‹ Hommes Et DieuxChapitre 83 sur 84 · XXVI H · texte numérisé non relu

XXVI H

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Le génie anglais n’a pas de représentant plus violent et plus répulsif que Jonathan Swift. Il incarne en lui l’orgueil effréné, le sombre égoïsme, la haine acharnée, l’ironie méchante, l’humeur insociable, tous les Péchés capitaux de sa race et de son pays. 11 n’y a pas un trait sympathique dans ce sauvage misanthrope; il grimace ou il menace par tous les côtés. On ne sait par quel bout prendre ce fouillis revêche d’ongles et d’épines. Tantôt il dégoûte, tantôt il effraye : un porc-épic roulé sur lui-même symboliserait assez bien son âpre génie.

Sa vie ne fut qu’une tyrannie malfaisante entrecoupée d’accès de fureur. Cette tyrannie débuta par la servitude. Secrétaire à vingt ans de sir William Temple, chapelain à trente ans de lord Berkeley, domestique

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déguisé sous ce double titre, Swift avala jusqu’à la lie tous les déboires de l’humiliation. Il éprouva combien l’escalier de service est dur à monter, et de quelle pâte amère est fait le pain des valets. Il s’af- . franchit de cette position subalterne à l’aide de ses pamphlets meurtriers, pareil à un esclave échappé qui se frayerait son chemin à coups de poignard. La liberté de la presse venait d’apparaître; l’Angleterre était en admiration devant le Journal comme les nègres le sont encore aujourd’hui devant le papivr qui parle. Swift devint presque subitement une puissance; l’aristocratie, le clergé, les ministres employèrent et redoutèrent tour à tour cette plume acérée qui faisait des blessures mortelles. Le scribe de William Temple, l’officiant à gages de lord Berkeley, fut le conseiller des Cabinets et le dictateur des partis.

11 abusa cruellement de ce changement de fortune, rendant l’insulte pour le dédain, et l’imprécation pour l’impertinence. Les courtisanes parvenues se vengent, par un luxe écrasant, de leur enfance misérable : le pamphlétaire arrivé accabla d’outrages la classe qui l’avait comblé de mépris. Son arrogance indomptable terrassait l’orgueil de race des ministres et des grands seigneurs. On cite de lui des boutades qui sont des coups de boutoir. — Il renvoie les banks -notes que le premier lord de la Trésorerie lui adresse pour le remercier d’un article, réclame des excuses, les obtient et écrit sur son journal :

« J’ai rendu mes bonnes grâces à M. llarley. » — Le

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duc de Buckingham désire faire sa connaissance; Swift répond « cpie cela ne se peut, qu’il n’a pas « fait assez d’avances. » On lui dit que le duc n’a pas l’habitude de faire les premières démarches. — « Je dis que je n’y pouvais rien, car j’atten- « dais toujours des avances en proportion de la « qualité des gens, et plus de la part d’uîi duc que « de la part d’un autre homme. » — Un autre jour, il s’imagine que le sociétaire d’Ëtat Saint-John lui fait froid visage. Cela l’indigne et le révolte comme un délit de lèse -majesté. « Je l’avertis que je ne « voulais pas être traité comme un écolier, que tous M les ministres qui m’honoraient de leur familiarité « devaient , s’ils entendaient ou voyaient quelque « chose à mon désavantage, rne le faire savoir en « termes clairs, et ne point me donner la peine de « le deviner par le changement ou la froideur de « leur contenance et de leurs manières; que c’était « là une chose que je supporterais à peine d’une « tète couronnée, mais que je ne trouvais pas que la <1 faveur d’un sujet valût ce prix; que j'avais l’inten- « tion de faire la même déclaration à mylord garde « déc sceaux et à M. Harley, pour qu’ils me traitas- « sent en conséquence. » — Saint-John se défend en alléguant deux nuits passées l’une à boire et l’autre au travail : ce que Swift avait pris pour de la froideur n’était que de la fatigue. Il daigne accepter cette explication.

Malgré sa plume et sou influence, Swift ne put

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atteindre au pouvoir. Ses passions étaient plus fortes que son ambition n’était haute. Il aurait passé par-dessus la crosse et les sceaux pour attraper un sarcasme ou pour blesser un ennemi. On ne pouvait faire un évêque du sceptique qui, dans le Conte du Tonneau, avait comparé les sectes clirétiennes à des. habits plus ou moins brodés. On ne pouvait faire un lord de l’homme qui écrivait dans son (iullieer: « Un noble est un misérable pourri de corps et M d’âme, ayant ramassé en soi toutes les maladies et « tous les vices que lui ont transmis dix générations « de débauchés et de drôles. » Swift était de ceux que les partis entretiennent, mais qu’ils n’élèvent pas. Relégué au doyenné de Saint-Patrick à Dublin, il puisa dans la misère du pays où on l’exilait l’aliment de nouvelles fureurs. /Vngjais d’origine, quoique Irlandais de naissance, il épousa contre sa race la: haine de son pays d’adoption; il en lit hurler la famine, saigner les plaies et sonner les chaînes. L’Irlande asservie trouva en lui le plus violent et le plus puissant ^es tribuns.

Car on ne peut refuser à cet homme de proie certaines passions généreuses. Il déteste l’iniquité, l’hypocrisie le révolte; « la corruption des hommes au pouvoir mange sa chair — comme il dit — et dessèche son sang. » Mais il ne sait pas aimer, s’il sait exécrer. Il plaide sans sympathie la cause des opprimés; il les méprise, en les' défendant, presque autant que leurs oppresseurs. Sa soif de la justice provient

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de son irritation permanente. Il y a du fiel dans son zèle et de la bile dans son dévouement.

(lertes un pareil personnage n’était pas fait pour séduire; il avait d’ailleurs l’enveloppe de son caractère, une laideur abrupte et farouche. 11 semble qu’il aurait pu dire, comme le Richard 111 de Shakespeare : « J’ai été brouillé avec l’Amour dès le ventre de « ma mère. » Aussi professait-il cyniquement le mépris des femmes. La nature l’avait fait neutre, mais il violait cette neutralité. Je ne sais rien de plus odieux que sa Lettre à une jeune personne sur son muriuge. Il salit sou voile nuptial; il flétrit, avec ses rudes mains de pédant, les fleurs de sa guirlande et les illusions de son cœur : « Vous avez, — lui « écrit-il, — fort peu d’année* à être jeune et jolie « aux yeux du inonde, et aussi peu de mois à l’être (I aux yeux d’un mari qui n’est point un sot. Car <1 j’e.spèfe que vous ne rêvez plus aux charmes et « aux ravissements que le mariage a toujours eu et « aura toujours pour mission de faire cesser subite- <1 ment. D’ailleurs, votre union a été une affaire de « prudence et de bonne amitié, sans aucun mélange « de cette ridicule passion qui n’existé ijue dans « les pièces de théfitre et dans les romans. » — Il poursuit sur ce ton brutal, allant de l’avanie à l’insulte, parlant à cette jeune fille comme à une femelle qu’on vient d’accoupler : « Do même que les théo- « logions disent que certaines gens prennent plus de Il peine pour se damner qu’il ne leur en coûterait

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« pour faire leur salut, ainsi votre sexe emploie plus (I de mémoire et d’application pour être extravagant a qu’il n’en faudi-ait pour le rendre sage et utile. « Quand je songe à cela, je ne puis croire que vous « soyez des créatures humaines. Vous êtes une sorte « d’espèce à peine d’un degré au-dessus du singe. « Encore, le singe a des tours plus divertissants que « les vôtres, et il est, en somme, un animal moins « coûteux et moins malfaisant. Avec le temps, il « pourrait devenir un critique passalde en fait de « velours et de brocart, et ces parures, que je sache, (I lui siéraient aussi bien qu’à vous. »

Cet être haïssable fut pourtant aimé. Les bonnes fortunes du nain d’Astolpbe et du nègre des Mille et une IS’uils ne sont pas j)lus singulières que les passions inspirées par Swift. Ce fut l’amour à la renverse ; Galatée courtisant Polyphénie, Miranda éprise de Caliban. Une jeune bile nommée miss Waryng aspira d’abord à sa main ; il l’épouvanta pour la repousser, en lui faisant du mariage une peinture auprès de laquelle celle d’Arnolpbe est un'trumeau de'boudoir. — « Êtes-vous capable, écrit-il-à sa pré- « tendue, d’abjjirer vos penchants pour prendre les « miens, de n’avoir de volonté que là mienne et de « vous résigner à une profonde abnégation’i’ Souf- « frirez-vous patiemment mes colères souvent in- K justes et mon humeur presque toujours détestable? <1 Avec trois cents livres sterling, saurez-vous tenir « maison et y répandre l’aisance? Serez-vous l’ange

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« de résignation que je n’espère pas trouver en ce « inonde? Si vous le croyez, épousez-nioi. »

Miss Waryng avait reculé devant le portrait, Esther Johnson s’éprit de l’original. C’était une belle jeune fille qu’il avait connue chez son premier patron, William Temple. 11 fut son précepteur et devint son maître. L’enfant s’iittacha à lui avec une passion qui ressemblait à une possession. Elle le suivit en Irlande ; elle entra dans son doyenné comme elle serait entrée dans un cloître. La vierge lit vom de chasteté entre les mains du vieil impuissant. Mais une auti'e jeune fille, miss \'anhomrigh, s’éprit de Swift à sou tour. L’épouvantail inerte et farouche attirait à lui les colombes. Swift se laissait adorer avec un gauche embarras; il laissait ses detix ^aîtresses platoniques tirer par les deux jians sou manteau rogné. de ministre. Il leur donnait les noms poétiques de Stella et de Vanessa ; parfois même il forgeait pour elles de lourds madrigaux : cadeaux d'un vieux Gyclope à des nymphes. Mais sa galanterie grimace et se bat les flancs. On sent dans scs vers d'amour l’eunuque pour qui vin billet doux est une Uiclie aussi ingrate qu’un pensum.

Cependant Stella, apprenant qu’elle avait une rivale, tomba malade de désespoir et de jalousie : Swift l’épousa pour la guérir. Mariage dérisoire et glacial : le contrat stipulait sa stérilité. Vanessa n’en mourut pas moins de douleur. — U y a du mystère dans cette histoire moitié grotesque et moitié tra-

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gique; elle ferait croire aux ensorcellements. — Stella, depuis, ne fit que languir et mourut bientôt à son tour. En partant, du moins, elle emporta la raison du vieillard qui l’avait tuée. Inseusilde aux souffrances de ses deux victimes, Swift ne résista [las à leurs spectres. Sa vieillesse se débattit dans les affres du spleen et de la folie. Il savoura le lent supplice de sentir l’imbécillité l’envahir à la façon d’une gangrène. Ses facultés se détachaient de lui une à une; il perdit d’abord la vue, puis la mémoire, puis l’intelligence. Son hypocondrie se tourna en rage. 11 mourut, selon sa prédiction, « comme un rat empoi- « sonné dans son trou. »

Le talent, chez Swift, c’est l’homme ; une adresse de bourreau, une ^sauthropie d’hypocondre, un rire de tyran. Tantôt il r.appelle cet Apollon de Ribeira, qui, son couteau .sanglant dans Iqs dents, regarde fumer le corps de Marsyas; tantôt le fossoyeur de Siiakespeare, boull'onnant sur les fosses ouvertes et cassant les tètes de mort à coups de bêche. Pamphlétaire, il est terrible et unique. Jamais la vengeance ne fut mangée plus froide et mâchée plus flegmatiquement. « Malheur! — .s’écriait Auguste lé- « guant l’Empire à Tibère, — maliieur au peuple « romain qui va devenir la proie d’aussi lentes mâ- II choires! » Miscnim popidum romamini rpd sub Imit lentis maxillis cril! — On se rapi)clle ce cri d’Auguste, en assistant aux exécutions de Swift. On plaint comme lui le malheureux tombé dans les mains de

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ce tortureur iliétliortique. Pas un éclat, pas un tressaillement, pas un de ces mouvements de colère qui abrègent le supplice ou qui le relèvent, en lui donnant le caractère d’un combat. 11 dépèce symétriquement sa victime , il la divise et la subdivise, il inflige une douleur choisie à chaque membre, une convulsion Sjjéciale à chaque fibre. — Il est tel de ses portraits satiriques, celui de lord Wharton, par exemj)le, qui rappelle les écorchés de l’anatomie.

Moraliste, Swift ne cesse pas d’être pamphlétaire. Sa liaiiTe, de particulière, devient générale. 11 voudrait que l’humanité n’eùt qu’une tête pour lui cracher au visage. Sa préoccupation unique dans ses Contes est de la ravaler et de l’avilir# 11 dégrade toutes seS passions, il rabat toutes ses tendances, il déshonore tous ses sentiments. Le corps n’est pour lui qu’un appareil de fonctions ignobles, l’ame qu’un réceptacle de vices et de folies, la beauté qu’un vain trompe-l’œil qui ne résiste pas au verre du microscope. Il résume la religion par un énergumène, la science par un charlatan, la- politique par un sycophante, la civilisation par une cohue d’imbéciles et de fripons. — l>ans son Gulliver, il crée les Vahous, une espèce de singes immondes et féroces, les compare au.x hommes, et les déclare supérieurs. Ses géants et ses nains nous rapetissent également, les uns en nous rabaissant à l’état d’insectes, les autres en nous montrant parodiés par une fourmilière. Ce Voyage de Gulliver est plus ti’iste au fond que celui de

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Dante à travers l’Enfer. Vous y cherchez en vain une échappée sur le ciel. Quelle différence avec la navigation imaginaire du Puntuqrnd de Rabelais, auquel on l’a souvent comparé! Le vaisseau de Pantagruel vogue en pleine science et en pleine nature : le vent de l’avenir souille dans ses voiles ; l’aube de la Renaissance luit à l’horizon> 11 aborde, comme celui de Gulliver, les îles symboliques du Mensonge et de l’Ignorance; mais les joyeux colosses qui le montent affrontent leurs monstres, souiRent sur leurs fantômes, et exorcisent leurs démons d’un éclat de rire fulgurant. Le Gulliver de Swift voyage sans espoir et sans idéal. Les pays chimériques qu’il visite lui montrent les vices de^’humanité monstrueusement gros.sis ou ridiculement contrefaits. 11 y apprend que l’humanité est incurable et incorrigible . que tout est vanité et calamité. L’univers tel qu’il le découvre n’est qu’un vaste système d’enfers et de prisons roulant dans le vide. Il n’est pas jusqu’à l’idée de l’immortalité que Swift n’essaye d’enlaidir et de dégrader. Gulliver rencontre dans l’île de Luggnagg les Strnddbrugg, une race d’immortels; mais ces Immortels sont des vieillards idiots et infirmes qui se traînent, en radotant, le long de leur éternité misérable. Chaque lustre augmente leur caducité, chaque siècle aggrave leur décréjiitude. Les êtres dont la (irèce fait des demi-dieux ne sont pour Swift que des ganaches tombées en enfance.

Môme quand il moralise, Swift nous effraye et nous

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choque encore. C’est sous la forme de l’antiphrase qu’il donne ses leçons; mais il garde dans le sarcasme un sérieux si imperturbable qu’on se demande si ce sérieux n’est pas véritable. Cette ironie perpétuelle a l’eUrayante immobilité du masque que portaient les histrions antiques; son rire crispé ne bouge pas ; les blasphèmes et les infamies passent au travers sans le détendre et sans l’amoindrir. Ses Imtnirtions aux domestiques indigneraient Scapin et scandaliseraient Mascarille. Il leur prêche le vol, la fraude, l’ivrognerie, la paresse, l’espionnage, le mensonge, l’incurie des enfants, le dégât de la maison, la haine de leurs maîtres. L’intention morale est probable ; mais comment la discerner sur ce visage impassible .\ucun signe ne vous avertit que l’auteur plaisante et qu’il dévoile les vices des valets en feignant de les enseigner. L’intendant, le sommelier, le cocher, le laquais, le groom, la cuisinière, la nourrice, la bonne d’enfant, la femme de chambre, ont leur chapitre à part dans ce Manuel technique de la fourberie. Les moindres détails du service y sont pervertis; l’auteur corrompt chacun selon son emploi ; il révèle à la chambrière les ruses des entremetteuses; il apprend au laquais les stratagèmes des fdous. C’est Machiavel professant à l’office et dans l’antichambre.

Majs si l’on veut voir le génie de Swift dans toute sa laideur, il faut lire le petit pamphlet qu’il intitule : « Modeste proposition pour empêcher les enfants des

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