I.A CHANSON DE H O LA ND
(PuGmo do Therûuldo.)
In quo prœlio, Hggihardm, regiœ mensœ præpositus, Anselmus, anneÿ palalii, et iirouodlandus, Brilannici liminis prœfcctm, cum aliis compliiribiis, inlerficimlnr. — « Eggihard, maître d’hôtel du roi, « Anselme, comte du palais, et Holand, préfet des « Marches de Bretagne, périrent dans ce combat, « avec beaucoup d’autres. » — Cette brève mention, inscrite dans la sèche chronique d’Éginhard, est le seul vestige historique qu’ait laissé Roland. Une empreinte de pied sur un sablé aride, voilà ce qui reste de l’homme qui, pendant des siècles, a rempli de sa mémoire tous les mondes de la poésie. La légende a de ces caprices magnifiques de fée et de
nOLAND.
reine; elle se plaît à exalter les humbles, comme l’histoire s’amuse quelquefois à abaisser les superbes. Tandis que l’histoire jette dans l’oubli ou relègue dans l’ombre des héros vivants, réels, authentiques, qui ont souvent ébranlé la terre ; tandis quelle plonge , dans ses limbes Sésostris et Cyrus, qu’elle n’épargne du règne de Trajan que de vagues bas-reliefs enroulés autour d’une colonne, et qu’elle étend la nuit de la barbarie sur les exploits suprêmes d’Aétius et de Posthumus, égaux aux Scipions, plus grands que Marius, la légende ramasse parfois un personnage inconnu , gisant dans la poussière des Chroniques ; elle le couve, elle l’enchante, elle concentre sur lui toutes les puissances fécondantes, toutes les vertus enthousiastes de l’imagination populaire. Et l’homme obscur surgit rayonnant de son sépulcre ignoré; et l’inconnu qui n’a peut-être ni combattu ni vaincu revêt subitement une gloire aussijnagnifique que celle des César et des Charlemagne assis sur leur trône | Telle a été la destinée de Roland. Qu’était-ce que ce préfet militaire de Charlemagne, tué à Roncevaux, dans une affaire d’arrière-garde? L'n soldat quelconque, si peu illustre, si peu mémorable, que l’historiographe de son maître n’âjoute pas même une épithète à son nom. Trois siècles passent sans qu’un chroniqueur le répète : il semble, comm&son corps, réduit en poussière» Mais la légende, qui l'a recueilli, veille sur lui dans cette nuit et dans ce silence : sa lente incubation le ranime. Les souvenirs confus, les
ROLAND
traditions éparses, les rêves poétiques s’emparent de cette Ombre, la grandissent et la transfigurent. Des milliers de fantômes guerriers, disparus dans lés ténèbres des temps barbares, reviennent en elle et l’accroissent démesurément. Elle absorbe des armées, elle s’assimile des races, elle résume des peuples. Comme ce paladin fabuleux , qui héritait de la force de tous ceqjf qu’abattait sa lance, Roland hérite de tous-les héroïsmcs et de toutes les prouesses d’une époque. Trois cents ans après Roncevaux, au matin de la bataille d’IIastings, sa Chanson, entonnée par un trouvère, et répétée en chœur par l’armée normande, révèle à la Chevalerie le héros qui doit la personnifier. L’Achille chrétien surgit, non pas du Styx, mais du Léthé, désormais invulnérable à l’oubli.
A partir de là, Roland conquiert le passé : il s’empare du monde carlovingien dont il devient le type et le chef. Les douze Pairs de la Table Ronde, plus réels que lui, ne tiennent pas contre ce vainqueur chimérique. Ce sont les hommes de chair qui s’effacent, c’est l’homme d’ombre qui resplendit. Charlemagne lui-même décroît, dès qu’il apparaît, comme Agamemnon dans ï Iliade devant le fils de Pélée. 11 extermine plus de monstres qu’Hercule et plus de Sarrasins que le Cid; il charge avec un bâton des géants armés de toutes pièces; il soutient seul l’assaut d’une armée; il se bat en duel avec Olivier, dans une île du Rhône, et le combat dure cinq jours et cinq nuits. Le temps se dérange, les limites du
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ItOLAM).
monde historique se déplacent pour lui faire passage.
Les Croisades anticipées reculent de trois siècles, et rentrent humblement dans le nombre de ses ex- • ploits. Il prend Constantinople avant Beaudoin et Jérusalem avant Godefroi. 11 enchante tout ce qui le sert et tout ce qu’il touche. Son cheval, Veillantif, parle comme l’âne de la Bible et comme les coursiers Aq-Y Iliade; son épée Durandal est une fée d’acier infrangible ; son oliphant, lorsqu’il y souille de toute son haleine, déracine les poternes, descelle les portes des villes, et fait tomber les dents et les moustaches de ceux qui l’entendent. Roland envahit toutes les races et tous les pays. Sa renommée a le don de l’ubiquité ; son épée jette des éclairs aux quatre coins du monde. L’imagination le multiplie après l’avoir évoqué. Elle en fait un géant physique, après en avoir fait un héros grandiose ; elle étend sa taille aux proportions de l’àme qu’elle lui a donnée. Il joasse partout, èt partout il laisse après lui des vestiges de foudre et des empreintes de colosse. — L’immense embrasure qui ouvre les Pyrénées, sous les tours de Marboré, a été taiUée par un coup de sa Durandal ; François 1", soulevant à Blayes le couvercle de son tombeau, pâlit comme le laboureur de Virgile découvrant dans son sillon les grands ossements des hommes d’autrefois. L’Angleterre l’a vu apparaître près d’un marais qui porte son nom. L’Italie est remplie de sa gloire et de ses reliques : sa • statue, rongée par le temps, monte la garde, à la
HOLAND.
porte du Dôme de Vérone, vis à vis de celle d’Olivier : Pavie donne pour sa lance un aviron gigantesque suspendu à la voûte de sa catliédrale : on voit à Rome, dans la rue de la Spudti d'Orlando, Durandal sculptée sur un mur, et à Spello un phallus de pierre gigantesque , .au bas duquel est inscrit ce distique :
Orlandi hic Caroli mai’tii metire nojwtis '
Ingentos arlus; cætera facta docenl.
L’Allemagne l’a vu clievaucher, mystérieux et redoutable comme le Chevalier de la Mort, d’Albert Durer, dans les ténèbres de ses forêts. Il a bâti sur un rocher du Rhin le burg de Rolandsek : une tradition l’y fait mourir d’amour devant un cloître de nonnes. La Hongrie l’a aperçu parcourant ses steppes. On entrevoit vaguement sa haute silhouette, comme aux clartés d’une auréole boréale, dans les légendes brumeuses de l’Islande. Les Turcs, d’après Pierre Reion, le réclamaient comme un des leurs, et montraient son épée accrochée à la porte, du château de Brousse. Les Géorgiens, selon Busbec, qui ont oublié Ja.son*et Médée, chantaient Roland, au seizième siècle, sur leurs guzlas grossières faites de trois cordes tendues sur une planche. — De là, porté sur les hippogriffes, il s’enfonce dans l’infini de l’Asie, et si l’on prêtait l’oreille aux plus vagues rumeurs de la tradition, on entendrait jusque dans
HOLANU.
les jungles de l’Inde, jusque sur les neiges de la Tartarie, le sourd retentissement de ses pas.
La poésie canonise Roland après l’avoir glorifié. Au plus liaqt du Paradis, Dante enchâsse son âme, comme une relique vivante, entre celles de Machabée et de Charlemagne, sur la croix lumineuse qui traverse la planète de Mars. — '■ Et au nom du grand « Machabée, je vis se mouvoir une lumière tour- <1 noyante, et la joie était le fouet de cette toupie (I céleste. — Ainsi pour Charlemagne et pour Roland : « mon regard attentif suivait leurs deux lueurs, « comme l’œil du chasseur suit le faucon dans son « vol. »
Mais c’est dans le poème de Theroulde qu’il faut chercher le Roland primitif, tel qu’il sortit tout armé de la tête casquée de la Chevalerie. C’est dans l’aire où il est né qu’il faut chercher l'aigle. Hors de cette rude Iliade du xi' siècle, vous ne trouverez que son fantôme errant parmi des mirages. Là seulement revit le Roland, non pas historique, mais épique et animé, sous sa figure légendaire, de l’existence réelle du siècle qui le créa. Quel chef-d’œuvre brut que ce poème qui se dégage âprement d’un idiome inculte, comme le lion de Milton, des fanges du chaos! C’est l’enfance de l’art, mais une enfance herculéenne qui, d’un bond, atteint au sublime. Les héros, la langue, les idées, tout y semble en fer. Quantum fcrrum! Quantum fcrrum '. comme s’écriait le roi Didier, en voyant, du haut de sa tour, ondoyer
aOLAND.
à riiorizon les flots d’acier de l’carmée de Charles. Le poème ressemble à ces arftuires de taille surhumaine qui figurent dans les arsenaux : on se demande ' avec stupeur quels hommes gigantesques ont pu l’inspirer.
Dès le premier chant, vous êtes transporté dans un monde presque surhumain : Cliarlemagne entouré de ses Pairs, avec « sa barbe blanche étalée sur sa cuirasse, » apparaît comme le patriarche du monde -féodal. Le poète le vieillit pour le rendre plus vénérable : il ajoute l’antiquité à sa majesté : avec la gloire de César, il lui donne l’âge d’Abraham. La querelle de Roland avec Ganelon, la trahison du comte de Mayence conspirant, avec le roi Marsille, l’extermination de l’armée, présentent des scènes admirables. Mais c’est avec la bataille que le génie de Theroulde éclate. A partir du moment où Olivier, monté sur un arbre, signale l’armée sarrasine à Roland, engagé avec l’arrière-garde dans les gorges de Roncevaux, le poète prend un élan qui ne faiblit plus. — « Camarade Roland! sonnez votre cor.
« Charles l’entendra et ramènera son armée ! »
Ciimpaing Kollans kar sunez vostrc corn.
Si l’oual Caries, si roturnerat l’ost !
s’écrie par trois fois Olivier. Mais Roland s’indigne d’appeler à l’aide avant d’avoir combattu : —
(I Ne plaise à Dieu que nul ici-bas puisse dire que (I j’ai corné pour des païens ! Pareil reproche ne
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V sera fait à ma race. iNon ; mais de Durandal je « frapperai grands coups, l’acier sera sanglant jusci qu’à l’or de la garde. » Les Maures s’av.ancent : cent contre un Franc, mille contre dix. L’évôque Turpin à cheval, du haut d’un rocher, absout en masse l’armée qui va mourir. ■ « Pour pénitence, il lui enjoint de bien frapper. »
Par pénitence les cumamiet à férir.
C’est une des plus originales figures de la chevalerie que celle de cet évêque guerrier mitré d’un casque, crossé d’une lance, qui bataille de si grand cœur et prêche au son du clairon. Cne rude jovialité se môle à son héroïsme. 11 rappelle tantôt saint Michel secouant son glaive de feu sur les Mauvais Anges, et tantôt le Moyne de Rabelais guerroyant avec Gargantua contre Picrocliole.
La bataille s’engage, furieuse dès le premier choc. Roland crève d’un coup d’épieu la poitrine d’Alroth : Olivier abat « à pleine lance » Fausseron, <i seigneur du pays de Dathan et Abiron ; » Turpin fracasse le roi-Corsablyx. Ce ne sont qu’écus rompus, hauberts démaillés, arçons vidés, casques écrasés, armures fendues jusqu’à la chair vive. Les lances et les estocs retentissent comme des marteaux battant une enclume humaine. Des rires vaillants éclatent au milieu du carnage : l’alouette gauloise jette sa note parmi ces cris d’aigle. — « Gente est notre bataille ! » crie Olivier à Gerer qui vient de tuer un émir. « Un
vrai coup de baron! » dit Turpin voyant le duc Sanche transpercer un Sarrasin d’outre en outre. —
« Vous n’avez pas la chance, » dit Angelier, renversant mort Escroniiz. — « Le mal est sans remède! » s’écrie Gautier de Luz désarçonnant Estorgan. — Roland va et vient dans la mêlée, suant le sang sur son cheval qui l’épanche. Au quinzième coup, son épieu se brise. Alors il tire Durandal. Olivier, qui, depuis une heure, se bat avec un bois de lance, dégaine à son tour Ilauteclaire. Les deux épées enchantées fondent sur les Sarrasins qu’elles abattent par gerbes, taillant les membres, coupant les tètes, tranchant en deux, d’un seul coup, les chevaux et les cavaliers.
Mais cette moisson humaine renaît et se multiplie sous le fer des Francs. Lé roi Marsille tombe sur eux avec le gros de son armée restée à l’écart. Leurs rangs s’éclaircissent, les hauts barons tombent; au cinquième choc ils ne sont plus que soixante. Les exclaqiations tout à l’heure joyeuses et confiantes se changent en cris de détresse : « Baron, c’est jouerde malheur! » crient les Français à Auséis renversé ;
« Ah ! quel déchet des nôtres ! » lorsque Gerer, Bérenger et le duc Austore tombent, d’un jet, sous la lance de Grandogne, roi de Cappadoce. — Roland se décide à sonner de son oliphant. Olivier l’en dissuade avec une tragique ironie. — « Ah ! ce serait « trop grande vergogne à tous vos parents qui en « porteraient l’affront toute leur vie ! » — Roland
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embouche .sa trompe; il y souille avec un si furieux effort que le sang jaillit de sa bouche et que sa tempe en éclate. Le cri désespéré perce les montagnes ; il va frapper, à trente lieues de là, l’oreille de l’empereur qui y sent passer l’àme du héros.
<1 C’est le cor de Roland, dit-il, oncque il ne le « sonna qu’au cœur d’une bataille. » Le traître Ganelon veut l’empêcher de compi-endre le sens de cette fanfare éperdue. — o De bataille il ne s’agit « point. Ne connaissez-vous votre neveu Roland? « pour un seul lièvre, il va cornant toute une Jour- (1 née. »*Mais Roland continue à sonner furieusement de sa bouche sanglante : c’est comme un râle qui fend l’air. « Ce cor a longue haleine, » s’écrie Charlemagne; et le vieux duc Naymes de Bavière lui répond ; « C’est un brave qui sonne : on se bat autour « de Roland. Sur ma conscience, celui-là l’a trahi qui « voulait vous donner le change. Donc, criez votre <1 devise , et secourez votre noble neveu. Vous enten- « dez assez si Roland désespère. » Cette fois, Charlemagne ne doute plus. — « Seigneur, nos all'aires vont « mal et très-mal! Mon neveu Roland va nous quitter « aujourd’hui. J’entends à son cornet qu’il ne vivra « guère. Donc, qui veut le revoir chevauche allégre- « ment. » Et l’armée, tournant bride, rentre à grand train dans les défilés.
Charlemagne arrivera trop tard : cinquante mille païens de Carthage, « qui n’ont de blanc dans le visage que les dents, » viennent d’assaillir les
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preux survivants. Durandal flamboie et foudroie. Mais que peut une hache contre une forêt? Olivier est blessé à mort ; aveuglé par le sang, il rôde encore sur le champ de bataille, frappant à tâtons. Son épée s’abat sur le cimier de Roland qu’elle fend jusqu’au nasal. « Roland le regarde et lui demande « avec douceur : Monsieur mon compagnon, l’avez- « vous fait exprès?
Sire cumpain, faites le vos de gred?
« C’est liioi, Roland, votre ami le plus cher. Vous ne « m’avez aucunement défié. — Olivier répond : je H vous entends, mais je ne vous vois pas, ami. Dieu « vous protège ! je vous ai frappé : pardonnez-le- « moi. — Roland répond : je n’ai pas le moindre mal. U je vous pardonne ici devant Dieu. » — Les deux frères se saluent et se séparent pour aller mourir.
Ils no sont plus que trois : Roland, Gautier de Luz et Turpin. Gautier est tué; Turpin a quatre épieux dans le corps; Roland panse ses plaies, puis il va fouiller le champ de bataille, en rapporte un â un ses compagnons morts et les range à la file devant l’archevêque : l’agonisant bénit les cadavres. Mais quand vient le tour d’Olivier, Roland tombe pâmé de douleur, en apportant le corps de son ami étroitement serré sur son cœur. L’archevêque se traîne dans la vallée pour lui chercher à boire et expire en route. Roland se redresse avant de mourir. 11 veut briser Durandal contre les rochers, mais l’êpée
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héroïque « grince sans se rompre ni s’ébrécher. » Alors le preux la plaint comme une vierge qu’il serait forcé d’abandonner aux barbares. — « Ah ! (( ma Durandal, votre heur est inégal à votre bonté, (I mais homme ne soit votre maître à qui un autre « homme fera peur! Longtemps vous fûtes aux « mains d’un vaillant capitaine, dont jamais le « pareil ne sera en France, la terre de la liberté. » 11 ramasse ses dernières forces pour la casser contre le granit; Durandal grince encore, mais rebondit sans entaille. — « Hélas ! 'ma Durandal , que tu es « claire et blanche! Comme aü soleil tu luis et re- (I flamboies ! En ai-je assez conquis avec toi des pays « et des terres où règne Charlemagne à la barbe fleu- (1 rie ! Au.ssi pour cette épée ai-je deuil et souffrance. « Plutôt mourir qu’aux païens la lais.ser. Que Dieu « le Père sauve celte honte à la France ! » Une troisième fois, le preux essaie de la rompre ; la pierre vole en éclats sous ses coups, mais l’épée immortelle n’est pas ellleurée; alors, l’étreignant contre sa poitrine : — « Ah! Durandal, si belle et sanctissime, « dans ta garde dorée il y a assez de reliques. Ce « n’est le droit que païens te possèdent. Combien « de terres j’aurai par toi conquises, que tient « Charles à la barbe fleurie, et dont l’empereur est « brave et riche ! » — Sentant la mort venir, il se couche sur l’herbe, à l’ombre d’un pin, ayant sous lui son épée et son oliphant. — « Le comte Roland « SC couche sous un pin ; vers l’Espagne il a le visage
« lüiii né. De maintes choses lui vient la souvenance,
« de tant de pays soumis par sa valeur ; de douce « France, des hommes de son lignage, de Gharle- « magne son seigneur qui l’a nourri. 11 ne peut s’em- (1 pêcher de pleurer et de soupirer. A Dieu il tendit « le gant de sa liiain droite. Saint Gabriel le lui a <1 pris de la main. Mort est Roland, Dieu a son âme « au ciel! » — l n héros d’Homère envierait ce gant tendu au ciel par le preux mourant. C’est comme une arme que Roland rend son âme à Dieu.
Le poème devrait.finir lorsque Roland meurt. Il a pourtant encore une page admirable, celle où la belle Aide « aux crins d’or, aux yeux d’azur pâle (I comme ceux des faucons après la mue, » se présente devant Charlemagne. — « Où est Roland, le « capitaine qui me jura qu’il me prendrait à « femme 1 » Charles pleure à chaudes larmes, et tire sa barbe blanche. — Hélas! tu t’informes d’un « homme mort. » Et il lui offre spn fils Louis en échange. — Aide répond : « Ce discours m’est « étrange. Ne plaise à Dieu, qu’après Roland je reste « vivante! Disant, elle blêmit, et tombe aux pieds de « Charles, morte à jamais. »
C’est le seul moment où l’Amour intervienne dans ce poème vierge comme la Mort : il y lance la foudre et il disparaît. Hors de là les femmes sont bannies de la Chanson de Roland comme d’un cloître de moines militaires. Leur souvenir même n’y pénètre pas. Les ' preux n’ont que leur épée pour maîtresse; leur chair
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n’est sensible (ju’au fer. C’est l’épée qu’ils baisent en mourant ; c’est à l’épée qu’ils adressent leurs derniers adieux.
Tel est ce poëme auquel il n’a manqué qu’une langue abordable. On refuse à notre race le génie épique : qui l’eut plus qu’elle au Moyen-Age où les Cfuimons de Gestes surgissent par légions? L’Inde antique a seule égalé cette fécondité. Un trésor inouï de hautes traditions, d’images grandioses, d’idées poétiques est enseveli dans ces livres ; mais la rouille et les ronces d’un idiomg barbare le dérobent à l’admiration. Il est gardé par les rauques vocables des dialectes gothiques, comme par les monstres difformes du blason. Ceci a tué Cela : la lettre morte a tué la pensée vivante. La France n’a pas eu, comme l’Italie, le bonheur d’avoir un Dante qui recueillît ces matériaux épars et les concentrât dans un monument éternel. Pendent interrupta. La sublimité naturelle ne suffit pas aux créations du génie humain : il y faut la clarté de la parole, la main et le travail de l’art. Les murs cyclopéens de la Grèce attestent par leur masse la vigueur d’une race athlétique : le voyageur les regarde à peine et court admirer Phidias dans le Parthénon.
La destinée poétique de Roland dégénéra en se prolongeant. Du poëme de Theroulde, austère et nu comme une tente, il passe dans une enfilade de fictions féeriques qui dénaturent sa sublhne his-
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toire. L’Italie sceptique du xvi" siècle le prend pour Condottiere à tout faire de ses épopées romanesques : elle le surcharge de prouesses banales et d’exploits menteurs. L’Arioste fait de Roland le héros de son poëme immense, et cette apothéose est une décadence. Le martyr guerrier de Roncevaux s’y transforme en paladin d’opéra, amoureux et écervelé, taillant en pièces des géants de carton, assiégeant des villes fantasmagoriques, chevauchant sur les nues, batîiillant contre des fantômes fantôme lui-même dont se joue le magicien moqueur qui l’a évoqué. Arrachons-le à ces fictions profanes. Comme ce mendiant des Mille et une Nuits, qu’après un jour de règne imaginaire on reporta sur son grabat pendant soTi sommeil, tirons Roland de l’empire des songes, et replaçons-lc sur les rochers sanglants des gorges de Roncevaux. Sa place d’honneur, son poste idéal est sur cette brèche des Pyrénées où il tombe, en couvrant la France naissante de son corps.
LE DftCAMERON DE ÜOCCAEE
Les poëtes ont souvent parlé du lien secret qui rattache i’Ainour à la Mort. Le Dcamiêron I5occace semble inspiré par cette fraternité mystérieuse. Jamais poëme plus riant n’eut un frontispice plus sinistre. On entre dans ce jardin enchanté, où se lève l’aurore de la Renaissance, par une avenue encombrée de fossoyeurs, de porteurs de torches et de charrettes funéraires. La peste noire est à Florence ; les morts courent les rues et se rangent en files par centaines, derrière un prêtre livide qui les conduit au cimetière, en récitant sur lui-même les prières des agonisants. Le Moyen-Age va finir, et il fête son dernier jour par une danse macabre. Les vies s’éteignent comme les mille cierges d’une cathédrale dont les cérémonies se terminent. —
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