‹ Hommes et dieux (volume 2)Chapitre 38 sur 42 · LES CONTES · texte numérisé non relu

LES CONTES

fonnnies anciennes se détac du conteur, pareilles à de:

enchâssées entre les pien reconstruit. — « Anne, m; n rien venir? — Je ne vo.

» poudroie et l'herbe qui « chevillette, la bobinette « de douze mille lieues de u bien loin, bien loin, enco:

la voix cassée et lointaine c pant un récit moderne.

Mais, encore une fois, 1 d'avoir revêtu ces vieilles le monde, de formes propre enfantine. — Un grand po de Némée, l'hydre de Ler sanglier d'Ërymanthe, tous '.

Bercule, qui râdent dans l fixent sur son rouet un œil I le livre du charmant conteui les fées et les géants, créa des mythes, effroi de la lé{ pagnes, viennent, conduit doux esprit, tourner paci berceau.

t. Victor Hugo : Les Comtehï pkate.

n est des livres licend

leurs souillures, en regre leurs pages entachées. H nante exception d'un roms lion mâme, et dont pour i drait réhabiliter l'héroïne, immorale, Manon ne serait de boue sied comme une C'est le signe auquel la re< 11 n'y a pas deux mots adorable créature ; c'est ui décence du mot. Elle a[ femmes déchues de.naîssa blent avoir été inventées 1 les jalousies des harems.

elle est folle de son chevalier, mais elle est aussi ' « folle de son corps, » suivant l'énergique expression dont le Moyen-Age marquait les femmes de sa . classe. Elle ne peut vivre que de luxe, de plaisir et d'oisiveté, et elle prend sa vie où elle la trouve, sur le tapis vert du jeu frelaté ou sous l'oreiller des amours vénales; et elle met à commettre toutes ces actions honteuses et mauvaises je ne sais quelle grâce naïve qui nous effraye et qui nous désarme. Est-ce bien? est-ce mal? Manon n'en sait rien. Elle ' !

ne semble pas plus responsable de ses fautes que la gazzu ladra de ses vokk Gomme TOndine du poëte '

allemand, Manon n'a point d'âme.

Que de flamme il a fallu pour purifier ces souillures ! Aussi ce petit livre a la fièvre ; il brûle, il . palpite : c'est la « furie française » portée dans les transports et dans les égarements de l'amour. « Je m'avançai vers la maîtresse de mon cœur, » dit Desgrieux , lorsqu'il voit Manon pour la première fois; et il se jette dans ses bras, la tête la première; et, de cette étreinte aussi fatale qu'un phénomène d'attraction, ni la trahison, ni le malheur, ni la honte, ne pourront jamais l'arracher. De sa première à sa dernière page, le récit garde le ton, l'exaltation, l'entraînante démarche d'un dithyrambe. On ferait une litanie de l'amour des noms idolâtres qu'il prodigue à son héroïne : « Ma chère reine! l'idole de mon âme I la souveraine de mon cœur ! » Cela revient à tout propos; et cette ardeur d'exprès-

sion qu} tournerait à l'emphase dans un autre livre, semble naturelle à ce style, tant la trame en est enflammée.

Quelle spontanéité et quelle persistance! quel emportement et quel entêtement I quelle impénitence finale dans la passion réprouvée ! C'est le conte de la Courtisane amoureuse retourné : l'amant mettant sa poitrine nue sous les pieds de sa maîtresse, et se réduisant lui-même en son esclavage. Jamais cette hallucination infernale ou céleste qui efface la nature entière pour mieux faire ressortir une femme adorée, et qui lui donne sur un homme le pouvoir d'un être i absolu parce qu'il est unique.; jamais, dis-je, cette | illusion splendide n'a été peinte de plus vives couleurs. Desgrieux n'a pas une distraction durant le | cours de ce long récit ; Manon le remplit tout entier j de sa présence et de son absence, de ses chutes et de ses rechutes, de ses tendresses et de ses faiblesses. L'idolâtrer lorsqu'il la possède, la retrouver lorsqu'il l'a perdue, lui pardonner quand elle est coupable, la délivrer lorsqu'elle est captive, la pleurer lorsqu'elle €St morte avec des larmes de sang, voilà les seules pensées qui l'agitent, l'occupation opiniâtre de cet être qui semble avoir été créé uniquement au profit d'un autre. Son déshonneur même n'est qu'un effet de cet aveuglement volontaire. Il vole pour Manon, comme Oreste tue pour Hermione, avec un voh h . tueux fanatisme. Il n'y a qu'elle pour lui sur la tei î, I le reste du monde est de bonne prise. Lenaïf cynis e

avec lequel il confesse ses escroqueries d'aigrefin témoigne du peu de remords qu'il en a gardé. On sent qu'il a de la peine à s'en repentir, et qu'il estime au fond bien acquises ces pistoles volées qui ont eu l'honneur de payer les rubans et les bjioux de Manon.

Lorsque Tamour atteint ce paroxysme, il inspire je ne sais quelle respectueuse compassion, comme la folie, comme le haut mal, comme ces maladies mystérieuses qui semblent venir d'une main surnaturelle s*abattant sur l'argile humaine. De là vient l'irrésistible sj^mpathie qui vous saisit à la lecture de ce livre étrange; de là coulent les larmes brûlantes dont les yeux les plus purs ont baigné ses pages. Abaissez d'un degré la chaleur de cœur qui l'embrase, que Desgrieux faiblisse un instant dans la violence de sa passion, et cette histoire d'un filou et d'une fille perdue devient, à l'instant, presque odieuse. Mais la flamme soudaine allumée aux yeux de Manon, dès les premiers mots du récit, gagne de page en page, consumant ses souillures, jetant des voiles magiques sur ses nudités, redoublant à chaque nouveau scandale d'effervescence et d'ardeur, jusqu'à ce qu'elle aille s'éteindre au milieu des savanes du Nouveau-Monde, avec la mélancolie d'un holocauste dans la solitude. Plus sa maltresse se dégrade et se perd, et plus Desgrieux s'acharne à r aimer. On dirait qu'il mesure l'élan de son amour à la profondeur de ses chutes. Il l'aime à l'hôpital;

484 MANON LflSGAUT.

il l'adore sur la charrette infamante qui mène les prostituées à F exil.

Car il n'y a pas d'illusion à se faire sur Manon Lescaut : elle n'appartient même pas à l'aristocratie des « Impures. » C'était à Sainte-Pélagie qu'on envoyait les grandes courtisanes prises en maraude dans la vie sociale; quant aux plébéiennes de la confrérie, l'hôpital était leur prison. Oui, Manon appartient corps et âme à cette peuplade de nympl^es équivoques que le Lieutenant de Police régissait à la turque, comme aurait pu faire un pacha de Chypre, si l'île d'Aphrodite avait gardé son vieux culte. Au moindre éclat, à la première plainte d'un père ou d'un oncle, souvent même parce que c'était la saisqn de cette sorte de chasse, la police lançait ses limiers à la poursuite des filles galantes. On en chargeait des charrettes et on les roulait à l'hôpital, d'où elles ne sortaient que pour être expédiées aux colonies, sous la conduite d'un négrier de chair blanche. Tant pis pour la fille séduite, mais honnête encore, qui se trouvait prise au milieu de cette razzia violente et confuse : Vénus reconnaissait les siennes. — Quel triste pendant au Pèlerinage à Cythère^ de Watteau, que ce radeau des naufragées de la fange échouant au déserti

Elles s'en vont peupler TÀménque d'amours l

s'écrie La Fontaine du rivage, entre un sourire t une larme.

MANON LESCAni

J'ai SOUS les yeux deux gravuri qui rendent au vif le martyroloi folles. L'une s'intitule : les Vestalei car le premier acte de la fantasi] atteignait, était de couper leurs c racine. Elles sont là une douzaii gées devant le tribunal d'un ma dont la perruque à marteaux se têtes dépouillées. Près de lui, un registre cette tonte de brebis gale elles sont livrées aux ciseaux d hautes-œuvres, qui montre au ju qu'il vient de scalper. Elles pleur lent, elles portent la main à leur :

un geste de bonté. Celles qui vont tour, se tratoent eu suppliant aux ] Vous croiriez voir M™* Dubarry i trente ans plus tard, non plus pour pour sa tête : « Monsieur le bour bourreau! ne me fautes pas de emporte entre ses bras une corbeill flottantes qui pendent en désordre tail poignant et misérable, — deu fourvoyés dans ce vil prétoire, tira bouts une chevelure oubliée, qui déchire sous leurs dents.

L'autre estampe a pour titre le taies pour l'hôpital. C'est la charr et des dernières pages de Manon j

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rette pleine de femmes enchaînées, liées, entassées. Les unes pleurent et les autres rient; -celles-ci tendent les bras à leurs amants, qu'elles aperçoivent dans la I foule , celles-là narguent ou affrontent les huées de la populace. Des soldats du guet escortent, le fusil ' sur Tépaule, l'abjecte carriole que traînent deux forts chevaux de boucher. Où va-t-elle, la triste fournée? On pourrait croire, tant cet omnibus de la Vénus Vulgaire ressemble aux charrettes de la Terreur, qu'il conduit ses captives à la guillotine.

Et Manon figure sur cette claie d'infamie ! c'est assez dire quel nom et quelle pierre on peut lui jeter. Mais ne regrettons pas les larmes qu'elle nous fait verser. Elle est charmante, malgré tout, parce qu'elle est douce, parce qu'elle est naïve, parce qu'elle ne sait pas plus qu'elle fait mal qu'une fille de Taïti ne ssài qu'elle est nue. Son ignorance morale est celle d'un enfant. C'est la « jolie païenne » de M"* de Sévîgné; l'eau du baptême n'a jamais touché cette tête de nymphe erotique. On a beau résister, il faut se laisser séduire par « ces yeux fins et languissants , )> par « ce visage capable de ramener tout l'univers à l'idolâtrie. » À quoi tient ce charme étrange que les plus austères ont subi? A une simplicité singulière, à un naturel inimitable, à une vérité de chair et de sang qui vous émeut par sa nudité même. Mais on n'analyse point un prestige. Cela se sent et ne s'explique pas. — « Ta maltresse est-elle grande? » demande à l'amoureux d'un drame de Shakespeare son comp»-

gnon d'aventures. Et celui-ci de répondre : — « Juste au niveau de mon cœur. » '

L'abbé Prévost a bien fait d'envoyer Manon mourir au désert. Que serait-elle devenue dans le Paris de vice et de boue où elle s'égarait? Dans quel mauvais lieu, au coin de quelle borne, sur quelle paille pourrie de cachot serait-elle tombée? Il fallait la macération du désert à cette Marie l'Égyptienne de la Régence. — Un voyageur raconte que les colons qui épousaient les filles déportées les regardaient comme purifiées

par leur trajet d'outre-mer. L'océan n'a-t-il point, en efiet, une vertu lustrale? L'Européen transporté dans un monde exotique, au milieu de plantes et d'animaux inconnus, ne s'éveille- t-il pas de son existence antérieure comme d'un songe? Il croit aborder une autre planète; c'est une vie nouvelle qui commence pour lui* — Du sein de sa civilisation raflinée, la France du dix -huitième siècle aspirait vaguement aux fraîcheurs de la solitude. Elle rêvait des (( coureurs de bois » de ses colonies; les Indes lui apparaissaient de loin baignées de la molle lumière des mirages. C'est pour lui plaire que l'abbé Prévost ensevelit Manon dans une prairie de la Louisiane, et que plus tard Bernardin de Saint- Pierre fera naître Virginie à l'ombre du cocotier, parmi les antilopes et les oiseaux de paradis d'une île édénique. Des deux extrémités du monde poétique, Manon et Virginie, la pécheresse et la vierge, s'élancent dans une même migration, sur les mêmes vents

alises, vers des rivages ini

a flétri l'une et D'à eu que 1

Virginie plonge dans la mer pour y mourir de pudeur;

Manon va cacher son corps profané dans les sables

de la savane.

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