XXI L
AGRIPPA D'AUBIGNÊ.
••lei Tragiques.'^
Agrippa d*Aubîgné est, à la fois, le poëte, le soldat et le diplomate de l'âge héroïque du protestantisme. Tout en lui est extraordinaire, jusqu'à son enfanee. A peine eut-il quatre ans, que son père le livra aux verges d'un de ces terribles pédagogues du xvi* siècle, entre les mains desquels les frêles écoliers d'aujourd'hui périraient en quelques semaines. Il apprit à lire dans une Bible hébraïque ; il épela ses lettres dans le stoïque latin de Sénèque. A l'âge où l'on sèvre les autres enfants, il avait bu jusqu'à la lie la coupe d'encre non frottée de miel que la Muse classique tendait alors à ses nourrissons.
424 AGRIPPA D'AUBIGNÈ.
Quand il eut épuisé ses maîtres, son père le mena à Paris pour en chercher (Tuutres. En passant par Amboise, le vieux huguenot se trouva face à face avec les têtes coupées de ses frères d'armes plantées sur des pieux. « Les bourreaux, s'écria-t-il, ils ont « décapité la France I » Puis, posant les mains sur la tête de son fils : « Mon enfant, il ne faut point « épargner ta tête après la mienne pour venger ces « chefs pleins d'honneur. Si tu t'y épargnes, tu « auras ma malédiction. » L'enfant jura, et jamais serment ne fut mieux tenu. Ces têtes coupées furent au néophyte ce que les têtes de morts sont aux anachorètes, un mémento perpétuel. Elles lui soufflèrent par leurs bouches sanglantes la foi et la haine : il vécut sous leur noir regard.
A peine arrivé à Paris, la persécution l'en chassa avec son précepteur Béroalde. Us tombèrent en fuyant dans une embuscade de reltres catholiques, qui les conduisirent à un inquisiteur nommé Démochares. — Démpchares I un tel nom vaut un portrait. On voit d'ici le pédant sinistre agitant des tenailles en guise de férules. D' Aubigné fut condamné à mort : en attendant son exécution , les officiers de l'escouade l'emmenèrent passer la nuit avec eux. Il y avait bal, ce soir-là, dans le corps de garde : aux premiers sons du violon, l'enfant se leva et se mit à danser. Était-ce un poétique adieu aux joies de la vie et de la jeunesse, oa l'enthousiasme d'un jeune martyr s' élançant vers le paradis? Quoi qu'il en soit, cette danse funèbre
remua le cœur de ses ge au point du jour, etiui o II sauta sur un cheval de à terre jusqu'à Montargl dreux, hors d'haleine, a] Ferrare.
Cependant son père ni( l'avait confié l'enferma a pécher d'aller rejoindre une nuit, il sauta en ch chambre, rencontra un huguenots, monta en croi taine et partit demi-nu Évangile.
C'est là l'aurore de ceti glante, qui devait avoir p Bible qui s'arrête au mi plus longtemps le carnî d'Aubigné, c'est une sta en tête d'un chant de la fanfare qui s'éteint dans 1 A partir de son entrée da soldat s'assombrit. An m d'Henri IV, il apparut ce de l'Islam dépaysé dans i:
combat, implacable au ce le parti violent, la guen des vaisseaux. Son malt doyant, aimtût et redout
426 AGRIPPA D'ÀUBIGNÉ.
mais blessant. D'Aubigné s'indignait de ses tergiversations et de ses mollesses, il l'arrachait à ses amours, il aboyait à ses lunes de miel comme un chien de garde farouche et fidèle. A vrai dire, sa place n'était pas sous la tente profane d'Henri IV, mais dans ce camp des Saints de Cromwell où des caporaux étaient saisis d'inspiration prophétique, où leâ soldats chantaient des psaumes en montant la garde. Sa religion n'était pas le calvinisme politique et tempéré de la France d'alors, mais la Réforme de Huss et de Ludlow, un culte abstrait dans un temple nu, une religion de terreur et de tremblement, l'adoration isolée d'un Dieu redoutable, sans forme, sans image, qui permet à peine de graver son nom en hiéroglyphes mystiques, sur l'éphod d*or de son Prêtre.
C'est au désert qu'il faut le chercher; dans ce désert moral du fond duquel il a daté ses Tragiques^. On les croirait écrits dans une caverne du Carmel, sur une table de pierre, en lettres de dix coudt4Bs, par un prophète à demi-sauvage. Écoutez le poète, dans sa préface, lançant sur le monde ce
4 . Les Tragiques donnez av pvblic par le larcin de Promethée. Au dézert [sic), M. 0. G. XYI.
chant de colère! Vous diriez Elisée déchaînant sou oixrs qui dévore les blasphémateurs :
Va, livre, tu n*es que trop beau Pour être né dans le tombeau Duquel mon exil te délivre ; Seul pour nous deux je veux périr ; Commence, mon enfant, à vivre Quand ton père s'en va mourir.
Sois hardi, ne te cache point.
Entre chez les rois mal en point Que la pauvreté de ta robe Ne te fasse honte ni peur, Ne te diminue ou dérobe La suffisance ni le cœur.
Si on te demande pourquoi Ton front ne se vante de moî.
Dis-leur que tu es un posthume.
Déguisé, craintif et discret; Que la Vérité a coutume D'accoucher en un lieu secret.
J'eus cent fois envie et remord De mettre mon ouvrage à mort.
Je voulais tuer ma folie; Cet enfant bouffon m'apaisait.
Enfin, pour la fin de sa vie^ U me déplut, car il plaisait.
C*est par cette porte de bronze, c'est poursuive par ces abois de Cerbère que Ton entre dans ce poëme infernal; pêle-mêle inouï de trivialités et d'épouvantements, où les caricatures obscènes de la satire latine se heurtent aux gigantesques fantômes de
l'Apocalypse. Qu'on s'imagine l'épopée du calvinisme chantée sur le ton inouï d'Ézéchiel, la cour des Valois éclairée au feu de Gomorrhe, et les Mignons de Henri III, et les dames galantes de Brantôme traînées par les cheveux, dans leurs toilettes impudiques, comme sur un fond d'incendie.
Quelle face et quel revers de tableau que ces a Entrées royales,» dont l'une a la magnificence et la lumière d'un Rubens, et l'autre la noirceur sinistre d'un Garavage I
Jadis nos rois anciens, vrais pères et vrais rois, Nourrissons de la France, en faisant quelquefois Le tour de leur pays, en diverses contrées, Faisaient par les cités de superbes entrées. Chacun s'esjouissait : on savait bien pourquoi ; Les enfants de quatre ans criaient : Vive le roi! Les villes employaient mille et mille artifices Pour faire comme font les meilleures nourrices, De qui le sein fécond se prodigue à s'ouvrir. Veut montrer qu'il en a pour perdre et pour nourrir.
Nos tyrans aujourd'hui entrent d'une autre sorte ; La ville qui les voit a visage de morte ; Quand son prince la foule, il la voit de tels yeux Que Néron voyait Rome en l'éclat de ses feux. Quand le tyran s' égayé en la ville où il entre, La ville est un corps mort, il passe sur son ventre. Et ce n'est plus du lait qu'elle prodigue en l'air, C'est du sang
Suivez, au Louvre des Valois, cet Alceste bardé de pied en cap , il y apporte s» foi rigide , sa franchise
AGRÏPPA D'AUBIGN
a.l>ruple,',son verbe tranchant. Ce fer qui accoste et qui froisse des hoi Juvênal n'a pas de tirade d'une i dante que celle où il suppose un j barquant de sa province à la cour, nom des damoiseaux à mine d'ber y voit briller.
Notre nouveau venu s'accoste d'un vi( Et pour en prendre langue il le tire à Là il apprit des noms dont l'histoire d( Ne lui avait donné ni vent ni connais! Ce courtisan grtson, s'émervei liant de Quelqu'un méconnaissait les mignons i Raconte leurs grandeurs, comment la '.
Escabeau de leurs pieds, leur était tr: A l'enfant qui disait : < Sont-ils grand Que leur nom est sans nom par les bis H répond : u Rien du tout; ils sont mi — Ont-ils sur l'Espagnol conquis quel Ont-ils, par leurs conseils, relové d'un Délivré leur pays par eslréme valeur!
Ont-ils sauvé le roi, commandé quelqi Et par elle gagné quelque beureuse je A tout fut répondu : « Mod jeune bon] Que vous éles bien neur: ce sont mig
D'Aubigné est de la race de ces as troglodytes et mangeurs de sauten parfois de leurs trous de rochers, i milieu des orgies de l'Asie, la a ranatbème à la bouche. Il reprodui formidable. Tout s'enfle et tout i
4Sa AGRIPPA D'AUBIGNÉ.
cerveau exalté. Les images catholiques s*y reflètent aiit:rf monstrueuses que les idoles de Baal. Ces femmes de cour, qui nous semblent si gracieuses et si séduisantes dkns les chroniques de Tépoque, lui apparaissent comme autant de Prostituées apocalyptiques montées sur des dragons à sept têtes. La lecture unique et assidue de la Bible hallucinait les esprits enflammés des premières ferveurs de la Réforme; elle y produisait des effets de mirage. Ils ne distinguaient plus nettement Rome de Babylone et Philippe II de Sennachérib ; ils tournaient tout à rhyperbole orientale. Leurs malédictions ont la redondance et l'emphase des anathèmes de la Bible.
Ils crachent vers la lune, et les voûtes célestes N'ont-elles plus de foudre et de feux et de pestes? Ne partiront jamais du trône où tu te sieds Et la Mort et TEnfer qui dorment à tes pieds I
Ce livre entier des Tragiques n'est qu'un appel aux foudres de Jéhovah , au glaive de l'Ange Exterminateur. Le poëte y fait le tour de son siècle, comme Jonas celui de Ninive, criant « Malheur! Malheur 1 » prophétisant le fer et le feu. Pour lui, point de milieu, point de purgatoire, le Ciel ou l'Enfer! Le monde esi tranché en deux camps : d'un côté Rome, de l'autre Genève. Ceux qui resteront entre deux', les tièdes, les neutres, les indifférents, n'échapperont pas à la ruine de la cité condamnée. « Car, » dit-Il avec une poésie admirable^
AGniPPÂ D'AUBIGNË. 434
Lorsque l'écla!) D'un foudre exterminant Tient renversera plat Les chênes résistants et les cèdres superbes, Vous verrez là-dessous les plus petites herbes, La fleur qui craint le vent, !e naissant arbrisseau, En son nid l'écureuil, en son aire l'oiseau, Sous ce dais qui changeait les grêles en rosée, La bauge du sanglier, du cerf la reposée, Iji ruche de l'abeilie et la loge au berger. Ayant eu part i. l'ombre, avoir part au danger.
Mais c'est lorsqu'il chante le martyrologe de la Réforme que le poète s'élève à la sublimité de la haine et de l'enthousiasme. Son livre des Feitx est le bien nommé ; il brûle et il rayonne. On y marche entre deux rangées d'holocaustes : la vapeur des auto-da-fé se mêle aux parfums des encensoirs de Sion. Les martyrs entonnent dans la fumée les psaumes de la délivrance; Us chantent jusqu'à ce que la flamme vienne lécher leurs lèvres; et leursbûchers se transfigurent en buissons ardents, et les ùles incombustibles des Séraphins viennent, au mi~ lieu du brasier, palpiter sur leurs fronts fumants.
Hues, Jérème de Prague, images bien connues
Des témoins que Sodome a traînés par ses rues,
Couronnés de papier, de gloire couronnés,
Par le siège ijui a d'ormitrés et ornés
Ceux qui n'étaient pasteurs qu'en papiers et en titres.
Et aux évêques d'or fait de papier les mitres.
Quelle imago que celle de ce martyr 3,
levant au ciel ses bras, dont le feu a déjà fait de? os de squelette I
Tu as ici ton rang, ô invincible Haux I Qui, pour avoir promis de tenir les bras hauts Dans le milieu du feu, si du feu la puissance Faisait place à ton zèle et à ta souvenance. Sa face était brûlée, et les cordes des bras En cendres et charbons étaient chutes en bas. Quand Haux, en octroyant aux frères leur requête, Des os qui furent bras ût couronne à sa tète.
Son tableau de la Saint -Barthélémy a rhorreur de la tuerie qu'il retrace. Le glas du tocsin, les cris des meurtriers, le râle des victimes, le pétillement des arquebusades se répercutent dans des vers haletants, et comme essoufflés de colère. Le meurtre est partout, dans Talcôve et dans la rue ; il vient surprendre la volupté en flagrant délit. Dalila livre aux Philistins Samson énervé. Spectacle erotique et tragique que d'Aubigné peint en traits de sang.
Il n'est garçon, enfant qui quelque sang n'épanche.
Pour n'être vu, honteux, s'en aller la main blanche.
Les prisons, les palais, les châteaux, les logis,
Les cabinets sacrés, les chambres et les lits
Des princes, leur pouvoir, leur secret, leur sein même
Furent marqués des coups de la tuerie extrême.
Les princesses s'en vont de leurs lits, de leurs chambres, D'horreur, non de pitié, pour ne toucher aux membres Sanglants et détranchés que le tragique jour Mena chercher la vie au nid du faux amour.
Llibitine. marqua de ses couleurs son siège, Comme le sang des faons rouille les dents du piège; Ces lits, pièges fumants, non pas lits, mais tombeaus, Où r Amour et la Mort troquèrent de flambeaux.
Ailleurs il nous montre la cour de Charles IX , penchant aux fenêtres du Louvre, sur le fleuve qui charrie des morts, les mille têtes lubriques et cruelles d'un cirque romain.
Or, cependant qu'ainsi par la ville on travaille. Le Louvre retentit, devient champ de bataille, Sert après d'échafaud, quand fenêtres, créneaux. Et terrasses servaient à contempler les eaux, Si encore sont eaux. Les dames, mi-coiffèes, A plaire à leurs mignons s'essayent échauffées. Remarquent les meurtris, les membres, les beautés, Bouffonnent salement sur leurs infirmités. A rheure que le ciel fume de sang et d'âmes, Elles ne plaignent rien que les cheveux des dames. En tel état la cour, au jour d'esjouissance. Se promène au travers des entrailles de France.
Ce n'est plus un poète qui raconte, c'est l'homme échappé , meurtri, du massacre , qui crie « par la bouche de sa blessure : » per la bocca de su herida^ dit la romance espagnole. Puis, comme au cinquième acte des Huguenots, les cantiques luthériens s'élèvent, entre les clameurs du carnage, pareils à des spirales d'encens se détachant de la fumée des arquebuses et montant droit vers le ciel. La légende des premiers martyrs n'a pas de scène plus touchante que celle des femmes calvinistes cherchant
4^ AGKIPPA lD*At}BiGH£.
le eorps de leurs maris, au dur de lune, sur les deux rives de la Seine.
Si quelqtf on Ta chercher en la berge conramne Son i;nort, pour son témoin il ne prend que la lune. Aussi bien, au clair jour, ses memlMPes détraachés Ne se discernent plus fidèlement cherchés. Que si la tendre fille ou bien Tépouse tendre Cherchent père ou mari, crainte de se méprendre, £n tirent un semblable, et puis disent : a Je tien. Je baise mon époux, ou du moins un chrétien. »
Ces pau$es de douoeur sont rares, mais exquises dans la poésie de d!*Âubigné. C'est le miel fait par des abeilles sauvages à triple dard dans la gueule déchirée du Uon de la Bible ; il parait meilleur que celui des ruches. Qu^le tendre mélancolie respirent ces vers sur les derniers martyrs de la Reforme 1
Le printemps de TÉglise et l'été sont passés ; Si serez-vous par moi, verts boutons, amassés ; Encore éclorez-vous, fleurs si blanches, si vives, Bien que vous paraissiez dernières et tardives. On ne voms laisse pas, simples de si grand prix. Sans vous voir et flairer au céleste pourpris. Une rose d'automne est plus qu'une autre exquise. Vous avez réjoui l'automne de l'Église.
Il faut citer encore cette fraîche peinture de la terre taillée et colorée nar la main de Tbomme ?
Les aimés laboureurs Ouvragent son beau sein de si belles couleurs, Font courir les ruisseaux dedans les vertes prées Par les sauvages fleurs en émail diaprées»
AGBIPPA D'AUBIC
. Ils sont peintres, brodeurs, et puU lei ï^oircissent de raisins et jaunissent <}'
' Les ombreuses Torèts leur demeurent Évenl«Dt leurs sueurs et les couvrent
Mais, encore une fols, ces chan
harpe sont rares dans les Tragi
quitte guère l'embouchure de sa
contre les murailles de Rome, com
pontre Jéricho. Quel souHIe dans :
portée dans l'imprécation! CetK
se fausse à la longue; le vers s't
crier. Ainsi que Roland à. Roncevai
jusqu'à ce que son cœur éclate,
qu'une veine se brise dans la poit
d'anathèmes, et qu'il teint son cla
la bile de ses poumons déchirés. ]
revient, sa verve se rallume, son l
- l'écume remonte à ses lèvres; U re
nacer, à attester, à maudire. Plus
fonce dans ces sentiers pierreux di
tique, où surgissent des visions
déploient de brûlants mirages,
l'âme aux idées extraordinaires
citerne ta^e, le figuier desséché, 1
le Ciûllou qui grince sous les éa
l'aigle décrivant dans l'air embras
tesque. II perd toute notion du te
entre la parole et les choses. Il n'e
ni à Genève; il est à Patmos, sur 1
cher perdu, entre la mer et réternité. Achab Henri III, Jézajbel et Catherine de Médicis, le Pa] et rAntechrist, ^es prêtres de Baal et les moines, 1< amours du Louvre et les fornications d'Israël, tout cela s'amalgame à ses yeux en une vision confuse, indéfinie, horrible, qui remplit l'espace et le temps, sans distinction de plans ni de siècles. C'est la débâcle effrayante de l'Apocalypse, le firmament accablant la terre de terreurs, les phénomènes du prodige se substituant aux lois naturelles ; des étoiles qui tombent, des Plaies qui se répandent, du sang qui crie, des sépulcres qui se fendent, des chevaux pâles qui courent dans les airs; et, au-dessus de tout cela, le Jugement Dernier qui s'avance, du fond des cieux ouverts, avec ses cercles d'anges oscillant à perte de vue, et le Christ debout, tonnant au milieu !
L'air n'est plus que rayons, tant il est semé d*anges.
Il y a des images dantesques dans ce tableau final. Le poète y montre les arbres, les eaux, le feu, les montagnes déposant au tribunal de Dieu contre les persécuteurs.
« Pourquoi, — dira le feu, — avez-vous de mes feux Qui n'élaient ordonnés qu'à l'usage de vie, Fait des bourreaux, valets de votre tyrannie ? » L'air, encore une fois contre eux se troublera. Justice au Juge saine contre eux demandera, Disant : « Pourquoi, tyrans et furieuses bestes,
AGRIPPA D'A M'empoisonnâtes-vous de charo Des corps de vos riieurtrisT » - Changeâtes-vons en sang l'arge Les monls gui ont ridé le front « Pourquoi nous avez-vous ren « Pourquoi nous avez-vous, di D'arbres délicieux, exécrables i
Sa peinture du désespoir âeva.Dt les yeux les groupes :
de Michel-Ange.
Que si vos yeux de feu jettent A l'espoir du poignard, le poi]
Que la mort, — direz-vous, - -La mort morte ne peut vous t' Voulez-vous du poison? en vî Vous vous précipitez, en vain Courez au l'eu brûler, le feu v< Noyez-vous, l'eau est feu, l'ea La peste n'aura plus de vous i Étranglez-vous, en vain vous Criez après l'enfer, de l'enfer Que l'éterDelle soif de i'impos!
On comprend, après avoir '.
de disgrâce amicale dans lac bigné après la victoire. De t trempe des épées, il faut L après le combat. D'Aubigné toujours à la même heure c
gnon du prétendant ne put se résigner à devenir le sujet du/roi. II garda en pleine cour les allures et les coudées franches de la tente. Or, il est tel brusque conseil, telle boutade acerbe que le prince peut écouter sous le chêne de Charles II ou au bivouac de Coutras, mais qui détonnent dans les salles du Louvre et sous les lambris de Windsor. D'ailleurs, d'Aubigné ne se gênait guères pour traiter d'apostate la conversion de son maître. On sait la poignante réponse qu'il fit à Henri IV, lui demandant ce qu'il pensait du coup de couteau de Châtel : « Sire, que le « Dieu que vous n'avez renoncé que des lèvres, ne « vous a percé que les lèvres, mais sitôt que le « cœur renoncera , il vous transpercera le cœur. » Tandis qu'autour de lui tous pactisaient, cédaient, transigeaient et se pliaient aux changements du temps, l'inflexible sectaire se roidissait dans sa croyance inflexible. Il battit donc en retraite devant la fortune , et se retrancha dans des gouvernements de forteresses, du haut desquelles il assistait indigné aux spectacles des temps nouveaux. L'assassinat de Henri IV le frappa au cœur ; il rompit avec le monde, et se retira à Saint-Jean-d'Angély, où il écrivit Y Histoire universelle de son temps. Le livre fut brûlé par le bourreau, et d'Aubigné s'enfuit à Genève. La Mecque protestante reçut en triomphe le confesseur de sa foi. Il remplit de sa grande âme cette petite république têtue et violente, il fortifia ses remparts, arma Berne, agita la Suisse, négocia avec
AGRIPPA- D'ADBIGN
V A-Tiglete^rre pour sauver La Roche toutes les intrigues et à tous les pi tendus contre lui. Le Parlement condamné à mort, il lui répondit ei le jour où l'on tranchait la tète à so soldat se remaria en barbe blanche d'un patriarche de la Genèse. La chelle, la chute de son parti, la t qui renia le Dieu de son père, navri jours. Il mourut longuement, le dans sa foi en ruines, et s' écroulai broncher de sa base. Sa petite-fille tenon, qui persécuta les protestant France. L'histoire a de ces contraf croire que l'iroaie est un des jeux <
DON QUICHOn
Les œuvres, comme les homme avec le temps, de physionomi Admiré longtemps comme un chi bouffonnerie, le livre de Cerv aujourd'hui, à la façon d'un dra Plus Don Quichotte recule dans l vient sympathique et grave. Dan figure, nous saluons la derniëi chevalerie.
Cette métamorphose est-elle i et d'optique? J'ai peine à le croû n'était qu'une caricature, il ne avant dans l'aiïection de l'hume humaine est, au fond , triste et .
êtres fictifs, elle n'admet dans se
qui rémeuvent ou qui l'ennoblissent. Les bouffons, lorsqu'ils ont du génie, sont souvent très en faveur auprès d'elle : comme les rois du Moyen-Age , elle leur accorde toute licence et se plaît en leur compagnie. Mais, s'ils restent ses favoris, ils ne deviennent jamais ses amis. Un certain mépris se mêle à la gaieté qu'ils inspirent : ils réjouissent l'esprit, ils détendent la rate, et le cœur leur reste feimé. — La disgrâce subite qui frappe le vieux Falstaff n'attendrit personne ; Panurge se noierait avec ses moutons sans nous émouvoir; et l'agonie de Scapin, dans la comédie de Molière, serait réelle au lieu d'être feinte, qu'elle n'attristerait pas un instant la gaieté de ses Fourberies. Don Quichotte, au contraire, nous émeut en nous égayant ; il se fait respecter en nous faisant rire , et les railleurs les plus endurcis compatissent secrètement à ses infortunes.
C'est que le brave chevalier de la Manche cache ' l'âme d'un héros sous l'habit d'un fou, et que ses actes les plus absurdes ne sont que les déviations d'une idée sublime. Protéger les faibles, châtier les méchants, redresser les torts, terrasser les crimes, exercer Ja magistrature du glaive sauveur et vengeur sur tous les grands chemins de la vie humaine : tel est le programme de son entreprise. Ses chimères • ont l'essor des aigles, sa folie plane sur lui avec des ailes de Victoire. Son seul tort est d'être né trois siècles trop tard. Le Mystère chevaleresque est depuis longtemps terminé; les Maures sont rentrés dans les
DON QOICHO'ITE.
coulisses de l'Afrique; les géants on Txioyenne de l'espèce humaine; les dragoDs ne sont plus que des machit tïarton peint; et lui, resté seul sur I dans sa panoplie démodée, s'obstii un rôle sans répliques, et s'escrin contre des fantômes. Paladin déclass leus qui cherche son cadre au mil historique, Don Quichotte est l'anac du Cid et de Bernard del Carpio.
Dépouillez ses illusions des form( dont il les revêt, vous trouverez les ] tus. Le zèle de l'honneur le dévore, 1; trouble sa raison, la fièvre de l'entl délirer. Le monde, pour ce vieil enfi candide, se divise en deux zones r chées : d'un côté des princesses épie captives, des amants enchantés et l'autre, des colosses farouches, des fides, des tyrans pervers. Pas de mesure : la moyenne de la vie réélit ne conçoit le Bien que sous des fon royales ; le Mal ne lui apparaît qu'av» bétes ou de monstres. Son idéal de au-dessus des institutions et des 1( ignore l'alcade, l'alguazil lui est étrar de corrégidor lui semble un jonc déi Hermandad lui parait faire à la Cheva basse concurrence. Son idée d'un d
libre résultant d'une inspiration supérieure le rend hostile à toute magistrature établie. Gomme il le dit quelque part, il n'a « d'autre loi que son épée, d'autre code que sa volonté. » En moins de temps qu'un cadi turr n'en met à rendre un arrêt, il décide du juste et de l'injuste, du tort et du droit, de la culpabilité et de l'innocence des personnages qu'il rencontre. Gomme les oiseaux du ciel augurai qui, en volant à droite ou à gauche, jugeaient une cause et tranchaient un doute , les rêves heureux ou sinistres qui passent dans son cerveau lui font condamner ou gracier les justiciables de son caprice. Quelques mots de confession lui suffisent pour absoudre on bagne tout entier ; il fraternise avec les brigands en haine de la police régulière. Le chevalier de Dieu donne l'accolade aux chevaliers du Diable par-dessus les tribunaux et les juges.
Son amour n'est pas moins arbitraire que son héroïsme. Gomme un sculpteur qui d'un bloc informe extrait une déesse. Don Quichotte, par l'opération de son esprit, tire d'une massive paysanne une beauté céleste. Sa personnalité matérielle lui importe peu : à vrai dire, il n'est pas bien sûr qu'elle existe, et le créateur doute parfois de sa créature. Lorsque le duc lui demande si Dulcinée n'est pas une dame fantastique : — « Sur cela, il y aurait beaucoup à « dire , — répond Don Quichotte , — Dieu sait s'il « existe ou non dans le monde une Dulcinée, et si « elle est ou non fantastique. Ge sont de ces choses
« qu'il ne faut pas examiner trop à fou
« engendré oî mis au jour ma dame, m
« et la contemple en mon esprit, telle q
« que soit une dame, pour réunir en el
« qui puissent U rendre fameuse en
Mais qu'importe la vie grossière de la
sang à cette idole de son âme? Comme
Dulcinée doit demeurer impalpable; la
pensées déchoirîdt en devenant l'épt
corps. — « Pour ce que je veux de Dulc
a il encore à Sancho, — elle vaut au'
« plus hautes princesses de la terre...
« qu'il en est d'elle juste comme je <
u peins dans mon imagination telle que
ti aussi bien pour les attraits que pour
« et, de la sorte, nulle femme n'app
« ni les Hélène, ni les Lucrèce, ni aut
« des siècles passés. Grecque, Romaine
Tel est Don Quichotte, l'idéal incarn
tion faite homme. Sur la visière de son
tesqne est écrit ce défi au monde extéri
a a-t-il de commun entre vous et moi î
se venge du mépris qu'il affiche pom
cruelles représailles : elle fait achopper
obstacles ses plus fiers élans ; elle diss
sîère ses plus beaux mirages. Tous ses
tent, toutes ses visions enlaidissent t
rent. Il prend une venta sordide pour u
gnifique, et la hideuse Maritorne pour
440 DON QUKiHOTXE.
éblouissante. Chacun de ses exploits se fèrmîne en échauffourée : il conquiert un plat à barbe, il provoque des moulins à vent» il décapite des outres, il massacre des marionnettes, il met des moines et des marguilliers en déroute. Le péril, même lorsqu'il est sérieux, ne veut pas de lui : les lions dont il ouvre la cage lui tournent dédaigneusement le derrière ; le fleuve dans lequel il se jette crache sur lui et le rejette sur sa rive ; les taureaux le foulent aux pieds sans r effleurer de leurs cornes. — « Va te faire écharper ailleurs I » semblent lui dire tous les êtres et toutes les choses qu'il provoque. La Fatalité riposte à ses coups de lance par des coups de bâton : il cherche des émirs et rencontre des muletiers ; les cimeterres arabes qu'il voit flamboyer crèvent en camouflets sur son crâne ; il ne reçoit que des horions en afirontant des blessures. Toujours moulu, jamais pourfendu : voué aux emplâtres, la charpie lui est interdite. Ce n'est pas tout : en semant des bienfaits absurdes, il récolte une ingratitude méritée. Les fausses victimes auxquelles il se dévoue se retournent contre lui avec des visages irrités. L'enfant qu'il arrache au fouet de son maître l'accable d'injures; les galériens dont il vient de briser la chaîne le chassent à coups de pierres ; il viole des funérailles en croyant sauver un captif. Sancho n'est berné que pendant une heure; d'un bout l'autre de sa croisade. Don Quichotte bondit vers 1 sublima et retombe à plat sur le ridicule.
Et pourtant le chevalier de la Manche reste noble
et grand au milieu des déceptions qiii l'accablent ;
ci:il)lé de ridicules, il est invulnérable au mépris.
Tout ment autour de lui, excepté son courage. Si ses
aventures sont apocryphes, son intrépidité est réelle ;
si le danger le mystifie, ce n'est pas sa faute. Les mou^
lins auraient été des géants, le troupeau de moutons
serait une armée païenne, qu'il ne fondrait pas moins
sur eux, la pique en arrêt. C'est avec l'héroïque
fureur d'un preux du Romancero qu'il se baigne
dans le sang des outres; il tombe sur le plancher
d'un galetas, aussi grandement que sur un champ
de bataille. Lorsqu'au moment de se jeter dans le
cliquetis de lances qu'il a cru entendre, il se trouve
devant les six marteaux d'un foulon, Sancho éclate
d'un gros rire; mais Don Quichotte, le frappant du
manche de sa pique : — a Te semble-t-il par hasard
« que si ces marteaux à foulon eussent été aussi bien
« une périlleuse aventure, je n'aie pas montré le
« courage qu'il fallait pour l'entreprendre et la
« mettre à fin? Et suîs-je donc obligé, étant cheva-
« lier comme je suis, de distinguer les sons et de
« reconnaître si le bruit que j'entends vient de
« marteaux à foulon ou d'autre chose ? »
Sa folie n'est d'ailleurs qu'une monomanîe : une seule fêlure, héroïque comme l'entaille d'un glaive, entame son cerveau. En dehors de son idée fixe. Don Quichotte est le plus sage et le plus éloquent des hommes. Quelle raison supérieure et quelle grandeur
El. > >^ ■ ..
d'âme dans les conseils qu'il donne à Sancbo sur le gouvernement de son lie ! Quel sens exquis dans ses dissertations littéraires I II en remontrerait aux plus fins humanistes de Madrid et de Salamanque. Sa tirade sur la profession des armes rappelle ce « discours casqué » sermo galeatus^ dont parle saint Jérôme. Il devise de Famour avec la subtilité ingénieuse d'un troubadour provençal. Sa courtoisie est incomparable : cet hidalgo de campagne, encanaillé par la malice du sort au milieu des pâtres et des muletiers , serait digne de haranguer des rois et de courtiser des Infantes. Il y a de la grandesse dans son langage ; sa parole est un Sursum corda perpétuel. Telle de ses exhortations à Sancho retentit comme le rappel d'un clairon guerrier; tel de ses saints à un hôte respire la noble emphase de l'hospitalité orientale. Lorsqu'il reçoit l'Auditeur au seuil de la ventUy on dirait un calife ouvrant à un prince les portes de son Âlcazar. Le langage qu'il tient à la duchesse mêle aux hyperboles de la poésie arabe les exquises recherches de la galanterie. Sa politesse ne se dément pas envers les rustres et les souillons qu'il fréquente : il touche, sans se salir, à leurs trivialités et à leurs guenilles. Les taudis, dès qu'il y entre, prennent un air de cour ; il s'assoit aux immondes repas qu'on lui sert aussi majestueusement que s'il prenait place à la Table-Ronde. Il appelle « Votre Grâce » un chef de bandits , et Maritorne « haute et charmante dame. » Toutes les femmes sont égales de-
yant son respect; tous les hommes sont égaux devant sa bonté. Ce chevalier fou est un cavalier accompli. Ce n'est pas du premier coup que Cervantes atteignit la perfection d'un tel type. On sent qu'il le conçut dans un éclat de rire et qu'il le termina avec un sourire attendri. Dans la première partie du livre, le povte rudoie cruellement son héros; il le roule dans d'ignobles rixes ; il lui inflige des traitements indignes. S'il n'altère jamais sa pureté morale, il le souille du moins physiquement. On voudrait déchirer la page où Don Quichotte et Sancho vomissent l'un sur l'autre l'infect orviétan qu'ils viennent d'avaler : le livre en reste tout éclaboussé. Mais bientôt l'artiste s'éprit de sa création, il l'épura et la perfectionna en tous sens. Plus Don Quichotte avance dans sa campagne romanesque, plus il grandit en honneur, en magnanimité, en justice. Les saillies burlesques qui tourmentaient son noble profil s'effacent par degrés ; ses intervalles lucides se rapprochent : des journées entières se passent sans accès. Alors vous croiriez voir Alfonse le Sage parcourant la Castille, en réformant les lois et en prononçant des sentences.
Sancho lui-même se dégrossit à force de rouler derrière Don Quichotte sa grosse panse et ses courtes jambes. Comme l'argile du poète persan , en vivant auprès de cette longue fleur d'élégance et de chevalerie, il finit par s'imprégner de ses hauts parfums. Son bon sens rustique s'unit sans mésalliance à
ridéalité de son maître, et de ce mélange sortent des dialogues d'une incomparable sagesse. Dès la seconde partie du poome, la gloutonnerie de Sancho décroît à vue d*œil, sa grossièreté diminue, son dévouement à son maître se raffermit sous les coups, et se purifie par les jeûnes. Il l'aime pour sa folie même, dont il sent vaguement la grandeur. Le valet cupide se transforme en écuyer désintéressé et féal. — (( Je reconnais, — dit-il à la duchesse, — que si « j'avais pour deux maravédis d'esprit et de bon « sens, il y a beau jour que j'aurais planté là mon (( maître ; mais ainsi Ta voulu mon destin ou plutôt « mon malheur ; il faut malgré nâoi que je le suive. « Nous sommes du même endroit, j'ai mangé son « pain, je l'aime ; il est reconnaissant, il m'a donné (c ses ânons, et, par-dessus tout, je suis fidèle. Il « est donc impossible que rien nous sépare , jusqu'à u ce que la pioche et la pelle nous creusent un a même lit. »
L'île promise arrive à la fin, et, lorsque Sancho s'y installe, son éducation est faite : la bête s'est changée en homme : une particule de l'âme de Don Quichotte anime désormais sa nature épaisse. Sancho juge comme Salomon et comme Harounal-Raschid, et la sagesse de l'Orient parle par sa bouche.
La sympathie croissante qu'inspire Don Quichotte redouble la pitié qu'excitent les mystifications qu'on lui fait subir. Les muletiers qui le rossent sont dans
leur droit, puisqu'il les attaque ; esprits et les grands seigneurs qui l seule fin de se divertir, révoltent populace en habits de sole tombe a canaille en haillons. On s'indigne < cage, comme un animal montré à curé pédant et un barbier facétieux duc et cette duchesse hypocrites qi leur château, pour le livrer aux ris( aux malices des caméristes et a laquais. La partie la plus douloure certainement celle où Don Quichotti ces hobereaux de province qui le n comme un gracioso. On se souvient pelé devant les Philistins « pour qu'i les écrasant sous les débris de leur t( « son dit : Que je meure avec les Phil n cha avec force; la maison tomba s « sur tout le peuple qui y était ; et c « de sa mort étaient plus nombreuj (1 avait fait mourir pendant sa vie. » revînt, à ce moment, au Juge d'isr.
que le héros de la Manche reprit a qu'il fondu, l'épée à la main , sur l le raillent, comme il fait, à moins ju marionnettes de maître Piétro,
Cervantes a châtié d'ailleurs la conduite envers Don Quichotte. El éblouit d'abord, dans son livre, lors
au crépuscule , sur une haquenée blanche , le faucon au poing, pareille à « l'Élégance en personne. » Maïs l'indiscrétion d'une duègne nous révèle que cette Diane chasseresse a deux cautères à ses jambes, et Don Quichotte est vengé.
Quel morne dénoûment termine l'aventureuse odyssée ! Don Quichotte a été vaincu par le bachelier travesti en Chevalier de la Blanche-Lune : pour tenir les conditions du combat, il doit rentrer dans son village, et renoncer à la chevalerie. Mais son âme se brise avec son épée ; en abdiquant son rêve, il prend congé de la vie. « Adieu I » pourrait-il s'écrier avec rOthello de Shakespeare. «Ohl maintenant, pour (( toujours, adieu les troupes empanachées et les a grandes guerres, qui font de l'ambition une vertu ! (( Oh I adieu, adieu le coursier qui hennit et la stri- « dente trompette ! Adieu la bannière royale et toute « la beauté, l'orgueil, la pompe et l'attirail de la « guerre glorieuse ! Adieu I la tâche de Don Quia chotte est finie. » — Sa tâche est finie en effet. Dégradé de sa mission idéale, Don Quichotte n'a plus qu'à mourir. 11 dépouille sa fierté avec son armure ; il se traîne sur les grands chemins qu'il parcourait naguère dans l'attitude d'un haut justicier. De chevalier errant, le voilà devenu, comme il dit, (( écuyer pédestre. » Or, Don Quichotte démonté de Rossinante, c'est un centaure mutilé. Des porcs lui passent sur le corps sans qu'il s'en émeuve. — « Laisse-les passer, » dit-il à Sancho qui
veut les pourfendre ; <('cet afTroiit est la punitiOD de
« mon péché, et le ciel a raison de châtier un cbeva-
« lier errant vaincu, en le faisant m?""""" ""•• i™
« reoards, piquer par les guêpes et foi
« par les pourceaux. » L'aûaiblisseme
est le présage de sa fin prochaine : déj
plus les hôtelleries pour des châteaux i
symptôme ! — Malum signum ! ma
comme il murmure entre ses dents, 1
trant dans son village, il est frappé ai
cri que jette un enfant : u Elle est me
tt et tu ne la reverras plus I » — Ains
la Vita nuova, voit en songe des figi
qui passent en criant : « Ton admira
« sortie de ce siècle t m Quelque difféi
leur structure, les grands livres, comi
gnes, ont de ces échos qui se réponc
les siècles. Dulcinée et Béatrix, soui
diverses, sont les filles du même rêve e
du même idéal.
u C'est bon, silence, mes enfants Don Quichotte au bruyant accueil qu gouvernante et sa nièce. — « Menez-n « je ne me sens pas très-bien. » Il s'( s'éveillant il se réveille aussi du son Guéri de sa folie, il tombe aussitôt malade. Le somnambule réveillé en !
du toit où le portaient des ailes invisibl sur le sol ou sur le pavé. De même D
ëA DON QUICHOTTE.
précipité du haut de ses visions dans le monde réel, ne survit pas à cette chute. L'enthousiasme était rhuile qui alimentait son corps desséché ; dès qu'elle lui manque, il expire. La moquerie, qui Ta pourchassé pendant toute sa vie, ne le lâche pas à son lit de mort. Le curé et le bachelier veulent encore mystifier sa dernière heure par les visions de la chevalerie ; mais Don Quichotte leur ferme la bouche avec une douce fermeté. — « Seigneurs, n'allons pas si vite ; H il n'est plus temps de plaisanter, car dans les nids a de l'an dernier il n'y a plus d'oiseaux cette année* <( J'ai été fou, et maintenant me voilà rendu à la « raison ; j'ai été Don Quichotte de la Manche, et <( maintenant me revoici Âlonso Quizano le Bon. a Qu'on m'amène un prêtre pour me confesser et on « notaire po«ir recevoir mon testament. »
Et il rend sa grande âme à la Raison , qui lui revient sous les traits sévères de la Mort, comme il rendrait son épée à un ennemi victorieux.
Dans la Grèce antique, chaque île, chaque contrée avait un dieu spécial, guerrier ou rustique, agricole ou maritime, fait à l'image du pays et modelé sur le caractère de ses habitants. Cette divinité indigène le remplissait de sa présence et de son influence. Ses statues surgissaient à chaque tournant de route, sur chaque sommet de coUine ; sa légende était mêlée à l'histoire, ses oracles remplissaient les antres, on y respirait son souffle avec l'air.
Idéal et îmag^n
l>on Qaîchotte a
pa.ys qui l'a enfai
lieu. Son long s[
qui parcourt la M
dite des plaines gi
profil des rochei
des Sierras retrac
l'Espagne et Don
sur l'autre. Ou s'<
nuage de poussiè
cheval efflanqué ; :
aile qui n'ait l'a
cherche sa lance
où des maritornes
rance et le vin à 1
sobres repas; on ci
parmi les ombres
sur le mur. Et il
de serge du lit d^
tesse, vous allez
son séant, l'œil fi:
bandé, drapé dans
tel qu'il apparut
que siège le Cid si
u Dans Saint -
u Cid, le vainqui
« chrétiens, 11 es
« et vaillante pei
lUé
Boe
Gil Blas est un de ces livres qu'on cinq fois dans sa vie : l'impression c lectures. Le charme ne faiblit pas, ma se redresse. On a voulu voir dans 1 Sage le type moyen de l'espèce humai d'enthousiasme et pas assez d'amoui diez de près cette physionomie à face trouverez que les traits vulgaires ■ subalterne.
Voyez-le partir d'Oviedo, au trot de un regret à son père, pas une larme poi un souvenir au vieil oncle qui a élev On a dit de Panurge qu'il semble né d( jambon et d'une bouteille, tant il est dresse humaine; Gil Blas n'est guère
il est, comme Figaro, « le fils de quelqu'un, » mais c'est tout.
11 part, faisant sonner les grelots de sa mule et les ducats de son escarcelle. Le mendiant à Tescopette lui donne sa première leçon de prudence ; le parasite à Tomelette lui fait avaler son premier déboire. Des voleurs l'arrêtent au coin d'un bois et ils l'enrôlent dans leur bande. Admirez la souplesse de Gil Blas se pliant à cette vie nouvelle. 11 pleure sans doute, il se désole, il a horreur de ses compagnons, mais il faut hurler avec les loups, et Gil Blas fait sa partie dans la troupe sans trop de scrupule. Il détrousse un moine avec la gaieté qu'il mettrait à jouer un sot rôle ; il tire son coup de carabine sur le carrosse de dona Mencia avec la résignation d'un conscrit décidé à faire son métier. Le voilà délivré et fuyant avec une grande dame; mais des mains des brigands, il tombe dans les pattes graissées des corrégidors, et désormais Gil Blas ne distinguera plus bien nettement la justice des grands chemins de celle des tribunaux et des greffes.
C'est par Tantichambre que Gil Blas fait son entrée dans le monde, et, que Le Sage l'ait ou non voulu, son héros restera laquais à travers ses métamorphoses. Il garde l'allure oblique, les instincts pillards, les sentiments bas de la servitude, a Quand les Dieux, — dit un ancien, — réduisent un homme en esc? vage, ils lui enlèvent la moitié de son âme. » ' il Blas , en revêtant la livrée , perd cette partie éle^ e
de l'âme que l'indépendance emporte Désormais, quoiqu'il fasse, il sentira valetaille. A la fin même, lorsqu'il pille li roi d'Espagne, on reconnaît l'homme qui les anses du panier.
Quelle vocation d'ailleurs plus flagra décisive ! il est valet à tout faire. Voyez-1 du licencié Sédillo, singeant le dévoue l'espoir d'un legs, et versant des larmes à gage. Mystifié par le testament du bo entre au service du médecin qui l'a dé grado l'arme de sa pinte d'eau tiède et de plus meurtrières que le poignard et la co son de la tragédie. Il échaude et il saign< malades, et c'est en riant qu'il conte les sa médecine homicide : « Nous procédai H nière qu'en moins de six semaines « autant de veuves et d'orphelins que « Troie. Il semblait que la peste fût dans u tant on y faisait de funérailles, u
De la province, il passe à la capitale, vice des bourgeois dans celui des grand et des petits-maitres. Là, sa volée s'étei se décrassent ; il y double, à l'école def de Madrid, la rhétorique de l'escroquent pudence. 11 emprunte, pour courir les tunes, l'habit de son maître; en rêva prête son écriture pour contrefaire des bil ' Son ëducadon s'achève dans les coulisses
Une comédienne fait de lui le majordome de son auberge erotique. Il voit de près les seigneurs de l'oripeau et les princesses de la rampe ; il est initié à la cuisine de la scène et à la boutique de l'amour. Cette fois le dégoût le prend ; il quitte ce monde de clinquant et de perdition, a C'en est fait, je ne veux (( pas demeurer plus longtemps avec les sept péchés « mortels. »
Ces velléités de vertu ne durent guère; nous retrouvons bientôt Gil Blas affilié à une bande d'escrocs. Il s'affuble avec ses camarades des redoutables soutanes de l'Inquisition, pour dérober la cassette d'un vieux marchand juif. Et pas un scrupule, et pas un remords I « Nous poussâmes nos chevaux vers « Ségorbe en rendant grâces au dieu Mercure d'un a si heureux événement. »
Plus il va, plus ses préjugés se dissipébt. Les voyages aiguisent son appétit et élargissent sa conscience. L'avis mal reçu qu'il donne à un vieux fat de la trahison de sa maîtresse le corrige à jamais du zèle ; le congé qu'il reçoit de l'archevêque de Grenade le guérit de la vérité. Il apprend dans la maison d'un prodigue la pratique et la théorie du pillage ; il y acquiert, en servant son singe favori, la souplesse d'échiné que l'intrigue exige. Le voilà dressé aux manœuvres , rompu aux courbettes , désossé de tous principes et de toute droiture. C'est alors que ! , fortune le ramasse, l'improvise favori du duc i s Lerme, et le porte au haut de sa roue. Il y figu i
aussitôt dans l'atUtude du Mercuri logne, la jambe en l'air et le caduci duc le charge des messages gfdants pagne. « Je n'examinai point si ci « mauvais ; la qualité du galant « morale. Quelle gloire pour moi d' n plaisirs d'un grand prince ! » Ces qui paye ses commissions équivoq enchères les grâces et les faveurs ; de privilèges et de bénéfices ; 11 h' - jusqu'à la lie; il mange k tous le simonie et du péculat. — Bon appé aurait dit Ruy Blas, son glorieux cœur s'avilit à ce métier d'usurier p tion sèche, particulière à la vie d son àme ; il apprend sans sourcill ses vieux parents ; il renie effrootér sa pauvreté. La disgrâce et la prise instant; mais, au premier retour de en rampant dans la domesticité de i le retrouve griffonnant, dans le ca des pamphlets contre son bienfaiteur avec la plume du scribe, le caducé teur. Le brillant Scapin d'autref fourberies sous les cheveux blancs ne faut rien moins que la chute de a pour le congédier du service.
Tel est Gil Blas réduit à sa plus si et tiré du tourbillon d'aventures a
il disparaît voilé par la rapidité de ses volte-faces : un intrigant médiocre , à la fois actif et borné , malléable aux vices, invulnérable aux passions, n'ayant d'autre ambition que celle du bien-être, incapable, même lorsque les ailes lui poussent et que le vent souffle dans ses voiles , de quitter le terrain plat de l'intérêt journalier: pour tout dire, un subalterne d'esprit et de cœur. Je me refuse à reconnaître dans ce masque amusant, mais déprimé, de valet comique, le type de l'homme moyen qu'on a cru y voir. Par la multiplicité même de ses transformations et de ses déguisements, il échappe à la fixité du portrait. C'est moins un caractère qu'une matière humaine que l'artiste pétrit entre ses doigts comme un morceau de cire , et qu'il façonne tour à tour à l'image des vices qu'il veut peindre et des ridicules qu'il veut exprimer. Le seul trait qui persiste en lui est sa bonne humeur, et cette belle humeur est aussi le charme de l'épopée prosaïque dont il est moins le héros que le factotum. Certes, la confession de Gil Blas, dépouillée des agréments du récit, effrayerait un confesseur aguerri ; mais l'imperturbable sourire avec lequel le pénitent la débite nous oblige toujours à l'absoudre. Il raconte ses méfaits d'un air si naturel, qu'on les met sur le compte de la seule nature. On s'accoquine — c'est le mot — à ce grceculus du tripotage et de l'expédient ; on rit des saillies, lestes comme des pirouettes, par lesquelles il se th: d'un fâcheux aveu. On lui sait gré de sa facilité
vivre et de son enjouement perpétuel. Il s le sort aVec des armes si brillantes et si avale les déceptions avec tant d'esprit e grimaces, il passe avec si peu de surpris gringolade à l'apothéose, il va si gaieme la fossette » après des chutes efTroyables, sévère stoïcien lui donnerau sa sympatl refusant son estime.
Il mondo va da se. C'est la conclusion qu'il ne faut ni rabaisser ni surfaire. Son bas, son niveau médiocre ; la grande obs< projette pas ces éclairs qui scrutent hommes et les choses. II y règne un jou qui teint d'une couleur artificielle les n qui l'encombrent. Plus elles s'élèvent ( ressemblance décroît et s'altère. Celles qu les plans inférieurs frappent l'esprit par l et la netteté de leurs trûts ; mais on a pei naître les personnages placés sur les hai scène. Les grandes dames de Le Sage tinguent guère de ses comédiennes et i brettes; la cour d'Espagne, telle qu' montre, ne diffère pas d'un tripot vén office au pillage. C'est Téniers quittant pour les palais de la peinture historique, d'un La bruyère pénètre le fond et perc la lorgnette de comédie de Le Sage n'a les minuties et que les détails. Il n'a poic qui supplée au témoignage oculaire. Sa fe
rue et ne domine pas la cité. Les grands vices ; les grandes vertus excèdent la portée de soa ;ard.
aieté l'emporte, et elle remplit de son souffie ce ^cit pareil à une plaine sans élévations et sana ments ; elle lui enlève toute monotonie. Quelrée qu'elle soit au fond, on se plait dans cette i si sociable ; on se surprend à regretter de ne f vivre. Ses vices n'offensent pas plus que des es, ses calamités amusent comme des cataes thé&trales. Quel parti pris de la vie et de verses ! quelle philosophie dans cette manière ïarder le monde comme une tragi-comédie sstissementsl Tous ces gens-là boivent sec, mt à belles dents, ûment à leurs heures et t, sans la discuter, la loi naturelle. La largeur rs consciences n'est égalée que par la capacité rs estomacs. Ils commettent, en éclatant de es peccadilles qui nous agiterwent d'épouvanremords. Ils ne creusent pas leurs souffrances, ïagërent pas leurs chagrins; ils vivent en congé avec la misère, sans engendrer la mélan- On ne connaît dans leur monde ni la rêverie, ^al, ni le spleen, ces chères et cruelles maladies nés qui sont venues compliquer si douloureut les maux réels de l'a vie. On prend les choses e qu'elles sont, on n'analyse rien, pas même ilheur ; il y a dans l'air je ne sais quelle joie isipe la tristesse et rend légère l'existence.
Malgré tout, on sort l'âme si de la lecture de Git Blas. Cette ce dénûmeot d'idéal, cette faç d'envisager le spectacle de la vi froid goguenard vis-à-vis des in tices, tout cela finit par attris ' payerait une larme, en parcou aussi cher qu'un verre d'eau da et atide. Quand on l'a fermé, c de lire une page d'Homère, u Aurële, uD chant de Dante, quel Tâme à ce terre-à-terre, qui l'e ou la ramène à la beauté pure.
Et pois on se rappelle le Chi qui, un siècle avant, chevaucti armure, sur ces mêmes chemi Gil Blas gambade en courant foi entre sa grandesse d'âme et la rier. Quelle àlfférence dans le , que Don Quichotte escalade le l'âpre Sierra, cherchant l'antre du géant, la source enchantét dans les sentiers de traverse, i duper, d'un juif à voler, d'ui Aussi le Chevalier rentre-t-il bri dans son morne donjon de la M; tre au lit et mourir. Gil Blas, !
riche et joyeux dans son cb&tt satisfait, en 6n de compte, des i
et des intermède Les lauriers soi rien à faire en ci animal gloriœ et là, peut se reposi jours des choiix ï
Il n'est pas un bibliophile q première édition des Histoires c passé avec des moralités, çabXièsi en 1697. Vénérable et charmani en grosses lettres, comme pour i par les lunettes troubles des a éblouis des petits enfants. U a p belle estampe jaunie par le temps vieille assise à son rouet, dans uc par une lampe antique, et contai marmots groupés autour d'elle, 1 bouche ouverte. Au-dessus de Is un écriteau qui porte ces mots :
lOye.
r^'est-elle pas, en e0et, notre
468 LES LOrtTËS DE FEËSi. - '
vieille filandiëre? Elle a bercé nos premiers rêves, donné des ailes à nos idées^J naissantes ; elle a fait voler Toiseau-bleu sous le ciel de notre berceau. Humble Scheherazade de la France! elle n'a ni la bouche d*or, ni l'imagination magnifique de sa grande sœur orientale. Elle ne raconte pas ses histoires sur la terrasse d'un sérail, accoudée au lit d'un calife. Elle n'a pas devant elle, comme la conteuse arabe, pour inspirer ses récits, cet horizon de Bagdad, d'où Ton découvre tant de pays enchantés, depuis la Syrie jusqu'au fond de l'Inde. Dans les Mille et une NuitSy la splendeur des fables reflète, en les grossissant, les pompes de la civilisation et de la nature orientale. Tout est prodiges et prestiges : les arbres chantent, l'eau parle, les pierres précieuses font l'amour, les fleurs proposent des énigmes. Des oiseaux fabuleux emportent du bout de leur bec les talismans des pèlerins, et les turbans des marchands pleins de sequins d'or : on trouve des diamants dans les poissons éventrés. Le tapis magique transportant trois princes de la Chine à rinde frôle en l'air les ailes de l'oiseau Roc dont l'envergure éclipse le ciel, — Parcoures ces villes merveilleuses. Les maisons peintes se reflètent dans des eaux dormantes; des léopards à la chaîne gardent leurs cours tapissées de cachemires, où trépignent des chevaux qui descendent du coursier d^ Job. Les bazars sombres et splendides, allonge] à perte de vue leurs petites boutiques garnies c
plames d'autruche et d'écuelles Çà et là, des oreilles clouées si d'enseigne aux marchands p:
places publiques stationnent trompes peintes, qui portent jongleurs et de baladins. Da graves idoles assises, jambes tout, de leurs yeux d'escarl regardent. Le despotisme et ] la foule des coups de théâtre tan du visir tombe suhiteme l'esclave; le mendiant se ré' calife ; des fils de roi demande de la mosquée. — L'Ëuphratf platanes, roulant dans ses Qot où glt la « Dame massacrée, n ] par les rues, escortés d'eunuq:
baliers qui font rage. De gran vages vont noyer au fleuve le cousues dans des sacs. Amin voiles de mousseline, parcour le bazar des éplces, et &it ses ] les Trois Calandera. Le « Petil bourin dans la boutique du ta par la porte de la ville, cett chargés de grands vases de < de voleurs qui passe : chacun»
un des brigands de la cave femme, masquée d'un mante
comme une chauve-souris, et enfile la porte du cimetière , est une goule qui va souper d'un cadavre fraîchement enterré. — Suivez cette vieille qui vous fait de loin des signes mystérieux : elle vous conduira dans la maison, où Chaîne-des- Cœurs vous attend, couchée sur un sopha d'ambre, devant une table garnie de cédrats, de vins de Schiraz et de tartelettes au gingembre. — Cependant, prenez garde à cet homme drapé d'un burnous noir, qui rôde par la vîlk^ uivi d'un compagnon respectueux. Il épie les mystères des nuits à la porte des caravansérails et sous le figuier des citernes. Par moments, son sourcil se fronce, un éclair jaillit de son œil oblique, comme une lame sortie du fourreau... L'Ange Noir, qui marque, la nuit, du bout de sa lance, les portes de ceux qui mourront le matin, n'est pas plus terrible. Passez en tremblant devant ce rôdeur nocturne; rentrez en vous-même, et repassez vos actions du jour. Demain , des têtes coupées allongeront leurs barbes entre les créneaux du palais. C'est le juge absolu, le justicier suprême, le Commandeur des Croyants, le calife Haroun-al-Raschid qui fait sa ronde , suivi de Giafar, son fidèle visir.
Comme à la porte des mosquées le musulman dépose ses sandales , de même l'Européen laisse au seuil de ce livre ses pensées inquiètes et actives. Le calme des pays chauds ^u'il exhale se communiq à l'esprit. Peu de passions, nul mouvement d'idée Tamour ne s'y montre que sous la forme matériel
des épouses passives ou des 1 y coule indifféremment, coi vin défendu. 11 y est aussi têtes que de cueillir des oran le bonheur, on le trouve dai ou gagné par quelque acte se réduit à attendre pares:
accroupi sur une natte, en rostre. A quoi bon lutter et c immuable régit ce monde si rempli de métamorphoses e1 est Dieu, chaque homme a s tinée a son étoile. Le glaive la foudre sur les Croyants ; comme l'aigle ; elle choisit à Dieu et les porte jusque sur — Résigne-toi, attends et co bera demain, si Allah le vei relèvera-t-elle couronnée.
Tout au contraire , la Mè est née dans les forêts de la chargé de brouillards; et si vi des contes arabes à ses lége passer du plein soleil à un Génies aux ailes d'aigle ni mais des gnomes gui rampe:
nains velus qui thésaurisent dans le creux des pierres, des nixes aux dents vertes qui gardent au fond de l'eau les âmes des noyés, des ogres qui mangent la chair fraîche , des vampires qui boivent le sang chaud, des vierges-serpents qui rampent dans des souterrams , des preneurs de rats qui emportent les petits enfants, des sorcières à califourchon sur des chats d'Espagne, des mandragores qui chantent sous les potences, des homoncules qui vivent, comme des sangsues, au fond d'une bouteille... toute une mythologie folle et sinistre, dont le diable est le Jupiter et dont le sabbat est l'Olympe. Cette sorcellerie excentrique n'a sans doute ni l'harmonieuse beauté de la Fable grecque, ni l'éclat du conte de l'Orient. Et pourtant, que de poésie dans ses cauchemars ! que d'aurores boréales dans cette nuit du NordI que d'apparitions délicieuses surgissent à chaque détour de la forêt des légendes! — C'est la Willis dansant du bout de ses pieds morts sur l'herbe pâle des clairières; c'est l'Ondine folle et sans âme peignant ses cheveux d'or au bord des fontaines; c'est la Femme- Cygne qui dépouille, lorsqu'elle vient à terre, sa robe de plumage ; c'est la Walkirie qui raye de ses patins d'argent l'opale à perte de vue des glaces Scandinaves ; ce sont ces volées de lutins et de farfadets dont les noms seuls brillent comme des gouttes de rosée au soleil : Origan, Marjolaine, Saute-aux Champs, Saute-Buisson, Saute-au-Bois , Verd-Jol ean-le-Vert , Jean-des-Arbrisseaux , Fleur-de-Poû
Lf.S CONTES DE rËES.
Grain-de-Moutarde : diminutifs de faimt de sylvaïns, parcelles d'Amours, âmes élixirs des plantes, atomes incarnés, glol de l'air! — C'est eBCore, la Fée, rei ruche de génies ailés, jeune comme 1".
elle réfléchit les couleurs, millénaire montagne qu'elle habite , changeante lune sous laquelle elle danse, perfide ( qu'effleurent ses pieds aériens. La Fée, la Nymphe antique à l'état fluide et un être aux mille visages, aux mille m mille nuances, tantôt béte et tantôt forme illusoire, nuageuse et mobile, co: ture de l'Occident dont elle est l'image.
Ce terrible et doux grimoire, compi traditions étrangères, alla de siècle en si géant et s* embrouillant sur les lèvres d et des vieilles femmes. Les nourrices sut pétuèrent les récits. C'est de leur sein r jailli cette voie lactée de la féerie qui si si vague clarté le ciel de l'enfance. Chai écrivit son livre sous la dictée de ces mui L'accompagnement naturel de sa lecti bourdonnement d'un rouet, le branle d'un berceau.
Livre unii^ue entre tous les livres, mi gesse du vieillard et de la candeur d< ïncame le mensonge, il persuade l'in apprivoise les chimères et les hippogi
fait s'ébattre dans la maison, comme des animaux domestiques. Tous les êtres fabuleux qui, dans la légende, voltigent à une distance infinie de la vie réelle, Perrault les prive et les humanise. Il leste d'un grain de bon sens français ces Esprits évaporés que la lune gouverne ; il les revêt de clarté et de vraisemblance, il leur donne l'air familier d'une race fraternelle. Le conteur emmène l'enfant jouer aa pays des Songes, et l'enfant croit courir dans le jardin de sa mère.
Ses Fées, ployées en deux sur leurs baguettes fatidiques, ressemblent aux mères-grands du temps, courbées sur leurs longues cannes à bec de corbin. Ses jeunes princesses, si polies et si sages, sortent d'hier de la Maison de Saint-Gyr. Les fils de rois qui les rencontrent dans les bois, en revenant de la chasse, ont la haute mine et la courtoisie des dauphins-de France. Le style Louis XIV répandu sur ces féeries gothiques leur donne un charme nouveau. On aime à retrouver dans le palais de la Belle-au- Bois-Dormant les filles d'honneur, les gentilshommes de la chambre , les mousquetaires , les vingt-quatre violons et les « Suisses au nez bourgeonné » de la grande galerie de Versailles. Il nous plaît que la méchante reine veuille manger la petite Aurore « à la sauce Robert. » Les « mouches de la bonne faiseuse » vont à ravir aux sœurs de Cendrillon. Qua l le Petit-Poucet, « après avoir fait quelque temps ) métier de courrier et y avoir amassé beaucoup >
lES CONTES DE FÉE hieu, n achète pour son père et poui offices de nouvelle création, » cett l'histoire paraît un dénoûment natu piquante et Diitvel II nous semble habit de marijuis, se promener ave à la Fontanges, dans une chaise à p( qu'escortent Ariel et Puch, déguisés La couleur du xtii' siècle, em légendes immémoriales, n'est plus, anachronisme, mais une harmonie. 1 un temps de féerie, le siècle royal, oi de courtisans vivait enchanté dai l'étiquette, au milieu des statues e d'un jardin mf^que? La trompe Marly et de Rambouillet sonne à':
oreilles que le cor d'Artus, dans la liande. Les lourds carrosses qui trai cessionnellement cette cour pompei palais èl de fête en fête, ont unt étrange que les dragons volants e attelées de souris. Les rondes des fët des duchesses se dessinent dans le brumeux et bleuâtre. — Ainsi, les Chevalerie étaient déjà bien vieilles seurs de la Flandre les déroulùent séries de haute lice. Aujourd'hui, 1 semble contemporaine du roman bro' sa vieillesse mêlée à son antiquité ne avec elle.
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Les contes de Pen-i leur costume rococo, légendes dont ils soi brouillée par Le Nôti cette sylve enchantée Échos antiques, et s
plus profondes traditions. Les Fées de Perrault arrivent directement des forêts celtiques; ses Ogres descendent des Râkshas de l'Inde et du Gyclope homérique. Le Petit-Poucet est l'incarnation gauloise de ces Nains qui remplissent les légendes allemandes de tours subtils joués aux géants. Le Chat Botté revient du Sabbat, et la terreur qu'il inspire s'explique par les métamorphoses félines des sorcières. Le palais de la Belle-au -Bols-Dormant correspond, par des passages secrets, à la caverne des Sept-Dormants et à cette montagne de la Thuringe où l'empereur Frédéric, au milieu de sa cour, dort accoudé sur une table de pierre dont sa barbe rousse fût trois fois le tour. La pantoufle de Cendrillon s'appareille àla sandale de Rhodope, enlevée par un aigle et jetée par Im sur la poitrine de Psammëtjque, roi d'Egypte, qui fît chercher, par toute la terre, la femme à qui elle appartenait, et l'épousa dès qu'on l'eut trouvée. Peau-d'Ane remonte peut-être à l'Ane d'or d'Apulée. Les antiquaires, en s' approchant de très-près, reconnaissent dans Barbe-Bleue un roi breton du vi' siècli" nommé Gomorus, qui tuût ses femmes, que ressui citait ensuite saint Gildas. De temps en temps, di