UN GRAND MÉDECIN
La nature avait traité Charles de L'Orme, sieur de Beauregard, en véritable enfant gâté. Elle lui avait donné toutes les qualités physiques et intellectuelles dont le futur médecin devait avoir besoin : une bonne complexion, une vigueur extrême, une taille élevée et majestueuse, une belle mine, des traits agréables, une voix forte et distincte, une volubilité de langue surprenante, une élégante facilité d'élocution, la plus heureuse mémoire, une intelligence ouverte, beaucoup d'esprit, et, don non moins précieux, une présomption sans pareille. Sans doute, celui qui étale indiscrètement une opinion trop avantageuse
HOMMES ET MOElfttS. 1
HOMMES ET MCEURS
n mérite risque d'indisposer contre lui le petit ire des gens instruits ; mais, à être ainsi infatué , personne, il ignore cette pénible défiance de ui paralyse les meilleurs ; il a une mer\'eilleuse ance, et il parle avec un aplomb et un ton d'auqui imposent à la foule. Par surcroit de bon- Charles de L'Orme était né dans le milieu le propre à faciliter le développement de ses quanaturelles, et à lui permettre d'en tirer avanta- ;ment parti.
se disait « issu de noble et ancienne race », et ndait descendre « en ligne directe de Jacques 3rme, l'un de ceux qui ont travaillé à la réforme . Coutume de Bourbonnais, lequel était présien la Chambre des comptes de ladite pro- ». Ce qui est certain, c'est que son père, Jean 'Orme, était médecin à Moulins, quand il fut é à la coiir par la faveur royale. En 1580, i 111, désolé de la stérilité de la reine Louise de emont, entendit parler des eaux thermales, célèbres, de Bourbon-Lancy ; i! chargea ausson médecin, Marc Miron, de restaurer les . Dès que les travaux furent terminés, le roi i Bourbon avec toute sa cour, et appela de Mouean de L'Orme « au conseil de sa santé (1) ». édecin bourbonnais lui plut tellement qu'il ne
ts Batns de Bourbon-Lancg et PArckambault {1604), par in, médecia du duc de Montpenaier.
CHARLES DE L'ORME a
voulut plus se séparer de lui. Après Tassassinat de Henri III, Jean de L'Orme demeura attaché à sa veuve en qualité de premier médecin, jusqu'à la mort de cette princesse en 1601. Comme elle était estimée « pulmonique incurable », et que Jean de L'Orme passait pour avoir prolongé de plusieurs années sa vie, Henri IV le prit pour médecin ordinaire en 1606^ en remplacement de du Laurens(l), et bientôt après, il lui donnait la charge de premier médecin de la reine Marie de Médicis, charge que Jean de L'Orme exerça pendant douze ans. Le père de Charles de L'Orme jouissait d'une grande réputation, comme nous le montrent non seulement des vers latins composés en son honneur par Joseph Scaliger, mais des lettres du médecin Valot, du poète Tristan, du grand Balzac, et de Guy Patin, qui le comprenait parmi les « Français illustres en sciences », dont il voulait écrire en latin les éloges, à l'imitation de Scévole de Sainte-Marthe.
Homme instruit et lettré, Jean de L'Orme fît faire à son fils des études aussi complètes que possible ; il voulut qu'il entendît, outre le latin et le grec, l'italien et l'espagnol ; et Charles de L'Orme acquit une connaissance si parfaite de ces deux dernières langues que plus tard, en l'écoutant, le cardinal Antonio Barber ini, neveu du pape Urbain VIII, s'écriera
(1; Cela est noté sur un état manuscrit des officiers de nos. rois, qui est conservé à la Bibliothèque nationale.
HOMMES ET MOEURS ; surprise : « Parla lanto bene ilaliano che lo », et i^nne d'Autriche, ravie, détournera un iastautses X du berceau dans lequel repose le daupliin adepour dire qu'elle n'a « jamais mieux entendu 1er sa langue espagnole ».
!uand le moment fut venu de faire recevoir son médecin, Jean de L'Orme se souvint qu'il avait fessé jadis à l'Universitéde Montpellier, et envoya eune homme, alors âgé d'environ vingt-trois ans, is anciens collègues. Ceux-ci accueillirent à bras erts le fils du médecin du roi, et, dans le courant ['année 1607, Charles de L'Orme soutint ses neuf ses (1) et conquit tous ses grades.
1 n'est pas sans intérêt de voir comment faisait un îteur au xvii» siècle cette fameuse Université de ntpellier, que Molière semble avoir particulièrent visée dans la cérémonie du Malade imaginaire. 1 fallait d'abord conquérir le grade de bachelier ; 3T cela une seule thèse suffisait. L'illustre François nchin demanda à Charles de L'Orme s'il est bon ar la santé de danser aussitôt après le repas ; le
l) Elles ont été imprimées en 160S, avec de nombreux ;es écrits en latin et en grec par des admirateurs entliouites du nouveau docteur, parmi lesquels les poètes Cl. lard et Jean de Lingendes, tous deux de Moulms. comme , et elles ont été mises en vente h Paris, rue Saint- Jacques, :i. Adrien Beys, sous un titre grec, qui tait un jeu de mots raduisible. Ces neuf dissertations, assez courtes, d'un latin tAt agréable, forment un élégant volume, précédé d'une fort le estampe.
candidat prouva l'affirmative de la question, et fut reçu le 8 janvier.
La licence était un peu plus malaisée ; aussi les étudiants Tappelaient-ils « Texamen rigoureux ». Voici les quatre questions qui furent posées à Charles de L'Orme :
!• Convient-ild'employer les mêmes remèdes avec les amants qu'avec les déments ? (Le jeu de mots en latin est encore plus marqua : amantium et amentium). — Réponse : Oui.
2* Une fièvre pestilente peut-elle être intermittente ? — Réponse : Non.
3"* La guimauve est-elle un être vivant, et a-t-elle les propriétés que lui accordent Dioscoride et Galien ? — Réponse : Oui (1).
4® L'usage exclusif de l'eau comme boisson est-il
(1) Pour démontrer que la guimauve est un être vivant, de L'Orme cite, avant Thomas Diafoirus, l'exemple de l'héliotrope, cpii tourne sans cesse vers l'astre du jour. Gardons-nous den conclure que Molière, dans le couplet si célèbre de la statue de Memnon et de la fleur nommée héliotrope, a visé le vieux médecin. La comparaison avec l'héliotrope se trouve fréquemment chez les auteurs de la première moitié du xvii* siècle ; elle est en quelque sorte classique Le modèle dont s'est servi Molière est, croyons-nous, l'extraordinaire harangue d'adieux adressée le 16 janvier 1625 par Vauchelles, premier échevin d'Amiens, à Henriette de France, qui traversait cette ville pour aller prendre possession du sceptre de la Grande-Bretagne ; le compliment si connu de Molière semble calqué sur le début et la fin de cette harangue : « Madame, autrefois il s'est fait une statue du fils de l'Aurore, dont l'artifice était tel que, quand le soleil se levait et lui dardait ses premiers rayons sur
HOMMES ET MCEURS itile aux jeunes gens qu'aux vieillards ? — ise : Oui.
soulenance de ces quatre thèses occupa huit ïs, du 1" au 9 juillet.
u liceocié A runanimité le 20 juillet, Charles de le fut, le 30 octobre, fait docteur par acclama- Voici quels étaient les sujets de ses quatre lies thèses, dédiées au chancelier de Sillery : ja vie des rois, des princes et des grands estoins exposée à la maladie et plus longue que les gens du peuple et des paysans?
jCS vésicants sont-ils bons pour les douleurs tiques ?
*eut-0Q préparer un poison qui tue à une e déterminée î
îst-il permis, quand une femme enceinte souffre maladie aiguë, de lui prescrire des abortifs ? ioutenance, commencée le i" octobre, se pour-
:he, elle chantait de contentement et de joie ; mais e soleil se couchait, elle Jetait force cris de deuil et de !. Ainsi, quand vous êtes arrivée dans la ville d'Amiens, 1 avons rempli l'air de mille chants d'allégresse; mais lant que vous nous délaissez, nous en ressentons mille léplaisirs, semhlahles à cette herbe, qui flétrit lorsque , dont elle porte le nom, s'en absente. — Aussi certes ous raison de dire qu'il en doit aller de la sorte. Car le Eoleil faisait à l'endroit de cette si fameuse statue, faites envers nos cœurs et nos affections, nous donme par les rayons de vos doux regards, et la vigueur célestes influences... N'ous serons toujours cependant humbles, très obéissants et très Sdéles serviteurs. »
suivit durant quatre jours. Sur les trois premiers points, le candidat se prononça, plus ou moins franchement, pour TafTirmative ; sur le quatrième, au nom de la religion, il soutint la négative avec une indignation généreuse et presque éloquente.
Aux thèses succédèrent cent propositions, opinions problématiques ou paradoxes, défendus contre tous par le futur docteur. Cette fois, c'est de L'Orme qui en a fait choix, et dans le nombre il en est d'assez inattendus, comme ce paradoxe : « La femme est plus parfaite que l'homme », et ces deux problèmes : « Les mâles peuvent-ils avoir du lait ? — A-t-il été donné au seul roi de France de guérir les écrouelles ? »
Après cette réception triomphante, Charles de L'Orme fit un voyage en Italie. Il alla d'abord faire admirer sa jeune science à l'Université de Padoue ; puis il poussa jusqu'à Venise, où, s'il fallait en croire l'abbé de Saint-Martin(i),écho de Charles de L'Orme lui-même, la république lui aurait donné "gratuitement cette qualité de noble vénitien, qu'elle vendait d'ordinaire cent mille écus. De Venise il revint à Rome, où, toujours d'après l'abbé, le pape aurait
(1) Admirateur enthousiaste et ami intime de Gh. de L'Orme, l'abbé Michel de Saint-Martin (1614-1684), recteur de lUniversité de Caen, nous a laissé un pompeux panégyrique de l'illustre médecin sous le titre de Portrait en petit de M, de VOnne.
8 HOMMES ET MtEURS
rivalisé avec les cardinaux d'amabilités envers lui, et où son savoir aurait étonné tous les médecins. 11 deux ans qu'il était en Italie quand son père, lentfait premier médecin de Henri IV, obtint que le jeune docteur fût inscrit parmi les cins sans quartier, pour servir quand on les , à quatre cents livres de gages ». La nominadatée du 7 décembre 1609. Charles de L'Orme aussitôt & Paris ; mais cinq mois après V était assassiné.
reet le fils demeurèrent attachés à la personne veau roi, et même Charles de L'Orme reçut, oùt 1611, les provisions de l'état et office de r des médecins de Louis XIII. Jean de L'Orme inneur d'offrir, à Moulins, l'hospitalité à Louis ;e, revenant victorieux du Languedoc, en )re 16^, et, peu après, à la reine mère. En iement, le roi lui envoya, ainsi qu'à son fils, vet de conseiller d'État. Jean de L'Orme ne las d'ailleurs à quitter iacour. Bien qu'il n'ait iplacé officiellement auprès du roi qu'en 1630 , Guillemeau, dès avant 1626, se sentant trop lour faire son service, il était retourné à Moul y avait « acheté la maison d'Anzac, qui est i plus belles et des plus agréables, et il y fit sa re jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans qu'il t » de la pierre, le 14 janvier 1637.
les de L'Orme, lui, était resté au Louvre, où son appartement « entre celui, de M. le duc
de Candale, premier gentilhomme de la Chambre, et celui du marquis de Rambouillet, premier maître de la garde-robe » (i). C'est le temps où il fut le plus en crédit. Le roi daignait fort souvent lui parler devant tout le monde ; le 7 août 1626, il lui donna roffice de trésorier général de France en la généralité de Bordeaux, que de L'Orme conservera jusqu'à 1654 ; cette faveur ne tarda pas à être suivie d'une autre : le célèbre médecin reçut de la bonté royale la charge d'intendant des eaux minérales de France. Les courtisans ne le voyaient pas d'un moins bon œil que le maître. Charles de Gonzague, duc de Nevers, qui avait emmené de L'Orme à Madrid, quand il y était allé négocier le mariage du roi avec Anne d'Autriche, étant devenu en 1627 duc de Mantoue et de Montferrat, l'envoya en ' ambassadeur auprès de la duchesse de Clèves.
Le cardinal de Richelieu exprimait à Bérulle, le 7 novembre de la même année, sans doute dans un but politique, le désir de voir Charles de L'Orme obtenir Toffice de premier médecin de Monsieur, frère du roi, et Bérulle répondait : « C'est un esprit puissant, actif et fidèle, et il serait à propos, ce me semble, qu'il y en eût quelques-uns de semblables à lui chez Monsieur. » L'affaire tarda cependant quelque peu à s'arranger, car c'est le 17 août 1629 seulement que les provisions de l'état de premier médecin du
(1) Lettre d'Erard Le Gris, marquis de Montreuil.
HOMMES ET MœORS )rléans furent expédiées à Charles de L'Orme. le aussitôt son nouveau maître se rebella conoi, et passa en Lorraine ; de Lorme l'y suivit ; ivit encore aux Pays-Bas.
qu'ait été, dans ces circonstances, son rôle de Monsieur, ce qui est certain, c'est qu'il ne pas les bonnes grâces du roi, ni celles du car- [1 entra auprès de LouisXlll, et resta dans son jusqu'en )638. Quand, .\ la fin de 1636, iual de Lyon tomba dangereusement malade, L'Orme queRichelieu envoya précipitamment de son frère. Le grand ministre demeura 1res aissant au médecin, et l'abbé de Saint-Martin i qu'il le voyait avec plaisir venir au Palais il et même qu'il l'entretenait des affaires de Il prétend aussi que le chancelier Séguier iouvent quitté la plus illustre compagnie pour ner en particulier avec de L'Orme : « Il lémoiiie M. de L'Orme lui avait donné de judicieux ns les temps les plus fâcheux de l'État et les guerres intestines, qu'il en avait reçu de ,nds avantages, et, pour marque deson estime, nnait une pension de quinze cents livres par azarin en faisait cas également, mais il ne .voir causé avec lui que médecine. A la mort sXIU, de L'Orme entra comme médecin sans r dans la maison du petit roi ; mais il en fut s, avec tous ses confrères, en 165^. 11 n'y pas grand'chose : « Depuis dix ans, écrit
CHARLES DE L'ORME il
Guy-Patin en 1655 (1), les médecins par quartier n'ont rien touché, ou très peu ; encore faut-il pour cela du crédit extraordinaire ; le premier médecin même est mal payé de ses appointements. »
Heureusement Charles de L'Orme avait de la fortune, et, qu'il y eût ou qu'il n'y eût rien pour lui sur la cassette, ce n'était pas pour modifier aucunement son train de vie.
Il gagnait d'ailleurs beaucoup d'argent. Sans doute il n'avait pas le front d'exploiter ses clients comme ce « Théodore de Majerne, premier médecin ordinaire du roi d'Angleterre, qui, étant incommodé d'une faiblesse de nerfs en ses jambes, prenait un jacobus, valant douze francs, de chaque degré qu'il montait en la maison d'un malade » ; mais l'abbé de Saint-Martin a beau déclarer que son illustre ami ne prenait rien des riches, non plus que des pauvres, pas même des présents, il a beau vanter sur tous les tons le désintéressement de Charles de L'Orme, n^lro avouons que nous ne saurions l'en croire, et nous récusons sur ce point son témoignage. C'est que Jean Bernier parle tout autrement dans ses curieux Essais de Médecine (1689). Nous savons par lui que de L'Orme avait imaginé, par exemple, de placer dans son escalier un tronc, « où les consultants étaient invités de mettre ce qu'ils voulaient pour l'office des trépassés, dont quelques dévotes lui
(l)Le 30 novembre.
avaient, disait-il, laissé la direction entière. » Et, le il serait imprudent d'équilibrer un budget i générosité spontanée des clients, notre médeassurait des revenus fixes, en se faisant payer ss habitants de Bourbon pour leur envoyer des les, et en prélevant sa part sur les bénéfices des rgiens et des apothicaires auxquels il adressait ratiques. 11 avait, parait-il, trouvé mieux encore; écrit en deux endroits Bernier, qui craint peuts'il les divulgue, de voir se généraliser les prode L'Orme, « ce sont artifices sibas que je veux les omettre ».
son patrimoine, comme deFargent qu'il gagnait, es de L'Orme faisait d'ailleurs un bon usage : grandes sommes qu'il a employées pour faire ipériences, dit le Mercure galant, sont des mardu plaisir qu'il se faisait de n'ignorer rien dans rt », et l'auteur du Portrait en petit de M. de ne nous signale, entre autres, une expérience avec succès sur un chien pour étudier le suc réatique.
is là plus grosse dépense de Charles de L'Orme son cabinet de tailles-douces, tant vanté par i de Marolles dans ses Mémoirei ; pour réunir belle collection d'estampes.
Il fît ce qu'eût pu faire un seigneur curieux (1) ; consacra plus de vingt mille écus. Nous ne Jjbé de Marolles, Livre det peintret et graveurs.
serions même pas surpris que de L'Orme fût Toriginal du Démocède de La Bruyère, car nous savons qu'il avait réuni presque tout l'œuvre de Jacques Callot, qui avait gravé, en 1630, un très beau portrait de lui, entouré de nombreux ornements symboliques. En 1654, Claudine Stella dédia au riche médecin son Saint Louis faisant Vaumône.
Charles de L'Orme n'aimait pas moins la poésie que les arts du dessin. C'était là un goût de famille, car son père rimait assez agréablement. De Charles de L'Orme lui-même nous avons un sonnet écrit en 1626, dont le titre est un peu long :
Sonnet acrostiche et mystérieux^ sur les Erreurs populaires de M. Baschot^ médecin du Roi^ par le sieur de L'Orme fils^ conseiller du Roi et son médecin ordinaire : (1)
c^-énie d'Apollon, Baschot, dont la doctrine >'ssemble en tes écrits tout ce qu'on peut savoir : ^'i Joubert nous a pu des erreurs démouvoir ■^ar où le genre humain courait à sa ruine,
> toi, qui viens guérir même la Médecine, s^emettant la nature et l'art en son devoir, O irai-je qu'Esculape avait moins de pouvoir, wien qu'il fût estimé d'une race divine ?
> bon droit je le dis, et que, sans te flatter, "^ans craindre ainsi que lui les feux de Jupiter, ^omme malgré la Mort, Phèdre, le monstre et l'onde,
Kippolyte revit la lumière des cieux.
On te doit donner rang parmi les demi-dieux,
Hes Erreurs guérissant toutes celles du monde.
(1) Nous avons trouvé ce sonnet et les vers de Jean de
A la vérité, ce sonnet est assez lourd ; mais il . parait que Charles de L'Orme excellait à composer ■des vaudevilles amusants et des chansonnettes spirituelles sur des matières légères et quelquefois très ■délicates, si bien même qu'il se mit sur les bras de filcheuses affaires (1), 11 ne perdit point avec Tàge son goût pour la poésie, et, quinze jours avant sa mort, il faisait encore des vers fort bien tournés (2). Poète, Charles de L'Orme fut lié naturellement avec les poètes et les écrivains de son temps : avec OilLert Gaulmin, son parent d'ailleurs, qui lui dédia, en 1625, sa version latine des Amours de lilwdante ri dp. Doiiclès par Théodore Prodrome, accompagnée d'une longue élégie latine en son honneur; avec Théopliile, qui, grelottant l'hiver au fond de sa prison, lui envoyait ces vers affectueux :
Docte Chiron, après le roi Et les faveurs de ma maîtresse.
Mon cœur n'a de regret qu'à toi ;
avec Boisrobert, le bouffon du cardinal de Richelieu ; avec Tristan L'Hermite, qui lui a écrit deux lettres des plus flatteuses, et qui, dans un sonnet,
LtOrme en tête d'un livre de Gaspard Baschot, cousin des -deux médecins, qui a pour titre : Partie troisième des Erreurs populaire) louckanl la médecine ei régime de saitté, en suite ■de celle) de M. Laurent Jouberl.
(1) Bernier, op. cit.
(7) Mercure galant.
la proclamait capable de guérir tous les maux, excepté ceux que fait Tamour ; avec Balzac, qui lui avait adressé trois lettres des plus louangeuses, et qui, dès 1625, le couvrait d'éloges dans une lettre à Vaugelas ; avec La Motte-Aigron, ami de Balzac, et auteur de la Réponse à Phyllarque ; di\ech:aCiin et mademoiselle de Gournay, qui, à Bourbon, s'as- S9yaient souvent à la table du fameux intendant des eaux minérales de France.
Us s'y trouvaient avec la noblesse, avec la finance, avec la robe, qui toutes trois fréquentaient à Tenvi chez Charles de L'Orme. Il était Fhomme à la mode, celui que se disputaient les cercles, le convive qu'un amphitryon était fier de présenter à ses invités. C'est que ce médecin sans modèle n'avait ni la tenue sévère, ni le pédantisme gourmé d'un Diafoirus ou d'un Purgon ; à voir les roses de ses jarretières et de ses souliers, « ses fraises toujours des plus proprement godronnées, ses habits des mieux chamarrés et découpés, ses castors et ses bas des plus fins, » ses cheveux toujours bien frisés, sa barbiche et sa fine moustache toujours taillées à la dernière mode, à l'entendre, ne plus ne moins qu'un homme du bel air, entremêler de jurons tous ses discours, nul en vérité n'eût pu le prendre pour un praticien. On conçoit que Callot l'ait appelé « le plus élégant des médecins », et qu'Henri IV ait dit de lui qu'il « gentilhommeit la médecine ».
C'était en capitan qu'il entrait en matière avec
HOMMES ET MœURS
nés, même de qualité, et elles ne s'apercevaient !S étaient en présence d'un médecin qu'au nt où sa reconnaissance triomphante leur des recettes sans égales pour effacer les rides Pètes. Sa liaison avec la Montarbault l'avait et ils avaient été l'entretien de tout Paris un ue, se croyant abandonnée, elle avait bu du 1, et que son amant avait eu beaucoup de peine lauver. 11 est faux que Charles de L'Orme ait père de Marion de L'Orme, la célèbre cour- I immortalisée par Victor Hugo ; mais il est je d'une de ses liaisons éphémères il avait eu i naturel, qu'il fit d'ailleurs légitimer avec i de porter son nom et ses armes, et auquel il la meilleure éducation. II était de ces hommes giés à qui l'on passe tout, et desquels on e ce qui, d'autres, ferait crier au scandale, ■on pas la duchesse d'Aiguillon souffrir qu'il lit avec lui une maîtresse lorsqu'il accomà Bourbon l'abbé de Richelieu et ses sœurs?
miration qu'on lui témoignait, les succès que atation lui valait auprès des dames, les flatintéressées que lui prodiguait l'emphatique aissance des » Muses incommodées », auxqueldonnait gratuitement ses soins, achevèrent lérer la vanité, naturellement aiguë, du cénédecin. La fumée de l'encens lui monta au a ; aucune intempérance de louange ne lui fit r les épaules ; il se crut vraiment u l'Escu-
lape de son siècle», « l'ange de la piscine probatique » de Bourbon ; il pensa mériter des « autels » et des « sacrifices »^ et il alla jusqu'à prétendre, au dire de Tallemant des Réaux, « que ceux de Bourbon lui érigeassent une statue sur le puits ». Les historiettes de Tallemant passent peu pour mots d'Évangile ; mais nous avons des preuves bien certaines de l'orgueil démesuré de Charles de L'Orme : ne le vit-on pas, en 1639, faire frapper une médaillle où il était figuré en Esculape ressuscitant Ilippolyte, avec cette devise : Dis geniti potuere? De L'Orme répandit cette médaille, et l'envoya au grandiloquent Balzac, qui n'hésita pas à lui répondre : « J'ai trouvé très belle la médaille ;... je soutiens de plus que le nom de demi-dieu ne vous saurait être contesté que par ceux qui ignorent le mérite de monsieur votre père et la noblesse de votre science. »
Voyons donc à l'œuvre, il en est temps, ce demidieu devant qui se prosternait le xvip siècle, et mesurons l'étendue de cette science tant vantée. Charles de L'Orme ne voulut rien publier depuis ses thèses ; mais nous avons conservé quelques-unes de ses consultations écrites en latin ; J. Bernier nous a donné de curieux renseignements sur lui dans ses Essais de Médecine ; enfin et surtout l'abbé de Saint-Martin a codifié ses ordonnances et ses recettes en un gros
HOMMES ET MœUItS !, aujourd'hui très rare, qui a pour tilre :
t faciles cl /^prouvés dont M. de L'Orme s'est 7UT vivre prés de cent ans. Grâce à ces docunousalloDS pouvoir assister aux consultations les de Charles de L'Orme, à sa toilette, à ses l'accompagner cliez ses malades dans la vinai- Jont il est Tinventeur, bref, nous attacher à uis son lever jusqu'à son coucher durant une ï de sa verte vieillesse.
Isix heures ; un valet ouvre les rideaux, et le jnètre dans la chambre, éclairant un objet ;, qui frappe tout d'abord nos regards ; c'est ;el que nous n'en avons jamais vu : il est fait [ue, parce que la brique n'est point poreuse, reçoit pas d'humidité ; il est élevé de cinq ,u-dessusdela terre; un lit de bois, qui a trois le large et cinq de long, est enchâssé dans le )rique et fixé par de la maçonnerie. Le dessus it a la figure de l'impériale d'un carrosse ; il iblé de peaux de lièvres, et, pour préserver le irdes vents coulis, les plus perfides ennemis mme, et qui sont cause qu'il vil moins longjue les poissons, ce lit est encore, des quatre Tiuni de peaux de lièvres et de nattes. Après Humé le feu, le valet écarte ces nattes, et nous fons la tète de Charles de L'Orme, bizarreoifîée de huit calottes d'estame, ieillard se lève. Son corps entier est enfermé Ste aux pieds dans un immense pantalon de
ratine fendu par devant et par derrière, qu'il a inventé, mis à la mode, et pour lequel il existe des tailleurs spéciaux ; ses jambes sont en outre couvertes de six paires de bas d'estame, et ses pieds chaussés de bottines de maroquin bien doublées. Son premier soin est de tirer du fond de son lit une sorte de récipient très léger, fait de cuir bouilli, et de laver ses yeux avec le contenu de cet urinai ; rien n'est meilleur pour fortifier la vue, et c'est à ce lavage quotidien que Charles de L'Orme doit de se passer encore de lunettes à son âge. Aussitôt après, il se lave les mains d'eau fraîche, et s'en jette dans les narines cinq ou six gouttes pour se nettoyer. Après avoir revêtu un pourpoint et des chausses très simples, ma' s fort propres, de camelot de Hollande doublé d'une bonne ouate, il prend de petits ciseaux et se CDupe la barbe ; puis, comme nous sommes dans le d3cours de la lune, il fait couper ses cheveux sur le haut de la tête, avec la pointe des ciseaux.
Sa toilette achevée, il se met dévotement en prière; il implore Dieu d'abord, puis saint Laurent, afin que, par les mérites de sa mort glorieuse sur un gril, il lui obtienne du Seigneur « autant de chaleur qu'il en a besoin pour vivre ».
Ces soins pieux terminés, de L'Orme boit une chopine d'une tisane de son invention, qu'il a nommée bouilloù rouge ; il fait placer auprès du feu une chaise à porteurs couverte de deux fort épaisses catalogues, ou couvertures de laine, pliées en quatre, et
20 HOMMES ET MCEURS
il s'y installe, non sans s'être au préalable assuré que son valet a bien mis aux deux côtés et derrière « de grands vases de fer remplis de charbon, avec des morceaux de fer pour en empêcher la vapeur. » Alors il donne ordre de faire entrer les personnes qui sont venues le consulter.
Le premier qui est introduit est un gentilhomme âgé d'environ cinquante ans ; il est fort penaud : il a la gale ; non celle de Naples, grand Dieu ! mais la gale ordinaire.
— N'est-ce que cela ? s'écrie de L'Orme en riant. Palsambleu ! j'aurai tôt fait de vous guérir. Faitesvous saigner ce soir, à six ou sept heures ; c'est le moment où vient le plus gros sang ; fumez demain du tabac et faites en infuser dans du vin blanc pendant vingt-quatre heures ; quand vous en aurez frotté plusieurs jours votre corps, vous serez débarrassé de votre mal, à condition que vous vous soyez abstenu de boire du vin, et de rien manger de salé, de poivré, ni d'épicé. Excusez-moi, si je n'ai pas l'honneur de vous reconduire.
Le valet introduit un nouveau client :
— Salut au marquis de Corlieu ! Je remercie monsieur l'intendant de camp dans les armées de Sa Majesté de venir me dire adieu avant son départ. Mais que vois-je ? Voilà, morbleu ! une fluxion d'une
belle venue ! Quelque dent gâtée. Vous voulez que je vous l'arrache? Nenni, monsieur l'intendant. Charles de L'Orme n'arrache pas ; il guérit. Rentré chez vous, vous allez me prendre de la fiente d'oie, monsieur le marquis ; vous la ferez fricasser avec de la graisse de porc mâle ; vous entendez bien, mâle ; cela est capital ; et vous l'appliquerez toute chaude sur la tempe, du côté de la dent malade, sur un morceau de taffetas. Au bout de quelques minutes, la douleur aura disparu ; la fluxion ne tardera pas à faire de même, et vous ne ferez plus peur aux ennemis que par l'éclair de votre prunelle. Et puisque vous partez pour l'armée, souffrez que ma vieille amitié vous donne quelques conseils : ne buvez jamais d'eau étant échauffé, de peur d'être attaqué de pleurésie ; ne vous arrêtez jamais (je connais vos mœurs) à jouer pendant le temps de dormir ; si vous êtes blessé, ce qu'à Dieu ne plaise ! faites souvent panser votre plaie et changer les linges ; cela est beaucoup plus important qu'on ne le croit d'ordinaire. Ne soyez jamais téméraire jusques à faire faire des bonds à votre cheval ; on peut ainsi se casser quelque vaisseau du poumon ; M. l'abbé de Saint-Martin en a vu un exemple aux eaux de Forges. Passez-vous plutôt de viande pour un repas que de manger de la chair immédiatement après qu'elle aura été tuée, parce qu'elle est trop dure et se digère mal. Prenez de bons vêtements, et même pendant l'été ne vous déboutonnez jamais l'estomac. N'engendrez pas de
mélancolie, et vous vivrez... h moins que vous ne un boulet de canon. Je baise les mains à Ile de Kerbulon, votre charmante fille ; a disposition s dont elle s'est plainte à moi ir l'Age. Je lui recommande de ne point luits au bal, de peur de pleurésie, et de iger de sucre, pour ne point avoir des s, comme son père. Adieu, je vous ren- Èche m'annonce que madame Hébert est is savez bien, madame Hébert de chez la i guérie à Bourbon d'une maladie des plus la médecine, toux sèche, avec cracheing et fièvre lente. Si vous étiez présen- )us la ferais voir : c'est une malade qui tant dégoûtante, et elle donne encore i de l'amour, elle qui, sans moi, ne donnele de la pitié. Ah I les eaux de Bourbon I ipose celles de Vichy ! Pour moi, je ne plus de comparaison entre les eaux de ;lles de Bourbon qu'entre une ébauche de M. Lebrun et le tableau fini de la main de it peintre. De quoi ne guériraient pas les lurbonî De la mort, dites-vous pour me bien, monsieur le marquis, je n'ensuis lions, adieu, et n'oubliez pas surtout : de [eporcmâle.
i, comme disait le divin Socrate, ce
CHARLES DE L'ORxME 23:
n'est point votre propre santé qui vous amène, belle dame : oncques n'admirai plus frais visage.
— Je sais trop, monsieur, que, après la cure merveilleuse que vous m'avez faite, je montrerais de Tingratitude à retomber malade, et c'est là un péché dont j'espère bien me préserver. Aujourd'hui, c'est une mère éperdue qui vient implorer Esculape pour son dernier-né. Je sais que vous ne sortez plus que peu ; mais comme il ne fait aujourd'hui ni brouillard^ ni pluie, ni soleil, je vous serais plus reconnaissante que femme du monde si vous me faisiez la grâce de m'autoriser à vous envoyer prendre, avant le serein, dans mon carrasse, pour venir examiner mon jeune fils, et me donner vos doctes avis, qui seront écoutéscomme des oracles.
— Je rirais volontiers visiter, madame ; malheureusement j'ai promis de voir tantôt M. le vicomte de Melun et madame la maréchale de Créquy. Ditesmoi cependant de quoi souffre le malade.
— D'un cours de ventre, que rien ne peut arrêter.
— Que rien ne peut arrêter I Parbleu ! avec une once de catholicon double de rhubarbe...
— Il en prend depuis trois jours.
— Corbleu I je vais vous indiquer une décoction d'aigremoine, plantin et chicorée sauvage...
— Vous me l'avez indiquée jadis, et j'en ai essayée Rien ne peut venir à bout du mal, et je vois que rien n'en viendra à bout !
— Là î là I ne pleurez pas. Têtebleu I je sauverai
2S HOMMES ET MœUBS
votre fils [ J'ai bien guéri du flux de sang au siège de La Rochelle plus de dix mille malades tant de lu cour que de l'armée. Je faisais faire un feu de vieilles savates sous un escabeau percé par le haut, et je faisais asseoir dessus le patient tout nu ; après s'y être mis ainsi trois ou quatre heures en trois ou quatre jours, il était guéri,
— Ah ! monsieur 1 quel homme vous êtes ! et quel autre que vous se serait avisé de cela? Je cours rassembler tous les vieux souliers de la maison.
— Votre fils aîné se porte toujours bien ?
— Le mieux du monde ; mais en vérité je me demande comment son père, qui a bien de l'esprit, et moi, qui ne suis point tant sotte, nous avons pu faire un fils si bête.
— Voilà qui n'arriverait jamais, madame, si les mariés mangeaient toujours de la chair de chèvre avantque de coucher ensemble.
— Ah ! monsieur, que ne l'ai-je su plus tôt ?
— Vous le savez maintenant.
— Quoi ? La Flèche, il n'y a plus là-bas personne?
— Personne, monsieur.
— Ventre saint-gris ! comme disaitle bon roi Henri, mon premier maître, voilà qui est extraordinaire ! J'ai toujours le matin quinze ou seize carrosses plantés devant ma porte,
— J'en ai compté vingt hier, monsieur, et c'est
sans doute pour cela que vous êtes aujourd'hui dans une telle disette de malades. Mais voici venir M. Tabbé de Saint-Martin.
— Qu'il monte ! Qu'il monte !
— Enfin, vous voilà de retour, monsieur ! Ecco Maggio co' suo' fiori. Que je suis content de vous revoir ! Voici bientôt onze heures ; vous ne me refuserez pas de manger avec moi.
— Je vous avouerai, monsieur, que c^est dans ce dessein que je suis venu à cette heure ; je veux vous voir à table, persuadé que vous devez vous nourrir aussi doctement et méthodiquement que vous vous vêtez.
— Et vous ne vous trompez point, monsieur.
Voyez ce potage : mon cuisinier a pris soin de le faire beaucoup mitonner sur un feu doux, pour qu'il cuise plus aisément dans Testomac. Je ne prends jamais de bœuf ni de lard : ce sont viandes grossières, et qui produisent un suc trop mélancolique. La Flèche va nous apporter d'abord une poularde bouillie, puis des langues de moutons, qui sont mets de facile digestion. Jamais une troisième viande. Vous aimez la salade ? Hé bien! tant pis I Vous n'en aurez pas chez moi. Il faut éviter autant que possible tout ce qui est salé. De même, croyez-m'en, pour dessert, ne mangez jamais ni fruits crus, ni confi-
'^^^ ni pâtisserie. Le seul gâteau que je me pep- ^^, :, tenez, La Flèche le monte : c'est un biscuit ,"^ vec des œufs et du sucre. Dame ! Vous ne trou- ■^.s ici le cidre que vous buvez dans votre belle landie, et je le regrette, carie cidre est plus sain in. Aussi ne faut-il prendre ce dernier que ^empé, pour qu'il ne brûle pas les boyaux. Seu- ,it, pour donner de la force à vos gencives, à la ".repas, je vous engage à les laver avec du vin est ainsi que, pour me fortifier les mains, nt l'automne et l'hiver, je me les lave avec de ^it de vin, et vous avez remarqué que, malgré rand âge, elles ne tremblent pas. Vous admi- ^-~ia sobriété, qualité rare, dites-vous, chez les Esculape. Concedo. Mais dans deux heures, de sortir, je prendrai deux cuillerées de sirop mmes de rainette, et jour et nuit je fais usage iserve liquide de roses de Provins, conser%'e la vertu est très puissante pour fortifier le cerla poitrine et le foie. Mais pourquoi La Flèche t-il pas enlever tout cela? A. quoi songe ce id ? Vraiment on n'est plus servi aujourd'hui.
l'abbé, criant.
lèche !
DE L'OBHE.
fdez-vous bien d'appeler ainsi avec contention,
'un effort ne rompe quelque vaisseau dans
poitrine. Je ne me mets jamais en colère
contre mes gens : la colère fait mal. (A La Flèche^qiii entre.) Desservez. {A Vahbé,) J'espère que vous ne dormez point après les repas : c'est une habitude pernicieuse.
l'abbé.
Monsieur, il n'est rien tel que de vous entendre, et j'admire plus que jamais la vigueur de votre corps, la lucidité de votre pensée, et la facilité de votre parole. Je commence à croire que ce bouillon rouge, que jusqu'ici j'ai dédaigné, Bst une véritable eau de Jouvence.
DE l'orme.
Ah ! ah ! vous y venez enfin! Il est grand temps! Tout Paris en boit déjà; on en boit des tonneaux à l'armée du roi, des tonneaux dans les hôpitaux. Mon bouillon rouge est composé de huit herbes bien communes, et qu'on peut se procurer partout : bourrache, buglosse, chicorée sauvage, oseille, chiendent, fraisier, pissenlit et aigremoine ; on les fait bouillir pendant deux heures ou plu^ dans un pot de fer, à cause que ce minéral est détersif. Vous pouvez prendre ma tisane immédiatement avant que de vous mettre à table, parce que cette eau passe par d'autres endroits que les viandes que vous allez prendre ; mais, une fois le repas fini, il faut attendre au moins quatre heures avant que d'en boire à nouveau. J'en ai toujours bu moi-même sans être malade, tenant que, même en santé, il faut prendre des remèdes
pour empêcher la déprédation des esprits el réparer la dissipation de la chaleur naturelle ; il faut surtout se gendarmer contre l'hiver, et matisaneapour cela une vertu merveilleuse. Elle en a bien d'autres : quelle maladie ne guérit-elIe pas ? Toutes les sortes de fièvres, de quelque nature qu'elles soient, la gravelle, la pierre, la pleurésie, la pituite, la mélancolie, la paralysie, les vapeurs, les vertiges précurseurs de l'apoplexie, les saignements de nez, l'insomnie, que sais-je encore? Oh ! grande puissance du bouillon rouge ! Qui plus en boira, plus d vivra. Je ne connais que les eaux de Bourbon dont l'efficacité soit aussi grande et aussi complète.
Pour ces dernières, j"ai récemment, soufl'rezque ji 'ous le dise, entendu nier leur vertu curative.
Par des ânes, ou par des envieux, qui m'appellent en riant « le ÎS'eptune ». Au temps de ma jeunesse imprudente, il leur en aurait cuit, comme à ce vieux médecin de la Faculté, qui reçut une volée de coups de bâton chez madame de Thémine, pour s'être permis de passer avant moi, ou comme à ce médecin de Bourges, un cheval, un brutal, auquel je dus bailler quelques coups de poing, dans la rue, pour châtier son insolence extrême ; mais aujourd'hui je traite ces gens-là silentio, risu ac contemptu : je
sais que la colère fait mal. Si les eaux de Bourbon n'ont point produit sur leurs malades Teffet qu'ils en attendaient, c'est qu'ils ignorent qu'elles ne sont bonnes à boire que depuis le quinzième jour de mai jusques au mois d'août ; mais, pendant ce temps, je dis, moi, qu'il n'y a point de maladie qu'elles ne guérissent : M. le marquis de Pontcourlay était pulmonifue formé et crachait le sang, quand M. le cardinal de Richelieu me le confia pour l'emmener à Bourbon ; et il a depuis servi le roi en qualité de général de ses galères ; madame de la Mabilière, la femme du trésorier de France à Angers, était épileptique : je remmenai à Bourbon, et elle guérit ; mademoiselle de la Grille, fille de M. de Bor délie, intendant de la musique de S. M. Louis le Juste, avait la voix perdue par suite d'une fluxion sur la poitrine : je l'emmenai à Bourbon, et elle guérit ; une religieuse des Anglaises, de Paris, sur le fossé Saint-Victor, nièce de M. l'évêque de Nîmes, était hydropique ; elle avait une tumeur de foie et de rate, accompagnée de la fièvre quarte : je l'emmenai à Bourbon, et elle guérit.
Cœtera de génère hoc longum est si dicere coner.
Aussi, je traite toutes les maladies par les eaux de Bourbon, même celles pour lesquelles ces eaux ne paraissent pas être faites, et toujours la maladie est noyée dans la piscine.
l'abbé.
Je vois, monsieur, que les eaux de Bourbon opèrent, merci Dieu, des miracles ; mais reconnaissez qu'elles en opèrent surtout quand vous y êtes. Pour moi, je crois qu'avec d'autres médecins elles seraient impuissantes à produire de tels effets, et que la foi qu'ont les malades en votre science profonde, la docilité avec laquelle ils obéissent à vos prescriptions salutaires, sont pour une très grande part dans ces guérisons miraculeuses.
DE l'orme.
N'on nego. Il faut, en effet, qu'un médecin inspire à ceux qu'il soigne une confiance aveugle : elle seule lui garantit leur docilité absolue. Voilà pourquoi il ne doit jamais permettre la discussion à un malade, fii àceux qui l'entourent. Il n'y a pas longtemps qu'un ambassadeur ayant demandé per la curiosità à un médecin pourquoi il avait ordonné jusques à trentedeux saignées à l'un de ses pages, le médecin lui répondit froidement : « Il était mort, monsieur, s'il n'eût été saigné que trente et une fois et demie », et il lui tourna le dos. Ce médecin était un animal, et le page en devait mourir ; mais je l'approuve fort d'avoir traité de si haut l'ambassadeur. C'est à cause d'une question aussi indiscrète que je me suis séparé jadis de la reine Marie, et nous nous quittâmes à Aigre, en Angoumois, avec des paroles certes plus aigres que le lieu où elles étaient dites. Je suis si enfoncé
dans mon sentiment que je me sais brouillé avec un évêque parce qu'il émettait une opinion autre que la mienne sur un texte de saint Augustin, et j'exigeai qu'il me fit des excuses avant que de consentir à revenir le soigner. Je ne veux pas que mes malades croient pouvoir faire appel de mes jugements, même en d'autres matières que la médecine ; j'entends avoir sur eux une autorité despotique ; car ce n'est qu'<\ ce prix que je suis assuré de les guérir. Et puisque c'est dans leur intérêt même, je n'ai aucun scrupule à tirer avantage, à l'occasion, de la pauvreté et de la sottise de l'esprit des hommes : ainsi moi, qui n'ai jamais pris un lavement, il m'est arrivé, le jugeant utile pour différentes raisons, d'en faire prendre à mes malades par la bouche. Ouvrez cette petite boîte qui est là près de vous ; elle contient une préparation d'antimoine ; vous savez que cet admirable remède est aujourd'hui fort décrié : c'est le jansénisme de la médecine ; pas plus tard qu'avant-hier je devais en donner à uti de mes malades, qui était dans un danger extrême ; que je lui eusse présenté sous son vrai nom le remède discrédité, il eût refusé de le prendre, et serait mort : je lui dis que c'était un lait de perles, que m'avaient préparé des anges ; il me regarda avec étonnement ; mon ton d'autorité et la gravité de ma mine lui imposèrent silence et le jetèrent dans le dernier respect : il prit l'antimoine, et il est guéri. Mais La Flèche vient m'avertir que voici le moment de me rendre chez le vicomte de Melun. Aidez-moi,"
je VOUS prie, à mettre mon collier de futaine... N'ai-je pas vraiment Fair ainsi d'un capitaine avec son hausse-col ?
l'abbé.
Absolument. Mais est-il vrai, monsieur, ce qu'on m'a dit, que pendant la peste de 1619 vous avez porté un habillement tout à fait extraordinaire ?
DE l'orme.
Rien n'est plus vrai, et, si l'on m'eût écouté, la contagion n'eût pas fait tant de ravages. Il eût fallu ensevelir les morts en des lieux éloignés du peuple, et purifier les maisons par de grands feux. Je recommandais qu'on eût soin de boire de bonnes eaux, de manger de bonnes viandes, et de se garder de tout excès, qu'on se tint le ventre toujours libre, qu'on évitât autant que possible les veilles prolongées, les chagrins et les soucis ; je prescrivais à ceux qui visitaient les malades de s'habiller de camelot, de serge d'Arras, de taffetas, ou, s'ils avaient assez de bien, de maroquin ou de treillis d'Allemagne. Joignant l'exemple au conseil, je me fis faire un habit de maroquin, que je ne quittai plus, et je pris l'habitude de ne jamais sortir sans avoir dans la bouche de l'ail, dans le nez de la rue, dans les oreilles de l'encens, sur les yeux des besicles. Plus tard même je fis faire un masque du même maroquin que l'habit, où j'avais fait attacher un nez long d'un demi-pied, afin de détourner la malignité de l'air. J'ai donné habit et
masque à mon bien cher ami, feu M. Regnaud, premier chirurgien du grand roi Louis le Juste. S'il vous amuse de les voir, sa fille les a conservés.
l'abbé.
Rien, monsieur, n'excite plus vivement ma curiosité. Je vais à l'instant chez M"« Regnaud, et, puisqu'elle demeure près du vicomte de Melun, je vous demande une place dans votre carrosse.
DE l'orme, riant.
Mon carrosse ? La Flèche, mon carrosse !
l'abbé.
Hé ! quoi ? vous seriez-vous défait de ce carrosse à six chevaux que vous avait donné ce grand seigneur dont vous avez guéri la femme ?
DE l'orme.
Nullement ; mais, comme mon genou malade ne me permet point de monter haut, ni de descendre, je sors dans cette même chaise dans laquelle j'étais assis tout à l'heure, et que vous avez trouvée si bien garnie d'étoffe et de peaux de lièvres ; je l'ai fait arranger de façon qu'elle puisse rouler facilement, tirée par un homme seul. Elle m'a coûté cent livres ; l'entretien m'en coûte vingt par an.
l'abbé.
Je veux que nous mettions cette chaise à la
3i HOMMES ET MŒURS
mode, car je vais m'en faire faire une semblable [{)...
DE l'oRHE.
Ah ! J'oubliais ma poudre de rhubarbe ; j'en prends <!e temps à autre par le nez, pour me décharger la tète, comme d'autres prennent du tabac.
Un quart d'heure après, de L'Orme est au chevet du vicomte de Melun, et presque aussitôt, oubliant que la colère fait mal, le vieux médecin manifeste la plus vive indignation :
o Vous devriez être mort ! Écouter un empirique ! Faire le voyage d'Evreux pour vous aller mettre dans une cuve de vendange ! Et vous avez pu croire que cela vous guérirait de votre paralysie 1 Vous avez de la chance de n'avoir pas été asphyxié sur-le-champ, comme il est arrivé sous mes yeux à d'honnêtes gens qui avaient fait la même sottise. En vérité, l'on devrait bannir du royaume ces misérables empiriques. Je hais comme la peste votre Semini de malheur, et il n'y a pas longtemps que, ayant trouvé une boîte de sa poudre et une ordonnance de lui sur la table du curé de Saint-
(1) On voit que Littré a tort d'attribuer à l'abbé de Saint- Martin l'invention de la fina'sretfe;" l'abbé malotru II n'a fait que la mettre à la mode.
Sulpice, je ne pus me tenir que je n'y ajoutasse ces mots : « Sectse Empiricorum anathema sit et semini ejus in sœcula sœculorum, amen ! » Et à présent que vous voilà plus malade grâce à lui, vous m'appelez pour vous guérir ! Ventrebleu ! vous ne méritez pas que je m'occupe de vous. Enfin, voyons : bouilloo rouge, fomentations avec des herbes aromatiques sur la nuque de trois en trois heures, sept calottes^ les trois plus voisines de la tète doublées de peau de lièvre, pantalon doublé de même ; ne mangez que du rôti ; mettez dans vos bouillons une goutte d'esprit de vin ; et, pourvu que votre porte demeure impitoyablement close à ce charlatan de Semini, que je perde mon nom, si vous n'êtes pas guéri d'ici trois semaines !... Dans une cuve de vendange î non !... Adieu, je vais chez madame la maréchale de Créquy, qui est une malade plus intéressante que vous. »
La maréchale souffre d'un embarras gastrique. De L'Orme prescrit une huile médicinale, dont une vieille poule est la base : il faut la mettre bouillir vive, sans la plumer, avec des purgatifs et des altératifs de toutes les classes. La pauvre maréchale fait une horrible grimace ; ce que voyant, une de ses femmes se hasarde à dire que, une religieuse infirmière ayant récemment administré ce remède à une malade, celle-ci en faillit mourir, u Cela prouve, répond de L'Orme d'un ton hautain, qu'elle serait morte si elle ne l'avait pas pris. » Et comme la maréchale s'inquiète, parce que son
mari a des somnolences et des vertiges, qui lui font craindre une prédisposition à Tapoplexie, le médecin la rassure : « Si leur santé à tous deux n'est plus la même, elle doit songer qu'ils ne sont plus jeunes. D'ailleurs, pour ce qui est du maréchal, l'apoplexie ne prend que fort rarement au mois de mai, comme aux mois de juin, juillet et août ; néanmoins, qu'il ait toujours sous la langue un petit morceau de linge rempli de gros sel, ce qui décharge grandement le cerveau et fait cracher beaucoup d'impuretés ; qu'il prenne souvent un bouillon au veau, avec le poids d'un demi-écu d'or de sel pulvérisé ; enfin, dans le cas, bien improbable, d'une attaque, qu'on le coiffe immédiatement d'un pigeon coupé en deux. »
Après cette visite, comme il sent la nécessité de ménager ses forces, le vieillard rentre chez lui vers quatre heures ; il prend de son bouillon rouge, et se repose jusqu'à six heures, où il soupe d'une aile de poularde et d'un peu de conserve liquide de roses de Provins. Sur les neuf à dix heures du soir, il accomplit ses actes de religion. Puis, sans quitter son pantalon de ratine, ses six paires de bas d'estame et ses bottines de maroquin, il s'enferme dans son lit de brique, après avoir fait mettre à ses côtés deux bouteilles d'eau chaude et à ses pieds des briques chauffées, bien empaquetées dans du linge. Presque aussitôt de L'Orme s'endort paisiblement, ayant bien rempli sa journée.
Deux malheurs vinrent pourtant troubler la vieillesse sereine et vénérée de Charles de L'Orme : un amour sénile, et la perte de sa fortune.
11 avait fait assez mauvais ménage avec sa première femme, Anne Hébert, fille d'un trésorier de France au bureau de Paris, personne tranquille et pieuse, qui blâmait vertement les irrégularités de sa conduite tapageuse. La mort de sa femme lui avait été plutôt agréable, et il ne semblait point que l'heureux veuf dût jamais convoler. Aussi est-ce avec une surprise mêlée d'indignation que Guy Patin entendit conter, en 1666, que son illustre confrère, âgé d'environ quatre-vingt-deux ans, allait se remarier avec une toute jeune femme. Charles de L'Orme se rendit, -dans l'intention d'y célébrer ses noces, h Moulins ; mais il y tomba gravement malade, et ce beau projet dut être abandonné. Il fut repris au commencement de 1670. Une personne, qui semble avoir eu ellemême intérêt à ce mariage, y engageait vivement le vieillard : « Quelqu'un — écrit le 14 janvier Guy Patin — pousse à lui mettre cette folie dans la tête pour l'amener au triumvirat, qui sera un dangereux joug pour lui^ et peut-être fatal. » La sagesse humaine est toujours courte par quelque endroit ; contrairement à toutes les prévisions, ce fut la jeune épousée qui mourut, consuniée par la phtisie ; et l'événement parut si étrange qu'on fit courir le bruit
ilOMMES ET MOEURS. 2
absurde que son vieux mari Tavait empoisonnée.
La seconde femme de Charles de L'Orme était fort pauvre ; Anne Hébert, au contraire, était riche ; mais elle avait laissé à son mari de nombreux procès, qui tracassèrent toute la dernière partie de sa vie ; il répétait volontiers que, sans les tourments qu'ils lui causaient, et qui corrompaient la masse de son sang, il aurait vécu un siècle et demi. Nul ne peut savoir si vraiment ces procès abrégèrent la vie pourtant très longue de Charles de L'Orme : mais nous savons qu'il perdit à les soutenir, avec son patrimoine, presque tout ce qu'il avait gagné. En 166 i, il disait à Guy Patin que, ses procès jugés, il viendrait lui demander une petite chambre et demeurer avec lui, malgré leurs dissentiments sur l'antimoine, que de L'Orme avait mis à la mode, comme nous l'apprend M"»^ de Motteville, et dont il se déclarait « adorateur », tandis que Guy Patin, rempli de préventions contre ce remède « homicide », exprimait le désir que son ami se contentât de le faire prendre à ses malades, et se gardât fort de le prendre lui-même. Le mariage de Charles de L'Orme, puis la mort de Guy Patin firent échouer ce dessein. Presque ruiné, de L'Orme dut vendre sa maison, sa chère maison, sur la porte de laquelle il avait fait graver la devise célèbre : Ahstimy sustine.
Un de ses clients, le maréchal de Créquy, lui offrit l'hospitalité, et c'est dans son hôtel que le vieillard s'éteignit, le 24 juin 1678, soutenu dans ses dernières
épreuves par une piété sincère : la veille encore de sa mort, il observait religieusement les prescriptions du Carême (1).
Il n'était pas âgé de plus de cent ans, comme dit le Mercure galant, mais nous ne savons pas avec précision à quel âge il est mort. L'épitaphe de la chapelle des Cordeliers de Caen porte que Charles de L'Orme a vécu quatre-vingt-onze ans ; mais le même abbé de Saint-Martin, qui a rédigé cette épitaphe, raconte dans son livre que son chirurgien Ta encore saigné à quatre-vingt-dix-huit ans; d'après Tâge que lui donne un arrêt du Conseil d'État rendu le 28 a\Til 1669, Charles de L'Orme n'aurait eu que quatrevingt-neuf ans à sa mort; mais il en aurait eu quatrevingt-quinze, à s'en rapporter à une lettre de Guy Patin du 6 novembre 1666. Il est probable que Charles de L'Orme lui-même, comme il arrivait très souvent alors, ne savait pas- exactement la date de sa naissance, ou qu'il s'est quelquefois vieilli, par une sorte de coquetterie assez fréquente chez les personnes âgées. Nous supposons que, lorsqu'il mourut, il comptait environ quatre-vingt-quatorze ans, puisqu'il était encore « mineur de vingt-cinq ans » quand
(1) Nous avons, comme preuves de la piété très réelle de Ch. de rOrme, non seulement le témoignage de Dernier, mais une lettre de Gh. de L'Orme lui-même à M. Destraperel, médecin à Bourbon, et la fondation faite par lui, le 15 juillet 1649, moyennant 2,636 livres comptant, d'une messe à perpétuité dans l'église des Carmes, à Moulins.
40 HOMMES ET MlXUitS
Henri IV, le 7 décembre 1609, l'admit parmi ses mé-
ilecins sans quartier.
La mort de Charles de L'Orme, considérée comme une perte publique, provoqua des regrets unanimes. Le Mercure galant lui consacra quelques lignes flatteuses. L'abbé de Saint-Martin, qui, dans lesdernières -années de sa vie, l'allait voir chaque matin, entreprit d'élever un monument en son honneur, et ■sollicita les médecins de toute l'Europe décrire, le panégyrique du plus glorieux et du plus bienveillant <le leurs confrères. Les plus empressés à répondre à ■son appel furent d'Aquio, premier médecin du roi de Fronce, l'Espagnol Fernand Mendes, médecin ordinaire du roi de la (îran de- Bretagne et premier médecin de la reine, et l'abbé Bourdelot, docteur en médecine et directeur de l'Académie des Lettres de monseigneur le prince de Condé; mais le plus entiiousiaste fut sans contredit le bénédictin Hugo Malhoud, de Sens, qui s'écriait, à la fin d'un long éloge funèbre, en latin, de Charles de L'Orme: « Il a vécu sous trois rois de France, ou plutiit ils ont vécu sous lui I » Quand, en t682, l'abbé de Saint- Martin eut publié, fi Caen, les Moyens faciles et rprouvés dont M. de L'Orme s'est servi pour vii:rc près ■de cent ans, rédition s'enleva si rapidement qu'il fallut, l'année suivante, en donner une seconde; grand succès, dont le P. Raguaine, prédicateur delà Compagnie de Jésus et recteur de la maison du noviciat de Rouen, nous donne l'explication, qu'il était
CHARLES DE L'ORME 4fl
d'ailleurs facile de trouver: « On ne peut douter que^ venant d'un homme qui a vécu près de cent ans, cesmoyens ne soient excellents. »
Nous les avons vus, ces moyens, et franchement il nous parait bien difficile de ne pas attribuer plutôt à la robuste constitution de Charles de L'Orme une longévité si fréquente d'ailleurs dans sa famille qu'elle avait pris pour armes une tête de cerf audessous de trois étoiles. Quelle collection d'ordonnances grotesques, tout à fait dignes de Semini et de ces empiriques qu'anathéniatisait le docteur de la Faculté de Montpellier ! Quel arsenal de remèdes à faire la joie des vieilles bonnes femmes, qui les ont d'ailleurs recueillis pieusement, et qui conseillent encore, nous l'avons entendu non sans surprise, le pigeon coupé en deux î
Ce n'est pas pourtant que nous allions jusqu'à dire, avec Dernier, que la cabale, les artifices, l'aplomb et la fortune ont eu plus de part qu'un vrai mérite à la réputation de Charles de L'Orme ; non : à. travers les épigrammes mêmes de Bernier, et les éloges, plus redoutables encore pour la mémoire de celui qu'il loue, du maladroit et niais abbé de Saint-Martin, il est aisé de discerner que le célèbre médecin d'Henri IV, de Louis XIII et de Louis XIV a eu sur certaines choses, sur l'hygiène notamment»
sur la propreté nécessaire aux pansements, sur la manière dont se propagent les épidémies, sur la prophylaxie enfin, des vues neuves et des idées justes. Il y a plus : profondément convaincu de la vertu curative de ces eaux de Bourbon-Laricy, qui avaient fait la fortune de son père, il tenait pour certain qu'il n'y avait point de maladie dont, avec une bonne méthode, elles ne dussent guérir, et, en cherchant cette méthode, il a modifié de la façon la plus heureuse le traitement jusqu'alors en usage. Avant lui, on se contentait de doucher exclusivement les parties faibles ; il eut Tidée de faire donner la douche sur tout le corps, « avec les frictions accoutumées », avant de diriger enfin le jet sur le point malade. Bientôt la douche ne lui suffit plus : « C'est lui le premier en France, nous apprend l'abbé Bourdelot, qui a fait boire les eaux minérales chaudes. » Voilà assurément des titres sérieux au souvenir, à la reconnaissance de l'humanité souffrante.
Mais, quand on songe que le médecin qui prit cette initiative hardie est le même qui recommandait gravement la fiente d'oie contre le mal de dents et un feu de vieilles savates contre le flux de sang, en vérité Ton demeure confondu par un pareil mélange de raison et d absurdité, d'intelligence et d'ânerie. Aucun exemple ne saurait mieux prouver que celui de Charles de L'Orme combien il est difficile à l'homme de se dégager des opinions et des préventions de son siècle. Voilà un médecin qui avait toute
la culture de son temps, et dont Paris et Versailles vantaient le rare savoir ; ce n'était point un sot, à coup sûr, et même, à quelques égards, il peut être considéré comme un précurseur: eh bien, après deux cents ans nous ne pouvons plus lire ses ordonnances sans rire.
Mais nous qui rions de lui, nous-mêmes, de quels préjugés sommes-nous à notre insu pénétrés, dont se moqueront nos descendants ! Parmi les théories scientifiques qui nous sont enseignées aujourd'hui et dont nous écoutons lexposition avec une admiration respectueuse, combien paraîtront d'une fausseté puérile aux générations qui nous vont suivre î Rappelons-nous que jusqu'à Copernic les savants, dont l'humanité se glorifie encore aujourd'hui, ont tous cru la terre immobile au milieu du ciel. Rappelonsnous qu'avant Ilarvey les médecins les plus fameux ne connaissaient pas les lois de la circulation du sang, et que cette circulation n'avait même été soupçonnée que par Servet et par Vesale. La science marche, marche toujours, et quand un de ses guides tombe épuisé, un autre le remplace, qui la conduit plus loin et plus haut. A chaque tournant de cette rude cote, qu'elle gravit d'un pied infatigable, le point de vue change en même temps que l'horizon s'élargit, si bien qu'oii nos yeux ont cru ce matin découvrir une vérité, ceux de nos fils surprendront peut-être demain soir une erreur. Que cette pensée nous rende modestes et nous fasse indulgents pour
41 HOMMES ET MlXlIRS
toutes les radoteries et les ignorances du vieux Charles de L"Ornie, qui, ayant vu des choses que nul n'avait vues avant lui, mérita certainement d'être appelé un grand médecin au xvii° siècle.