DF, I,A CORSE
gnard incrusté de perles. U le faut tel qu’il est, fou de colère, ivre de larmes, chantant « par la bouche d’une blessure, » comme dit un chant du Romancero.
Ordinairement, le prélude du Vocero est tendre et plaintif : l’orage commence par un soupir. Ce sont des réminiscences touchantes de la vie intime, des noms d’amour donnés par la sœur ou par l’épouse, et qui retentissent à l’oreille, comme des baisers sur le front du mort. — « O chéri de votre sœur ! » — s’écrie une jeune veuve : — car, par une sorte de pudeur charmante, les femmes, dans les Voceri, par-^ lent presque toujours de leur mari comme d’un frère : — « O mon cerf au poil brun ! — mon fau- « con sans ailes ! — je vous vois de mes yeux ! — « je vous touche de mes mains ; — ô "Chéri de votre « sœur ! — je baise vos fontaines de sang ! — Est-il « possible que cela soit? — je ne puis encore le « croire. — O vous, plus doux que le miel! — meil- « leur que le pain ! — il semblait que Dieu l’eût fait, « — ô Marie! avec tes mains. »
Paria Üio l’avesse fallu ,
O Maria, eu lo lo mane.
Ces litanies passionnées se poursuivent de strophe en strophe. A chaque pause de sa furieuse complainte, la Vocératrice reprend ce rosaire de deuil et d’amour. Elle évoque l’Ombre adorée sous toutes les formes de l’Imagination primitive ; elle fait passer son âme dans la colombe du toit, dans la fleur du
LKS VOOKliATRICES
champ, dans le faisan du makis, dans la voile de la mer, dans toutes les images familières et propices de la vie rustique. On croit entendre l’Épouse du Cantique des Cantiques prodiguant au bien-aimé ses métaphores idolâtres. A ces tendresses succèdent les gémissements, les angoisses, les vœux de désespoir éternel exprimés avec une énergie qui rappelle les douleurs antiques : — « Je veux envoyer à Asco — « acheter du noir de fumée; — je veux me teindre <1 de noir — comme les plumes d’un corbeau. — Ma « vie s’écoule et court — comme l’eaü d’un fleuve, (i — ISe voyez-vous pas mes yeux’i’ — Ils sont clian- « gés en deux fontaines, — pour pleurer mes deux « frères — tués le même jour. -j- Elles ont fort à faire « — les cloches qui sonnent pour les morts! — Ce- « lui dont je me plains le plus — c’est de vous, sei- « gneur curé; — car, envers ma famille, — vous « vous montrâtes si contraire, — qu’en trois années, « il en est sept — que vous nous avez enlevés, » Mais le cri dominant des Vnrrri^ celui qui finit toujours pai’ étouffer tous les autres, c’est la vengeance. Alors la femme disparaît pour faire place .à la ^'émésis qui chante l’immolation et le sacrifice. Rien n’égale la verve farouche de ses imprécations, vociférées dans ce rude dialecte corse qui est, pour ainsi dire, le hurlement de la langue italienne. La sœur fait vœu de changer sa robe contre une veste de bandit, d’acheter des pistolets.avec ses pendants d’oreilles, et de faire elle même, à défaut des
UE La corse. .)53
autres, la vendetta de son frère. — « Pour faire ta <• vendetta, — sois-en sûr, — il suffira d’elle. »
Per fa la to bindotta,
Sta sigùru, basta ancli'ella.
La mère jure de tailler à son fils un gilet rouge dans la chemise sanglante de son père, pour qu’ilporte, jusqu’à ce qu’il l’ait vengé, les couleurs du meurtre. Les femmes veulent recueillir le sang de leurs maris, et le répandre goutte à goutte, par le pays, comme un poison mortel. La soif de la vengeance tourne à la rage dans quelques-uns de ces Chants, ou plutôt à une cruelle hystérie. Cela tient de la possession de la démoniaque et du délire de la Pythie s’agitant sur son noir trépied. C’est la violence de l’idée fixe exaltée par l’imagination de la femme, et par l’instinct du talion spécial à la race. C’est Némésis « tout entière à sa proie attachée. » Les femmes corses naissent vengeresses comme les Spartiates naissaient héroïnes. La religion, si fervente chez elles, s’efface alors, abolie par le culte sanglant qu’elles viennent d’embrasser. — « Plutôt que de Il ne pas voir sa vendetta, — je renoncerai à mon (I baptême ! ,«
Se un bidissi la bindetta,
Mi burria sbattizzà.
s’écrie la cousine d’un homme assassiné dans un guet-apens.
L’Électre d’Eschyle paraîtrait froide auprès de la
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sœur de Giovanni Matteo, lequel fut tué par deux hommes appelés Riciotto et Mascarone , qui avaient • pour complice un curé de village. La Vocérairice s’adresse d’abord aux parents du mort ; elle les lance comme des vautours à la curée des meurtriers. Les invectives des Prophètes renaissent naturellement sür ses lèvres, sa fureur monte à la hauteur de leurs anathèmes : c’est d’une montagne de la Bible que cette paysanne corse semble maudire ses' ennemis. — « Que tardes-tu, ô Cecco Allto? — Ar- « radie les entrailles de Riciotto et de Mascarone ;
« — • jette-les aux oiseaux ; — et que puisse une H nuée de corbeaux — déchirer leurs chairs et dé- « nuder leurs os 1 » — Son œil égaré s’arrête sur un neveu encore tout enfant; elle voit en lui le vengeur futur, elle le désigne, elle le proclame, elle lui donne le baptême du sang. — « Ne pleurez plus, ô « mes sœurs ! — faites-vous un cœur de Pharaon. —
« Que Carluccio grandisse — pour verser tout le sang <( de Mascarone !» — Sa colère se retourne , plus terrible encore, contre le curé complice de l’assassinat. Alors tout accent humain disparaît : c’est le hurlement de la louve mêlé au bruit sourd des chairs mâchées et des os brisés. — « Que ne puisi< je voir dans un panier — les entrailles de ce curé,
« — je les déchirerais avec les dents — et les frois- « serais avec les mains, n
Ch’éo la stracci eu 11 denti,
E la paipi di mià raunu.
Et l’invective recommence inépuisable en exécrations :
« Dans la maison de ce prêtre — on sent qu’liaa bite le diable. — Méchant prêtre excommunié ! — « Chien rongeur d’hosties! — Cane rodi-sagramentu. (I — Puisses-tu mourir dans les affronts, — les con- « vulsions et le désespoir! »
Cn moment vient où les paroles écument dans sa bouche; ses nerfs se brisent, ses yeux se ferment; elle se pâme dans la haine comme une bacchante dans la volupté. On sent qu’il lui reste à peine la force de murmurer ces deux vers qui sont en fureur ce qu’est en désir le dernier soupir de l’Ode de Sapho : — « Je sens la soif du sang! — Je sens je « désir de la mort ! »
Di sangue sentu una scte !
Di morte sentu una brama !
Ici la Vociratricc s’affaisse sur elle-même ; elle a besoin de cuver son fiel ; elle s’endort au pied du lit funèbre, comme les Euménides de \Oreslie au seuil du temple de Delphes. Ce qui étonne, c’est qu’elle survive à de tels transports; c’est que, comme ce guerrier de la légende dont le cœur se rompit en sonnant du cor, elle ne tombe pas roide morte, après avoir si furieusement soufflé dans ce que Shakspeare appelle « la trompette hideuse des malédictions. » En lisant son chant incendiaire, on pense à cet hymne d’une légende indienne, dont l’ardeur était
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telle qu’il consumait, comme une flamme, ceux qui osaient l’entonner. Mais, de même que l’Ombre de Clytemnestre reveille en sursaut les Euménides, le spectre du frère tire bientôt la sœur de son assoupissement passager. Elle se redresse subitement; la source de larmes se remet à jaillir et à bouillonner. — « O Matteo! chéri de ta sœur, — le sommeil m’a- « vait vaincue ; — mais avec toi je veux l ester — « à pleurer jusqu’au jour. » L’appel à la Vendetta recommence, infatigable comme un tocsin de bronze : « — Comment, diable! pourrait-il se faire, — que « pour un homme qui tient à tant de gens, — per- « sonne ne se piquât d’honneur, — en écoutant mes U lamentations? — Si nul de vous ne faisait sa rrn- « detta, — vous ne me seriez plus de rien. » — Elle regrette de n’avoir pas un fils à qui transmettre sa créance de sang; elle maudit ses entrailles stériles qui n’ont pas conçu la vengeance : « — Oh! si j’a- « vais un fils! — Oh! si j’avais un enfant! — je tail- « lerais dans mon tablier sanglant — de quoi lui faire (i un gilet, — afin qu’il n’oubliât jamais — le sang « de mon frère, — et que, devenu grand, il fît le K massaci’e! »
Qu’on se figure l’effet de ces plaintes sur l’âme irascible de ceux qui les écoulent. L’eau des larmes est un philtre avec lequel les femmes fanatisent, ici les larmes ^liantent et tombent sur du sang. Aussi le Vocero a-t-il toujours été la fanfare des guerres de la Vendetta. A son appel, les armes tressaillent, les
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