I.A COUR D’KSPACNM
ries, les Philippines, Matière, Cuba, Porto-Rico, Saint-Domingue.
Et pourtant cet immense empire, qui a si longtemps étoüITé la terre, n’est maintenant qu’un simulacre impuissant. L’Europe le méprise; elle en fait son jouet et sa dérision. Ce qui était une terreur est devenu un épouvantaiL qui n’elTraie plus même les principicules. La formidable armée de l’Espagne, brisée à Rocroy, n’a pas rejoint ses tronçons; bandes déguenillées d’invalides qui vieillissent dans leurs garnisons. Sa flotte gigantesque n’est plus qu’une épave; les restes de V Armada pourrissent dans ses ports. Sa politique souterraine qui minait le monde, est percée à jour ; la confusion des fils qu’elle faisait mouvoir a perdu ses trames. Son Drapacho Universal, qui était le Conseil des Dix de l’Europe semble tombé en enfance : on se moque de ses intrigues surannées comme des imbroglios de ses comédies. Frappée au dehors, l’Espagne se conge et se consume au dedans. Une dépopidation sans exenqile sévit sur elle avec la violence d’une épidémie. L’expulsion des Juifs et des Maures lui a enlevé quatre millions d'hommes, l’Amérique lui en a pris trente millions ; le monachisme décime encore ce peuple éclairci. Les couvents, multipliés par milliers, étendent sur le royaume la stérilité mystique de la Théba'ide; les moines deviennent littéralement les l’ères du Désert. L’Espagne périt faute d’Espagnols : dès J (5 U), les C-ortès jettent ce cri d’alarme : « On ne se
sous CHAKLL.S 11.
S'il
« marie plus, ou, marié, on n’engendre plus. Per- •« sonne pour cultiver les terres. . . 11 n’y aura pas « seulement de pilotes pour fuir ailleurs. Encoie un « siècle,, et l’Espagne s’éteint. »
A la fin du siècle, en elTet, on compte à peine six millions d'hommes clair-semés dans la Péninsule. Trois cents villages en ruine dans les deux Gastilles, deux cents autour de Tolède, mille dans le royaume de Gordoue. Un proverbe dit : « L’alouette ne tra- « verse les Gastilles qu’en portant son grain. » Une paresse morne et superbe stérilise encore cette stérilité. L’Espagne renonce au travail considéré comme œuvre servile; son idéal est la vie oisive du seigneur et du prêtre. L’industrie est méprisée ; le commerce jeté comme un os à ronger aux juifs convertis et aux étrangers ; l’agriculture est anéantie par la double main-morte du clergé et de la Grandesse. Le pauvre mendie fièrement; le riche vit à la mode arabe, d’un trésor qui croupit dans un colTre ou dans un silo. Au rude labeur de la charrue, les paysans préfèrent la fainéantise pastorale. Le chevrier ne croit pas déroger en gardant ses bétes : immobile, drapé dans sa loque il est Yhidnlgo de la Sierra, le gentilhomme de la solitude. — G’est pourquoi la vaine pâture .envahit et sèche la campagne : on se croirait en Ghaldée aux temps des Patriarches, L’Estramadure tout entière est livrée au mérinos; les pâtres du marquis de Gebraleon gouvernent à eux seuls un troupeau de huit cent mille moûtons.
LA COL'll U’KSl'ALNK
Aussi, une misère alTreuse dévore l’Espagne jusqu’aux os. Comme l’avare des légendes enterré vivant dans sa cave, elle meurt de faim sur ses mines d'or. Ses guerres perpétuelles, sa police européenne, ses garnisons cosmopolites, les frais énormes de sa lourde Cour creusent un gouffre qui absorbe le revenu de deux mondes. Une fiscalité insensée résout le |)roblème de pressurer sans rfen rendre. Les peuples suent l’or de Mexico à Bruxelles, et les colfres du roi sont toujours à sec. Le royaume improductif est à la merci de ses colonies. 11 y a des jours où l’Espagne rôde désespérément sur les quais de Cadix, attendant le galion de Lima ou de Vera-Cruz en retard. Souvent la mer l’a noyé, l’ennemi l’a pris; quelquefois même la flotte d’un prince créancier l’a confisqué insolemment en pleine mer. Alors tout est perdu; on croit que l’Etat va périr. /
Ce revenu aléatoire n’était d’ailleurs que le résidu de la fraude. Un proverbe italien disait des gouverneurs espagnols : « L’officier de Sicile ronge, l’ofli- « cier de iNaples mange, l’officier de Milan dévore. » 11 aurait pu ajouter : Les vice-rois du Mexique et du Pérou engloutissent. Ces gouvernements d’outremer avaient organisé lé pillage. Les rois. d’Espagne et des Indes recevaient les restes de leurs vice-rois. Les dettes et les hypothèques étrangères amoindrissaient encore ce revenu si précaire. Jamais richesse ne fut plus stérile. L’or d’Amériqne ne faisait que traverser l’Espagne pour aller enrtchir les autres na-
socs CIIAIILKS 11.
lions. Un écrivain du temps assimilant le monde à un corps, la compare à la bouche qui reçpit les aliments, les mâche , les triture ; mais qui les envoie aussitôt aux autres organes, et n’en retient, pour sa part, qu'un goût fugitif, ou les bribes qui, par hasard, s’attachent à ses dents.
Cette misère était de vieille date. En 155(5, Charles- Quint, voulant passer en Espagne, fut retenu, faute d’argent, pendant quatre mois dans les Pays-bas. 11 proclama son .abdication dans une salle encore tendue du deuil récent de sa mère : l’argent man([uait pour d’autres tentures. — La correspondance de Philippe 11 avec Granvelle n’est qu’un long cri de famine. A bout d’expédients, il propose de vendre des indulgences dans un jubilé. Mais le ministre lui répond que les Flandres, qui viennent d’avoir un jubilé gfatuit, n’apporteront pas un ducat à celui du roi. Au wii” siècle, le dénùment augmente. Sur une solde de douze écus par mois, les officiers de Philippe IV n’en reçoivent pas six en dix ans. Un voyageur ne compte que quatre seigneurs riches dans tout le royaume : don Luis de Haro, le duc d’Albe, le marquis de Laganes et le comte d’Onnate. Sous Charles 11, le commerce reprend, dans quelques provinces, les échanges du monde primitif : on troque des bestiaux contre du blé, et du drap contre de la toile. La Grandesse met en gage ses meubles et ses habits chez les usuriers. Le fisc n’impose point de taxe personnelle, -parce que les contribuables, dé-
LA COUll ü’KSI'AGxNK
pouillés (le tout dans leurs maisons nues, n’oiïrent à la saisie aucune prise. Les soldats mendient ou désertent : la nuit, ils se joignent aux bandits pour détrousser les passants. La misère monte jusqu’au Palais ; les caméristes ne reçoivent plus leurs rations ; les valets du roi quittent sa livrée ; ses chevaux abandonnés par leurs p.alefreniers, meurent de faim dans les écuries. La reine emprunte pour payer ses femmes. L’État est réduit pour vivre à des expédients de larron : tantôt il fabrique de la fausse monnaie, tantôt il saisit les lingots expédiés aux négociants, des Indes à Séville, et leur délivre en échange le titre d’une rente qui n’est pas payée. — En 167P, Charles 11 venait d’épouser Marie-Louise d’Orléans; on ne savait comment défrayer les noces. En même temps arrivèrent à Cadix des galions appartenant au commerce ; le Conseil délibéra s’il ne les ferait point saisir, par raison d’État, pour subvenir aux frais du mariage.
Cette pénurie presque fabuleuse produisit une littérature toute spéciale. Comme l’OEuvre de Rembrandt, la bibliographie espagnole a ce qu’on pourrait appeler sa série des (,’neux. Ouvrez les romans picaresques, qui abondent dès le seizième siècle, vous croyez entrer dans ces villes assiégées où l’on mange des rats et des sauterelles. La faim, la maigreur, l’inanition, l’étisie y sont peintes en traitsd’une énergie fantastique. L’exagération même des ■ caricatures atteste l’horreur des réalités.’ Ce ne sont
sous CHARLES II.
•22ri
que licenciés desséchés, bacheliers faméliques, men- , diants dont les os sonnent comme des cliquettes de ladres, et qui, ay#nt oublié comment et par où l’on mange, portent à leurs yeux le morceau de pain qu’on leur jétte. Quel dénûment et quel jeûne dans, ces posadas de Don Quichotte, où des fambeaux de merluches sèchent sur une planche poudreuse, près d’un morceau de pain bis moisi ! Tout le roman de Cervantes vous lai.sse l’impression d’un désert traversé à jeun par une caravane. La nourritùre y est rare, la bonne chère y semble un prodige. La vallée des noces de Camache joue, dans le livre, le rôle de la Terrre promise dans l’Kxode.
Mais la plus horrible plaie de l’Espagne, le cancer .qui la corrompt et qui la dévore, c’est l’Inquisition. En luttant corps à corps contre l’Afrique, le catholicisme espagnol s’était empreint de son génie exterminateur, il avait refait au Christ l’autel de Moloch ; il encensait le Dieu du Calvaire avec la vapeur du sang et la fumée des bûchers. Son orthodoxie épurait celle de Rome : le Saint-Odice, du milieu de ses flammes, bravait les conseils et les censures de la papauté. On eût dit Pluton revendiquant contre l’Olympe son autocratie infernale. Les ravages de l’Inquisition furent ceux d’un incendie permanent. Au XV' siècle, elle ouvrit des cratères sur tous les
LA coin U’KSl>AGiNE
points de l’Espagne. Torquemada mit la Castille en feu. En dix-huit ans, dix millè condamnés brûlés vifs; sept mille brûlés en effigie. Vers yi83, on comptait cinq mille maisons vides dans l’Andalousie. Les statues d’ Apôtres dressées aux quatre coins du bûcher de pierre de Séville, s’enfumaient d’une suie de chair consumée.
Ce cannibalisme sacré coïncida étrangement avec la conquête du .Mexique. Les terribles moines qui suivaient l’armée de Curiez y trouvèrent des dieux carnivores nourris par un clergé de bourreaux. Le meurtre était le dogme, les tortures étaient les rites de ce culte atroce. Le Grand-Sacrificateur se revêtait, pour officier, d'une chasuble rouge de sang caillé; il arrachait le cœur des victimes enchaînées aux briques de l’autel, et l’enfonçait avec une cuillère d’or dans la bouche monstrueuse de l’idole. L’inauguration du grand temple de Mexico fut fêtée par une boucheiie de soixante-quatre mille victimes. Tapia, le lieutenant de Gortez, compta cent trente mille crânes dans les charniers du sanctuaire. — L’Inquisition sembla prise, à ce spectacle, d’une émulation sanguinaire. Ce fut l’époque de ses plus vastes supplices. On eût dit qu’elle s’inspirait de ces dieux funèbres. Elle apporta le Christ au .Mexique, et elle en rapporta Vitzlipoutzli en Espagne.
Cependant, le gibier manqua bientôt à ce limier portant une torche ardente dans sa gueule, que le Saint-Office prenait pour emblème. Les Maures de-
vinrent rares, les liérétiques disparurent; il ne resta guère que le Juif, âpre à l’expulsion, tenace dans sa foi, patient parce qu’il se sent éternel,. Les autres peuples le rançonnaient et le méprisaient ; ils le marquaient d’un signe déiisoire et le cloîtraient dans la « cité dolente » du Ghetto. En somme, ils le laissaient, pendant de longues trêves, vivre et commercer à sa guise. Pourvu que Shylock rentrât à l’heure fixée dans son antre, il y couvait en paix ses trésors. L’Espagne seule n’admit jamais ni pacte ni trêve avec Israël. Des quatre éléments, elle ne lui aj^ordait que le feu. Le Juif persistait à faire souche sur cette terre ingrate, et, de cette souche opiniâtre, l’Inquisition alimentait ses brasiers. Elle était la bûche de Noël de son noir foyer, cette bûche inextinguible qui dure tout l’hiver. Les Juifs qui restèrent se firent chrétiens pour échapper à la flamme, mais la loi des suspects pesait sur les Maranos,. — on donnait ce nom aux juifs convertis. — Au moindre signe de rechute, au plus vague indice d’hébraïsme, le Marane, saisi comme relaps, était repion gé dans le feu.
L’Inquisition ne tyrannisa pas seulement l’héroïque Espagne, elle l’endurcit et la déprava. Pour ne pas être sa victime, la nation se fit sa complice. Le Saint- Office engendra une horrible tribu d’affiliés , d’affi dés, d’espions et de sbires. Les plus hautes existences furent à la merci des plus abjectes délations. A la fin du xvp siècle, on peut dire que chaque Castillan est un espion espionné.