DE LA CORSE
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« rester au pays, — je t’enverrai à Bastia, — et là « tu demeureras avec ta ^ullzia- .Maria. — Peut-être « ma compagnie ne te plaît-elle plus, ô Giovanni ! » — Une autre dit à son époux : — » Vous étiez, à « mes yeux, — une voile à la mer, » et, d’un vers, elle se dessine aux yeux dans cette attitude d’une grâce et d’une naïveté homériques : — « Cher objet « de mes vœux, — vous ne m’abriterez plus — sous B votre menWn. »
Nun m’ascunderiicliiu pin'
Sotlu lu vosiru bavollu.
Une jeune fdle prononçant le Vocero d’une de ses compagnes charge la morte d’une commission pour le ciel : — b Je veux écrire une petite Idltre, — B vite, et vous la donner ; — je ne la fermerai pa.s B avec de la cire ; — je puis me confier à vous. — B Vous la remettrez à mon père, — aussitôt arrivée (( là-bas. I)
Mais les chefs-d’œuvre de ces élégies naturelles, ce sont les Voceri chantés par les mères sur leurs filles ravies par une mort précoce. On entend là des Hécubes et des Niobés de village, plus éloquentes dans leur douleur simple que celles des poètes. — Écoutons ce cantique d’une mère pleurant une fille de seize ans. Ainsi devait pleurer b Celle qui criait B dans Rama et qui ne voulut pas être consolée parce B qu’ils n’étaient plus. »
B La voilà donc, ma fille, — jeune enfant de .seize
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ans! — La voilà étendue sur la table, — après de longues douleurs ; — la voilà revêtue — de ses plus beaux babils,
« Avec ses plus beaux habits, — elle veut partir à l’instant. — Car ici le Seigneur ne veut plus la laisser, — Celle qui est née pour le paradis — ne peut vieillir en ce monde.
O O nia fille ! ton visage, — si blanc et si rose, — fait pour le paradis, — comme la moft l’a changé ! — Quand je te vois ainsi, — je crois voir une étoile éteinte.
« Tu étais parmi les meilleures — et les plus belles filles, — comme la rose au milieu des fleurs, comme la lune au milieu des étoiles. — Tu étais la plus bèlle, — même parmi les plus'belles.
« Les jeunes gens du pays, — lorsqu’ils étaient en ta présence, — rougissaient comme des flambeaux ardents. — Toi, tu étais courtoise avec tous, — familière avec aucun.
« Tous dans l’église, — du premier jusqu’au dernier, — ne regardaient que toi seule. — Et tu ne regardais personne, — La messe à peine finie, — tu me disais : Maman , partons. '
« Qui me consolera jamais, — ô chère espérance de ta mère ‘I — Tu vas dans le lieu — où le Seigneur t’appelle. — Hélas ! pourquoi le Seigneur — a-t-il eu si grande envie de t’avoir? — O combien maintenant — le paradis va être plus beau !
« Mais aussi combien le monde — sera pour moi
DK LA CORSE.
plein de douleur ! — Lin seul jour me paraîtra mille ans — en pensant à toi, — en demandant sans cesse : — Où est donc ma fille ?
« Au milieu de parents sans affection, — de voisins sans amour, — si je tombe malade au lit, — qui m’essuiera la sueur ? — qui me donnera une goutte d’eau?, — qui m’empêchera de mourir ?
« Au moins, si je pouvais mourir, — comme tu es morte, — ô espérance de mon cœur! — Et si je pouvais aller au ciel , — et te retrouver, — et être avec toi — sans plus te perdre jamais !
« Prie donc le Seigneûr — qu’il me chasse de ce monde; — car je ne puis rester ainsi. — Autrement ma douleur — ne pourra pas finir. »
Terminons par cette plainte touchante, qui rachète toutes les fureurs de la Vendetta, comme une larme versée par un Ange éteindrait, dit-on, si elle y tombait, les feux de l’Enfer, Arrêtons-nous à ce lit candide où dort une vierge si saintement pleurée : il nous cache les convois forcenés, les corps sanglants, les scènes de discorde, que nous avons traversés. La vue de cette jeune morte succédant à tant de cadavres balafrés par le couteau, ou fracassés 'par la balle, repose les yeux comme une belle vision. Ce gémissement semble doux après tant de cris. — C’est ainsi qu’au cinquième acte A’Hamlet le spectateur éprouve un mélancolique soulagement, lorsque le blanc cercueil d’Ophélie arrivant dans le cimetière interrompt le choc des épées et l’acharnement des vengeances.
3ü« LES VOCÉRATRICES DE LA CORSE.
L’action funeste s’arrête un instant, les haines font trêve, les passions s’apaisent : de douces paroles rafraîchissent l’air du drame chargé de sang et d’orage.
« — Puisse-t-il de ta belle chair immaculée éclore « des violettes ! — Des fleurs sur cette fleur ! — Je « croyais, belle enfant, orner ton lit nuptial et non « suivre ton cercueil. » '
L’ARGENT
La poésie populaire a souvent célébré, dans de naïves allégories, la « Passion » du raisin, du froment, du grain d’orge, battus sous le fléau, foulés par le pressoir, brûlés sur le gril, avant de nourrir et d’abreuver les hommes. Si l’Économie politique avait des poètes, ils pourraient chanter aussi le long et dur martyre qu’a subi l’Argent, avant d’arriver au gouvernement de la terre.
Le Moyen-Age le personnifiait dans le Juif spolié, hué, insulté, revêtu d'habits dérisoires, enfermé dans la prison du Ghetto. 11 ne distinguait pas la banque de l’usure. La haine qu’il portait à « l’Argentier » s’étale naïvement dans les tableaux où les peintres flamands du xv' siècle l’ont représenté si souvent, d’après la tradition dominante encore. —
L’A R OEM.
C’est d’ordinaire un sombre vieillard, vêtu d’une robe à ceinture de cuir, coill’é jusqu’aux sourcils d’un bonnet baroque. Son visage est plissé de rides soupçonneuses; ses yeux, élargis par les besicles qui pincent son nez maigre, ont la lueur et la fixité du regard des oiseaux de nuit : une barbe fourchue termine en tenailles sa face grimaçante. 11 est assis devant une table jonchée de monnaies; ses doigts décharnés s’allongent sur son trésor; il a l’air de s’y chauffer comme à un brasier. Derrière lui, par-dessus son épaule, se. penche sa femme. Est-ce une femme L’avarice a effacé tout vestige de sexe de ce visage sillonné. Ses petits yeux gris reflètent les pétillements du métal; on jetterait un écu dans sa bouche étroite comme la fente d’une tirelire. L’affreux couple SC ressemble à prendre ses deux visages l’un pour l’autre, ainsi que linissent par se confondre les efligies dé deux monnaies diverses, rongées par les frottements et le roulement des marchés.
Cette efligie infamante, vous la retrouvez partout, dans les peintures, les contes, les chroniques, les fabliaux de l’époque. Le Moyen-Age condamnait l’argent à la stérilité; dès qu’il cherchait à multiplier, il le persécutait et l’excommuniait. Il suspectait les all'aires faute de les comprendre; il voyait de la magie dans les opérations piimitives de la l)anque naissante. Les mystères du capital accru par lui-méme l’inquiétaient comme les phénomènes d’une alchimie dangereuse. Seul le Juif avait le secret de l’or dans
L’ARGENT
cet âge de fer. Il avait inventé le crédit, cette algèbre de la richesse; il possédait les clefs des inystérieu,\ bazars de l’Orient. Le Ghetto, dressant sa masse noire au milieu de la cité, était pareil à cette montagne d’aimant des Mille et une Niiitu qui attire à elle les ferrures de tous les vaisseaux épars sur la mer. Les ducats et les deniers de la ville filtraient vers lui par d’invisibles conduits. Tôt ou tard ce haut baron, ce Seigneur superbe, qui aurait fait laver son clienil si un juif y était entré, avait besoin d’urgent pour payer une rançon ou lever un ban. Alors il fallait bien pas.ser par la porte caudine de la Juiverie. Il y entrait à la nuit tombante; il frappait à la porte d’isaac ou de Nathaniel, de l’homme qui, disait-on, perçait les hosties, et, le jour du Vendredi-Saint, crucifiait un petit enfant. Un vieillard, portant une lampe, venait lui ouvrir, après Avoir regardé par le judas grillé, ouvert sur le dehors comme un (sil hagard. Ce n’était plus le paria sordide qui, le jour, s’en allait par les rues tête basse, l’air furtif, rasant le mur de sa tunique sale marquée d’une rouelle jaune : le turban des patriarcbes ceignait son front chauve; la robe flottante de l’Orient lui donnait l’air .d’un prêtre ou d’un juge. La maison resplendissait des vases et des étoffes de l’,\sie; elle exhalait le parfum que rapportent les navires chargés des denrées de l’Inde. Derrière un rideau diapré apparaissait une tête de vierge, au nez aquilin, aux yeux de diamant : c’était la fille de la maison, qui, curieuse-
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ment, épiait l’étranger. Le Juif et le chrétien, assis côte à côte, discutaient le prêt en question, aux lueurs d’un flambeau à sept branches, image du Cliandelier biblique. Lt souvent, le fief seigneurial avec ses champs, ses villages, ses étangs fertiles et ses forêts giboyeuses, s’en allait lambeau par lambeau dans le coffre d’où l’Hébreu tirait le sac de l’emprunt.
Rien n’accrut davantage la haine contre les Juifs que cette science de la richesse, qu’ils étaient seuls à connaître. Dans quelques États de l’iiurope, des princes besoigneux, à bout d’expédients, sous la contrainte d’un remboursement ou d’une guerre, prenaient parfois un Juif pour trésorier; comme, atteints d’une maladie mortelle, et abandonnés de tous les médecins, ils auraient appelé auprès de leur lit un sorcier ou un astrologue. Le Moïse financier faisait des miracles; il transmutait les inaravédis eu ducats et tirait de l’argent des peuples à sec. .Mais au prix de quelles exécrations et de quelles colères! Écoutez plutôt ce cri furieux poussé par un poëte espagnol contre le fisc Israélite de don Pedro de Castille, qui avait nommé le riche Samuel Lévi ministre de son trésor. « Là viennent des Juifs, prêts à boire le sang des- (I peuples affligés. Ils présentent leurs écrits, qu’ils « ont concertés, et promettent leurs dons et leurs (( bijoux très-estirnés... Ils disent bientôt au roi : — « Certainement vous avez les Juifs pour serviteurs ; « et si grâces vous leur faites, ils vous feront monter
L’ARGENT
« les rentes jusqu’au haut des murailles; accordez- (1 les-leur, seigneur, car vous aurez un bon recou- « vrenient. Seigneur, disent les Juifs, .nous vous « rendrons service : pour elles nous vous donnerons « trois cents de plus que l’an dernier, et nous vous Il promettons clairement de bonnes cautions, avec . Il les conditions que nous vous portons écrites. » — <1 Le roi répond : « Il me plaît, de bon gré, de leur Il faire des grâces. Ltles ont monté beaucoup, mes « rentes, cette année. » — Kt il ne voit pas, le lâche.
Il que tout ce sang sort de son côté. »
Et non cota, il cuitado.
Que toda esla sangre cave de su co.slado.
Il .âpres cela arrive don Abraham, ou don Samuel,
Il avec leurs douces paroles, qui paraissent de miel.
Il et ils font encore une telle enchère que dans tout Il le royaume la balance monte d’un cent et demi. • Il Par ces choses que vous avez entendues passe le Il peuple tout lacéré, pleurant son malheur... Là où Il demeuraient mille hommes, il n’y en a déjà plus Il trois cents. Les lettres de change tombent sur eux Il plus que de la grêle; riches et pauvres fuient avec Il de grandes souffrances. Le roi a, à cet effet, des Il Juifs très-habiles pour tirer les nouveaux impôts '. » Cependant les Juifs faisaient des élèves. Au xv“ siècle, un scribe de la tour Saint-Jacques, nommé Nico-