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vent croire à cette résignation servije dans une âme si fière*. Gomment celle qui devait mourir du plus noble et du plus fervent des amours, aurait-elle pu se soumettre au droit du pacha ? Ce fut chez M™* Du Dçffant qu'elle vit pour la première fois le chevalier d'Aydie; elle l'aima à première vue, et jusqu'à la mort. Le jeune gentilhomme était digne d'une si rare maîtresse. Tous les récits du temps parlent de lui comme ils feraient de Tancrède épris de Glorinde. Voltaire, écrivant à Thieriot et parlant de sa tragédie à* Adélaïde Duguescliriy l'arme chevalier, une seconde fois, en le touchant de sa plume. «C'est un sujet tout « français et tout de mon invention, où j'ai fourré le « plus que j'ai pu d'amour, de jalousie, de fureur, a de bienséance, de probité et de grandeur d'âme! a J'ai imaginé un sire de Couci, qui est un trèsce digne homme, comme on n'en voit guère à la « cour ; un très-loyal chevalier, comme qui dirait le « chevalier d'Aydie ou le chevalier de Froulay. » Les lettres d'Aïssé et du chevalier d'Aydie ont été , perdues : leurs amours restent enveloppés comme d'un pudique clair-obscur. On n'y distingue à distance qu'un couple entrelacé qui fuit et se dérobe, pareil à ce groupe de Francesca et de Paolo qui passa dans une vapeur mélancolique, sous les yeux du Dante. Aïssé, critiquant dans une de ses lettres le jeu
1 . Voir les Derniers portraits littéraires de M. Sainte-Beuve. — Mademoiselle Aïssé,
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exagéré d'une actrice, se peint elle-même lorsqu'elle exprime Tidée voilée qu'elle se fait d'un honnête amour, « Il me semble que dans le rôle d'amoureuse, « quelque violente que soit la situation, la modestie (( et la retenue sont choses nécessaires ; toute pas- (( sion doit être dans les inflexions de la voix et dans « les accents. 11 faut laisser, aux hommes et aux ma- « giciens les gestes violents et hors de mesure : une « jeune princesse doit être plus modeste. » Des séparations, des inquiétudes, des obstacles, la naissance d'une fille — « si jolie, disait sa mère, qu'il fallait « bien lui pardonner d'être venue au monde , » — furent les seuls événements de cette liaison mystérieuse. Mais la flamme de Téther n'est pas moins brûlante pour n'avoir ni fumée ni cendres. Aïssé était une de ces âmes qu'un froissement flétrit; sa passsion lui fut mortelle : l'hermine dépérissait de sa tache. Elle soufirait de ce qu'il j avait d'illicite dans son bonheur et de l'excès d'une tendresse qu'elle se reprochait. Par un touchant scrupule, elle refusa la main que le chevalier d'Aydie lui oflrit pendant douze ans, avec la plus tendre insistance. « J'aime trop sa gloire, » disait-elle, comme aurait dit à sa place une Monime ou une Aricie. Sa vie d'ailleurs n'était pas heureuse ; son esclavage romanesque avait tourné en dépendance positive; elle était attachée à la maison de Ferriol par des 1^ ls de gêne qui s'allourdissaient tous les jours. L' bassadeur lui avait légué en mourant une cht e
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pension viagère que lui disputait M"" de Ferrîol, ancienne femme galani avec le temps en duègne acariâtre. A:
à cette ombre ingrate, dans une mai l'indifférence et par l'avarice; mais le nait à aa chaîne. Les confidences qui sont comme des soupirs étouffés. « .
« de me rappeler, cent fois le jour, le a lui dois. Bien n'est plus triste qu « faire son devoir que la raison du gênée dans ses élans, comprimée da sion , malade du milieu dans lequel cet air froid de la malveillance où les ne peuvent respirer. M"* Aïssé se con d'une félicité apparente. L'amour fut, existence, comme un de ces torrents q les vieux cloîtres. Elle n'en connut jan dance et la plénitude ; elle souffrait d goûter que les eaux furtives et les déli Jamais son boniieur, d'ailleurs si ti avait fait oublier sa faute; ses lettre baignées des larmes de ce touchant pour la vertu, éloignée d'elle par t passion, elle en a, en quelque sorte, It Son nom même lui revient sans cesse de la patrie à une exilée. « Hélas I m elle à une sage et sévère amie qui la (1 que n'étiez-vous M"* de FerriOl?
u appris à connaître la vertu. » Et pi
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« un sincère plaisir à vous ouvrir mon cœur ; je n'ai « point rougi de vous confier toutes mes faiblesses. « Vous seule avez développé mon âme; elle était « née pour être vertueuse... Je vous parus un objet <( qui méritait de la compassion et gui était coupable a sans trop le savoir. Heureusement, c'était aux déli- (( catesses mêmes d'une passion que je devais de « connsdtre la vertu. Je suis remplie de défauts, msds « je respecte et j'aime la vertu. » Et encore : « Je « vois tous les jours qu'il n-'y a que la vertu qui soit K bonne en ce monde et en l'autre. Pour moi qui « n'ai pas le bonheur de m'ètre bien conduite, mais « qui respecte et admire les gens vertueux, la simple « envie d'être du nombre m'attire toute sorte de « choses flatteuses : la pitié que tout le monde a de « moi fait que je ne me trouve presque pas mal- « heureuse. » Apprenant le mariage d'une jeune personne de Genève, qu'elle avait connue, elle s'écrie en enviant son bonheur : « Ah ! le bon pays que vous « habitez, où l'on se marie quand on sait aimer et « quand on s'aime encore ! Plût à Dieu qu'on en fît (( autant ici. » La religion vint sanctifier ce délicat martyre, Dieu inclina vers lui cette âme languissante. Elle souffrait depuis longtemps de sa faute comme d'une blessure incurable ; le remords chrétien l'acheva. Aïssé mourut repentante et réconciliée, aimant toujours son cher chevalier, mais en vue d réunions éternelfes.
Ainsi s'évanouit cette vision charmante. Elle aj
ir
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parut au mîli^i de Torgie du temps comme Psyché au banquet de l'Olympe, image de Tâme assistant, sans y prendre part, à Tivre^e des sens. Sa faute même fut un enseignement et un bon exemple. Elle apprit à ce monde de bacchantes et.de courtisanes la poésie du voile et la grâce des chutes retenues. Au milieu des bruyantes licences de Tépoque, sa petite chambre de recluse, qui ne s'ouvrit jamais qu'à Tamant fidèle, fut comme un nid silencieux où TAmour chassé des âmes vint se réfugier et ployer ses ailes.
Son nom si doux aux lèvres ne périra pas; elle a été rejoindre au ciel idéal Héloïse, Béatrix, Laure, La Vallière, cette constellation de cœurs embrasés et purs que les amants invoquent comme des étoiles tutélaires. Aïssé est plus pâle sans doute, moins visible et moins magnifique que ces astres de première grandeur de l'amour; par cela même, peut-être est-elle plus touchante. Sa lueur timide attirera toujours, vers le coin du ciel où elle tremble, les pensées et les yeux des mélancoliques.
Quelle différence dans sa destinée, si M. de Ferriol l'avait laissée au bazar I Elle aurait été jetée sur les divans d'un harem; ses jours se seraient passés à composer des sélams, à se teindre les ongles et les paupières, à respirer des parfums. Peut-être auraitelle été plus heureuse, mais la végétation n'est pas la vie ; à tout prendre elle a gagné à changer de sort. Elle a aimé, si elle a souffert, et une heure de passion
Le génie' anglais n'a pas de représentant i lent et plus répulsif que Jonathan Swift. 11 en lui l'orgueil effréné, le sombre égoïsme, 1 acliamée, l'ironie mécliante, l'humeur ins tous les Péchés capitaux de sa race et de se Il n'y a pas un trùt sympathique dans ce misanthrope; il gnmace ou il menace par côtés. On ne sait par quel bout prendre ce revêche d'ongles et d'épines. Tantôt U ( tantôt il effraye : un porc-épic roulé sur lu symboliserait assez bien son âpre génie.
Sa vie ne fut qu'une tyrannie malfaisante e pée d'accès de fureur. Cette tyrannie débuta pi vitude. Secrétaire à vingt ans de sir William chapelain à trente ans de lord Berkeley, doc
déguisé sous ce double titre, Swift avala jusqu'à la lie tous les déboires de rhumiliation. Il éprouva combien l'escalier de service est dur à monter, et de quelle pâte amère est fait le pain des valets. Il s'affranchit de cette position subalterne à l'aide de ses pamphlets meurtriers, pareil à un esclave échappé qui se frayerait son chemin à coups de poignard. La liberté de la presse venait d'apparaître; l'Angleterre était en admiration devant le Journal comme les aègres le sont encore aujourd'hui devant le papier qui parle. Swift devint presque subitement une puissance; l'aristocratie, le clergé, les ministres employèrent et redoutèrent tour à tour cette plume acérée qui faisait des blessures mortelles. Le scribe de William Temple, l'officiant à gages de lord Berkeley, fut le conseiller des Cabinets et le dictateur des partis. Il abusa cruellement de ce changement de fortune, rendant l'insulte pour le dédain, et l'imprécation pour l'impertinence. Les courtisanes parvenues se vengent, par un luxe écrasant, de leur enfance misérable : le pamphlétaire arrivé accabla d'outrages la classe qui l'avait comblé de mépris. Son arrogance indomptable terrassait l'orgueil de race des ministres 3t des grands seigneurs. On cite de lui des boutades jui sont des coups de boutoir. — Il renvoie les \^anks- notes que le premier lord de la Trésorerie lui adresse pour le remercier d'un article, réclami des excuses, les obtient et écrit sur son journal ; a J'ai rendu mes bonnes grâces à M. Harley. » — L
aWiFT.
duc de Buckingham désire fûre s Swift répond « que cela ne se pei a fait assez d'avances, u On lui dit pas l'habitude de fwre les preœii — a Je dis que je n'y pouvais ri u dais toujours des avances en pi Il qualité des gens, et plus de la pa: « de la part d'un autre homme. » — il s'imagine que le secrétaire d'Ëta fait froid visage. Cela l'indigne et le un délit de lèse -majesté, h Je l'av u voulais pas être traité comme un i « les ministres qui m'honorùent de a devaient , s'ils entendaient ou vi u chose à mon désavantage, me le « termes clairs, et ne point me don n le deviner par le changement ou (I leur contenance et de leurs mani{ « là une chose que je supporterais « tête couronnée, mais que je ne troi u faveur d'un sujet valût ce pris; qui u tion de faire la même déclaration (1 des sceaux et à M. Harley, pour qi u sent en conséquence. » — Sainten alléguant deux nuits passées 1'] l'autre au travail : ce que Swift avait froideur n'était que de la fatigue. I ter cette eiplication.
Malgré &a plume et son inOuencc
î»04 SWIFT.
atteindi'e au pouvoir* Ses passions étaient plus fortes que son ambition n'était haute. Il aurait passé par-dessus la crosse et les sceaux pour attraper un sarcasme ou pour blesser un ennemi. On ne pouvait faire un évêque du sceptique qui, dans le Conte du Tonneau^ avait comparé les sectes chrétiennes à des^ habits plus ou moins brodés. On ne pouvait fsdre un lord de l'homme qui écrivait dans son Gulliver: « Un noble est un misérable pourri de corps et « d'âme, ayant ramassé en soi toutes les maladies et « tous les vices que lui ont transmis dix générations « de débauchés et de drôles, » Swift était de ceux que les partis entretiennent, mais qu'ils n'élèvent paSj. Relégué au doyenné de Saint-Patrick à Dublin, il puisa dans la misère du pays où on l'exilait l'aliment de nouvelles fureurs. Anglais d'origine, quoique Irlandais de naissance, il épousa contre sa race la haine de son pays d'adoption; il en fit hurler la famine, saigner les plaies et sonner les chaînes. L'Irlande asservie trouva en lui le plus violent et le plus puissant des tribuns.
Car on ne peut refuser à cet homme de proie certaines passions généreuses. Il déteste l'iniquité, l'hypocrisie le révolte; « la corruption des hommes au pouvoir mange sa chair — comme il dit — et dessèche son sang. » Mais il ne sait pas aimer, s'il sait exécrer. Il plaide sans sympathie la cause des opprimés; il les méprise, en les défendant, presque autan que leurs oppresseurs. Sa soif de la justice provien
de son irritation permanente. II y a du fiel dans son zèle et de la bile dans son dévouement.
Certes un pareil personnage n*était pas fait pour séduire ; il avait d'ailleurs l'enveloppe de son caractère, une laideur abrupte et farouche. II semble qu'il Aurait pu dire, comme le Richard III de Shakespeare : <i J'ai été brouillé avec l'Âmour dès le ventre de « nia mère. » Aussi professait-il cyniquement le mépris des femmes. La nature l'avait fait neutre, mais il violait cette neutralité. Je ne sais rien de plus odieux que sa Lettre à une jeune personne sur son mariage. Il salit son voile nuptial; il flétrit, avec ses rudes mains de pédant, les fleurs de sa guirlande et les illusions de son cœur : a Vous avez, — lui a écrit-il, — forf peu d'années à être jeune et jolie « aux yeux du monde, et aussi peu de mois à l'être « aux yeux d'un mari qui n'est point un sot. Car « j'espère que vous ne rêvez plus aux charmes et c( aux ravissements que le mariage a toujours eu et « aura toujours pour mission de faire cesser subite- (( ment. D'ailleurs, votre union a été une affaire de 0 prudence et de bonne amitié, sans aucun mélange f( de cette ridicule passion qui n'existe que dans « les pièces de théâtre et dans les romans. » — Il poursuit sur ce ton brutal, allant de l'avanie à l'insulte, parlant à cette jeune fille comme à une femelle qu'on vient d'accoupler : « De même que les théo- (( logiens disent que certaines gens prennent plus de tt peine pour se damner qu'il ne leur en coûterait
« pour faire leur salut, ainsi votre sexe emploie pins <c de mémoire et d'application pour être extravagant « qu'il n'en faudrait pour le rendre sage et utile. « Quand je songe à cela, je ne puis croire que vous « soyez des créatures humaines. Vous êtes une sorte a d'espèce à peine d'un degré au-dessus du singe. « Encore, le singe a des tours plus divertissants que 4c les vôtres, et il est, en somme, un animal moins « coûteux et moins malfaisant. Avec le temps, il 4t pourrait devenir un critique passable en fait de « velours et de brocart, et ces parures, que je sache, n lui siéraient aussi bien qu'à vous. »
Cet être haïssable fut pourtant aimé. Les bonnes fortunes du nain d'Astolphe et du nègre des 3fiUe et une Nuits ne sont pas plus singulières que les passions inspirées par Swift. Ce fut Famour à la renverse : Galatée courtisant Polyphème, Miranda éprise de Caliban. Une jeune fille nommée miss Waryng aspira d'abord à sa main; il l'épouvanta pour la repousser, en lui faisant du mariage une peinture auprès de laquelle celle d'Amolphe est un trumeau de boudoir. — « Êtes-vous capable, écrit-il à sa pré- <( tendue, d'abjurer vos penchants pour prendre les <c miens, de n'avoir de volonté que la mienne et de <( vous résigner à une profonde abnégation? Souf- « frirez-vous patiemment mes colères souvent in- « justes et mon humeur presque toujours détestable? « Avec trois cents livres sterling, saurez- vous tenir « maison et y répandre l'aisance? Serez-vous Tange
« de résignation que je n'espère pas trouver en ce « monde? Si vous le croyez, épousez-:noi. »
Miss Waryng avait reculé devant le portrait, Esther Johnson s'éprit de Toriginal. C'était une belle jeune fille qu'il avait connue chez son premier patron, William Temple. Il fut son précepteur et devint son maître. L'enfant s'attacha à lui avec une passion qui ressemblait à une possession. Elle le suivit en Irlande ; elle entra dans son doyenné comme elle serait entrée dans un cloître. La vierge fit vœu de chasteté entre les mains du vieil impuissant. Mais une autre jeune fille, miss Vanhomrigh, s'éprit de Swift à son tour. L'épouvantail inerte et farouche attirait à lui les colombes. Swift se laissait adorer avec un gauche embarras; il laissait ses deux maîtresses platoniques tirer par les deux pans son manteau rogné de ministre. Il leur donnait les noms poétiques de Stella et de Yanessa ; parfois même il forgeait pour elles de lourds madrigaux : cadeaux d'un vieux Cyclopé à des nymphes. Mais sa galanterie grimace et se bat les flancs. On sent dans ses vers d'amour l'eunuque pour qui un billet doux est une tâche aussi ingrate qu'un pensum.
Cependant Stella, apprenant qu'elle avait une rivale, tomba malade de désespoir et de jalousie : Swift l'épousa pour la guérir. Mariage dérisoire et glacial : le contrat stipulait sa stérilité. Yanessa n'en mourut pas moins de douleur. — Il y a du mystère dans cette histoire moitié grotesque et moitié tra*
gique; elle ferait croire aux ensorcellements. — Stella, depuis, ne fit que languir et mourut bientôt à son tour. En partant, du moins, elle emporta la raison du vieillard qui l'avait tuée. Insensible aux souffrances de ses deux victimes, Swift ne résista pas à leure spectres. Sa vieillesse se débattit dans les affres du spleen et de la folie. Il savoura le lent supplice de sentir l'imbécillité l'envahir à la façon d'une gangrène. Ses facultés se détachaient de lui une à une; il perdit d'abord la vue, puis la mémoire, puis l'intelligence. Son hypocondrie se tourna en rage. Il mourut, selon sa prédiction, a comme un rat empoi- « sonné dans son trou. »
Le talent, chez Swift, c'est l'homme: une adresse de bourreau, une misanthropie d'hypocondre, un rire de tyran. Tantôt il rappelle cet Apollon de Ribeira, qui, son couteau sanglant dans les dents, regarde fumer le corps de Marsyas; tantôt le fossoyeur de Shakespeare, bouffonnant sur les fosses ouvertes et cassant les têtes de mort à coups de bêche. Pamphlétaire, il est terrible et unique. Jamais la vengeance ne fut mangée plus froide et mâchée plus flegmatiquement. « Malheur! — s'écriait Auguste lé- « guant l'Empire à Tibère, — malheur au peuple « romain qui va devenir la proie d'aussi lentes mâ- « choiresl » Miserum populum romanum qui sub tant leniis maxillis eritl — On se rappelle ce cri d'Auguste, en assistant aux exécutions de Swift. On plaint comme lui le malheureux tombé dans les mains de
SWIFT. tCO
ce tortureur méthodique. l*as un éclat, pas un tressaillement, pas un de ces mouvements de colère qui abrègent le supplice ou qui le relèvent, en lui donnant le cp^ractère d'un combat. Il dépèce symétriquement sa victime , il la divise et la subdivise, il inflige une douleur choisie à chaque membre, une convulsion spéciale à chaque fibre. — Il est tel de ses portraits satiriques, celui de lord Wharton, par exemple, qui rappelle les écorchés de Tanatomie.
Moraliste, Swift ne cesse pas d'être pamphlétaire. Sa haine, de particulière, devient générale. Il voudrait que l'humanité n'eût qu'une tète pour .lui cracher au visage. Sa préoccupation unique dans ses Contes est de la ravaler et de l'avilir. Il dégrade toutes ses passions, il rabat toutes ses tendances, il déshonore tous ses sentiments. Le corps n'est pour lui qu'un appareil de fonctions ignobles, Vâme qu'un réceptacle de vices et de folies, la beauté qu'un valu trompe-l'œil qui ne résiste pas au verre du microscope. Il résume la religion par un énergumène , la science par un charlatan , la politique par un sycopbante, la civilisation par une cohue d'imbéciles et de fripons. — Dans son Gulliver y il crée les VahoiiSy une espèce de singes immondes et féroces, les compare aux hommes, et les déclare supérieurs. Ses géants et ses nains nous rapetissent également, les uns en nous rabaissant à l'état d'insectes, les autres en nous montrant parodiés par une fourmilière. Ce Voyage de Gulliver est plus triste au fond que celui àa
Dante à travers TEnfer. Vous y cherchez en vain uBe échappée sur le ciel. Quelle différence avec la navigation imaginaire du Pantagruel de Rabelais, auquel on Ta souvent comparé! Le vaisseau de Pantagruel vogue en pleine science et en pleine nature : le vent de l'avenir souille dan$^ ses voiles ; Taube de la Renaissance luit à l'horizon. Il aborde, comme celui de Gulliver, les îles symboliques du Mensonge et de l'Ignorance; mais les joyeux colosses qui le montent afiTrontent leurs monstres, soufflent sur leurs fantômes» et exorcisent leurs démons d'un éplat de rire fulgurant. Le Gulliver de Swift voyage sans espoir et sans idéal. Les pays chimériques qu'il visite lui montrent les vices de l'humanité monstrueusement grossis ou ridiculement contrefaits. Il y apprend que rhumanitè est incurable et incorrigible , que tout est vanité et calamité. L'univers tel qu^l le découvre n'est qu'un vaste système d'enfers et de prisons roulant dans le vide. Il n'est pas jusqu'à l'idée de l'immortalité que Swift n'essaye d'enlaidir et de dégrader. Gulliver rencontre dans l'île de Luggnagg les Siruddbraggy une race d'Immortels; mais ces Immortels sont des vieillards idiots et infirmes qui se traînent, en radotant, le long de leur éternité misérable. Chaque lustre augmente leur caducité, chaque siècle aggrave leur décrépitude. Les êtres dont la Grèce fait des demi-dieux ne sont pour Swift que des ganaches tombées en enfance. .Môme quand il moralise, Swift nous effraye et nou&
clioque encore. C'est sous la forme de l'antiphrase qu'il donne ses leçons; mais il garde dans le sarcasme un sérieux si imperturbable qu'on se demande si ce sérieux n'est pas véritable. Cette ironie perpétuelle a Teffrayante immobilité du masque que portaient les histrions antiques; son rire crispé ne bouge pas; les blasphèmes et les infamies passent au travers sans le détendre et sans l'amoindrir. Ses Instructions aux domestiques indigneraient Scapin et scandaliseraient Mascarille. II leur prêche le vol, la fraude, l'ivrognerie, la paresse, l'espionnage, le mensonge, l'incurie des enfants, le dégât de la maison, la haine de leurs maîtres. L'intention morale est probable; mais comment la discerner sur ce visage impassible? Aucun signe ne vous avertit que r auteur plaisante et qu'il dévoile les vices des valets en feignant de les enseigner. L'intendant, le sommelier, le cocher, le laquais, le groom, la cuisinière, /a nourrice, la bonne d'enfant, la femme de chambre, ont leur chapitre à part dans ce Manuel technique de la fourberie. Les moindres détails du service y sont pervertis; l'auteur corrompt chacun selon son emploi : il révèle à la chambrière les ruses des entremetteuses; il apprend au laquais les stratagèmes des filous. C'est Machiavel professant à l'office et dans l'antichambre.
Mais si l'on veut voir le génie de Swift dans toute sa laideur, il faut lire le petit pamphlet qu'il intitule : a Modeste proposition pour empêcher les enfants des
« pauvres d'Irlande d'être à charge à leurs parents « ou à leur pays, et pour les rendre utiles au public. » Sa modeste proposition consiste à saigner les enfants comme des veaux et comme des moutons, à les cuire et à les manger. On comprendrait que le tribun d'un peuple affamé employât cette monstrueuse image pour effrayer ses tyrans, en donnant à son discours le cri des seins taris et des entrailles déchirées. Mais c'est avec son flegme ordinaire que Swift émet cette affreuse idée; il ne la lance pas dans un accès de rage oratoire, il la présente comme une motion, l'explique, la discute, en fait ressortir, point par point, tous les avantages. On dirait un prêtre de Moloch qui, devenu pasteur protestant, essayerait de propager les rites de son ancien Dieu en les accommodant à l'esprit pratique de sa nouvelle religion. — Il commence par établir qu'un jeune enfant bien nourri est, à l'âge d'un an, rôti ou bouilli, à l'étuvée ou au four, une nourriture substantielle et saine; puis il prie le public de considérer que sur cent vingt mille enfants, on en pourrait réserver vingt mille pour la reproduction de l'espèce, « ce qui est plus <( qu'on ne réserve pour les moutons et le gros a bétail, » et que les cent mille autres pourraient, à l'âge d'un an, être offerts eu vente aux personnes de qualité et de fortune, dans tout le royaume, « la « mère étant toiyours avertie de les allaiter copieuse sèment dans le dernier mois, de façon à les rendre « charnus et gras pour les bonnes tables. » Il a tout
prévu et tout calculé : le poids que l'enfant peut atteindre, son prix de revient et de vente, l'usage qu'on pourrait faire de sa peau convenablement préparée. Il expose les résultats financiers et écono-
niîques de cette boucherie enfantine : la diminution du nombre des papistes, principaux producteurs de la nation ; la richesse du pays accrue des cinquante mille guinées que coûterait par an l'entretien des enfants mangés ; le profit d'un nouveau plat introduit sur la tajble des gentlemen « qui ont quelque délicatesse dans le goût; » l'encouragement au mariage, devenu une industrie lucrative; Tamour maternel excité et encouragé « quand les femmes « seraient sûres d'un établissement à vie pour les « pauvres petits, institué en quelque sorte par le ^^ public lui-même. » Et cette facétie d'ogi'e continue ainsi pendant vingt-cinq pages, déduite logiquement, travaillée comme un rapport, appuyée par des chiffres, assaisonnée de recettes culinaires et gastronomiques! Ainsi parlerait un Taïtien anglican et parlementaire qui proposerait à la Chambre de son île de revenir au cannibalisme... Le cœur se soulève, le goût se révolte ! On se demande si l'excès même du désespoir autorise de telles fantaisies, si l'ironie portée à cet excès n'est pas complice des horreurs qu'elle veut simuler.
Swift est un grand homme en Angleterre, il décroît à Douvres; à Calais, il n'a plus qu'une taille ordi-
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naire. Son génie est trop insulaire pour s'^acclimater ailleurs que dans son pays. II. personnifie avec une vigueur singulière les qualités violentes de la race saxonne. Mais son talent^ qui enthousiasme l'Angleterre, n'inspire ailleurs qu'un morne étonnement. — Baal domine à Garthage, Typhon règne en Egypte : leur génie cruel fait partie de l'esprit public, leur laideur caractérise la contrée, leur difformité plaît à leur peuple comme l'expression de son originalité et de sa puissance. Mais Rome refuse d'adorer ces rudes fétiches indigènes; la Cité éternelle et universelle ne les admet pas dans son Panthéon.
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