‹ Hommes Et DieuxChapitre 60 sur 84 · LES COMÉDIES · texte numérisé non relu

LES COMÉDIES

breuse. Rembrandt l’évoque d’une fosse entr’ouvefte, devant deux fiancés en habits de fête. Les sculpteuis de la Renaissance lui font ouvrir avec un fracas théâtral la porte des mausolées.

Là et là, oependant, l’imagination humaine prête à la Mort des traits moins hideux et moins répulsifs. La Grèce moderne a gardé l’antipathie qu’inspirait au génie hellène l’image physique de la destruction. Ses Chants populaires représentent la Mort sous la figure archaïque de Charon, l'ancien batelier des Ombres. Comme le Génie étrusque, Charon emmène à cheval les âmes des tré’passés. « 11 fait aller les « jeunes gens devant et les vieillards derrière, — et <1 les tendres petits enfants rangés de lile sur sa <1 selle. — Les vieillards le prient, et les jeunes gens « le supplient: — « O Charon ! fais liai te près de « quelque village , au bord de quelque fraîche fon- H taine : — les vieillards boiront, les jeunes gens « joueront au disque, et les tout petits enhints cueille leront des fleurs. » — « Je ne fais halte près d’au- « cun village, au bord d’aucune fraîche fontaine — Il l.es mères qui viendraient puiser (Te l’eau recon- « naîtraient leurs enfants ; — les maris et les femmes (1 se reconnaîtraient, et il ne serait plus possible de « les séparer. » — Dans un autre chant, l’agonie d’un pâtre frappé à la fleur de l’âge prend la forme plastique d’un combat d’athlètes. Charon fattend au défilé d’une montagne. — « D’oii viens-tu, svelte « berger aux cheveux nattés? — Je vais chercher

DK LA MORT.

« du pain et m’en retourner aussitôt. — Et moi, « berger, Dieu m’envoie chercher ton âme. — Mon « âme ! je no la livre pas ainsi ; je ne suis ni faible « ni malade. Viens, luttons ensemble sur cette aire « de marbre. Si je suis vaincu, ô Cliaron ! tu pren- « dras mon âme; si je suis vainqueur, laisse-moi et « va-t’en à 'ton plafsir. » — Ils allèrent et luttèrent « depuis le matin jusqu’à midi. — Mais vers riicure « du goûter, Charon terrassa le berger. » — Quel contraste entre cette lutte résolue d’un être vigoureux contre le Trépas, et les jérémiades par lesquelles les patients de la Danse Marahre répondent à l’invitation de la Moi't! Plus de brouillards, plus de cauchemars, plus de fantasmagories grimaçantes. L’air lumineux de la Grèce dissipe les visions. La .Mort est un combattant qui tue et non un fantôme qui fa.scine. En touchant le sol de la Grèce, elle redevient simple et naturelle comme ses anciens Dieux.

L’Orient fataliste ne fait 'pas non plus grimacer la .Mort; son calme imperturbable ne se dément pas devant elle. Les cimetières musulmans sont des jardins délicieux ? les promeneurs s’assoient sur les tombes comme sur des divans, et font des libations de café aux ossements blanchis qui jonchent les pelouses. La Mort musulmane s’appelle Azraël. C'est un de ces anges impassibles du Coran qu’on prendrait pour les Muets du Sérail divin. On le voit parfois, lorsque la peste menace une ville, errer par les rues et par les bazars, et marquer du bout de sa lance la

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porte des habitants désignés. Une belle légende, ^ citée par Mahomet, caractérise sa fatalité. — Un jour, Azrafd, passant sous une forme visible devant Salomon, regarda fixement un homme assis sur les degrés de son trône. Cet homme demanda (piel était ce passant mystérieux dont le regard l’avait transpercé; Salomon lui apprit que c^était l’Ange de la mort. L'homme ellrayé pria le roi d’ordonner au vent de l’empqrter dans l’Inde, ce qui fut fait aussitôt. Alors l'Ange dit <à Salomon ; « Voici pourquoi j’ai regardé cet homme avec attention : j’ai ordre d’aller prendre son âme dans l’Inde, et j’étais surpris de le rencontrer en Judée. »

Aujourd’hui, la Mort a déposé sa faux, son sablier, son llambcau, ses ailes d’ange ou d’oiseau de proie, tous les attributs poétiques et terribles dont l’avait parée l’imagination. La science a étudié son œuvre, et elle n’y a vu que le'phénomène d’un organisme éphémère, vaincu après une lutte de quelques années, par les réactions chimiques qui tendent à le désagréger et â le dissoudre. La Mort ne vient plus du dehors attac^uer et renverser l’homme, elle nait avec lui, elle surgit de sa propre essence. Ce squelette en qui le Moyen-Age la personnifiait, c’est celui qui fait la base et l’armature de notre être, et ((ui, après avoir porté quelques jours son vêtement de chair et d’organes, ne tend plus qu’à l’user d’abord, et ensuite à le rejeter. Destituée de sa mission surnaturelle, dépouillée de l’individualité fantastique

DU h\ MOUT.

dont la foi l’avait revêtue, la Mort a pris la sérénité sinistre d'une loi naturelle. Elle a perdu jusqu’à son nom que la science lui conteste, en la mêlant avec la vie dont elle est l’indispensabie aliment. L’horrible Spectre auquel l’homme prêtait ses partialités' et ses haines était moins eü'rajant peut-être que ce sphinx vague, abstrait, impassible, plongé dans la nature, soumis au flux de ses naissances et au reflux de se.s destructions, et, selon cette alternative invariable, rejetant les êtres vers la lumière ou les engloutissant dans la nuit.

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« 11 était une fois un certain roi de Iîol)ôme, » dit le caporal Trim à l’oncle Toby dans Trixtram Slwntly, — Kl c’est tout; riiisloire commencée s’arrête court et ne finit pas. L’histoire de la Bohême se résume dans ce va^ue exorde de conte bleu : 11 était une fois un peuple appelé /loins, Zingari, Cygany, /Àgeimcr, Gipxics, Ciianos, Egyptiens, l}ohCmes,Qic. Les historiens des grands chemins n’en savent guère plus long que le caporal. Longtemps la source de cette peuplade excentrique est restée aussi inconnue que celle de ce Nil d’où ils prétendaient venir. Aux mots sanscrits que leur argot roule, parmi des vocables arrachés à tous les patois de la terre, la sciencrw a reconnu leur mystérieuse origine. — Tels ces coquillages rapportés de Bombay ou de Ceylan : l’oreille

:UÜ s RÜÏIKMIKNS.

(jui s’en approche y entend bruire l’écho de la nier des Indes. — Comment l’Inde immobile a-t-elle engendré cette tribu nomade? Quel crime expie sa • proscription séculaire ? D’où vient quelle n’a pas emporté une seule idole, un seul l'étiche, un seul rite de ce pays natal où les dieux pullulent? Questions sans réponses. Le sphinx interrogé ne dit pas le mot de l’énigme. Il vous regarde avec son perfide et triste sourire; il bredouille au lieu de répondre : « AtTaâres d’Lgypte. » Cela ne regarde pas les govffios.

On comprend la stupeur de l’Lurope chrétienne, au XV' siècle, lorsqu’elle vit surgir sur tous les points de son territoire ces hordes baroques (pii semblaient tombées d’une autre planète. Les chroniqueurs se signent en dépeignant leurs ramas d’hommes noirs, d’enfants grimaciers et de fauves sibylles. Ils allaient par petites bandes ou gros bataillons, fianqués de chiens de chasse, précédés de Comtes en Impies et de Ducs en guenilles, chevauchant des rosses apocalyptiques, campant aux portes des villes, sous des tentes immondes ou sur des chariots qu’on eût dit revenus de la déroute de Sennachérib. Ici, ils se disaient condamnés par le pape à courir le monde, en pénitence d’une apostasie. Là, c’était Dieu lui-même qui les voitait au vagabondage, pour les imnir d’avoir refusé l’hospitalité à la Sainte Famille fuyant en Égypte. L’astuce orientale mystifia la candeur gothique. Le .Moyen-Age crut à ces bateleurs grimés en

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pénitents et en pèlerins; il leur délivra des bulles, des saufs-cgnduits, des viatiques, il leur octroya toute sorte de privilèges bizarres et naïfs. Cependant, la race intruse l’envahissait en sourdine. Cette lèpre orientale gagnait la chrétienté tout entière. Tout à l’heure ce n’était qu’un point noir sur les steppes de la Valachie, bientôt l’Europe tout entière fut tachée de leurs bivouacs suspects et sordides.

Il serait plus facile de décrire l’itinéraire des nuées ou des sauterelles, que de suivre les traces de leur invasion. Le mystère inhérent h ce peuple étrange enveloppe ses éternels voyages. Le vent efface l’empreinte de ses pieds. Là où ils étaient cent, les voilà mille. Ils se reproduisent avec l’effroyable fécondité des insectes. L’Espagne se réveilla, un jour, couverte de cette vermine, comme \e Pouilleux de son Murillo. Ils envoyèrent en Angleterre une armée, et elle traversa la mer, invisible, comme ces colonies de rats que débarque un navire venu de mille lieues. Avant qu’il ait relevé l’ancre, le pays en est submergé. Les passagers n’ont rien vu et rien entendu... à peine un petit bruit sourd à fond de cale.

Tels ils étaient, tels ils sont encore. Aucun des traits de leur premier type ne s’est altéré. Vous retrouvez dans les clairières de l’ Écosse et sous les cactus de l’Andalousie ces hommes basanés, au nez crochu, aux yeux striés de bile, aux cheveux roides comme des touffes de crin, qui effrayaient les vieux chroniqpieurs. Callot signerait, pour copie conforme,

LES BOItÉMIENS.

les fastueux haillo;is qui les drapent; il reconnaîtrait leurs charrettes liéroï-coiniques encombrées de poêlons et de cymbales, d’oripeaux et de volailles, do mégères et de jolies filles, qu’escortent gravement des truands harnachés et des enfants coiffés de marmites. C’est toujours le même peuple errant, sans feu ni lieu, sans culte ni code, épars et identique à lui-même sur tous les sentiers du monde où il essaime ses noires caravanes. Il a gardé sa paresse rêveuse, son indépendance égoïste, son ignorance du bien et du mal, sa rébellion tenace aux lois du travail et de la contrainte. Immoral et poétique comme la Nature, il ne réclame des civilisations qu’il traverse que le droit d’asile dans son vaste temple. Aux autres les villes policées, les maisons solides, le foyer qui fonde, le champ qui enracine, la sécurité du bien-être, les travaux de l’intelligence. Au Bohême les forêts toulfues, les sierras pierreuses, les arches de ponts écroulés, la tente qu’on roule chaque matin autour du bâton de voyage; la marmite immonde où cuisent, à défaut d’autre proie, le hérisson et la taupe. A lui les licences et les hasards de la vie instinctive qui n’c^éit qu’aux aiguillons de la chair et qu’aux influences de la lune.

Ses larcins ressemblent aux rapts des animaux carnassiers. 11 vole au jour le jour, sans arrière-pensée de prévoyance ou d’épargne. 11 s’adjuge le droit du loup sur le haras, du milan sur la basse-cour, du reptile sur les bestiaux ({u’il empoisonne avec des

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venins rapportés des jungles, et dont il va le lendemain mendier les cadavres. De tous les exercices du travail, il ne cultive que la parodie. Montrer des ours, tondre des mules, jouer des gobelets, dire la bonne aventure, c’est avec cette monnaie de singe qu’il gagne et paye l’écot de sa vie. Il se complaît aussi dans les ruses et dans les prestiges du maquignonnage. Un jour de foire est pour lui ce qu’une nuit de sabbat est pour un sorcier. Entre ses mains de jongleur, Rossinante devient robuste comme Bucépliale. Le squelette fourbu qui, la veille, traînait son sabot boiteux, le séton au cou, se métamorphose en coursier fringant qui fume et trépigne. Le gorgio tenté vide sa bourse pour l’acquérir; il l’enfourche, il l’éperonne... Eu un temps de galop, la bête apocryphe se dessèche entre ses genoux; son embonpoint fond comme de la neige au soleil; sa crinière postiche reste dans la main du rustre ébahi. — Quelquefois encore, le Bohême se fait forgeron; mais c’est en virtuose qu’il bat son enclume. Le bruit du soulïlet lui rappelle le vent souillant dans les arbres; le cliquetis du marteau réjouit son oreille; son esprit mobile s’envole et s’ébat parmi les étincelles. «Comme « une centaine de délicieuses filles, elles apparaissent « roses, empourprées, et, dans le même instant, « expirent après avoir dessiné les rondes les plus « gracieuses. » C’est un couplet de chanson bohème.

Ainsi des métiers ; quant aux arts, il n’en connaît

l,i;S BOHfiMIF.NS.

qu’uTi, la musique, (let art Iluide où la pensée flotte est l’élément de son âme; il s’y plonge, il y nage, il ne se confie qu’à lui seul. Un Bohême ne cause qu’avec son violon. Là encore il revendique son indépendance. La musique bohème est une fantasia .sonore ; pas de règles, aucune discipline. Les rhythmes bondissent, les notes s’éparpillent, la mélodie à peine apparue s’évade en zigzags dans les dédales de la fioriture; le sanglot finit en éclat de rire, l’andante, qui se traînait languissammt'iit sur les cordes, prend le galop d’une strette enragée. Mais ce sont des traits à emporter l’àme, des arabesques d’une richesse féérique, des phrases qui pleurent, comme si des voix de femmes se lamentaient entre les planchettes couleur d’or de l’instrument enchanté, des passages d’une soudaineté enthousiaste, qui tantôt enlèvent l’imagination en plein ciel et tantôt l’enfoncent dans les entrailles de la terre. — Je me souviens d’avoir entendu la Marche de Bakotzki T^a.v un virtuose formé à leur école. L’air, attaqué avec un éclat fulgurant, se perdait en imperceptibles rumeurs... Tout à l’heure, c’était le hourrah d’un escadron chargeant l’épée haute... maintenant on eût dit le chant de guerre d’une armée d’insectes.

da grande poésie de la Bohême, c’est la Bohémienne. Lorsqu’elle est belle, sa beauté est u n enchantement. Son teint i-uit au soleil a la saveur de ces fruits qui sollicitent la morsure; ses yeux félins, où jamais ne passe nue lueur de tendresse, fasci-

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nent par leur magique clairvoyance, tlle traîne dans des babouches éculées des pieds dignes de s’appuyer sur un socle ; elle étale cette chevelure compacte et solide par laquelle on liait autrefois les captives au char du vainqueur. Le clinquant sied à cette lille du hasard et de la fictidli. Mensonge vivant , elle s’harmonise avec tous les mensonges de la toilette et de la parure. Son corps vivace s’entortille à ravir dans les étoiles rayées et voyantes. Les verroteries, les amulettes, les sachets, les perles fausses, les baies rouges, les monnaies turques, voilà les écailles qui font reluire ce serpent. Le mauvais goût convient aux idoles. — « S’il te naît une « fille, — dit un des livres sacrés de l’Inde, — « donne-lui un nom sonore, abondant en voyelles « et qui soit doux aux lèvres de riiomme. » Les Bohémiennes n’ont pas oublié cette recommandation des vieux brames. Elles s’appellent Morella, Claribel, Preciosa, Meridianà, Agrillina, Orlanda : des noms de fleurs ou d’étoiles. Leur rôle dans la tribu est celui du miroir dans la chasse aux alouettes. Séduire l’étranger, allécher le chaland, fasciner le gorgio, attirer, avec leurs yeux aimantés, les bagues de ses doigts et, les sequins de sa bourse, telle est la tâche dont elles s’acquittent avec un sang-froid de Sirènes. Ce n’est pas un des moindres mystères de la Bohême que la chasteté de ses femmes, au milieu des feux et des épices d’une coquetterie infernale. Don Juan a déroulé des noms de toutes les couleurs, sm'

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sa liste cosmopolite : il y en a môme écrits, de droite à gauche, à l’encre de Chine. Cherchez bien, vous n’y trouverez pas un nom de Bohème. La dernière des Gipsies, à laquelle on donnerait pour amant un lord d’Angleterre, se redresserait avec l’indignation d’une créole accusée de s’être livrée à un nègre.

Les Aimées du Caire piiliraient, dit-on, auprès des Bohémiennes de Moscou. Elles ensorcellent la jeunesse de la ville, et font le dégât d’une invasion dans ses patrimoines. C’est une mode et une rage de les avoir dans les fêtes. Elles y exécutent des danses d’ilérodiade, des danses qui semblent piquées au talon par une cantharide. L’air s’allume au tournoiement de leurs robes ; leurs yeux fous, leurs gestes lascifs promettent des voluptés enflammées. En frisson d’amour circule dans la salle, les têtes s’exaltent, les cœurs bondissent, on lance des poignées d’or et de bijoux à leurs pieds... elles, restent froides comme des salamandres dansant au fond d’un brasier. Elles s’enfuient après avoir allumé ce grand feu, et, qui les suivrait à la sortie de ces bals, les verrait courir au loin , dans la plaine , vers un camp nocturne , ou rejoindre un noir saltimbanque ronflant sur le fumier d’une étable. 11 y a de la méchancété daqs l’hystérie de leur danse ; on dirait que ces cruelles baladines s’amusent à irriter la passion et à torturer le désir. Leur costume favori semble l’emblème de ce jeu féroce. C’est une jujie jonchée de morceaux

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