‹ Hommes Et DieuxChapitre 71 sur 84 · Mémoires de Sainl-Simon · texte numérisé non relu

Mémoires de Sainl-Simon

L’AnGKNT.

remboursa la dot de sa femme et la renvoya chez son père. On ne l'appelait dans la maison de son mari que le « petit Lingot. » — Une comédie du temps de la Régence, YEcole des bourgeois, de d’Allainville, nous montre un marquis perdu de dettes épousant la petite Benjamine, pour la fortune de sa mère, M'"® Abraham. Mais, outre la dot de deux cent mille livres de rente, il lui faut en prime cent mille livres de dettes acquittées. Encore trouve-t-il que c’est là s’encanailler à trop bon marché. 11 méprise d’ailleurs parfaitement la jeune fille à laquelle il daigne octroyer sa main, et il persifle toute cette famille qu’il exploite, avec une méchante insolence. Au dénoûinent, une lettre où il se moque outrageusement de la parenté tombe entre les mains de la mère ; le mariage est rompu. « Parbleu ! s’écrie le marquis, voilà « une royale femme que M'"“ Abraham ; je ne con- « naissais pas encore toutes ses bonnes qualités. Je « m’oubliais, je me déshonorais, j’épousais sa fille ; « elle a plus de soin de ma gloire que moi-même, et « m’arrête au bord du précipice. Ah! embrassez-moi, « bonne femme, je n’oublierai jamais ce service. »

Aujourd’hui l’argent s’est émancipé, sa prodigieuse diffusion a fait de lui quelque chose d’épars et d’universel comme un élément. Le flot des affaires, Autrefois circonscrit dans une corporation suspectée, a débordé les hiérarchies et les classes. La finance n’est plus le grimoire d’une secte de publicains, mais

l’augent.

le grand-livre ouvert de la richesse publique. Le capital est sorti des bas-fonds où il croupissait ; il a attaqué et renouvelé la nature. Comme la vapeur dégage la matière des entraves de la pesanteur et la fait voler, la spéculation enlève à l'or son poids et son inertie de métal. Elle le répand, elle l’agite, le centuple par son mouvement même, comme le caillou lancé sur l’eau semble se multiplier par ses ricochets. Cet or si longtemps dormant et dillicile à mouvoir, cet or que l’antiquité, dans un symbole expressif, nous montrait couvé sous le ventre du monstre immobile de Cholcos ou des HeSpérides, s’envole, à son appel, des cachettes de l’avare, des coffres du thésauriseur; il s’enfuira bientôt du silo, où l’hoinme de l’Orient l’enterre encore comme un grain stérile. 11 brise, pour venir bouillonner dans son grand creuset, le ciment des pierres, l’acier des serrures. Le crédit, cet idéal de l’argent, donne la foi à l’écu défiantet routinierdu vieux temps. Il le faitcroire à une idée, à une invention , à une découverte ; sur sa promesse, il se jette dans le rêve et dans l’inconnu. Surexcités par lui, les chiffres prennent des ailes pour voir de loin et devancer l’avenir. L’escompte alhrme le projet à naître et bâtit le pont d’or qu’il lui faut passer pour toucher la réalité. Tous les torrents des intérêts divers viennent confluer au centre des Bourses qui les mêle, les entre-choque, les balance, retient leurs vérités, dissipe leurs chimères et entretient l’inerte métal dans un état perpétuel de

L’ARGENT

fusion et d' effervescence. En face de la vieille Fortune régulière et héréditaire, qui tourne sa roue dans le même sillon, s’est élevée une Fortune nouvelle, aléatoire çomme le jeu, rapide comme l’occasion, changeante comme l’opinion dont elle répète les mouvements. L’argent était une caste, il est devenu une démocratie. Mammon s’appelle maintenant « Légion, » comme le diable de l’Écriture, et le Pandémonium qu’il construit est le monde transformé et renouvelé.

ROLAND

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