LES VOCÉRATRICES DE LA CORSE
Quand un homme a été tué, en Corse, par la balle ou le stylet d’un ennemi, on transporte son corps dans sa maison ; on l’étale sur une table, la face découverte ; ses amis accourent dans la chambre mortuaire, et la Gridatu — Vocifération — commence. C’est d’abord un grand bruit de lamentations et de^ plaintes, orage de douleur, que traversent, comme des éclairs, de brûlants serments de vengeance. Les hommes tirent les poignards de leurs manches et font résonner les crosses de leurs fusils sur les dalles; les femmes agitent leurs cheveux dénoués et
1 . V. Tommaseo, C.anli popolari Toscani, Cor.ii, Jltirici Greci, et Les Chants populaires de la Corse recueillis par M. Fée.
LES VOCÉRATRICES
trempent leurs mouchoirs dans les plaies du mort. Parfois le vertige les saisit : elles se prennent par la main et dansent autour du corps, en poussant des cris saccadés, la ronde funèbre du Cararolu. Un silence morne succède à çette crise. Alors, une des parentes du défunt sort du groupe de ses compagnes, et colle son oreille à la bouche dit mort, comme pour prendre de lui le mot d’ordre; puis, d’une voix vibrante, elle entonne le Voccro.
Le Vocero est le chant de guerre de ces violentes funérailles, l’firoAt'pathéürpie de ces bacchanales de douleur. Les femmes qui le prononcent l’improvisent sur un rhythme hatelant et court, qui semble suivre les palpitations de leur cœur. Quelques-unes cultivent ce don des larmes sanglantes, et président en prêtresses de malédiction à tous les convois qui les réclament. Elles jouent dans ces lugubres cérémonies le rôle des Prophètes de mauvais augure, que les rois de la Bible envoyaient chercher pour anathéma- ' tiser leurs ennemis. Mais, le plus souvent, la Vocératrice est la mère, la femme ou la sœur du mort; et le délire qui la transjijorte n’est que la voix du sang qui crie, et le blasphème d’un cœur foudroyé.
L’art n’a rien à voir dans ces poésies de clameur et de premier jet : l’amour et la haine, la plainte et l’imprécation, la prière’ et la menace s’y heurtent et s’y entrecoupent avec les dissonances du sanglot. L’excuse de leur violence est dans leur explosion. Un Vocero littéraire aurait la recherche atroce d’un poi-