I. Rinmdo de Palacio, poëme de Pero Lopez de Avala
L’AHGKNT.
las Flamcl, amassait une foi tuiie eu spéculant, après leur expulsion, sur leurs maisons vendues au rabais.
Le peuple aima mieux attiilnier sa richesse à la soicellerje. Trente ans durant, les Parisiens suivirent, bouche béante, la fumée qui sortait du toit de son hund)le échoppe, convaincus que le maître du logis souillait nuit et jour le feu du grand œuvre. — Plus • tard, un grand homme, Jacques Cœur, découvrait l’avenir du monde industriel avec l’intuition de Colomb devinant et affirmant l’Amérique. Appliquant son génie de négociant aux aiïairos ruinées du royaume, il fonda le commerce du Levant, exploita des mines, inventa la statistique, organisa l’impôt et fournit à la France, sur sa cas'sette, plus royale que celle de son roi , la rançon de son territoire envahi.
La France accepta cet argent du diable, mais elle proscrivit l’argentier. On l’accusa de concussion, d’empoisonnement, de magie; on lit de lui le veau d’or émissaire des exactions de son temps, et on le chassa au désert. Il alla nigurir dans une île de l’Archipel, sur le fumier du vieux Job.
Quoi d’étonnant! L’époque était pauvre. Elle attachait exclusivement la richesse au lief et à l’héritage; tous .ses autres ressorts étaient pour elle des engins suspects. Les grandes fortunes qui surgissaient au milieu d’elle, sans sortir des racines d’une possession séculaire, lui semblaient des trésors maudits, des édifices enchantés. De plus, elles s’apercevaient de loin dans la pénurie générale. C’étaient les pyra-
rVARGENT.
mides au désert. L’Arabe famélique et superstitieux y voit la demeure des mauvais Génies, rôde autour d’elles sur son cheval maigre, les toise d’un œil oblique, s’enhardit, les viole et les pille. — Le Moyen- Age, d’ailleurs, par sa nature même, devait mépriser l’épargne et le lucre. Son tempérament d’ascète et de chevalier le poussait à rejeter l’argent comme un corps étranger. 11 dépensait beaucoup en dédaignant d’acquérir. Industrie, commerce, spéculation, tout cela était pour lui œuvres serviles , grimoire équivoque. Son royaume n’était pas du monde qui produit, consomme, achète, négocie et imprime aux matières premières les mille formes de l’industrie; il était dans cette sphère idéale où la Chevalerie parcourt la terre , sans autre gagne-pain que sa lance, où la guerre même est mystique, où l’on s’attache moins au revenu du sol qu’à sa seigneurie, où l’or ne sert qu’à payer des rançons et qu’à parer des armures, où cvoissent, pour illustrer l’écusson royal, les lis de l’Kcriture, « qui ne travaillent ni ne filent. » Aussi, comme l’Argent se fait humble tout le long de cet âge de fer! Il s’enfouit dans les arcanes d’Israël et dans les cachettes de la bourgeoisie ; là il germe obscurément, végète soiwdement, engendre en silence. Travail latent et mystérieux comme celui des minéraux sous la terre.
Mais le temps marche, les sociétés se compliquent, les besoins augmentent, les industries se développent; l’horizon jusque-là si court du commerce re-
L’ARGENT
Cille avec le monde exploré. D’une autre part, les monarchies, en se conc’entrant, acquièrent des appétits énormes qu’à tout prix il leur faut combler. Les rois d’affaires apparaissent : Philippe le Bel, Charles V, puis Louis XI en France; Henri Vil en Angleterre, Ferdinand V en Espagne, plus tard encore, Gharles-Qnint. Alors les serviteurs de l’argent montent en grade; le publicain relève la tête; à l’argentier décrié et d’état précaire succède le banquier puissant et solide. En Allemagne surtout, dès le siècle, la haute banque, inaugurée par les Fugger, s’élève et prospère , tandis que la chevalerie aux abois, traquée de burg en burg par l’ordre nouveau, tombe avec Gœtz de Berlinchingen , son 'dernier champion. Saint Michel est foulé aux pieds par Mammon. Les Fugger trônent à Augsbourg dans leur « chambre d’or, » préteurs des rois, usuriers des princes, bailleurs de fonds des élections impériales. Lorsque Gharles-Quint vint loger che? eux, ils allumèrent avec un reçu de huit cent mille florins qu’il leur avait souscrit, le fagot de canelle placé dans la cheminée de .sa chambre. Parfum magnifique, digne de l’autel d’un César romain, que l’empereur leur paya, en disant dédaigneusement, lorsqu’il visita en France les joyaux de la Couronne : « J’ai, à Augsbourg, un ti,sserand qui pourrait payer tout cela. » Le Musée de Munich présente dans une même salle ce frappant contiaste de la finance qui monte et de la chevalerie qui décline. — D’un côté c’est le
L’ARGENT
portrait en deux pendants d’Antoine Fugger et de ■sa famille, par Holbein; portrait officiel, presque dynastique. Le père, revêtu de fourrures comme un roi du Nord, tête de bourgeois hautain, qui vous regarde d’aplomb, avec l’autorité de l’intelligence et de la richesse ; puis les enfants, rangés à genoux, en deux files, un chapelet à la main : les garçons sérieux déjà, et empesés comme des archiducs; les filles emboîtées dans leurs robes de drap aux plis lourds, confites en dévotion et en morgue, qui prient avec l’importance de petites donataires pouvant bâtir à leurs patronnes des églises. Aussi le ciel s’ouvre pour faire honneur à cette riche clientèle, et, dans les nues, la Vierge leur apparaît, — .sur fond d’or.
Vis-à-vis de ces portraits triomphants sont les deux Chevaliers armés d’Albert Durer. Ils viennent de descendre de cheval et se tiennent debout, la lance en arrêt. Leurs têtes chagrines et soucieuses trahissent une fatigue immense. Ils regardent tristement devant eux, comme ne sachant plus retrouver leur route, et semblent accomplir une corvée en portant leurs armes. Remonteront-ils sur leurs chevaux fatigués comme eux, qui souillent, tête basse? Je crois plutôt qu’ils vont jeter leur cuirasse'aux ronces du chemin, endosser le pourpoint et la houppelande, et s’asseoir au banc des comptables d’Augsbourg ou de Nuremberg.
Bien avant l’Allemagne, l’Italie avait réhabilité l’argent, ses pompes et ses œuvres. Le trafic, la
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banque, la spéculation, le négoce, toutes choses méprisées et tarées ailleurs, s’étalaient chez elle avec une ostentation souveraine. Taiulis que les monarchies chevaleresques combattaient à jeun et rompaient des lances de tournoi, les petites républiques de la péninsule restaient assi.^es à leur comptoir glorieux comme im trône. Leur pavillon marchand tenait tête aux étendards blasonnés : elles mettaient du génie à dépenser leur fortune. Quel spectacle que celui de Venise florissante au milieu *des eaux ! Son image est dans les ISores de Cntui de Paul Véronèse, qui nous montrent ses marchands fastueux et basanés comme des califes, hébergeant les rois à leur table. — Florence (it régner l’argent qui la gouverna. Qu’est-ce que les Médicis, sinon des millionnaires couronnés? Knnobli par cette toute-puissance, l’argent accomplit des miracles; pour tout dire, il lit les frais de la Renaissance. L’antiquité ressuscita, grâce à ses largesses, les monuments surgirent, un peuple de slatues décora les villes, la peinture créa ses merveilles. L’or brut que gagnait le trafic allait se purifier dans le creuset de l’art, qui le rendait transformé en coupes, en autels, en bas-reliefs, en flambeaux, cbefs-d’(ruvre sans prix de la main humaine. L’Italie réalise alors cette scène éblouissante du Second Fnitsl de Gœtlie, où Plutus, le dieu de la richesse, apparaît, non plus aveugle et .difforme, comme dans les caricatures de Lucien et d'Aristophane, mais beau, grandiose, auguste, vrai-
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ment divin, couché sur les tapis d’un char triomphal, et caressant sa barbe asiatique d’une main chargée de bagues. « Sa dignité ne peut se décrire, mais son « visage frais et rond comme la lune pleine, ses a joues en fleur qui s’épanouissent sous l’appareil « du turban, une riche aisance dans les plis de sa « robe. Que dire de son maintien ? 11 me semble « reconnaître un souverain. » Le Caprice, sous la forme d'un Génie ailé, conduit le quadrige ; sa main lumineuse jette sur son passage' des poignées de joyaux. « Voyez, il me suffit de claquer des « doigts , et sur-le-champ des lueurs et des étin- « celles jaillissent autour du char; tenez, voilà un « collier de perles! A vous les agrafes d’or, les pen- « dants d’oreilles, les colliers; à vous aussi les cou- « ronnes sans défaut, les pierres précieuses montées « en bagues... 11 pleut des bijoux comme dans un « rêve ' ! I)
Plus l’àge moderne approche, et plus s’accroît l’influence de l’argent. L’Angleterre met bas sa panoplie féodale, endosse l’habit foncé du commerce, et conquiert les Indes du fond d’un comptoir. La Hollande n’est qu’un chantier d’armateurs. Chez ces deux peuples, les affaires entrent si avant dans la politique, qu’elles s’identifient avec elle. La richesse y prencKle poids d’une influence publique; elle s’y complique de puissance, de conquête, de