AVANT-PROPOS
Je prie le lecteur de se figurer un atelier dans lequel l’artiste aurait rassemblé quelques-unes de ses études les moins imparfaites, pour les exposer aux yeux du public : un tableau d’histoire auprès d’une eau-forte, un dessin d’après l’antique à côté d’un portrait ou d’une fantaisie C’est l’image de ce volume composé de morceaux écrits à des occasions très-diverses. J’essayerais vainement de leur former un lien factice que briserait à chaque instant la diversité des sujets : ils n’ont entre eux d’autre analogie que celle de reproduire des scènes et des figures du passé. En recueillant ces feuilles dispersées, j’ai mis tous mes soins
AVANT-PnOPOS.
à corrip:or leur forme el à remplir leurs lacunes. /
A défaut de- Tunité de eomposilion,. ee livre aura du moins celle de rinsjiiralion (jui en a dicté toutes les pages : un grand amour de l’art et une recherche sincère île la vérité.
LA VÉNUS DE iMlLO.
Béni soit le paysan grec dont la bèclie exhuma la déesse enfouie depuis deux mille ans dans un champ de hlé ! Grâce à lui, l’idée de la Beauté s’est exhaussée d’un, degré suhlime; le monde plastique a retrouvé sa reine.
A son apparition, que d’autels écroulés, que de prestiges évanouis ! Gomme dans le temple hihliquc, toutes les idoles tombèrent la face contre terre. La Vénus de Médicis, la Vénus du Capitole, la Vénus (ï Arles, s’abaissèrent devant la deux fois Victorieuse qui les réduisait, en se relevant, au rang secondaire. L’œil humain a-t-il jamais embrassé forme plus parfaite? Ses cheveux, négligemment
i LA VÉNUS DE MILO.
rattachés , ondulent comme les vagues d’une mer au repos. Le front se découpe sous leurs bandelettes ni trop haut ni trop bas, mais tel que l’on peut concevoir le siège d’une pensée divine, unique, immuable. Les yeux s’enfoncent sous l’arcade profonde des sourcils; elle les recouvre de son ombre, elle les frappe de cette sublime cécité des dieux, dont le regard, aveugle au monde extérieur, retire en lui sa lumière et la répand sur tous les points de leur être. Le nez se rattache au front par ce trait droit et pur qui est la ligne même de la beauté. La bouche, entr’ouverte, creusée aux angles, animée par le clairobscur, que projette sur elle la lèvre supérieure, exhale le souille ininterrompu des vies immortelles. Son léger mouvement accuse la rondeur grandiose du menton marqué d’un imperceptible méplat.
La beauté coule de cette tête divine et se répand sur le corps, à la façon d’une clarté. Le cou n’affecte point ces molles inflexions de cygne que la statuaire profane prête à ses Vénus. Il est droit, ferme, presque rond, comme un fût de colonne supportant un buste. Les épaules étroites développent, par leur contraste, l’harmonie d’un sein digne, comme celui d’Hélène, de servir d’empreinte aux coupes de l’autel, sein doué d’une virginité éternelle, que l’Amour n’a pas fatigué en l’efUeurant de ses lèvres, auquel les quatorze enfants de Niobé pourraient boire sans altérer son contour. Le torse offre ces plans cadencés et simples qui marquent les divisions de la vie.