‹ Hommes et moeurs au 17e siècleChapitre 2 sur 14 · LOUIS XIII ET RICHELIEU · texte numérisé non relu

LOUIS XIII ET RICHELIEU

La curieuse figure de roi que celle de Louis XIII l

Beaucoup moihs un incapable et un paresseux qu'un

timide et un triste. Toujours il eut le sentiment de ce

qu'il devait être, et toujours les circonstances, plus

fortes que lui, Tout empêché de Têtre. Déjà roi, il

était encore fouetté par son gouverneur, et par ses

révoltes il obtint simplement d'être désormais fouetté

parla régente elle-même. 11 était Taîné, et toutes les

caresses maternelles allaient à son cadet. Il souffrit

comme fils, il souffrit comme roi, il souffrit comme

homme. A une enfance comprimée succéda une

jeunesse craintive : le jour où, ayant ouï dire qu'il

avait la taille bien prise et la jambe bien faite, il

s'enhardit à murmurer quelques mots d'amour, il

s'aperçut que l'émotion augmentait son bégaiement

naturel, et qu'il était ridicule, lui, le roi : de ce jour

il fut Louis le Chaste. Il s'était réfugié dans l'amitié,

(1) Tiré d'une conférence faite à l'Odéon sur le Richelieu de Bulwer-Lytton.

46 HOMMES ET MCEURS

et il fut par ses favoris trompé comme ami et trahi comme roi. Bon soldat, il s'était battu en digne fils de Henri IV ; mais les astrologues annonçant tout haut sa fin prochaine, il ne paraît plus à Tarmée, car la reine, après vingt ans de mariage, ne lui a pas encore donné d'enfant, et il ne veut pas laisser le trône à son frère, ce brillant Gaston, qu'il exècre, et en qui il voit tous les courtisans saluer le roi de demain. S'il ne peut être ni fils, ni frère, ni amant, ni père, ni ami, ni soldat, il sera du moins roi. Non, Richelieu, son ministre, lui défend de gouverner. Louis XIII le hait ; mais, comme il est assez intelligent pour reconnaître le génie supérieur de cet homme, qui poursuit l'œuvre de Henri IV, et qui fera de la France la première nation de l'Europe, il dompte les révoltes de son cœur et de son orgueil ; il a l'admirable abnégation de laisser un autre régner sous son nom pour le bien de la France. Et cependant il s'occupe comme il peut : il élève des oiseaux, il peint, il compose des ballets, qui sont dansés à la cour et dont il envoie le compte rendu à la Gazette; il donne chez lui des concerts, où il chante sa propre musique, car en chantant il ne bégaie plus, et l'Italien Vittorio Sirile peut comparer au roi David au milieu de ses chantres. La mort de son tyran ne délivre même pas le pauvre Louis XIII : il s'amuse bien à mettre en musique le rondeau sati-. rique de Miron sur l'enterrement du cardinal, mais il prend pour ministre celui que Richelieu lui-même

LOUIS Xiri ET RICHELIEU 4T

lui a désigné à son lit de mort et qui continuera sa politique : Jules Mazarin.

Et lui, quel était-il, ce Richelieu, le roi du roi? Nous le saurons complètement le jour où M. Hanotaux aura pu terminer sa magistrale étude ; mais, dès à présent, nous nous en faisons une image qui doit être voisine de la réalité. Ses ennemis n'ont pu guère lui reprocher que trois choses: d'abord, d'avoir fait de mauvais vers ; mais s'il fallait être impitoyable pour tous ceux qui sont dans le même casi... Ensuite, d'avoir eu des maîtresses ; mais ils n'en ont pu nommer que trois, et pour toutes les trois j'ai des doutes: la première est sa propre nièce, la duchesse d'Aiguillon ; mais elle me semble bien avoir été une personne irréprochable ; la seconde est la Picarde, la duchesse de Chaulnes ; mais j'ai voulu voir son portrait, gravé par Moncornet ; ah ! quel nez ! je vous atteste que cette femme-là n'a pu être aimée que par Cyrano de Bergerac ; la troisième estMarion de Lorme; mais je crois bien, avec Bulwer-Lytton, qu'elle ne fut pour le cardinal qu'une espionne. On lui a reproché enfin, et avec raison, d avoir beaucoup versé de sang ; mais, si ce grand ambitieux fut sans scrupule et cruel, n'est-ce pas qu'il fut souvent obligé de retourner contre la perfidie de ses ennemis les armes mêmes dont ils l'attaquaient, de répondre à la ruse par la ruse et aux tentatives d'assassinat par Téchafaud? Un poète, qui faisait partie cependant de la maison de Monsieur,

Voiture, a rendu un magnifique hommage àTennemi de son maître dans une admirable lettré sur la reprise de Corbie, dont je détache au moins cette phrase :

« Lorsque, dans deux cents ans, ceux qui viendront après nous liront en notre histoire que le cardinal de Richelieu a démoli La Rochelle et abattu Thérésie, et que, par un seul traité, comme par un coup de rets, il a pris trente ou quarante de ses villes pour une fois ; lorsqu'ils apprendront que, du temps de son ministère, les Anglais ont été battus et chassés, Pignerol conquis, Casai secouru, toute la Lorraine jointe à cette couronne, la plus grande partie de l'Alsace mise sous notre pouvoir, les Espagnols défaits à Veillane et à Avein, et qu^ls verront que, tant qu'il a présidé à nos affaires, la France n'a pas un voisin sur lequel elle n'ait gagné des places ou d-es batailles : s'ils ont quelque goutte de sang français dans les veines et quelque amour pour la gloire de leur pays, pourront-ils lire ces choses sans s'affectionner à lui ; et, à votre avis, l'aimeront-ils oul'estimeront-ils moins, à cause que de son temps les rentes sur l'Hôtel-de-Ville se seront payées un peu plus tard, ou que l'on aura mis quelques nouveaux officiers dans la Chambre des Comptes ? — Toutes les grandes choses coûtent beaucoup. »

Et j'ajouterai qu'à son lit de mort Richelieu pouvait en toute sincérité assurer Louis XIII qu'il n'avait jamais eu d'autre passion que celle de servir le roi et la France, ni d'autres ennemis que ceux de l'Etat.

UN morâustë Méconnu

Buvait-il ? Ne buvait-il point ? Ce moraliste vécut-il en austère et sobre personne, ou n'était-il qu'ua ivrogne fieffé, ayant une éponge pour estomac?" Faut-il en croire la légende, qui nous le représente comme un chercheur, toujours titubant, de francheslippées, ou convient-il au contraire de voir en lui un homme docte et sage, victime, à jamais vouée au ridicule, d'une plaisanterie trop souvent rééditée ? Question délicate, devant laquelle le critique s'arrête^ tout d'abord, perplexe.

Nombreux sont les témoins à charge. A leur tête s'avance l'ami intime de Faret, le poète des Goinfres: et de la Crevaille^ Marc-Antoine de Girard, sieur de

(1) Samuel Guichenon, Hist. de Bresse et de Bugey (1650) ; Pellisson, Hist. de l'Académie française (1652) ; Sorel, Bibliothèque française (1664) ; abbé Goujet, Bibliothèque française: (1740), t. XVI ; documents inédits.

Saint-Amant. Chaque fois que dans ses vers revient le mot cabaret^ — et ce n'est point rarement qu'il y revient, — Saint-Amant prend soin de le faire invariablement rimer à Faret :

Chère rime de cabaret,

Mon cœur, mon aimable Faret, etc. ;

il termine de la sorte une chanson à boire :

Ainsi chantaient au cabaret Le bon gros Saint- Amant et le vieux père Faret (i) ;

veut-il afïïcher son dédain pour une petite ville de province, il lui consacre cette strophe :

bon ivrogne, ô cher Faret, Qu'avec raison tu la méprises î On y voit plus de trente églises, Et pas un pauvre cabaret !

De son côté l'obèse Vion d'Alibray, tout fier d'avoir un jour « fait la débauche avec Saint- Amant », s'écrie dans un transport d'enthousiasme :

Je me rendrai fameux au cabaret ;

On parlera de moi comme on fait de Faret.

Enfin dans la première scène de la Comédie des Aca-

(1) C'est intentionnellement que Saint- Amant a donné treize syllabes à ce vers.

démistes^ Saint-Evremond fait dire par Saint-Amant ces deux vers :

Allons, mon cher Faret, Trouver proche d'ici quelque bon cabaret ;

et les deux amis en découvrent sans doute un excellent, car ils ne rentrent à l'Académie qu'au troisième acte, et dans quel état. Seigneur ! Ne le décrivons point, par respect pour la docte Compagnie :

Imitons de Conrart le silence prudent.

D'abord Faret avait jugé la plaisanterie drôle, et s'amusait de voir son nom inscrit dans tous les cabarets avec ceux de La Miche, de Flotte et de Chaudière, lequel notoirement ne buvait que de l'eau, pas mêmerougie. Mais, à la longue, la raillerie, se généralisant trop, lui parut passer le jeu ; elle finit par l'exaspérer comme une scie. Il s'en plaignit brièvement en 1629 dans une jolie Préface sur les œuvres de M. de Saint-Amant par son fidèle ami Faret^ plus longuement et plus amèrement aussi, l'année suivante, dans son Honnête Homme : « Il s'est rencontré que mon nom, par malheur, rime si heureusement à cabaret que les bons et les mauvais poètes, mes amis et les inconnus confusément et avec même liberté, se sont servis de cette rime, qu'ils trouvaient si commode, et l'ont rendue si publique que la plupart de ceux qui ne me connaissent pas bien, s'imaginent

que je suis quelque bouchon de taverne, ou quelque

goinfre qui ne désenivre jamais Néanmoins je

puis dire avec vérité, et de cette vérité peuvent être témoins tous ceux de qui je suis particulièrement connu, que jamais je n'ai exposé ma raison au hasard d'être surprise d'aucun excès (i) ». Il fit tant et si bien que Saint-Amant lui promit de remplacer partout Faret par Muret dans une édition nouvelle de ses œuvres. Mais on juge de l'émotion du pauvre homme quand, en feuilletant le manuscrit du recueil, il vit à Y Errata : « Au lieu de Muret ^ lisez partout Faret (2) », et quand il découvrit dans une pièce déjà intitulée Les Cabarets, à mon cher ami M. Faret, ces deux vers ironiques :

On fait assavoir que Faret Ne rime plus à cabaret.

Il comprit qu'il y a des courants que l'on ne remonte pas, et, sans plus protester, résigné, laissa sa réputation aller en dérive.

Ce que nous avons pu apprendre de sa vie et l'étude de ses deux principaux livres, le traité Des Vertus nécessaires à un prince et V Honnête Homme ^

(1) 11 disait encore dans la Dédicace de V Honnête Homme à M. de Puylaurens : « J'avoue que je serais bien aise que l'on me crût tel que je suis, et que Ton me connût plutôt par mes actions que par les sornettes qui se chantent aux carrefours. »

(2) Sauvai, Hist. de Paris, t, I, p. 328.

NICOLAS FARET 53i

nous permettront peut-être de trouver la solution de ce petit problème, assurément fait pour piquer la curiosité : « Le premier en date de nos moralistes aii xvii« siècle buvait-il ? ou ne buvait-il point ? »

Lorsque Nicolas Faret naquit à Bourg, dans les dernières années du xvi« siècle, vraisemblablement en 1596, la Bresse, qu'Henri IV allait conquérir et réunir à la France en 1601, appartenait encore à la maison de Savoie. Il est peu probable qu'il fût parent du vieux poète Faret, dont nous retrouvons un rondel, mêlé à des poésies de Charles d'Orléans, dans un magnifique manuscrit enluminé pour la reine Catherine de Médicis (1). Sa famille, qui vient de s'éteindre récemment en la personne d'une sainte religieuse, était d'origine italienne, et se nommait primitive-

ment Faretto. Le père de Nicolas Faret était, paraîtil, cordonnier à Bourg, homme si estimé d'ailleurs* que ses confrères l'avaient élu syndic de la corporation.

Il est bien certain qu'il fit donner à son fils une instruction des plus complètes, et que celui-ci en profita merveilleusement. Nicolas Faret fut de bonne heure considéré comme l'honneur de sa petite ville* Avocat au présidial, il prononçait des plaidoyers^ dont on parlait ; poète, il composait de courtes pièces

(1) Bibl. Nat., f. fr., no 1104, fo 99.

54 HOMMES ET MCEURS

de vers dont tout le monde voulait prendre copie, et Ton répétait avec admiration quelques strophes brillantes d'une épître liminaire Aux Envieux^ écrite par lui en 1618 pour la Vesontio de Jean-Jacques Chifflet (1), premier médecin des archiducs Albert et Isabelle :

Noirs bourdons, qui troublez cette abeille odoreuse,

Et, jetant votre fiel, Voudriez bien infecter ce que sa ruche heureuse

A de fleurs et de miel,....

Thersites effrontés, dont la langue incivile

Se plaît à dépriser, Pour le moins ayez peur du poing de cet Achille,

Qui vous peut écraser.

De si beaux talents n'étaient pas faits pour végéter ignorés dans la province. Faret n'hésita point à se déraciner, et vint chercher à Paris la consécration de sa jeune renommée. Il était chaudement recommandé par son compatriote Bachet de Méziriac, mathématicien, érudit et grammairien distingué, aux

(1) Il y eut au xvii* siècle une bonne demi-douzaine de Chifflets qui se firent un nom dans les lettres. L'abbé de Marelles ne les cite pas tous, quand il écrit {Le Roi, les Personnes de la CouVf etc., les Gens de lettres ^ xlii) :

Que de GhifiQets ici se trouvent sous la plume ! Jacques, Jean, et Philippe, et Pierre, et Jule encor !

La reconnaissance de Jean-Jacques Chifflet lui a inspiré une épigramme parfaitement ridicule imprimée par Faret en tête de son Histoire chronologique des Ottomans,

deux écrivains les plus purs et les plus châtiés de Tépoque, Tillustre Vaugelas, qui s'occupait alors h mettre en français Quinte-Curce, et Coeffeteau, qui achevait sa célèbre traduction de Florus.

Tous deux Faccueillirent fort bien, et Nicolas Faret devint comme leur disciple. Vaugelas approuva sa petite Histoire chronologique, oîi sont brièvement représentées les choses les j)lus remarquables advenues sous le règne de Mahomet III, Achmet /, Mustapha II et Otthoman II, régnant à présent (1621), simple résumé à^V Inventaire des Turcs, assez bizarrement entremêlé de vers ; et par la pureté de son langage Faret avait aussi gagné Festime de Coeffeteau, car celui-ci accepta la dédicace de sa Traduction d^Eutropius (1). La nécessité ne se faisait peut-être pas sentir de traduire les dix courts livres du médiocre Abrégé d'Eutrope ; mais les traductions étaient alors grandement à la mode, traductions fort infidèles d'ailleurs, et qui se piquaient beaucoup moins d'être exactes que de plaire, comme Tavoue naïvement Faret dans sa Pi^éface ; et d'autre part cette version de V Histoire romaine d'Eutrope permettait au disciple de porter aux nues dans sa Dédicace cette Histoire romaine de son maître Coeffeteau, qui passa pendant si long-

(1) Histoire romaine d'Eutropius^ continuée depuis la naissance de Rome jusgues ^ V empire de Valentinian et de Valens, mise en notre langue par N. Faret, et dédiée à M. Coeffeteau, évéque de Marseille ; à Paris, chez Toussaint du Bray, rue Saint- Jacques, aux Epis mûrs, 1621, in-16.

temps pour le chef-d'œuvre de la prose française, et qu'en 1697 encore la sage et instruite M"" de Mainteoon mettra entre les mains de la petite duchesse de Bourgogne : « Si j'ai tant soit peu de connaissance de noire langue, écrivait Faret, je l'ai acquise en lisant soigneusement les divins oracles qui sont dansvos écrits, à la recommandation desqnels il suflit qu'on sache que toute laFrance les consulte, et qu'ils portent votre renommée plus avant que l'Empire Romain n'étendit autrefois celle de ses armes. »

Cette admiration, qu'il sentait parfaitement sincère, décida Coeffeteau mourant à confier à Faret le soin de terminer son Histoire romamp, qui s arrêtait au règne de Constantin, Le jeune homme s'attacha à cette besogne, et, un an après, il soumit ce qu'il avait fait de son travail à un juge illustre, à Malherbe lui-même. Le vieux poète s'en montra fort content, et engagea vivement Faret }\ continuer, à moins, ajoutait-il, qu'il ne préférât écrire l'histoire de la France, histoire qui jusqu'alors avait « été si malheureusement traitée (1) ». Malgré ce très précieux encouragement, malgré ceux qu'Auby lui envoyait de Grenoble (2), Faret n'acheva point son Histoire romaine, et n'entreprit pas une histoire de France. Il était occupé d'autres objets.

^ Son esprit agréable dans la conversation (3), la

(1) Lettre de Malherbe à Faret, du 11 décembre 1623.

(2) Lettre du 3 novembre 1626. .

13) Ibid.

sûreté de son goût, qui lui faisait écrire par Plassac : « Il est comme impossible que vous puissiez faillir », et qui lui dictait une excellente défense d'Amyot attaqué par Bâche t de Meziriac (1), la sincérité bienveillante de ses conseils, son obligeance (2), sa bonté, qui lui valait d'être appelé par Balzac un homme « du règne de Louis XII », son attachement à tous ceux qui lui avaient rendu le plus léger service (3), avaient donné à Nicolas Faret un grand nombre d'amis dévoués et qui ne cherchaient qu'une occasion de lui être utiles. Parmi eux se trouvait le spirituel et cynique abbé de Boisrobert, qui s'était insinué dans les bonnes grâces du cardinal de Richelieu par ses mots piquants, par son talent d'imitation et par la bouffonnerie de ses discours ; personnage fort peu fecommandâble, à la vérité, mais du

(1) Lettre du 4 mai 1626 : « C'est un trésor où ceux qui savent bien choisir peuvent se faire riches, et cet ouvrage a été le premier par qui l'on a commencé de connaître que notre langue pourrait un jour acquérir assez de force et de beauté pour atteindre l'excellence de la grecque et de la latine. Ses fautes mêmes sont judicieuses, et quelquefois il met de si bonne grâce ses pensées en la place de celles de son auteur qu'on peut dire qu'il le change plutôt qu'il ne le corrompt. »

(2) Lettre à d'Hozier, Bibl. Nat., Cab^ des Titres^ vol. reliés^ n» 22.

(3) Lettre à Brun du 19 octobre 1625 : « Je ne suis riche que d'amis, et me contente de ce trésor, que j'estime beaucoup plus que tous ceux de la terre, dont je ne voudrais pas être maître à condition de n*aimer rien et de n'être aimé de personne. »

moins telleme-nt serviable aux gens de lettres que Richelieu le nommait « Tardent solliciteur des Muses incommodées (i) ». Par son crédit Faret était entré, en 1623 au plus tard (2), comme secrétaire dans la maison de Henri de Lorraine, comte d'Harcourt, ce vaillant soldat auquel on avait donné le sobriquet de Cadet la Perle, parce qu'il était le frère cadet de Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf, et qu'il portait toujours une grosse perle àToreille. C'était un maître aimable, et naturellement généreux (3); mais alors sa famille était en disgrâce, et, peu riche, le prince n'avait point un établissement qui répondît à sa naissance.

Par son affectueuse bonté il s'efforçait de faire oublier à ses domestiques l'involontaire insuffisance de ses présents. Il vécut avec Faret et son ami Saint- Amant sur le pied de l'intimité la plus complète. Entre eux point de gêne, point d'étiquette, et même, pour que rien ne fît sentir la différence des rangs, ils s'étaient donné des surnoms: le comte d'Harcourt était le rond^ Saint-Amant le gros, Faret le vieux, parce que, à sa mine, il montrait avoir dix ans de plus qu'il n'avait en effet. Il se forma d'ailleurs à ce sujet une autre légende sur le prédestiné Faret : « Il

(1) Boisrobert, Avis en tête des Epîtres en vers (1659).

(2) Voir la Dédicace des Vertus nécessaires à un prince, dont le Privilège est daté du 10 mars 1623.

(3) Œuvres de Ch. d'Assoucy, etRangouse, Letlres héroïques aux grands de l'Etat (1645).

est arrivé plus d'une fois, écrit-il en effet dans son Honnête Homme , que Ton a eu de la peine à me faire passer pour rnoi-même à d'aucuns qui ne m'avaient jamais vu, parce que je n'avais pas une grande barbe blanche, ni aucune autre marque de vieillard (1). »

C'est en reconnaissance de ses bontés que le vieux dédia à son maître un traité Des vertus nécessaires à un prince pour bien gouverner ses sujets (2), afin de lui présenter « une image des vertus dont son àme était ornée ». Nous le verrons du reste quelques années plus tard témoigner sa gratitude au comte d'IIarcourt d'une façon plus utile et plus appréciable.

Bien que sa santé, alors gravement altérée par de cruelles insomnies (3) et très compromise (4), le fît soupirer après un paisible état de vie (5) ; bien que son caractère irritable et inquiet (6) lui rendît pénible le séjour de la cour, et lui fît écrire à Balzac: « C'est une des plus grandes douceurs de la vie de pouvoir être seul (7) » ; bien qu'il préférât hautement à la corruption du Louvre l'innocente simplicité de l'homme des champs ; Faret n'en devait pas moins

(1) PelUsson nous dit qu'il avait les cheveux châtains.

(2) Cet ouvrage rarissime est un in.4° de 107 pages, publié en 1623 chez Toussaint du Bray.

l3) Lettre à Vaugelas du 2 août 1626.

(4) Lettre à la princesse Chrysante.

;^o) VHonnête Homme.

(6) Lettre à Brun du 19 octobre 162o.

ni Lettre du 3 octobre 162o.

avec son mattre suivre Louis XIII à Saint-Germain, à Fontainebleau, à Nantes, où il assistait, le 5 août i6i6, au mariage de Monsieur, frère du roi, avec M""deMontpensier, et d'où il avait la joie d'annoncer à son ancien protecteur Vaugelas que le jeune prince lui donnait une charge de gentilhomme ordinaire de sa maison (i).

Dans cette cour, où il ne se plaisait point, Faret plaisait à tous : au duc d'Orléans, auquel il dédiera «on Honnête Homme; au duc de Lorraine, qui lui «invoya un brevet de conseiller et d'iiistoriogiraphe, 4e 16 mai 1628, en lui commandant une histoire de Hon aïeul René , second roi de Sicile et duc de l^orraine, mort en 1508, et dont, par un caprice Je la nature , il se trouvait reproduire exactement les traits (2j; enfin au véritable maître de la France, au cardinal de Richelieu, pour lequel il rima wne ode insérée en 1635 par Boisrobert dans le Sacrifice des Muses {3), dont il projetait d'écrire la

(1) Devenu riche, Faret viendra souvent au secours de Vaugelas, que l'irrégularité du paiement de sa pension mettra dans de grands embarras d'argent.

,2) Faret a écrit l'Histoire de René ; mais les événenienls politiques ne lui permirent ni de l'imprimer, ni de composer, •jomme il en avait l'intention, une histoire des successeurs de ce prince. Le manuscrit de l'Hisloire de René, qui était tombé, je ne sais comment, en 1123, entre les mains d'un maître cbarpentier, Joseph Langlois, a été donné par le vicomte de Villeneuve-Bargemont à la Bibliothèque Nationale, où il porte, «dans le fonds français, le numéro 12,179.

(31 P. 73-81, A la page 33 d'un autre recuîii de vers, intitulé

vie (1), et dont il a tracé un magnifique éloge dans VE pitre dédicatoire qui précède un gros recueil de Lettres nouvelles des meilleurs auteurs de ce temps, publié en 1627 (2 vol.).

Les « meilleurs auteurs de ce temps » sont, pour la plupart, bien oubliés du nôtre. C'étaient, avec Malherbe, Colomby, Boisrobert, Molière (Fauteur du roman de Polyxène^ qui fut assassiné vers 1623, et lîont notre immortel comique a pris le nom comme pseudonyme), Plassac, Brun, Silhon, Godeau, Conac, Breval, Faret lui-même, enfin Racan. Faret leur adjoindra dans les éditions postérieures de son Becueil (2) Bahac, Auvray, et les conseillers d'Etat d'Espesses et du Châtelet.

Ces lettres en elles-mêmes sont aujourd'hui à peu près dénuées d'intérêt ; ce sont des lieux communs

le Jardin des Muses et publié en 1643, on trouve un assez beau Sonnet écrit en lettres d'or ^ et offert avec un tableau à Notre- Dame de Paris par un jeune seigneur^ qui s* était voué à elle dans un péril manifeste de la vie au siège d'Aire. Cest le sieur Faret qui Va fait.

(1) Dédicace au cardinal du Recueil de Lettres nouvelles (1627) : « Je crois être obligé d'employer tous mes efforts à donner aux bommes un tableau de votre vie. » En 1633, Faret dira au grand maître de Tartillerie, La Meilleraye, cousin de Richelieu, en lui présentant le second volume de ce Recueil : « Sa vie, que j'entreprends d'écrire, sera désormais la seule occupation de la mienne. »

(2) Il y aura quatre autres éditions de ce Recueil, en 1634, 1637, 1638 et 1642. Voir la thèse de M. Louis Arnould sur Racan,]?. 642-643.

Gi HOMMES ET MOEllRS

cent fois rebattus de philosophie et de morale dans le goût des Lettres à Lucilius de Sénèque ; mais en cela qu'elles nous font eonnailre ce qu'aimaient les hommes d'alors, ces lettres offrent encore quelque curiosité. Comme le pliilosophe romain était forLà la mode et qu'il a écrit des Consolations, les Consolalions abondent dans le Recueil de Farel: Malherbe console Cléophante sur la mort du roi son maître, et Faret la princesse Chrysanle sur celle de sa fille; Colomby console le président Jeannin sur la mort de sa femme, et Boisrobert le président des llameai x sur la rtiort de son père ; Molière console Daphnis sur la perte de sa maîtresse et Thyrsis sur sa prison ; r run console la Sérénissime Infante Isabelle sur la mort du roi d'Espagne, son frère, et de l'archiduc Albert, son mari; Auvray console une dame vertueuse sur ses fréquentes maladies et un magistrat sur la perte de deux enfants morts de la peste ; un anonyme console M. Videl sur l'embrasement de la maison de ses parents, et un autre écrit à M"" de Castille, qui vient de perdre son père: « Vous tirez cet avantage de voire perte que, si vous avez un sujet d'extrême douleur, vous êtes au moins délivrée de cette pénible inquiétude où vous tenait l'appréhension de cette mort dont vous étiez continuellement menacée ». N'est-il pas en vérité merveilleusement consolateur, cet argument à la (îribouilie? Et je ne sais pas si Lucceius put consoler effectivement Cicéron de la mort de sa fille en lui rappelant que des

villes même avaient péri ; mais il me semble bien que les nombreuses consolations philosophiques et morales réunies dans le recueil de Faret ne doivent pas avoir toutes ensemble la vertu cônsolative des vingt-cinq lignes de consolations chrétiennes envoyées par Bossuet à M°*® de Luynes.

Peu de temps après avoir publié ses Lettres nouvelles^ Faret entreprit un ouvrage de morale. Comme il avait donné des conseils aux princes, il voulut en donner à leur tour aux courtisans, qui n'en avaient pas moins besoin, et il jugea très utile de leur proposer un portrait de Thonnète homme, dans le double sens qu'avait alors cette expression : un homme du monde homme de bien. Peut-être cette idée lui fut-elle suggérée par Pierre Bardin, qui s'en vante, et qui reproche même à Faret d'avoir volé le titre qu'il destinait à son Lycée ^ encore sur le chantier (1). Je crois plutôt que l'ouvrage de Faret lui fut inspiré par la lecture du Courtisan de Baltazar Castiglione, publié à Venise en 1528. Je ne veux point dire par là que V Honnête Homme ne soit qu'une adaptation ; c'est de son propre fonds que Faret a tiré la plupart de ses préceptes et de ses recommandations, et d'Assoucy a pu écrire qu'il était lui-même le modèle de son Honnête Homme (2).

(1) Sauvai, Histoire de Paris ^ t. I, p. 328.

(2) Nouveau Recueil de poésies héroïques^ satiriques et burlesqueSf 1653. A la page 79 de ce recueil, dédié au comte d'Harcourt, se lit un sonnet à Faret.

6i HOMMES ET MOEURS

Comme pour lui donner raison, Faret a fait, justement à Foccasion de la publication de ce livre, un acte de générosité que je ne veux pas omettre. Le Privilège, qui lui avait été accordé le 20 août 1630 sur le rapport du maître des requêtes d'Irval, portait qu'il reviendrait à Fauteur un tiers des 3000 livres d'amende imposées aux contrefacteurs. Aussitôt Faret abandonna libéralement la moitié de ce tiers à riIôtel-Dieu de Paris.

Achevé d'imprimer le jeudi 14 novembre 1630, . V Honnête Homme ou VArt de jAaire à la Cour fut mis en vente chez Toussaint du Bray. Ce grand in-4» de 268 pages avait été placé par Faret sous la protection de Monsieur, frère du roi, et Fauteur suppliait en même temps le favori du prince, Antoine de Laage, sieur de Puylaurens, de le rendre agréable à son maître.

UArl de jylaire à la Cour plut à la cour et à la ville : car d'une part les éditions s'en multiplièrent (1); d'autre part il a été traduit en italien et en espagnol (2) ; enfin, de même que, après l'ouvrage de La Bruyère, on verra paraître toute

(1) Nous en connaissons onze: 1630,1631 (in-12), 1634 (in-4»), 1636 (in-4«), 1639 (in-8«), 1640, 1656, 1660, 1664, 1671 et 1681.

(2) En 1634, Faret lui-même a dédié au chancelier Séguier la traduction espagnole de son livre, faite par don Ambrosio de Salazar, secrétaire interprète du roi en la langue espagnole, pour les personnes de qualité auxquelles il enseignait l'espagnol. Cette traduction a été réimprimée en 1650 par Cardin Besongne.

une série de livres de Caractères, de même, après- V Honnête Homme j il se forma toute une petite bibliothèque de traités sur la conduite de la vie dans le monde, tels que VHonnète Femme^ trois volumes^ signés du P. du Boscq, et V Honnête Fille, V Honnête- Veuve, r Honnête Garçon et le Livre des plaisirs des Dames, rédigés à la diable par François de Grenailles,, sieur de Châteaunières, également auteur d'une tragédie, qui n'est point médiocrement gaie, sur la mort de Crispe.

Les éloges des gens de lettres ne manquèrent pas non plus à l'Honnête Homme, A Tépoque où ce livre parut , quelques écrivains distingués , Godeau , Maleville, Gombauld, Tavocat Giry, les deux frères Habert, avaient pris l'habitude de se réunir chaque semaine chez Conrart. Un jour Maleville leur amena Faret, qui leur soumit son dernier ouvrage. Revenu très satisfait des avis qu'il avait reçus, il ne put se tenir, malgré la promesse donnée, de parler de ces réunions littéraires à Boisrobert , qui en parla à son «tour au cardinal de Richelieu. Celui-ci eut aussitôt l'idée de constituer ces indépendants en un corps tenant des assemblées régulières et soumis à l'autorité royale. Et voilà comment Faret se trouve avoir , par son heureuse indiscrétion ^ contribué à la fondation de l'Académie française» Il eut d'ailleurs à l'élaboration de ses statuts une part qu'on oublie trop. Chargé par le cardinal de faire un discours qui contînt comme le projet de

TAcadémie, il lui soumit son travail au mois de mars de Tannée 1634. C'était un discours fort étendu, dont voici, d'après Pellisson, la substance : « Il semblait ne manquer plus rien à la félicité du royaume que de tirer du nombre des langues barbares cette langue que nous parlons, et que tous nos voisins parleraient bientôt, si nos conquêtes continuaient comme elles avaient commencé... Notre langue, plus parfaite déjà que pas une des autres vivantes, pourrait bien enfin succéder à la latine, comme la latine à la grecque, si on prenait plus de soin qu'on n'avait fait jusqu'ici de l'élocution... Les Académiciens nettoyeraient la langue des ordures qu'elle avait contractées ou dans la bouche du peuple, ou dans la foule du Palais et dans les impuretés de la chicane, ou par les mauvais usages des courtisans ignorants, ou par l'abus de ceux qui la corrompent en l'écrivant, et de ceux qui disent bien dans les chaires ce qu'il faut dire, mais autrement qu'il ne faut... Un des moyens dont les Académiciens se serviraient serait l'examen et la correction de leurs propres ouvrages; on examinerait sérieusement le sujet et la manière de le traiter, les arguments, le style, le nombre et chaque mot en particulier. Cette Compagnie prendrait le nom d'Académie française, parce qu'il était le plus modeste et le plus propre à sa fonction ; pour le sceau dont elle se servirait et les privilèges dont elle jouirait, elle s'en remettait à son fondateur. »

Richelieu se fit lire ce projet, y marqua plusieurs endroits qu'il jugeait devoir être corrigés, et le fît imprimer à trente exemplaires ; car d'abord les Académiciens ne devaient être que trente. Après qu'il eut été examiné avec le plus grand soin durant cinq mois par la docte Compagnie, Faret remit le projet au net, et fut chargé avec Boisrobert de le présenter à nouveau au cardinal.

Alors on s'occupa de rédiger les Statuts mêmes de r Académie. Plusieurs Académiciens écrivirent à ce sujet des mémoires, et Faret, qui en avait fait un lui aussi, fut élu membre de la commission chargée de les étudier tous. Cette étude terminée, Conrart digéra et coucha par écrit les articles des Statuts. L'Académie française était fondée.

Tout de suite elle se mit à la tâche laborieuse qui devait être pour elle, suivant l'ingénieuse expression de Furetière, une toile de Pénélope, à la composition de son dictionnaire. En témoignage de sa haute estime pour leur talent et pour leur science du langage, la Compagnie demanda au cardinal que la principale partie delà besogne fût confiée à Vaugelas et à Faret, si « propres à cet emploi ». Mais Richelieu fit la sourde oreille, et il est probable que ce fut sur le désir franchement exprimé par Faret d'échapper à cet honneur trop absorbant ; car Chapelain le cite parmi les moins assidus et les plus négligents de ses confrères, ayant d'ailleurs bien soin d'ajouter

aussitôt qu'il est un des plus occupés par ailleurs (1). Le crédit dont il jouissait auprès du cardinal allait permettre à Faret d'acquitter la dette de reconnaissance qu'il avait dès longtemps contractée envers le comte d'Harcourt. Richelieu n'aimait point Cadet la Perle, parce qu'il appartenait à sa grande ennemie, la maison de Lorraine. Boisrobert et Faret lui pefsuadèrent qu'il devait affaiblir cette maison en la divisant, et pour cela attirer à lui le comte d'Harcourt, qui était alors en assez mauvais termes avec sa mère et avec le duc d'Elbeuf, son frère aîné. Adoptant cet avis, le cardinal chargea Cadet la Perle de commander la flotte de la Méditerranée sous la direction de l'archevêque de Bordeaux, Henri de Sourdis. Comme celui-ci vit venir le prince d'un mauvais œil, le ministre, donnant à Faret une mission de confiance, l'envoya par deux fois en Provence, afin d'entretenir en « bonne intelligence » les deux chefs de la flotte (2) ; bientôt même, soit pour le récompenser, soit afin de lui conférer plus d'autorité, il le nomma secrétaire de l'armée navale. Voilà comment nous pouvons lire à la Bibliothèque nationale (3) quatre lettres écrites par Faret, abord de l'amiral, dans le golfe de Toulon, pendant le siège de Leucate, entre le 20 septembre

(1) Lettre à Boisrobert du 4 septembre 1634.

(2) Lettres de Richelieu, du 9 novembre 1636 au comte d*Harcourt, et du 4 juillet 1637 à l'archevêcpie de Bordeaux.

(3) Manuscr., Cabinet des Titres^ volumes reliés, n° 22, Correspondance de d'Hozier, p. 102 et suiv.

et le 5 octobre 1637 ; et comment de la même plume dont il venait d'adresser gaiement ses compliments^ affectueux à Pierre dlïozier, le plus honnête des généalogistes, et à l'excellent André Duchesne, le Père de V Histoire de France^ notre académicien s'est trouvé amené à tracer un petit exposé des Inconvénients et avantages qui se trouvent à rompre avec las République de Gênes et des Moyens d'entreprendre contre Gênes^ qui a été conservé dans la Correspondance de Sourdis (1), et qui, par sa précision et par sa netteté, est un véritable modèle de note diplomatique. Faret avait déjà d'ailleurs montré ce jugement politique dans une longue et curieuse Lettre à Monseigneur le Chancelier^ publiée en 1634 (2). Il est probable qu'il était aux côtés du comte d'Harcourt,. quand celui-ci contribua à la prise des îles Saint- Honorât et Sainte-Marguerite, et s'empara d'Orestano en Sardaigne.

Faret revint avec son maître à Paris, et, le 31 janvier 1639, assista à son mariage avec une cousine du* cardinal de Richelieu, Marguerite du Cambout, fille cadette du marquis de Coislin, et veuve de Puylaurens. Deux mois après, Henri de Lorraine, comte d'Harcourt, tenait sur les fonts à Saint-Séverin avec sa belle-sœur, Marie du Cambout, duchesse d'Eper-

(1) Documents inédits sur V Histoire de France^ t. I, p 433.-

(2) Recueil de Lettres nouvelles, éd. de 1634, t. II, p. 531-53.1.

70 HOMMES ET MCEURS

non et de la Valette, un fils nouveau-né de Nicolas Faret, son premier secrétaire (i).

Presque aussitôt le maître et le secrétaire quittèrent de nouveau Paris. Le prince venait d'être nommé général en chef des troupes du Piémont, et Faret le suivait en qualité de secrétaire de Tarmée du roi. Il prenait des notes sur les brillante faits de guerre auxquels il assistait, préparant une vie du glorieux comte d'Harcourt , qui n'a jamais été publiée.

Cependant Louis XIII rendit le dernier soupir le 14 mai 1643, au même jour et à la même heure que son père Henri IV (2). Au nom du jeune Louis XIV, la régente octroya à Nicolas Faret une charge de conseiller secrétaire du roi, maison et couronne de France, à 3.000 livres de gages par an ; vers le même temps, le comte d'Harcourt, promu grand écuyer de France, fit de lui l'intendant de sa maison et de ses finances ; et, comme tout concourait alors à sa fortune, Faret, devenu veuf, se remaria avec une riche héritière, issue d une bonne famille parlementaire , Marthe Pavillon. Elle lui donna un fils , Nicolas, qui fut tenu sur les fonts, le 11 février 1646, à Saint-Germain TAuxerrois, par la comtesse d'Harcourt et par le vertueux collaborateur de saint

(1) Biclionnaire de Jal.

(2) Mémoires de Montglat, collection Michaud, 3^ série, t. V, p. 136.

Vincent de Paul, Nicolas Pavillon, évêque d'Aleth (1). Ce fut la dernière joie de Nicolas Faret. Au moment où,parvenu plus haut que ne le lui avaient fait espérer ses rêves ambitieux de jeune homme, il voyait tout lui sourire, il fut brusquement atteint d*une fièvre maligne en Thôtel du comte d'Harcourt, devant les Tuileries, et ne tarda pas à succomber au milieu de cruelles souffrances.

Le dimanche 9 septembre 1646, un convoi de quarante prêtres vint chercher son corps et Tamena à Saint-Germain TAuxerrois, où furent célébrées ses funérailles. L'Académie, qui avait voulu assister officiellement aux obsèques d'un de ses membres les plus honorés et les plus aimés, constata avec satisfaction qu'en la circonstance la générosité du comte d'IIarcourt ne s'était pas démentie, et pendant l'office ces Messieurs se chuchotaient admirativement à l'oreille que le prince avait versé au clergé « soixante livres ». Même en tenant compte de la valeur plus grande qu'avait alors l'argent, on voit qu'un service de seconde classe coûtait beaucoup moins cher en 1646 que de nos jours.

Telle fut dans ses grandes lignes la vie de Nicolas Faret, estimé pour sa capacité par le cardinal de Richelieu, qui s'y connaissait en hommes, pour son jugement par le grand Corneille, qui lui vint soumettre le manuscrit de sa tragédie A' Horace^ pour

;i) Dictionnaire de Jal.

ison caractère par ces honnêtes gens qui s'appelèrent Taugelas, Coeffeteau, Malherbe, d'Hozier, Duchesne, MTiynard (i), Tristan THermite. Quand ce dernier, <iprès la Fronde, eut composé un compliment pour le jeune roi rentrant enfin dans sa bonne ville de Paris, il voulut que ses stances fussent récitées à Louis XIV parla mignonne fillette de Tami fidèle qu'il regrettait toujours (2), et que Chapelain nommait «encore avec attendrissement « le bon Monsieur Faret ».

Yoilà ce que fut l'homme. Voyons ce que fut son ceuvre.

Pellisson et ses contemporains admiraient surtout dans les livres de Faretla correction et la netteté du style ; ils voyaient en lui un des maîtres, un des Kirbitres de la langue, et j'incline volontiers à cette opinion. Bien que la plupart des histoires de notre littérature saluent dans le Discours de la méthode, publié en 1637, le premier monument de la prose française, je dis très franchement que, à considérer ijeulement la forme, je préfère V Honnête Homme ;

.(1) Œuvres, 1646, p. 21, Sonnet à Af. Faret.

(2) Loret, Muse historiqice du 21 décembre 1652. On trouvera -b. la page 607 de notre livre sur Tristan VHo^mite ces quatre Stances à la louange du roi^ récitées devant S. Af. par Mlle Faret, âgée de huit ans.

et je demeure d'accord avec Sorel « que ce furent MM. de Gomberville, Colomby, Faret et Molière, qui écrivirent les premiers avec une extrême pureté, comme étant des principaux de ceux qui s'étaient heureusement dégagés de l'ignorance ancienne. » Sans doute la phrase de Faret reproduit encore trop superstitieusement la période latine ; elle en a toujours la longueur et Tenchevétrement ; mais aussi elle en a le tour et le nombre oratoire. Sans doute quelques fautes de goût nous choquent aujourd'hui dans ses traités ; mais ouvrons un des livres de l'époque qui ont été le plus vantés et le plus souvent réimprimés, la Cour sainte du P. Caussin, et par comparaison le goût de Nicolas Faret va nous sembler exquis. Si bien que c'est pure injustice de lui refuser une place honorable parmi tous ces précurseurs patronnés par le cardinal de Richelieu, dont les travaux ont préparé le magnifique épanouissement des lettres françaises sous le règne de Louis XIV.

Mais ce n*est pas le style, ce sont les idées de Faret qui nous intéressent aujourd'hui ; ce n'est pas l'écrivain, mais le moraliste que nous voulons étudier. Ce qui nous paraît surtout curieux dans cet auteur méconnu, c'est la peinture des mœurs de son temps ; ce que nous cherchons dans ses livres, ce sont les modes, les habitudes, les goûts, les opinions de Tépoque. Aussi, négligeant ses autres écrits, nous occuperons-nous surtout de ses deux traités de morale *

Le'petit livre Des Vertus nécessaires à un prince pour bien gouverner ses sujets n'est pas, dans le fond, très original, et sans doute Epictète et Sénèque le philosophe pourraient revendiquer une assez bonne part des sentences brillantes qui lui donnent un incontestable éclat ; mais Taustérité des doctrines stoïciennes y est tempérée par la charité du christianisme, et à ce mélange heureux de la morale antique et de la morale moderne le traité de Faret doit un charme particulier et assez attirant. Il n'est pas dans tout ce livre une seule pensée qui ne soit élevée, noble et généreuse.

Déjà sans doute leur intérêt recommande aux princes de suivre la vertu et de gagner ainsi Tamour de leurs sujets, qui fait leur meilleure sauvegarde, car « la vie du plus redoutable monarque du monde dépend de quiconque ne se soucie plus de perdre la sienne » ; mais, dit Faret, le prince doit aimer surtout la vertu pour elle-même et pour sa beauté. Il faut dès son premier âge lui inculquer cette idée que le ciel ne Ta point fait naître sur les marches du trône afin qu'il vive délicieusement, mais afin que ses sujets vivent bien et heureusement, et que, vertueux, il les excite par son exemple à la vertu, « Comme on environne d'épines les jeunes arbres, crainte que les animaux ne les offensent, il faut de même donner à ces jeunes âmes quelques préceptes un peu sévères, de peur qu'elles ne soient occupées parle vice,pource que de là dépend le salut ou la ruine

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des Etais. » On y joindra les exemples des princes illustres, car les exemples enseignent beaucoup plus facilement et beaucoup plus efficacement que les préceptes ; on montrera ainsi au futur roi que toujours « la gloire suit la vertu comme Tombre suit le corps», et par le désir de la louange on ramènera insensiblement à l'amour de la vertu, dans laquelle seule il trouvera le bonheur.

Il est huit vertus nécessaires à un prince, qui veut transmettre à la postérité un nom glorieux : ce sont la Piété, la Prudence, la Justice, la Clémence, la ' Valeur, la Libéralité, la Modestie, et — remarquons le nom de la huitième vertu, que sans doute beaucoup de personnes s'étonneront de trouver sous la plume du pauvre Faret : la Tempérance.

Le prince doit être pieux ; car « il est convenable que ceux qui commandent obéissent à celui qui gouverne tout ce qui est dans le monde » ; et d'autre part un prince religieux veut que ses pensées soient toujours aussi pures que si elles devaient être connues de tout le monde, sachant qu'aucune pensée n'échappe aux regards de Dieu, et que nous sommes « toujours devant lui comme devant les yeux de notre juge. »

La vérité m'oblige à reconnaître que Faret passe assez rapidement sur la religion, dans sa hâte d'arriver à la Prudence, qui, au dire des anciens, « surpasse autant les autres vertus que l'usage de l'œil est excellent par-dessus celui du reste des sensi »

76 HOiMxMES ET MOEURS

Elle est la grande vertu des princes ; car toujours ils « gouvernent heureusement leurs peuples, si la prudence les gouverne ; » elle est pour eux Tart de conserver leur puissance, « comme la médecine est Fart de conserver la santé. » Le jeune prince prendra des leçons de prudence dans Fhistoire, qui « fait voir aux hommes, comme d'un lieu éminent, les exemples de toutes choses qui peuvent servir de règle au maniement des affaires publiques et privées. » Par elle il apprendra conmient « un homme d'Etat n'entreprend rien qu'après s'être bien préparé, et non seulement voit de la pensée les choses futures, mais sait encore détourner toutes sortes d'accidents, et y donner du remède après qu'ils sont arrivés. » Elle l'instruira à tenir compte du tempérament différent des peuples : n'y a-t-il pas « des nations si superbes qu'en leur servitude même elles veulent paraître libres ? » Elle lui montrera à choisir les circonstances favorables, à temporiser, « car l'attente d'un jour change quelquefois tellement le visage des affaires qu'où l'on remarquait de puissants obstacles on ne trouve plus aucune difficulté. » Elle lui enseignera à se garder, comme d'un égal danger, de la crédulité et de la défiance, et à fuir la dissimulation de Louis XI ; cat « tout ce qui est accompagné de feintise tombe et se dissipe de soi-même, comme les fleurs qui sont nées en mauvaise saison. » Formé par elle, le prince n'aura plus qu'à suivre, comme Louis XIII, ^exemple de Henri le Grand, qui s'était concilié tous

les cœurs, attirant « les uns par la gloire, les autres par l'espérance, plusieurs par les bienfaits, et tous par une douce façon de vivre avec eux. »

Le monarque prudent sera juste aussi. Il tiendra tout soumis à sa Justice sévère : lui-même d'abord, car « quiconque peut tout ne doit vouloir que ce qu'il doit faire ; » ensuite ses officiers, dont les exactions seraient plus dangereuses pour son empire que les efforts de ses ennemis ; les riches, qui ne doivent jamais par la force de leur or triompher de la pauvreté ; les grands enfin et les puissants, car les lois ne doivent pas être « semblables à ces toiles d'araignées, dont parle un bon esprit de l'antiquité, dans lesquelles les petites mouches demeurent arrêtées, et les grosses passent à travers. » Il faut que toute faute grave ait son châtiment, car « c'est offenser les gens de bien et leur faire tort de souffrir que les crimes soient impunis. »

Faret dit : toute faute grave^ car le monarque ne doit pas être un tyran, et « le grand nombre de supplices n'apporte pas moins de déshonneur à un prince que fait le grand nombre de funérailles à un médecin. » Il n'est pas de joie plus douce au cœur d'un bon roi que celle de la Clémence, cette vertu « si naturelle aux hommes qu'il semble qu'en devenant inhumains ils cessent d'être ce qu'ils sont ; » mais, pour que sa justice ne souffre pas de sa clémence, le prince restera impitoyable envers les grandes fautes, afin de pouvoir oublier les petites.

et, défendu par Tamour de ses sujets, il se montrera impunément « plus exorable aux injures qu'on lui a faites qu'à celles que le peuple a reçues. »

La Prudence n'exclut point la Valeur. Mais entendons-nous bien: il y a deux sortes de valeur ; Tune, que le peuple admire et que Faret condamne, « n'a pour origine que la haine et l'ambition, pour fondement que l'injustice, etses effets sontsi funestes qu'ils sont ordinairement accompagnés de meurtres, de ravissements et de désolation ; » l'autre, pour être souvent moins brillante et moins populaire, ne laisse pas d'être beaucoup plus louable ; celle-là « anime le courage des princes à repousser les efforts des rebelles et des étrangers ; elle a l'équité pour règle, la prudence pour conduite et la paix pour objet de tous ses exploits. » Seulement, comme la guerre sera toujours sans doute un mal nécessaire, quelque humiliant qu'il soit de voir des êtres doués de raison

recourir à la force comme des bêtes, le prince, qui ne doit jamais la provoquer, ne doit pas non plus sembler la craindre ; car « les timides sont toujours en danger de recevoir quelque affront, à cause qu'on n'appréhende pas de les offenser. »

A c^ vertus, essentiellement royales, Faret en joint trois autres, moins relevées et de moindre importance à la vérité, mais qui assurent aux rois l'amour et le respect de leurs sujets : la Libéralité, la Modestie et la Tempérance.

Il enseigne aux princes, dont le plus grand bon-

Éc

heup est de pouvoir « beaucoup donner », comment ils doivent donner, promptement, intelligemment, sans profusion, pour ne pas tarir la source de la Libéralité, directement pour que les intermédiaires ne détournent pas une partie de leurs présents, et il ne manque pas de s'élever contre ces grands qu'on voit négliger « ceux qui les servent fidèlement » et prodiguer leurs dons à « des personnes qui leur demandent impudemment et avec importunité ».

Nécessaire à tous les hommes, la Modestie Test peut-être plus encore à un prince, parce qu'il doit imposer, et que « nous ne paraissons jamais moins • grands que quand nous le voulons trop paraître. » Il doit être modeste en ses habits, car c'est par ses seules vertus qu'il lui sied d'éclipser ceux qui lui sont soumis. Il doit enfin écouter beaucoup et parler peu, se souvenant que « la nature nous a donné deux oreilles et une seule langue, pour nous avertir d'ouïr plus que nous ne disons. »

Qu'il fuie surtout, qu'il fuie l'ivresse et ces honteuses débauches dans lesquelles il perdrait sa dignité, avec le respect de ses compagnons de plaisir. Qu'il cherche dans les exercices violents du corps un dérivatif à ce mal d'amour qui « ravit aux princes le titre de souverains, puisque, pour être fidèle amant, il faut s'avouer esclave, » à cette honteuse passion qui ravale « ceux dont la condition est presque divine » au point de leur faire « rechercher des

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plaisirs qui leur sont communs avec les moindres créatures de la terre. »

Rien n'est plus pur, on le voit, que la morale exposée dans le traité des Vertus nécessaires à un prince, et le dernier chapitre, le chapitre sur la Tempérance, dut tout particulièrement édifier Louis le Chaste. Il aurait sans douté moins plu au roi vert galant, et je tiens que, si Faret Feût écrit sous le règne de Henri IV, son traité aurait compté un chapitre de moins.

Loin de moi la pensée de le comparer à ces courtisans flatteurs, toujours prêts à louer les vices du maître et à gagner sa faveur par « une complaisance servile et indigne d'un homme d'honneur ; » Faret estimait au contraire qu'il n'y a pas de vice plus « lâche » que cette honteuse et funeste flatterie. Mais si l'honnête homme ne doit jamais rien dire qu'il ne pense, est-il obligé toujours à dire tout ce qu'il pense ? Doit-il, stoïcien moderne, professer une vertu intransigeante et farouche, et se rendre, comme nous verrons Alceste le faire, insupportable à ceux qu'il ne peut supporter ? Non, évidemment ; s'il veut demeurer dans le monde et vivre, conformément à sa nature, en animal sociable, il doit savoir être « accort et souple » ; il doit, sans jamais encourager le vice par une approbation coupable, garder du moins avec lui des mesures, et se taire prudemment sur les choses qu'il blâmerait en vain tout haut. C'est à cette condition seulement qu'il pourra, tout en

restant lui-même homme de bien, plaire à la cour ; et je suis autorisé à croire que Faret a su personnellement pratiquer cet art délicat, puisqu'il a écrit tout un livre en vue de renseigner aux autres.

Un courtisan vertueux ! L'alliance de ces deux mots étonne, car il y eut toujours entre eux comme une incompatibilité d'humeur ; et c'est rarement, quoi qu'en ait dit Sorel, par la vertu que l'on réussit à la cour : loin d'aider au succès, la vertu même y nuirait plutôt. Nicolas Faret, au fond, s'est parfaitement rendu compte que faire un homme de bien et enseigner Fart de plaire à la cour étaient, en somme, deux objets assez différents. De là quelque incertitude dans son Honnête Homme ; il participe à la fois du traité de morale et du manuel de savoir-vivre et de savoir-faire ; et le manuel y fait quelquefois tort au traité. Le plan, par conséquent, manque de netteté, et les conseils sont jetés un peu à l'aventure. L'ensemble, sans unité, ne satisfait qu'à demi ; mais les détails sont curieux, suggestifs et parfois très piquants. Plutôt que d'analyser ce qu'un défaut de suite rend inanalysable, plaçons Faret en face d'un jeune homme qui va être présenté à la cour de Louis XIII, et laissons-le donner lui-même à cet apprenti courtisan les conseils de son adroite, mais honnête expérience.

« Il est fort heureux. Monsieur, puisque vous voulez entrer dans ce grand commerce du monde,

que VOUS soyez né gentilhomme, et d'une maison qui ait quelque bonne marque. Ce n'est point que la vertu seule, sans la naissance, ne puisse réussir à la cour ; vous n'avez pas besoin de porter vos regards bien loin pour en voir la preuve. Mais il est certain que ceux qui sont de bon lieu ont d'ordinaire de bonnes inclinations que les autres hommes n'ont que rarement, et c'est un charme très puissant que la naissance pour gagner d'abord la bonne opinion de ceux à qui nous voulons plaire. C'est pour cela que vous voyez à la Comédie nos poètes tragiques prendre toujours pour héros des monarques ou des princes pour le moins,

<( Il vous sera très utile également d'avoir choisi la profession des armes, car il n'en est point de plus honnête et de plus essentielle à un gentilhomme. Un homme de qualité qui porte une épée est pour cela seul aussitôt estimé plein de cœur et de hardiesse, soigneux de son honneur, et prompt à le défendre. Et, de fait, M. le Cardinal trouve même que nos jeunes gentilshommes sont, actuellement, un peu trop prompts à défendre leur honneur par les armes ; ils ont fait comme une espèce de science des querelles à force de les raffiner ; et, à vrai dire, il y a là un abus dangereux pour le royaume, que Son Éminence entend sévèrement réprimer. L'exemple de MM. de Bouteville et des Chapelles me dispense de vous en citer d'autres. Je vous crois d'ailleurs trop raisonnable. Monsieur, pour ne pas comprendre quels sont

les degrés d'offense qui seuls méritent les sanglantes ' satisfactions dont je parle.

« Je vois que vous êtes de belle taille et de bonne mine, et l'on m'a dit que vous avez appris non seulement ce qui s'enseigne dans les académies, mais encore toutes les galanteries d'adresse qui sont en Usage et convenables à un gentilhomme, telles que voltiger, rompre en lice, courre la bague, sauter, nager, tirer juste ; on m'affirme que vous ne craignez pas de rival à la danse, à la lutte, à la paume, et que vous jouez de la guitare et du luth comme mon cher ami M. de Saint-Amant, ou comme notre moderne Orphée, M. d'Assoucy. Ce n'est pas que le philosophe que je suis attache un grand prix à chacun en particulier de ces dons naturels et de ces talents acquis ; mais leur ensemble vous donne une bonne grâce et un charme qui font que les regards s'arrêteront sans aucun doute avec complaisance sur vous.

« Il faut que les oreilles aient aussi plaisir à vous entendre, et profit. Je suis bien convaincu que vous n'appartenez pas à cette nouvelle et orgueilleuse secte d'esprits forts, qui, hardis contre Dieu même, osent bien porter leur impiété jusques à nier Celui que les oiseaux publient, que les animaux reconnaissent, que les choses les plus insensibles prouvent, que toute la nature confesse, et devant qui les 'anges tremblent et les démons ploient les genoux. Vous avez au contraire cette crainte de Dieu, qui est

le commencement de la vraie sagesse et qui, rendant les hommesbons sans hypocrisie, dévots sans superstition, prudents sans malice, modestes et humbles sans lâcheté, généreux sans arrogance, leur assure d'être considérés à la cour avec estime et approbation.

« Mais ce n'est pas tout d'être doué des vrais ornements de Tâme, c'est-à-dire des vertus chrétiennes ; il vous faut aussi posséder cette doctrine, qui est le plus grand ornement de l'esprit, et sans laquelle un homme ne saurait être vraiment accompli. Je sais, il est vrai, que notre noblesse s'est attiré des nations étrangères le reproche de négliger les belles-lettres, et que le nombre n'est pas petit dans la cour de ces esprits mal faits, qui, par un sentiment de stupidité brutale, ne peuvent se figurer qu'un gentilhomme puisse être savant et soldat tout ensemble. Mais bien au contraire. Monsieur, quand la connaissance du latin et du grec tombe en' un sens exquis, elle produit des effets si merveilleux qu'on dirait que ceux qui la possèdent aient quelque chose au-dessus de l'homme, et soient élevés à une condition approchante de la divine. Non, jamais l'humanité ne saura témoigner assez de reconnaissance à la Grèce pour les inestimables trésors que lui ont légués ses poètes et ses orateurs ; aussi je demande chaque jour au Dieu des batailles, qui tient le cœur des rois en ses mains, la délivrance des fils de Sophocle et de Démosthène ; et si nous avons eu la douleur de voir

M. le duc de Nevers ne pas tenir le serment qu'il avait prêté comme croisé entre les mains du P. Joseph, j'espère bien que du moins Monsieur, ou, à son défaut. Sa Majesté le roi d'Angleterre, répondant enfin à l'appel chaleureux de M. Tristan, va partir au secours des Grecs opprimés par d'imbéciles janissaires, et proclamer l'indépendance d'Athènes. Comme je le disais dans mon Histoire des Ottomans :

Qui verra cette fête, Pour mourir satisfait n'aura que désirer.

Croyez-moi donc, Monsieur, étudiez les historiens grecs, le gracieux Hérodote, le grave Thucydide, l'agréable Xénophon, surtout l'habile Polybe, dont les maximes reviennent mieux aux nôtres, et que Plutarque vous guide à la prudence et à la vertu. Ne négligez pas non plus les historiens latins, mais apprenez à admirer la profondeur de Tacite, la perspicacité de Salluste, l'éloquence de Tite-Live, les connaissances militaires de César, les qualités brillantes de Quinte-Curce. Grecs et Latins vous enseigneront la politique et la morale, tandis que l'usage vous apprendra directement l'économie. N'allez pas croire, en effet, que je veuille faire de vous une encyclopédie vivante ; à mon sens, tête bien faite vaut mieux que tête enflée ; le siège de la sagesse est dans l'entendement et non pas dans la mémoire, et j'aime mieux vous voir étudier dans le grand livre

du monde que dans Aristote. Seulement il faut que vous ayez une teinture de toutes les plus agréables questions qui s'agitent dans les bonnes compagnies, afin de pouvoir prendre part à toutes les conversations ; car qui ne peut parler que d'une chose est obligé de se taire trop souvent ; mais, pourvu que vous ayez, par exemple, des mathématiques ce qui sert à un capitaine, comme de fortifier régulièrement et de tirer des plans, et pourvu que vous ayez appris la sphère supérieure et inférieure, il est fort peu important que vous ayez pénétré dans les secrets de la géométrie et dans les subtilités de Talgèbre, ni que vous vous soyez laissé ravir dans les merveilles de Tastrologie. Il Test tout à fait, au contraire, que vous parliez les langues italienne et espagnole, si répandues en France aujourd'hui que Tltalie et l'Espagne nous ont donné ce qu'elles avaient de plus précieux en la personne de nos deux reines ; et vous ne serez jamais en passe de grands emplois, si vous n'avez pas su vous former un style à bien écrire en notre propre langue, soit de matières sérieuses, soit d'amour et de galanterie.

« Avec la naissance et toutes les qualités du corps, dej'esprit et de l'âme, le chemin ne vous sera point encore facile à travers ce terrain dangereux qu'on appelle la cour. La corruption y est presque générale, et le mal s'y fait comme par profession ; vous connaîtrez les ennuis de la servitude et les craintes de l'ambition. Mais vous conserverez au milieu de cette

corruption votre vertu toute pure et sans tache, vous oublierez ces ennuis et vous atténuerez ces craintes, si vous vous proposez toujours pour principal objet la gloire de bien servir votre prince et d'aimer ses intérêts plus que les vôtres propres ; car la justice et la nature veulent que la conservation de la tète soit préférée à celle de toutes les autres parties du corps. Si — />i, talent avertite casum I — la fortune ne doit pas sourire à vos efforts vertueux, vous aurez du moins fait votre devoir d'honnête homme, — je ne distingue point ici Fhonnête homme deThomme de bien, — qui est de tâcher d'être utile à votre patrie.

« Votre premier soin. Monsieur, va être de choisir un ami judicieux et expérimenté, qui vous fasse un tableau des modes et des mœurs qui ont cours, des puissances qui régnent, des cabales et des partis qui sont en crédit, des hommes qui sont estimés, des femmes qui ont la réputation de donner le prix aux hommes et de les faire passer pour tels que bon leur semble. Il vous évitera ces fautes d'inexpérience, qui sont souvent irréparables, donnant de vous tout d'abord une mauvaise opinion, qui ne s'efface qu'à la longue.

« Pour ce qui est de la mode, vous en devez être curieux. Je n'entends pas celle de quelques étourdis d'entre les jeunes gens de la cour, qui,* pour faire les bien déterminés, s'abîment tantôt la moitié de la taille dans de grosses bottes, tantôt se plongent depuis sous

les aisselles jusques aux talons dans leurs hauts-dechausses, et tantôt se noient toute la forme du visage dans des bords de chapeau aussi larges que des parasols dltalie ; j'entends celles qui sont autorisées par les plus approuvés d'entre les grands et les plus raisonnables des honnêtes gens. Il faudrait être vraiment fantasque pour s'opiniâtrer à contrarier les usages reçus en une chose si indifférente conune sont les habits ; d'autant plus que quantité de femmes jugent de l'esprit des hommes par leur façon de s'habiller, et ne peuvent s'imaginer qu'ils soient bizarres en la forme de leur chapeau ou de leur pourpoint, et qu'ils ne le soint pas en leurs humeurs. Toutes trouveront que ce manteau de velours nacarat vous sied à ravir ; mais toutes vous verraient avec surprise couvert de noir ou d'autres couleurs obscures, comme c'est l'usage des vieillards. Il vaut mieux d'ailleurs être propre que trop paré ; car un homme n'est jamais beau que lorsqu'il ne croit point l'être, et tel paraît souvent plus agréable aux dames, tout hélé et tout couvert de sueur et de poussière au retour de la guerre ou de la chasse, que ces hommes de cire, qui n'osent jamais se montrer au soleil ni s'approcher trop près du feu, de peur de se fondre ; pareils en cela à ces femmes si plâtrées qu'il semble qu'elles n'aient qu'un masque au lieu d'un visage, et qu'elles n'osent rire de peur d'en faire paraître deux. Il faut toutefois avoir toujours du linge bien blanc, et des habits qui ne soient ni vieux, ni sales. Tenez aussi

votre barbe ajustée avec soin, à cause de Tincommodité qu'autrement vous en recevriez à parler et à manger ; et particulièrement ayez toujours les dents et la bouche si nettes que jamais vous n'ijicommodiez de votre haleine ceux que vous entretiendrez.

« Vous verrez qu'il est dans les mœurs des courtisans d'échanger fréquemment des présents entre eux. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il faut considérer le rang, l'âge, la réputation, les moyens et la naissance de ceux envers qui l'on désire exercer sa libéralité : il serait par exemple déplacé de présenter des monstres, comme la naine de la reine mère, à une femme grosse, ou des miroirs à une femme laide, des gants à un religieux, ou des livres à un ignorant, et des armes à un philosophe, qui n'aime que ses livres. Nous devons en général désirer que nos présents durent longtemps, afin que leur vue oblige les ingrats mêmes à se souvenir de nous ; mais il en est qui, par leur rareté seule, sont assurés d'être reçus avec tant de plaisir qu'il ne faut point hésiter à les faire, même si ce plaisir ne doit point avoir de lende* main : c'est ainsi qu'en hiver un bouquet de roses bien conservées est d'un prix inestimable à une dame curieuse, et qu'au commencement du printemps un abricot mûr est digne d'être servi sur la table des reines. Dans les premiers temps, prenez toujours conseil de votre ami sur le choix des présents que vous désirez faire.

« Je ne doute pas que, ses avis expérimentés

secondant toujours vos qualités heureuses, vous ne vous montriez bientôt dans les cabinets du Louvre comme un modèle du parfait courtisan, prompt sans être étourdi, vigilant sans être inquiet, hardi sans être insolent, modeste sans être mélancolique, respectueux sans être timide, complaisant sans être flatteur, habile sans être intrigueur, surtout adroit sans être fourbe. Car, si la fourberie est partout un vice odieux, l'adresse devient une vertu nécessaire à rhonnête homme qui veut plaire au prince et à la cour.

<( Il n'est point à la cour écueil aussi redoutable que l'entretien du prince. Si vous n'avez jamais à lui faire qu'une révérence sèche, vous risquez fort de rester un indifférent ou un importun ; mais si votre bonheur est tel que vous ayez auprès de lui un accès facile, je vous dirai que c'est un des plus dangereux honneurs dont on s'enivre à la cour que cette familière hantise avec le souverain. Sans doute vous saurez éviter également de lui montrer un visage chagrin ou des regards effrontément familiers, garder toujours en sa présence un maintien modeste et respectueux, et l'entretenir, selon ses goûts, de la guerre ou des arts de la paix. Cela n'est point malaisé ; voici qui l'est davantage. Si vous laissez le prince se persuader qu'il est plus habile que vous, il vous méprisera ; qu'il l'est moins, il ne pourra plus supporter votre aspect. Prenez donc sur vous de ne le jamais contredire en rien, de lui proposer tous vos senti-

ments comme voulant chercher le meilleur et non pas comme croyant l'avoir trouvé, et lui montrez par laque vous ferez toujours fléchir votre opinion devant son jugement. Surtout ne le pressez jamais de vous accorder une grâce avec tant de force qu'il puisse croire en vous la refusant vous avoir grandement désobligé : il ne serait pas loin de vous haïr, se supposant haï de vous.

« Mais un homme seul dans une grande cour comme la nôtre ne saurait tout faire lui-même ; car ce n'est pas tout que d'avoir du mérite, il faut le savoir débiter et le faire valoir, et l'industrie aide beaucoup à faire éclater la vertu. Vous devez donc vous acquérir des amis chauds, qui sèment une bonne opinion de vous dans l'esprit du prince et dans ceux des grands, qui sont comme les satellites de cet astre. Par la même raison, évitez soigneusement, du jour que vous serez entré à la cour, de vous mêler jamais parmi la canaille et d'avoir commerce avec des personnes décriées ; car il faudrait bien du temps à raccommoder un salut familier qu'un célèbre filou ou quelque femme abandonnée vous aurait fait en présence de plusieurs personnes de qualité.

« Ne manquez jamais à aucun des respects que l'on a coutume de rendre à ces personnes relevées ; mais souvenez-vous aussi qu'elles ne craignent rien tant que la rencontre de ces fâcheux, toujours en embuscade pour leur tirer quelque compliment banal. Cette odieuse sorte d'entretien est aujourd'hui

demeurée en partage aux petites soubrettes et à quelques malheureux suivants, qui croiraient n'être pas de la cour, si jusques aux entretiens les plus communs ils ne trouvaient quelque matière propre à être infectée de leurs impertinentes cérémonies.

« C'est tout un art, d'ailleurs, et des plus difficiles, que celui de la conversation.

« Je ne sache rien plus incommode et plus odieux que les trop grands parleurs. Quel supplice insupportable est-ce à une personne, surtout si elle est seule et pressée de quelque dessein, de rencontrer de semblables gens, qui, pour rien du monde, ne sauraient lâcher un homme qu'ils ne l'aient assassiné du récit de toutes leurs affaires et de tous les procès de leurs parents et de leurs voisins I Toujours ils ont ou la plus plaisante, ou la plus étrange, ou la plus admirable chose du monde à dire, et toutefois ils n'ont jamais que les mêmes pièces à jouer ; et encore sont-elles si froides et si vieilles que dès le premier mot ils commencent à blesser l'attention des plus patients. Leurs contes les plus agréables et les plus à la mode sont ordinairement ou de leurs beaux faits, ou de ceux de feu M. de Biron ou de quelque autre capitaine de l'autre siècle. Et lorsqu'ils se veulent mêler de dire des nouvelles, ils sont si peu judicieux à choisir les bonnes et celles dont on est curieux, qu'ils s'amuseront plutôt à débiter quelque gazette des choses qui se passent au Mexique, ou à Goa, pource qu'il y a bien loin de nous, qu'ils

ne prendront le soin de s'informer du siège de Casai ou du progrès que les Hollandais font au Pays-Bas, pource que cela n'est qu'à notre porte. Et ceux qui sont possédés de ce démon parleur sont ordinairement vains, blasphémateurs, médisants, insignes menteurs, et démesurément curieux des secrets d'autrui, pour avoir le plaisir d'en entretenir le premier venu qui les veut écouter.

« La raillerie est aujourd'hui fort à la mode parmi la jeunesse de la cour, et il est certain que, lorsqu'elle peut se contenir dans une honnête règle, elle est un doux aliment de la conversation ; mais ces petites railleries dont on s'entrepicote ainsi finissent invariablement par laisser dans l'àme quelque pointe d'aigreur qui ne s'en arrache pas toujours facilement. A vous donc de voir si vous voulez faire le railleur, au hasard de perdre à chaque fois un ami.

« Les bons mots, qui doivent être courts, aigus, clairs, et ne pas sentir la préparation, ni l'étude, font regarder celui qui les dit avec une extraordinaire admiration. Us ne sont pas si dangereux que la raillerie ; encore faut-il cependant que vos brocards ne s'en prennent ni aux misérables, dont tout le monde a pitié, ni aux grands, qui se pourraient venger cruellement, ni à vos amis, qui vous doivent être sacréSy ni aux dames, qu'il faudrait être bien rustique et plus brutal que les ours pour ne pas respecter. Gardez-vous aussi de ces traits plaisants dont la grâce ne se peut exprimer sans grimaces et sans

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gestes ridicules. La moindre action où il y a quelque air de bouffonnerie est indigne de Thonnéte homme. « Rien n'est plus judicieux et plus agréable que la conversation d'un véritable honnête homme ; toujours civil et courtois, il sait tenir compte de la différence des âges, des mœurs et des conditions de la fortune. N'ignorant pas que quiconque sait complaire peut hardiment espérer de plaire, il cède avec déférence, mais sans flatterie, aux opinions et aux volontés des grands ; il consent autant que possible à celles de ses égaux ; il persuade avec douceur ceux qui sont au-dessous de lui. Il s'accommode avec souplesse à toutes les humeurs : rencontre-t-ilun homme transporté de colère, il fait petit à petit, par sa prudence tranquille, tomber les armes des mains de celui qui un peu auparavant n'avait que des pensées de sang et de fureur ; s'entretient-il avec quelqu'une de ces personnes flegmatiques et craintives, qui n'osent se mettre en colère de peur de s'engager en quelque obligation de se venger, il lui allègue des exemples de sagesse et de modération d'esprit ; et il gagne ainsi l'affection de tous. Mais c'est avec un jeune gentilhomme amoureux qu'il fait plaisir d'entendre parler notre honnête homme 1 II découvre des grâces et des beautés en la personne aimée, dont peut-être l'amant ne s'était jamais aperçu. Elle n'a point d'attraits dans l'esprit qu'il ne loue, ni de si petits traits dans le visage qu'il n'examine avec admiration; point de défauts aussi qu'il ne déguise

par quelque terme d'adoucissement : si elle a le teint noir, il dira qu'elle est brune, et que telle était la plus grande partie des beautés queTantiquité a admirées ; si eUe a les cheveux roux, il approuvera le goût des Italiens et des autres nations qui les aiment ainsi, et celui des poètes les plus délicats et les plus amoureux, qui ne vantent jamais que les cheveux de cette couleur ; si elle est trop maigre, et trop petite, elle en sera d'autant plus adroite et plus agile ; le trop de graisse ne sera qu'embonpoint ; l'excès en grandeur passera pour une taille de reine et d'amazone. Et enfin il couvrira chaque imperfection du nom de la perfection la plus voisine.

*c Et cela m'amène à vous parler de la conversation des femmes, de laquelle on peut dire que, comme elle est' la plus douce et la plus agréable, elle est aussi la plus difficile et la plus délicate de toutes les autres. Ce n'estguère au Louvre que vous en jouirez : lorsque les reines y tiennent le cercle, trônant entre mille beautés comme la lune trône dans le ciel entre un million d'étoiles, l'étrange confusion de monde qui s'y voit est si importune que les meilleurs entretiens s'en ressentent. Aussi les beaux esprits, que sédjiit le charme d'une agréable et tranquille conversation, se réunissent-ils plus volontiers, comme vous le savez, rue Saint-Thomas du Louvre, dans la chambre bleue de M""® la marquise de Rambouillet. Il vous faudra donc descendre à la ville, et, s'il se peut, vous mettre dans l'intrigue des dames de condition

que l'on estime les plus honnêtes femmes. Pour cela, votre principal soin devra être de les honorer avec tous les respects et toutes les soumissions possibles. Ce sexe est d'autant plus impérieux qu'il est faible, et ceux-là sont ordinairement le mieux dans les bonnes grâces des dames,' qui savent le mieux fléchir et se soumettre devant elles. 11 y a d'ailleurs mille petits soins, mille petits services, qui, étant rendus à temps, et souvent réitérés, font à la fin sur leurs esprits de plus fortes impressions que les plus importants mêmes, dont les occasions ne s'offrent que rarement. Je vous suis garant que vous gagnerez leur bienveillance par une modestie aimable et empressée beaucoup plus certainement que d'autres par une suffisance impertinente; car elles ne se gênent pas pour dire que le plus habile homme du monde, quand il se vante de l'être, n'est qu'un sot. Gardezvous surtout de cette indiscrétion vaniteuse, qui est aujourd'hui la grande peste dont la jeunesse de la cour est infectée : dès qu'une belle fenmie, et qui est en estime d'être vertueuse, a laissé tomber, et peutêtre en rêvant, ses yeux sur eux, ils s'imaginent qu^il y irait du leur de ne pas faire croire à tout le monde qu'ils en reçoivent de bien particulières faveurs ; et ainsi ils se jouent sans vergogne de cette chose, entre toutes sacrée, qu'est l'honneur d'une honnête femme. Soyez bien assuré que, si vous étiez de cette humeur^ malgré les plus aimables qualités, vous n'auriez à espérer de toutes les dames que des mépris.

« Voilà, Monsieur, pour répondre à votre désir, tout ce que j'ai à vous débiter sur cette subtile et délicate matière. J'ai développé mes opinions, mêlées avec celles des anciens, dans ce traité de VHonnête Hommey que je me permets de vous ofîrir. Je n'ignore point que d'aucuns en ont critiqué certaines parties ; mais je ne m'en émeus pas plus que quand je vois battre mes habits pour en faire sortir la poussière : je sais que l'étofTe en est solide et résistante. »

Il nous semble que nous avons indirectement résolu la question posée au commencement de cette étude. Non, l'homme estimé et respecté dont nous venons de raconter la vie, le moraliste grave et prudent qui a écrit des livres si sages de ton et d'une inspiration parfois vraiment élevée, n'a pu être, en dépit de sa rotondité abdominale et de son visage haut en couleur (1), un vulgaire « biberon », un « humeur », toujours altéré, de « cette nectarique, délicieuse, précieuse, céleste, joyeuse, déifîque liqueur », que le curé de Meudon nommait « le piot ». Sans doute il a pu arriver au vieux — comme jadis à Caton l'Ancien — de s'égayer parfois un peu plus que de raison, quand il se trouvait dans la bruyante société du gros et du rond. N'écrivait-il pas un jour

(1) Pellisson, Hist, de VAcad, Hommes et moeurs. 3^*

à Balzac : « J'ai une telle facilité à me former aux mœurs et aux inclinations de ceux que je fréquente, que je change presque aussi souvent d'humeur que de compagnie (i) » ? Mais c'est parmi les honnêtes gens que Faret a passé la plus grande partie de sa vie, et il ressemblait à son honnête homme beaucoup plus qu'à son ami Saint-Âmant.

Voilà comment Boissières a, dans une Satire de la pauvreté des poètes (2), vanté sa sobriété ; comment Boisrobert, dans une pièce farcie (3), a pu employer pour rimer à son nom une périphrase beaucoup plus flatteuse assurément que le mot cabaret :

Notre cher Faret, Qui de vice omnino caret ;

comment enfin Vion d'Alibray, qui s'était si souvent amusé à le taquiner, a fait amende honorable à son ami mort et lui a donné cette louange bien acquise dans la Préface de ses Œuvres poétiques (1653) : « Feu M. Faret était l'un des plus honnêtes hommaes et des plus sobres de son temps. »

Mais il était bien tard. La légende s'était si fortement implantée qu'il était devenu très difficile de la déraciner. Et toujours, comme aujourd'hui avec « les

(1) Lettre du 3 octobre 1625.

(2) Arsenal, Recueil de Conrart in-4% t. XVIII, p. 313, clanuscr. 4123.

(3) Epîtres (1647), Epitre XXX, à M, Gineste.

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NICOLAS fArET " 99

hommes » rime invariablement « dans le siècle où nous sommes », « Faret » et« cabaret » reparaissaient partout à la fin de deux vers successifs, chez Ménage comme chez Boileau, dont un distique est demeuré dans toutes les mémoires :

Ainsi tel autrefois qu'on vit avec Faret Charbonner de ses vers les murs d'un cabaret, etc.

Ce distique a été pour la mémoire de Faret le coup de massue final. Maintenant la sentence est sans appel, et le mal sans remède. La vérité aura beau élever la voix et protester, sur la foi du « législateur du Parmasse » l'ivrognerie de Faret passera comme un fait acquis à la postérité la plus reculée. A cause de VArt poétique, en ce disciple d'Epictète et de Sénéque, de Platon et de Lucrèce , les poètes continueront à chanter un amant passionné de la dive bouteille; témoin ce triolet léger de M. Gabriel Vicaire :

Il ne te sert que d'avoir bu, Tout le reste est vaine fumée.

Puisque ton Pégase est fourbu, Il ne te sert que d'avoir bu.

Adieu, le joli clos herbu Où tu baisais ta bien-aimée.

Il ne te sert que d'avoir bu ; Tout le reste est vaine fumée.

Et je ne désespère pas, s'il vient jamais à quelqu'un

ridée de publier une galerie des premiers académiciens, de voir ces trois mots encadrer ironiquement le médaillon-portrait du moraliste Faret : « Castigat bibendo mores. »

■BW

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