‹ Hommes et moeurs au 17e siècleChapitre 14 sur 14 · IL TE DEUM SOPRA IL DUGA DI GHISA · texte numérisé non relu

IL TE DEUM SOPRA IL DUGA DI GHISA

Pleni sunt circuli et meretrices prodigalitatis bursse tuœ. Te ergo qusesumus, tuœ uxori subveni, quam vitioso cri-

[mine prodidisti, etc.

Madame de Guise et mademoiselle de Guise étaient ravies de ce mouvement de l'opinion en faveur de la comtesse de Bossu. C'étaient elles qui l'avaient fait secrètement venir pour l'opposer à la dangereuse Suzanne, et la nièce du duc de Guise, la grande Mademoiselle, lui ménagea une entrevue avec son infi-

dèle époux. 11 faut laisser la princesse raconter ellemême cette scène tout à fait curieuse : « Elle s'était logée dans un couvent de religieuses, que Madame a fondé à Charonne. Les religieuses, depuis la guerre, avaient loué une maison dans le faubourg Saint-Germain. La mère Madeleine, supérieure de cette maison, ne Favait pas voulu prendre sans la permission de Madame. J'avais beaucoup de curiosité de la voir. J'allai un matin chez ces religieuses, dans le carrosse de madame de Frontenac. Je la trouvai au lit. Elle me parut fort agréable ; elle est flatteuse, a de Tesprit, et dans une conversation son peu de jugement ne paraît pas. Elle me conta ses misères, son mariage, l'amitié que M. de Guise avait eue pour elle, et tout ce qu'elle avait souffert pour lui. Elle m'attendrit ; je lui promis' de la servir. Je la fis lever pour voir sa taille ; elle Ta assez belle. J'en parlai l'aprèsdîner à Madame, qui dit : « 11 la faut faire venir un de ces jours céans, et qu'elle se jette aux pieds de M. de Guise. » Elle vint donc un jour dans la chambre de Madame, fort ajustée, et elle était fort bien ce jour-là. Comme il n'y eut plus personne dans le cabinet que Madame, M. de Guise et moi, elle entra, et se jeta aux pieds de M. de Guise. Elle lui dit : « Ayez pitié de moi ; songez à Pétat où je suis, et à celui où vous devez être », et tout ce qu'on peut dire en pareille occasion. Il lui dit : « Madame, levez-vous. Je suis votre serviteur. Que voulez-vous^de moi? Je vous servirai en tout ce qui sera possible. » Tout cela fort civilement,

et d'un air fort froid et peu attendri. Elle lui disait : « Je ne demande que votre amitié, et de retourner avec vous. Je ne bougerai de vos pieds que je n'aie obtenu cette grâce.» Elle se leva, et la conversation dura longtemps. Elle lui disait : « Vous m'avez aimée, vous m'avez trouvée belle. » Il lui répondit : « Oui, et je ne vous aime plus, parce que vous êtes changée. » Il lui dit assez de duretés. » Ne nous indignons pas contre le duc de Guise plus que ne fait Mademoiselle : il était de son temps. Ces hommes de la première moitié du xvn* siècle, qui déclaraient leur «braise » à leur dame dans un langage d'une délicatesse si raffinée, devenaient aisément grossiers dès qu'ils avaient cessé d'aimer. Ouvrons VAslrée^ ce code de l'amour, que lut si souvent le duc de Guise, assis aux pieds de Suzanne de Pons, et écoutons le berger Hylas discourant au milieu de ses anciennes maîtresses: «J'avouerai, dit-il à Cyrcène, que, quand je ne vous vis qu'un peu, je vous aimai beaucoup, et, quand je vous vis beaucoup, je ne vous aimai que fort peu... Ehl par Hercule, demande-t-il à Palinice, dites-moi : comment vous appelez-vous ? afin que je sache si votre nom ne me blessera point mieux que votre visage. » La comtesse de Bossu s'attendait donc aux duretés de son volage « Birène », et, semble-t-il, n'en fut pas froissée, «ar, « après, poursuit Mademoiselle, ils se retirèrent à une fenêtre, ils rirent ensemble, et causèrent en apparence de la meilleure amitié du monde. Je parlai assez longtemps à M. de Guise

en sa faveur contre mademoiselle de Pons, et je pense que cela lui déplut. » Le duc de Guise n'avait garde de songer à reprendre sa « femme », car il avait été instruit par Suzanne de la vie « abandonnée » que la comtesse avait menée depuis son retour en Flandre, et rimprudente Honorée lui avait elle-même avoué dans leur entrevue qu'un des domestiques du prince de Condé, Guitaut, « lui envoyait tous les jours un courrier. »

Dans Fétat d'esprit où se trouvaitHenri de Lorraine, plus on voulait Téclairer sur la conduite de Suzanne de Pons, plus on le fortifiait dans l'idée qu'il devait la défendre contre d'indignes calomnies. Vainement sa mère et sa sœur s'efforçaient de lui ouvrir les yeux et de lui montrer qu'il avait été honteusement trompé ; il leur faisait des scènes si violentes qu'un soir il voulut chasser de son hôtel mademoiselle de Guise. Ses domestiques, par « intérêt », ou par « complaisance pour mademoiselle de Pons», comme le déplore Tilly, l'entretenaient dans sa chère erreur. Un jour vint pourtant où l'amant trahi dut se rendre à l'évidence. D'autant plus furieux qu'il avait été plus longtemps dupe, le duc de Guise se vengea lâchement : il traîna sur le banc des accusés la femme qu'il avait voulu asseoir sur un trône, et lui intenta un procès pour vol de meubles et de pierreries. Cette idylle héroïque finit en justice ! Déshonorée, abandonnée par Malicorne lui-même, Suzanne chercha des protecteurs. Elle était jolie, elle en trouva tant

que, bientôt décriée comme la fausse monnaie, elle dut quitter Paris et gagner la Flandre.

Vers le même temps, une belle nuit, la comtesse de Bossu sauta par la fenêtre de son couvent dans les bras de M. de Vandy, et s'enfuit aussi à Bruxelles ; si bien que peut-être, dit en souriant madame de Motteville, toutes deux se « consolèrent ensemble en donnant des rivaux au duc de Guise, qui les avait aimées toutes deux ». Pendant quinze jours on ne parla que de cette double aventure à Paris, où la gaieté se donna carrière aux dépens de Henri de Lorraine ; mais nul ne dut rire d'aussi bon cœur que la princesse Anne, la première des trois duchesses : elle était bien vengée.

Disons tout de suite, pour n'avoir plus à parler des deux autres, que le duc de Guise demanda toute sa vie, sans la pouvoir obtenir, l'annulation de son mariage avec la comtesse de Bossu. Quant à Suzanne de Pons, elle s'enfonça de plus en plus dans la galanterie. Au commencement de 1654, l'auteur de la Carte du pays de braquerie^ que ce soit Bussy-Rabutin ou le prince de Conti, la traite on ne peut plus durement, et écrit sur elle ces lignes méprisantes : « Pontsur-Carogne. 11 y a eu longtemps dans cette place deux gouverneurs de fort différente condition en même temps, et qui cependant vivaient dans la meilleure intelligence du monde. La fonction de l'un était de pourvoir à la subsistance de la yille, et celle de l'autre était de pourvoir au plaisir. Le premier y a

presque ruiné sa maison, et Fautre y a fort altéré sa santé. Cette place a eu depuis grand commerce en Flandre, et est maintenant une république. »

Nous croyons cependant que cette république ne tarda pointa avoir un président, et même un président régulièrement élu, en d'autres termes que Suzanne finit par trouver un mari. Ce détail, inconnu jusqu'ici, et que nous avons vainement essayé de contrôler dans les généalogies de la maison de Pons, nous a été fourni par un livre très rare, qui est tombé entre nos mains. Il était en 1663 un jeune Allemand, très bien fait, et, chose peu fréquente chez ceux de sa race, très brun de cheveux, qui s'appelait Henry Piccardtus ; il savait fort mal le français, quand il alla s'installer dans une « charmante solitude » , qu'honorait de sa présence madame de la Gastevine ; mais celle-ci lui donna de si excellentes leçons qu'en sept ou huit mois il composa sous les yeux de cette belle « Amaranthe » près de trois mille vers français, dont elle avait la bonté de corriger les fautes. Par reconnaissance, Henry Piccardtus écrivit un sonnet pour M. de la Gastevine (il y avait donc un mari), et dédia son volume de Poésies françaises à celle qui avait été sans doute sa vieille maîtresse, aux deux sens du mot, « à madame Suzanne de Pons, dame de la Gastevine. » C'est le seul renseignement que l'on ait, après 1654, sur la blonde « fiancée » du duc de Guise.

On a fort reproché, non sans raison, à Henri de Lorraine d'avoir siégé comme juge dans le procès qui fut intenté en 1654 au prince de Condé pour crime de lèse-majesté et de félonie, et qui se termina, le 27 mars, par une condamnation à mort. Il est juste de dire, à la décharge du duc de Guise, qu'il avait essayé d'abord de se récuser à titre de parent, et aussi que, Louis de Bourbon étant à la tête des armées espagnoles, il s'agissait simplement d'obtenir contre lui une condamnation par défaut. Mais à cette époque Henri de Lorraine aurait consenti à tout pour complaire à Mazarin rentré en France et plus puissant que jamais, puisqu'il demandait au ministre des vaisseaux et des soldats.

Avant de rendre la liberté au duc de Guise, le roi d'Espagne avait exigé de lui un engagement écrit qu'il ne tenterait plus rien sur Naples ; mais, à peine sur le sol de France, le prince s'était empressé de déclarer nul cet engagement contracté par force, et il n'avait plus eu qu'un désir : retourner à Naples pour y prendre une revanche éclatante. Il ne cessait, dit Monglat, de persécuter pour cela Mazarin ; il l'assurait qu'à son approche le peuple se soulèverait en sa faveur. Il finit par persuader le cardinal et par en obtenir la promesse d'une armée navale. Loret l'annonce le 24 janvier 1654 :

Le bruit court que M. de Guise Doit encor, sous l'aveu des lis, Revoir la nymphe Napolis ;

et Tristan s'empresse de rimer une longue ode, dans laquelle la Renommée appelle à de nouveaux exploits le héros :

Marche donc, prince sans pareil,

Et traverse l'onde salée

Avant le mois où le soleil

Visite la Vierge étoilée.

Sous cette constellation

Il faut qu'une haute action

Te donne des palmes nouvelles :

Il faut que Tibère hâlé

Par tes armes soit désolé,

Et que j'aille exercer mes ailes

Pour en apprendre les nouvelles

Au climat le plus reculé.

Cette seconde expédition nous est connue dans ses détails non seulement par la relation qu'en a laissée le duc de Guise, mais par les Mémoires de Monglat.

Henri de Lorraine avait fait partir son bagage dès le mois de juillet, et dans ce bagage, que le bon Loret regarde passer avec des yeux émerveillés, nous ne sommes pas trop surpris de voir, après

L'équipage de guerre

Une bande de violons.

Nous reconnaissons bien là et Tépoque et le prince.

Le duc de Guise quitta lui-même Paris le 10 août, etil eut la déception, en arrivant à Toulon^ de trouver les préparatifs de Mazarin tout à fait insuffisants. Il dut les compléter de ses propres deniers, si bien qu'il crut un moment qu'il allait être obligé de vendre Thôtel de Guise. Enfin il s'embarqua le 5 octobre avec six mille trois cent quarante hommes. Contrarié d'abord par le mauvais temps, le duc « fit sa descente proche de Naples, à Castellamare, le 11 de novembre » seulement, et, « ayant fait mettre pied à terre à son infanterie, il l'attaqua et s'en rendit maître le 14. »

Après cette affaire sans grande importance, puisqu'il n'y eut du côté des assiégeants qu'un mort, qui était Germain, « le vieil apothicaire de l'hôtel de Guise (1) », Henri de Lorraine s'avança aussitôt vers Naples , lais la ville, au lieu d'ouvrir ses portes à son Ibérateur, le reçut à coups de canon. Découragé par cet accueil inattendu, manquant d'ailleurs de cavalerie, de vivres, de moulins pour moudre le blé, le prince se décida à une retraite immédiate. Il ne perdait pas l'espoir d'être plus heureux dans une troisième entreprise ; il ne voulait même d'abord qu'hiverner à Toulon et y renouveler ses provisions ; Mazarin l'en dissuada. Mais jusqu'à la fin de sa vie le

(1) Bibl. Nat., manuscr., Collect. Gaignières, Leltf^e de François Colbert.

HOMMES BT MOEURS. 10**

duc de Guise conservera avecritalie des relations nombreuses et une active correspondance : il se flattait toujours qu'il serait roi de Naples.

Il prit gaiement d'ailleurs, en 1654, Téchec d'une expédition qui avait englouti une si grosse partie de sa fortune : Vénus consolait Mars. A peine débarqué en Provence, Henri de Lorraine s'était empressé de courir à Aix, comme nous l'apprend une lettre du président de Vair; il avait hâte de revoir les beaux yeux de madame de Canuel, qui avait fait beaucoup d'impression sur son cœur avant son embarquement, et il s'attarda plus de six semaines auprès d'elle ; il passa avec elle les fêtes du carnaval en festins, en bals, en jeux de toute nature, nous dit Loret :

Dans une grande place vague On fit plusieurs courses de bague..., Et ce prince charmant et brave... Y parut un des plus adroits.

Le duc de Guise aimait tout particulièrement cet exercice, qui lui permettait de déployer, devant les dames enthousiasmées, son habileté et son élégance ; et l'abbé de MaroUes reconnaîtra que seul Louis XIV sut montrer dans les courses de bague plus d'adresse et de grâce que Henri de Lorraine.

Le prince était de retour à Thôtel de Guise le 23 février 1655. Deux mois après, le roi le nomma grand chambellan en remplacement du duc de Joyeuse, son

frère. Les aventures du duc de Guise sont finies. Désormais il va vivre de la vie de la cour, n'ayant plus souci que d'en diriger les plaisirs.

« Les plus délicats et les plus accomplis de la cour d'Alexandre, lit-on dans le Dictionnaire des Précieuses, regardaient Marcelle {le duc de Guise) comme le modèle le plus parfait qu'ils pussent imiter, soit pour le langage, soit pour les actions. » La Mesnardière le rangeait, avec son ami le comte de Saint-Aignan, parmi les « amants illustres » ; c'étaient eux qui donnaient le ton aux beaux esprits, voyons-nous dans le Parnasse réformé de Guéret ; c'était à eux qu'allait tout le succès dans les ballets dansés au Louvre. On parla longtemps du costume porté le 2 février 1657 parle duc de Guise dans les Plaisirs troublés, où il faisait Atabalipa, roi du Pérou ; tout le monde, quelques mois auparavant, quand avait été dansé le ballet de Psyché^ avait éprouvé les délicates flatteries adressées par le poète à Henri de Lorraine, qui jouait le double rôle d'un esclave et de Neptune ; déguisé en esclave, on lui faisait prononcer ces deux vers, qui le peignent si bien :

Et je n'eus de ma vie encore en ma puissance Le cœur qu'aux ennemis j'ai montré tant de fois ;

costumé en Neptune, il s'entendait dire, avec non moins de justesse :

i:i2 HOMMES ET MOEURS

La mer vous a vu faire, entre Naples el Rome,

Ce que peut faire un dieu sous la forme d'un homme.

Les poètes d'ailleurs ont à l'envi chaDté le duc de Guise : ils savaient que c'était placer leurs louanges à gros intérêts. Nul n'ignore qu'à cette époque libraires el comédiens s'entendaient pour laisser mourir de faim les auteurs, et que l'unique espoir | de ceux-ci était dans la générosité des « Mécènes « I auxquels ils dédiaient leurs œuvres ; il n'est donc , point surprenant que nul, pas même le comte de | Saint-Aignan, ni le trop fameux financier MontauroQ, n'ait reçu alors plus de dédicaces que le civil. obligeant et surtout très libéral duc de Guise, C'esl à lui que furent (1 présentés n l'Inconstance d'ffylas I (1635), qui lui eût été à plus juste titre dédiée par Mareschal quelques années plus tard ; la Pantkée (1639) de Tristan ; la Perside ou la Suite d'Ibrahim flassa (1644, dedesFontaines: (ai)amesuit)anle(1643), par Le Hétel d'Ouville, frère de Boisrobert ; les Coups de l'Amour et de la Fortune (1633), cette comédie dont la paternité a été disputée à Quinault par Scarron, et le fameux Dictionnaire des prêciettses (1660), où Somaize appelle Henri de Lorraine le prince « le plus galant de l'empire et le plus ami des lettres». Rangouse ne l'a pas oublié dans ses Lettres héroïques aux grands de l'État, et l'on ferait tout un recueil des odes, des sonnets et des stances que lui ontoffertsiesrimeurs de l'époque, depuis le courtisan

Gilbert jusqu'à Tindépendant Maynard et à maître Adam, le menuisier-poète de Nevers, auquel ce prince magnifique donna une pension pour une épître. Henri de Lorraine logea même un instant Corneille dans cet hôtel de Guise, où Tristan venait de terminer pieusement sa vie si traversée ; si bien

que La Serre a pu écrire en toute sincérité dans l'épitaphe du prince, conservée au Musée Lorrain de Nancy :

Sa bourse et son hôtel étaient à tout le monde .

En 1656, sa charge de grand chambellan valut au duc de Guise une mission qui lui convenait de tous points. 11 fut, dit Somaize, chargé par Alexandre (entendez Louis XIV)^ de recevoir Clorinde, reine des Scythes (lisez Christine , reine de Suède). Il alla prendre à Marseille Tétrange princesse, qui allait amuser la France par ses excentricités, avant qu'elle Tindignât par un crime.

Tandis qu'il attendait l'arrivée de Christine, Henri de Lorraine fit à Marseille la rencontre d'un personnage tout extraordinaire, sur lequel nous renseignent les Aventures de M. d'Assoucy (1677); c'était un aveugle nommé Vidal, mais un aveugle comme on n'en a jamais vu d'autre, un aveugle « qui n'avait ni chien, ni valet, ni même de bâton pour se conduire, qui, pour vingt pistoles, n'auxait pas soupe sans

chandelle», et qui — jusqu'où peut aller la folie humaine I — s'était offert le luxe, bien inutile pour lui, d'une galerie de belles peintures. C'était alors la curiosité de la ville ; le duc le fit venir, et Vidal lui proposa une partie de dames ; Henri de Lorraine, étonné, accepta, et ce fut l'objet de l'admiration générale que l'aisance avec laquelle « ce merveilleux aveugle, avec un pion, une dame et deux yeux de moins que M, de Guise, gagnait aux dames tout ce qu'il jouait contre ce noble seigneur ».

Cependant l'impatience était grande à Paris et à Fontainebleau de connaître cette reine sans modèle, dont les poètes avaient tant célébré les hautes et rares qualités, mais dont les bizarreries, disait-on, prêtaient si fort à rire. Aussi le duc de Guise s'empressa-t-il, quelques jours après l'entrée de Christine en France, d'envoyer aux amis qu'il avait à la cour et à la ville un curieux portrait de cette princesse, lequel, pour être d'un dessin un peu lâché, n'en a pas moins le mérite incontestable d'être à la fois très ressemblant et très piquant; le voici, tel que nous l'avons trouvé dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale ; on Ta souvent retouché et gâté pour l'imprimer :

€ Je veux, dans le temps que je m'ennuie, penser à vous divertir en vous envoyant le portrait de la reine que j'accompagne. Elle est grande comme madame deComminges,la taille plus fournie et la croupe plus large, le bras beau et Ja main bien faite, mais

plus d'homme que de femme. Elle a une épaule plus haute que l'autre , dont elle cache si bien le défaut par la bizarrerie de son habit, Fartifîce de sa démarche et de ses actions qu'on en pourrait faire des gageures. Son visage est grand sans être défectueux; tous les traits sont de même, et fort marqués, le nez aquilin (i), la bouche assez grande, mais pas désagréable,les dents passables, les yeux beaux et pleins de feu, le teint, nonobstant quelques marques delà petite vérole, assez vif et assez beau, le tour du visage assez raisonnable, accompagné d'une coiffure fort bizarre : c'est une perruque d'homme fort grosse et fort relevée sur le front, et fort épaisse sur les côtés ; le dessus est un tissu de cheveux, et le derrière a quelque chose de la coiffure d'une femme ; quelquefois elle porte un chapeau. Son corps, lacé de biais par derrière ; cela est quasi fait comme nos pourpoints, sa chemise sortant tout autour au-dessus de la jupe, qu'elle porte assez mal attachée et pas trop droite. Elle est toujours fort poudrée avec force pommade, et ne met presque jamais de gants. Elle est chaussée comme un homme, dont elle aie ton de voix et presque toutes les actions. Elle affecte fort de faire l'amazone. Elle a pour le moins autant de gloire et de fierté qu'en pouvait avoir le grand

(1) Un autre portrait de Christine dans le même manuscrit (f. fr. , 6046, p. 130; dit qu'elle t a le nez plus grand que le pied »»!

HOMMES ET MOEURS , son père. Elle est fort civile et caressante, rtes de langues, et principalement la ime si elle était née dans Paris. Elle 1 toute noire Académie jointe avec la e se connaît admirablemeQt en peinture, ite autre chose, sait mieux les intrigues émoi; enfm, c'est une personne tout h.

naire. J'oubliais à vous dire qu'elle efois une épée avec un collet de bufBe, [ueest noire, et qu'elle n'a sur la gorge )e de même couleur. »

préoccupation de Henri de Lorraine trniëres années de sa vie semble avoir r par l'éclat de son luxe tout ce qui L l'entrée solennelle de la jeune reine e à Paris (août 1660), les trente-six 3 de Guise furent ce qu'il y eut de plus as le cortège. 11 n'étala pas moins de près quand il eut l'honneur d' épouser m pour le prince de Toscane la iille du , ni, en octobre 1661, dans la pompeuse 1 Louis XIV lui remit devant toute la : d'honneur. Mais le somptueux duc de à se surpasser lui-même dans le célèdu mois de juin 1662, où il conduisait quadrille. Pougin, dans son Diction-

naire historique et pittoresque du Théâtre (p. 147), a reproduit une gravure du temps, qui représente le duc de Guise en tête de sa quadrille de sauvages américains : le costume du prince est d'une richesse inouïe, et son casque est surmonté d'une foule de panaches juxtaposés et superposés qui s'élèvent à une hauteur, se développent avec une ampleur invraisemblables; la crinière et la queue du cheval sont entrelacées de serpents ; des serpents descendent de la housse ; des serpents forment la ceinture du prince ; d'autres se déroulent sur son casque. Dans la quadrille figuraient douze Maures, que le duc de Guise logeait en son hôtel, et qui étaient très populaires à Paris. M. Autorde, dans son excellente Introduction à Y Inventaire des Archives de la Creuse^ a cité quelques clignes fort curieuses d'une lettre écrite presque au lendemain du carrousel par M. de TEsclache à M. de la Roche-Aymon ; nous avons là les impressions encore toutes chaudes d'un spectateur de cette fête splendide, et nous y relevons même un détail bizarre et inattendu : « Nous avons vu ici, ces jours derniers, le carrousel; jamais homme vivant n'a vu si magnifique mascarade. M. de Guise, qui, à son ordinaire, se pique toujours de quelque chose d'extraordinaire, faisait marcher dans sa quadrille dix ou douze hommes vêtus de peaux d'ours, que des Maures menaient attachés à des chaînes. Ces malheureux, qui ne pouvaient respirer que par les bouches des têtes de

ces ours, pensèrent tous crever de chaud dans leurs peaux, et Tun d'eux s'étant laissé tomber dans la place du carrousel. Ton fut contraint de Técorcher tout en vie, et de le faire confesser en toute hâte. »

L'ancien archevêque de Reims ne déployait pas moins de magnificence dans les manifestations publiques de sa piété. En 1655, il avait été élu marguillier de sa paroisse, et s'était enrôlé dans la confrérie de Saint-Roch. Pour cette raison, il envoya le 16 août, jour de la fête du saint, à l'église des Carmes, un pain bénit qui fit l'admiration du brave Loret : il y avait six grands gâteaux.

Qui furent depuis son hôtel Portés j usque dessus Tautel, Ornés de diverses fleurettes, Au son des tambours et trompettes ; Et le tout si splendidement Qu'on s'écriait à tout moment Que ce prince était magnifique Du moins autant que catholique.

La piété au moins dans les dernières années très réelle de Henri de Lorraine s'accommoda fort bien jusqu'à son heure suprême avec le goût très vif qu'il avait pour les plajsirs. Non seulement il assista, au mois de mai 1664, aux fêtes éblouissantes qui furent données par le roi à Versailles et qui passent pour un

hommage secret rendu à mademoiselle de la Vallière, mais il figura même dans les Plaisirs de Vile enchantée sous le nom et le costume d'Aquilant le noir ; il avait pris une belle et fière devise : un lion qui dort, avec ces mots : Et quiescente pavescunt.

Les fêtes étaient à peine terminées que, le 21 mai, le prince tomba inopinément malade d'une fièvre ardente et maligne. Le 30, Guy Patin écrit : « M. de Guise est ici fort malade ; on dit tout bas que c'est ex ulceribus ac hypersarcosi vesicœ ; il y a ischurie et strangurie. » Le lendemain Loret rassure le public et déclare que le prince n'est plus en état

Que Ton doive craindre pour lui.

Deux jours après, Henri de Lorraine était mort. Il s'éteignit le 2 juin 1664, le lundi de la Pentecôte, à cinquante ans, après avoir pardonné à tous ses ennemis, et édifiant les assistants par sa piété. Cette mort si prompte parut suspecte, et le bruit courut qu'il avait été empoisonné ; il est probable qu'il mourut de l'ignorance de ses médecins, comme mourra peu après Henriette de France par l'ignorance de Valot. Guy Patin, qui le dit, parait bienrenseigné : « M. de Guise est ici mort, ex urinœ suppressione cum doloribus et ulceribus ad vesicàm^ et trois verres de vin émétique, que les médecins courtisans lui ont donnés avec promesse de guérison : sic itur ad astra, »

Au fameux carrousel de 1662 le cardinal de Retz, voyant s'avancer Tun vers Tautrele prince de Condé, à la tête de la quadrille des Turcs, et le duc de Guise conduisant la quadrille des sauvages, s'était pris à dire : « Voici le héros de l'histoire et le héros de la fable. » Il ne saurait être porté un jugement plus juste sur Henri de Lorraine. Ce prince était doué de toutes les qualités de Tesprit et du cœur, et avec cela il n'a su inscrire son nom qu'en marge de l'histoire. Il n'a rien fondé de durable, et sa rare valeur n'a été en somme utile ni à son pays, ni à sa maison. N'était la fâcheuse affaire de Sedan, on pourrait raconter les règnes de Louis XIII et de Louis XIV sans dire un mot du cinquième duc de Guise. Cette figure héroïque et plaisante à la fois semble moins appartenir à nos annales nationales qu'à la populaire épopée du vieil Alexandre Dumas : l'archevêque de Reims devenu duc de Guise n'a été en réalité qu'un vaillant et beau mousquetaire, présentant même plus d'affmité avec le vaniteux Porthos, le galant Aramis et l'adroit d'Artagnan, qu'avec le fier, loyal et inflexible Athos.

Page 1