‹ Hommes Et DieuxChapitre 84 sur 84 · S W I KT · texte numérisé non relu

S W I KT

<( pauvres d’Irlande d’être à charge à leurs parents « ou à leur pays, et pour les rendre utiles au public. » Sa modeste proposition consiste cà saigner les enfanls comme des veaux et comme des moutons, à les cuire et à les manger. On comprendrait quë le tribun d’un peuple affamé employât cette monstrueuse image pour effrayer ses tyrans, en doni^nt à son discours le cri des seins taris et des entrailles déchirées. .Mais c’est avec son flegme ordinaire que Swift émet cette affreuse idée ; il ne la lance pas dans un accès de rage oratoire, il la présente comme une motion, l’explique, la discute, en fait ressortir, point par point, tous les avantages. On dirait un prêtre de Moloch qui, devenu pasteur protestant, essayerait de pqopager les rites de son ancien Dieu en les accommodant à l’esprit pratique de sa nouvelle religion. — 11 commence par établir qu’un jeune enfant bien nourri est, à l’âge d’un an, rôti ou bouilli, à l’étuvée ou au four, une nourriture substantielle et saine; puis il prie le public de considérer que sur cent vingt mille enfants, on en pourrait réserver vingt mille pour la reproduction de l’espèce, « ce qui est plus « qu’on ne réserve pour les moutons et le gros « bétail, » et que les cent mille autres pourraient, à l’âge d’un an, être offerts en vente aux personnes de qualité et de fortune, dans tout le royaume, « la « mère étant toujours avertie de les allaiter copieu- « sement dans le dernier mois, de façon à les rendre « charnus et gras pour les bonnes tables. » 11 a tout

SWIFT

prévu et tout calculé : le poids que l’enfant peut atteindre, son prix de revient et de vente, l’usage qu’on pourrait faire de sa peau convenablement préparée. Il expose les résultats financiers et économiques de cette boucherie enfantine : la diminution du nombre des papistes, principaux producteurs de la nation ; la richesse du pays accrue des cinquante mille guinées que coûterait par an l’entretien des enfants mangés; le profit d’un nouveau plat introduit sur la table des gentlemen « qui ont quelque délicatesse dans le goût; » l’encouragement au, mariage, devenu une industrie lucrative; l’amour maternel excité et encouragé « quand les femmes « seraient sûres d’un établissement à vie pour les « pauvres petits, institué en quelque sorte par le « public lui-même. » Et cette facétie d’ogre continue ainsi pendant vingt-cinq pages, déduite logiquement, travaillée comme un rapport, appuyée par des chiffres, assaisonnée de recettes culinaires et gastronomiques! Ainsi parlerait un Taïtien anglican et parlementaire qui proposerait à la Chambre de son île de revenir au cannibalisme... Le cœur se soulève, le goût se révolte ! On se demande si l’excès même du désespoir autorise de telles fantaisies, si l’ironie portée à cet excès n’est pas complice des horreurs qu’elle veut simuler.

Swift est un grand homme en Angleterre, il décroît à Douvres; à Calais, il n’a plus qu’une taille ordi-

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naire. Son génie est trop insulaire pour s’acclimater ailleurs que dans son pays. Il personnifie avec une vigueur singulière les qualités violentes de la race saxonne. Mais son talent, qui enthousiasme l’Angleterre, n’inspire ailleurs qu’un morne étonnement. — Baal domine à Carthage, Typhon règne en Égypte : leur génie cruel fait partie de l’esprit public, leur laideur caractérise la contrée, leur difformité plaît à leur peuple comme l’expression de son originalité et de sa puissance. Mais Rome refuse d’adorer ces rudes fétiches indigènes; la Cité éternelle et universelle ne les admet pasi,dans son Panthéon.

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