‹ Hommes Et DieuxChapitre 61 sur 84 · I.KS JiOIIÉMIKNS · texte numérisé non relu

I.KS JiOIIÉMIKNS

d’étoffe rouge découpés eu cœurs : cœurs navrés , cœurs transpercés, cœurs pris comme des papillons au vol de la danse, brûlés au feu de ces yeux arides et splendides, et piqués sur la jupe brillante qui les a séduits avec les épingles de \’ mvoiUevimt cœurs ennemis exposés sur la basquine lascive, comme des têtes de giaours entre les créneaux du sérail; écrin de cœurs massacrés étalé sur la beauté cruelle qui s’en pare, comme la panthère des taches de sa robe !

Cette fidélité aux hommes de leur race est moins d’ailleurs une vertu qu’un instinct du sang. Le mépris les préserve et non la pudeur. Ces mêmes femmes, que n’attendrirait pas une pluie d’or, vendraient poui' une guinée l’honneur d’une jeune fille. Il n’y a qu’en Piohême qu’on rencontre des vierges entremetteuses. Ces hermines excellent à vanter la fange et à conduire au bourbier.

La beauté chez les Bohémiennes resplendit et file comme un météore. Llles vieillissent vite, et la laideur les dévore. Tout en elles est extrême; pas de milieu entre la Péri et le monstre. Qui a rencontré sur son chemin une de ces vieilles horrifiques en est resté médusé. Le soleil les brûle, la pluie les rouille, le vent les tanne, l’âge les déforme et les casse en deux. Leur visage n’est plus qu’un fouillis de rides qui se creusent âprement à la lumièreL.du ciel bleu. Sf uls, les yeux pnt gardé leur éclat sidéral : l’éclair prophétique y remplace la llamme voluptueuse. Uu

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royaume en plein vent de la danse ailée, elles descendent dans l’empire mystique des ténèbres; elles ne fout que changer de trône. Que d’incrédules ont convaincus les oracles que grommellent ces bouches sépulcrales! Que de cœurs ont percé à jour ces prunelles de braise qui lisent dans la nuit! Que d’hommes, arrivés le sourire aux lèvres, sont sortis de leur antre rêvant comme Jlacbeth après l’ajiparition des Sorcières!

On a déchiffré les hiéroglyphes de l’iigypte et les signes cunéiformes de Kinive; personne encore n’a deviné l’énigme de cette race vivante et présente. Est-ce au philosophe, est-ce au naturaliste, qu’il appartient d’analyser son âme dépourvue, en apparence, de toutes les facultés de la réflexion et du sens moral? Peuple sans tradition, composé d’individus sans mémoire ! Quel miracle a conservé cette agglomération de molécules si mobiles? 11 n’a pas d’histoire : arrivé au milieu de nous dans un nuage de contes, il s’est habitué à y vivre, et il en a si bien épaissi les ombres, qu’il ne pourrait aujourd’hui distinguer sa réalité de sa fable. Aucun souvenir d’une ère jirimitive, aucune nostalgie d’un pays natal. On dirait qu’au premier jour de son Exode il a traversé à la nage le Fleuve de l’oubli. 11 n’a pas de Dieu. Sa religion est celle des cigognes qui perchent indifféremment, suivant la saison, sur la corniche des cathédrales et sur le balcon des pagodes. Oatholiqne en Espagne, j)roteslant en Angleterre, maho-

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métan en Asie, il passe du tepiple à la mosquée, de la circoncision au baptême, avec une imperturbable insouciance. Le peuple dit, eh Valachie, que « l’église « des Bohémiens ayant été construite en lard, les « chiens l’ont mangée. « Leur athéisme n’a rien d’impie; ils ne nient pas, ilsn’airirmentpas, mais leur esprit fugace se dérobe aux entraves du dogme, comme leur corps agile aux liens de l’existence sédentaire ; ils ne croient qu’à la Nature, ils n’adorent que la Fatalité qui régit leur vague existence. Ce signe de race a été observé pt constaté de tout temps. Talleinant des Réaux raconte que la Reine Anne d’Autriche mit au couvent, pour la convertir, une jeune danseuse bohémienne, appelée Liance, qui avait amusé la cour de Louis Xlll. « Elle pensa faire enrager tout le monde, dit-il, car elle se mettait à danser dès qu’on parlait d’oraison. »

Comment le Bohême s’élèverait-il à l’idée divine ? à peine a-t-il conscience de son être. 11 ne se connaît pas plus lui-même que l’oiseau ne sait l’histoire naturelle. Chaque nuitellàce pour lui les événements de la veille; chaque matin il s’éveille au jour comme le papillon s’élance de sa larve. Interrogez-le sur sa vie passée, il s’embrouille, il balbutie, il vous raconte des fragments de rêves... — Borrow rapporte un propos de vieux Gitano qui jette un jour étrange sur l’intérieur de ces têtes obscures. « Je me sou- « viens, — lui dit son guide Antonio, — qu’étant « enfant, je me mis un jour à battre un âne. Mon

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P père retint aussitôt mon bras, et me réprimanda (( en disant — Ne fais point de mal à cette bête, « car l’àme de ta sœur habite en elle. — Peux-tu « croire une telle eliose, ô Antonio? s’écria lîorrow. (( — A quoi le Bohème répondit : — Oui, quelque- « fois; mais, d’autres fois aussi, je la repousse. Il y « a des personnes qui ne croient rien du tout, pas « même qu’elles ont la vie en elles-mêmes! J’ai « connu un vieux Calorè très-âgé, il avait plus de « cent ans, qui répétait toujours que toutes les cbo- « ses que nous croyons voir ne sont que mensonge, « et qu’il n’existe ni hommes, ni femmes, ni che- « vaux, ni mulets, ni rien de ce que nos yeux croient « apercevoir. »

N’est-ce pas là la clef de l’énigme? Cette parole n’est-elle pas le piot d’ordre moral de l’errante tribu? Elle explique sa perversité naïve, ses mœurs animales, son ignorance du leildemain, et pourquoi elle traverse indifféremment les villes et les forêts sans les "distinguer l’une de l’autre. Le Bohême ne vit pas, il rêve ; il chemine avec le sentiment de l’inanité de son être, parmi les fantômes de toutes choses; il passe sur le monde comme un spectre lumineux sur une toile sans plan et sans profondeur. Dès lors ses actions lui paraissent irresponsables et vaines, comme les mouvements d’une ombre dénuée de substance. Le mal s’efface, le bien s’évanouit; il n’est plus qu’un somnambule égaré dans une fantaspiagorie immense et moqueuse. — IJmbra, dit un sé-

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