qu'il fasse de toi son épouse « ou bien son esclave. Pour moi, je n'irai pas où tu « veux me conduire. Non, je ne veux plus honorer « sa couche. Toutes les femmes de Troie me couvri- « raient de honte, et mon âme endurerait d'intolé- « râbles douleurs. »

Ainsi, cette femme merveilleuse ne subit pas 1 destinée des filles de la chair. L'Amour, l'Esclavage

ans le

e la re

eintes

ne pi

le Temps n'ose point l'attaquer. Elle ]

pace d'un siècle dans le cycle de la p(

toujours jeune, toujours désirable. V

de la Beauté idéale, l'homme peut

formes éphémères, il n'atteint pas son

un proverbe, empochent de voir la forêt. 1) Souvent aussi la forêt empêche de voir l'arbre, et le jardin d'apprécier la fleur. Méléagre, s'il était arrivé à nous isolé, aurfût été placé, sinon parmi les Dieux, du moins dans le groupe des demidieux delà poésie grecque. Perdu dans le vaste répertoire de Y Anthologie, ce poëte original et esquis y a été longtemps oublié. On ne le discernait guère de la foule médiocre et obscure des imitateurs. Lui-

1. Voir sur Héléagre un admirable article de H. Sainle- Beave {Portraits comlemporains et divers, t. IIIJ qui, le premier dans la critique française, l'a révélé et mis eo lumière. Nous avons emprunté quelques-unes des traduclioDS exquises insérées dans celte belle étude. C'est comme un buste de poëta aDtiqne; taillé dans le marbre même de la Grèce, et dont le eocle sérail orné des plus délicats bas-reliefs. Après un tel malire, il n'y a plus qu'à redire et qu'à surmouler.

vouée aux excès de^Tamour, comme une esclave k\ de durs labeurs.

Elle passe de main en main parmi les héros du monde homérique, semblable à la coupe de nectar qui circule dans les banquets de l'Olympe. Thésée Tenlève à Tâge de dix ans, pendant qu'elle dansait dans le temple de Diane. — « Il m'enleva, — ditce elle dans le Second Faust de Goethe, — moi, « biche svelte de dix ans, et le bourg d'Aphnide, « dans l'Attique , me reçut. » — Achille Fentraîne ensuite dans sa violente existence, puis il la cède à Patrocle, comme un butin partagé. Ménélas l'épouse et noue à son front les bandelettes de l'hymen. Alors arrive Paris le beau pasteur, et Vénus, pour tenir la promesse qu'elle lui a faite sur le mont Ida, jette entre ses bras sa fatale esclave. Elle assiste pendant dix ans, du haut des tours d'Uion, à la guerre qu'ont allumée ses yeux, dans l'attitude élégiaque de la fille de Jephté pleurant sa virginité sur le sommet des montagnes. A Paris, tué par le javelot de Pyrrhus, succède son frère Déiphobe; puis Ménélas reparaît dans les flammes de Troie, l'arrache au lit adultère et la ramène dans son palais de Lacédémone. Mais l'implacable Vénus ne lâche pas sa proie : Achille, dans les ténèbres de l'Hadès, se ressouvient de la beauté suprême qu'il a possédée ; il s'échappe de la prison des Ombres, vient surprendre Bélène pendant son sommeil, et un enfant ailé, iphorion, naît des mystères de cette nuit magiqu*^

63 rapts, de ces' adule captive livrée en prix e du Cygne reste pure, revêtue de candeur et :8 outrages glissent sur les transports qu'elle ce d'une statue autour de laquelle tournerait une orgie sacrée. La faute en est aux Dieux qui se servent de sa beauté pour éblouir le monde et pour l'embraser. La vigne n'est pas responsable des ivresses sanglantes qu'elle inspire; le Hambeau n'est pas complice de l'incendiaire qui attache sa flamme aux murs des cités.

Suivez Hélène de YlU'ade à YOdyssée, vous la verrez toujours noble, sérieuse, imposante. La ville même dont elle ravage les foyers, dont elle décime la jeunesse, l'entoure de respect et d'admîratiOn. — « Ma fille, — lui dit le vieux Priam , — à mes B yeux tu n'es point coupable, mais ce sont les Dieux K qui ont déchaîné sur nous les Grecs et les fléaux « de la guerre. » — Les vieillards assis aux poites de Scée se lèvent devant elle et murmurent entre eux, à voix basse : — n Certes, ce n'est point sans 11 raison que les Troyens et les Achéens aux belles n cnémides endurent pour une telle femme des « maux si affreux ; elle ressemble aux déesses im- « mortelles. » — Au dernier chant de Xlliade^ elle repar.ait, gémissant et se lamentant sur le cadavre d'Hector, dans la langue virginale d'Iphigénie. A la

douceur de s^ plainte, vous diriez que la voîx du cygne vient de s'éveiller en elle pour pleurçr le mort: — « Hector! ô de tous mes frères le plus cher « à mon âme! Ah! que ne suis-je plutôt descendue <( chez Pluton ! Déjà vingt ans ont passé depuis que « j'ai fui ma patrie, et jamais un reproche, une pa- « rôle amère ne s'est échappée de tes lèvres. Et si « dans nos palais, l'un de mes beaux-frères ou l'une « des sœurs de mon époux m'outrageait, ô noble « Hector! tu l'arrêtais par tes paroles pleines de « bonté, par tes discours affables. Hélas! mainte- « nant, le cœur con triste, je pleure sur toi et sur a moi, misérable, car il n'est plus dans la vaste . « Uion personne qui m'aime, qui me pardonne, et « je suis odieuse à tout un peuple. »

Enfin, nous la retrouvons au quatrième chant de (Odyssée dans le palais de Ménélas, honorée à l'égal de la plus chaste épouse. A voir l'auguste cérémonial dont Homère entoure sa rentrée^ dans l'épopée rouverte, on dirait qu'il veut l'absoudre solennellement des mçurtres et des carnages de riliade. Lorsqu'elle descend, à l'arrivée de Télémaque, de sa chambre odoriférante, tous les regards se tournent vers elle : « Elle est semblable à la fière Diane. » Adraste pose sous ses pieds une riche escabelle; Philo lui présente une corbeille d'argent remplie de fils merveilleux, et place entre ses mains une quenouille d'or chargée de laine violette, symbole e sa royauté domestique.

ment encore, une traseul avait suivi Paris i que la véritable Héilait obscurément l'arrèce la divinise et la réunit au groupe étoile des Sioscures. Sa mémoire devient une chose sainte, il est défendu d'y toucher. Stésichore, l'ayant outragée dans un poëme, devint subitement aveugle. Averti par les Muses, il rétracta \ le chant injurieux ; alors Hélène lui rendit généreu- '■ sèment la lumière. Sparte lui éleva un temple où les j jeunes filles laides venaient implorer la métamor- I phose de leurs traits. Elle apparaît, dans une légende d'Hérodote, comme une Notre-Dame de Beauté, imposant les mmns sur une enfant difforme que sa nourrice avait portée dans ce temple, et prédisant qu'elle serait un jour la plus belle des femmes de lâcëdémone. Depuis Homère, les poètes et les rhéteurs entretiennent autour d'elle un concert croissant de louanges. h'Épitkalame d'Hélène, de Théocrite, est un hymne d'adoration. « La fille de Zeus est en- [ « trée dans ton lit, — chantent à Ménélas les vierges 1 a de Sparte, — elle que n'égale aucune des femmes : u qui marchent sur la terre achéenne. Certes, il sera . « merveilleusement beau, l'enfant qui sera semblable « 3. une telle mère! Et nous ses compagnes, quatre I « fois soixante vierges, frottées d'huile comme des f 0 hommes, nous courions avec elle sur les bords de ; < l'Eurotas; mais pas une d'entre nous, comparée à

« Hélène, n'était sans défaut. » Electre, dans YOreste d'Euripide, Tinsulte d'abord, lorsqu'elle rentre de nuit dans Argos,- a craignant les pères de ceux qui (( sont morts sous les murs d'Ilion. » Mais bientôt son charme gagne la sombre vierge; la volupté qu'elle exhale fait tressaillir cette statue de tombeau. Hélène arrache un cri d'envie à Electre : on dirait une Euménide séduite par une Grâce. « 0 beauté ! que tu « es fatale aux mortels et que tu es précieuse à qui « te possède! Hélène est toujours la femme d'autre- « fois. » D'après un poète cyclique, cette beauté l'avait protégée dans Troie en flammes, comme un bouclier, contre l'épée de Ménélas dressée sur sa tête. A sa vue, le glaive était tombé des mains de l'époux ravi. Au crépuscule de l'antiquité, Hélène apparaît une dernière fois, dans le dernier poëme de la Grèce*, et elle y reçoit un suprême hommage. Le poète représente les chefs de l'armée grecque après la prise de Troie emmenant vers les vaisseaux leurs captives; Agamemnon conduit Gassandre, Néoptolème entraîne Andromaque, Ulysse pousse la vieille Hécube devant lui, Ménélas ramène Hélène; on n'entend que plaintes et sanglots. « Hélène, elle, ne sanglotait pas, « mais la pudeur siégeait sur ses yeux d'azur et lui « rougissait ses belles joues; et son cœur au dedans « roulait une infinité de pensées sombres, de peur « que les Grecs ne la maltraitassent une fois ven^

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