UN PETIT OISEAU PARLE
Passant plus vite qu'un éclair Par les vagues plaines de l'air, J'ai vu tout le monde habitable ; Mais Elise est incomparable :
La Nature n'a point formé Ni d'objet qui soit plus aimable, Ni d'objet qui soit plus aimé.
Cependant Suzanne de Pons demeurait insensible aux galanteries rimées que Tristan lui remettait au nom de son amant ; elle n'avait qu'une idée en tète : devenir le plus tôt possible duchesse de Guise. Voyant son impatience .s'exaspérer, Henri de Lorraine se figura que sa présence à Rome suffirait à terminer les difficultés, et que le pape ne saurait rien refuser aux instances verbales d'un descendant de Godefroy de Bouillon ; il résolut donc de partir pour l'Italie, malgré les représentations de la duchesse de Guise. Montrant une fois de plus cette absence d'esprit pratique qui se retrouve dans toutes ses
actions, il vendit pour le tiers de ce qu'ils valaient la plus grande partie de ses meubles afin de payer ses frais de voyage ; puis il se mit en route, le lundi 29 octobre 1646, avec le frère de sa maîtresse, le comte de Rochefort. André Félibien nous a conservé sur ce départ un détail bien caractéristique : Tancien archevêque emportait pieusement avec lui un livre de prières ; mais sur son ordre le miniaturiste Louis du Guernier y « avait représenté en saintes toutes les plus belles dames de la cour peintes au naturel ».
Tristan restait pour sécher les larmes de Suzanne ; il répétait à la belle affligée :
Vous serez toujours dans son cœur, Gomme il est toujours dans votre âme.
De cela Suzanne n'était pas absolument sûre : la jeune marquise d'Angennes-Maintenon avait bien failli lui enlever, en sa présence, le cœur inconstant de Henri de Lorraine I Aussi sa terreur fut-elle extrême quand le bruit se répandit à Paris que le duc de Guise, en passant par la Provence, avait demandé la main de mademoiselle d'Aletz.
Cependant Tamant de Suzanne était arrivé à Rome et descendu au palais royal des Quatre-Fontaines, c'est-à-dire à l'ambassade de France. Il avait été accueilli par le pape Innocent X avec toute la bienveillance que pouvait attendre du Souverain Pontife un prince dans les veines duquel coulaient le sang de Godefroy de Bouillon et celui d'Alexandre VI (Lucrèce
Borgia était la bisaïeule du duc de Guise), et, sans tarder, il avait fait part de ses espérances à Suzanne de Pons. Celle-ci avait quitté la reine pour entrer au couvent de la Visitation, dont la règle était assez relâchée ; elle s'y faisait servir par les officiers de son amant, et elle y avait même fait tendre un très beau lit, qui appartenait à Henri de Lorraine. Assurée désormais que les démarches du prince auraient un plein succès, elle attendait de jour en jour le courrier qui lui annoncerait qu'elle était enfin duchesse de Guise. Elle attendit longtemps. Le duc avait trouvé en Italie la comtesse de Bossu, qui se défendait avec plus d'énergie que jamais, et la cour de Rome imaginait toujours de nouveaux prétextes pour diff*érer son jugement. Afin de calmer les impatiences de sa maîtresse, Henri de Lorraine lui adressait messages sur messages; quelques-uns étaient confiés aux soins de Tristan, et le poète rendait compte à son maître de ses visites à la belle recluse. Il lui dépeignait les tristesses de Suzanne; il la faisait parler en vers gracieux :
Anaxandre en partant me fit une promesse, Qu'avant que le Printemps se couronnât de fleurs, Il viendrait par sa joie adoucir ma tristesse, Et pousser des soupirs qui sécheraient mes pleuis. Roses de ce verger, qui vous montrez si vives, Vous paraissez trop tôt pour mon contentement :
Pourquoi n'êtes-vous plus tardives ?
Que ne respectez-vous la foi de mon amant ?
324 HOMMES ET MCEURS
Aux plaintes succédèrent des ordres ; pour obéir à la favorite, le poète dut envoyer au prince coup sur coup des stances et des madrigaux qui l'invitaient à revenir ; elle-même écrivait à Fabsent les lettres les plus pressantes ; enfin, instruite que le duc de Guise fréquentait beaucoup chez une des plus fameuses courtisanes de Rome, la Nina Barcarola, elle lui signifia au mois de juillet 1647, dans une lettre «fulminante », dit le comte de Modène, qu'il eût à reprendre sans délai la route de la France, s'il ne voulait rompre avec elle. Effrayé par cette menace de Thabile coquette, le prince fit répandre le bruit qu'une affaire importante le rappelait à Paris, et il fixa même à sa maîtresse le jour de son départ. Mais il ne partit point.
Un matin, à Ripa Grande, sur les bords du Tibre, M. de Modène avait rencontré des mariniers de Procida, qui lui avaient annoncé le soulèvement du peuple de Naples contre la domination espagnole et la mort de Masaniello. Il leur avait appris en retour la présence à Rome d'un descendant de leurs anciens rois de la maison d'Anjou, et il les avait présentés au duc de Guise, qui les embrassa, les harangua dans leur langue, leur offrit ses services- contre leurs oppresseurs, et les renvoya comblés d'argent. Il n'en fallut pas davantage pour que les Napolitains appe-
lassent ce prince à leur secours, et dans les tout premiers jours d'octobre un courrier arrivait à Paris, qui apportait à la reine Toffre du duc de Guise de soumettre Naples à la France, et à Suzanne de Pons la nouvelle que, si son amant désobéissait à ses ordres, c'était pour lui conquérir un trône. Après un mois d'hésitation, Mazarin accepta enfin les propositions qui lui étaient faites, et envoya quelques vaisseaux à Rome(l).
Quelques jours après avoir expédié à Naples son portrait, peint à Rome par Mignard, le duc de Guise se décida, pour pénétrer dans la ville qui l'appelait et dont les galères espagnoles gardaient les abords, à tenter une des entreprises les plus audacieuses dont l'histoire ait conservé le souvenir: risquant sa liberté et sa vie avec une intrépidité héroïque, il osa, le 15 novembre, traverser sur une légère felouque toute la flotte espagnole pour se jeter dans Naples, où il débarqua au bruit d'une canonnade furieuse. Il faut lire dans ses Mémoires le récit détaillé de ce coup d'éclat, où il poussa la bravoure jusqu'à la folie, se dressant debout sur la poupe, et ordonnant à ses mariniers de crier qu'ils le portaient, tandis qu'il passait au travers des vingt-trois galères et des vingt brigantins qui l'attendaient pour lui barrer la route. Une pareille arrivée, qui témoignait un mépris sans égal du dan-
(1) M. J. Loiseleur a écrit sur Texpédition de Naples un excellent livre auquel nous renvoyons le lecteur ; nous voulons surtout ici lui présenter un duc de Guise intime.
ger, produisit dans la population napolitaine un enthousiasme indescriptible. Pendant que les uns, allant « jusqu'à Tadoration et à Tidolâtrie », menaient en triomphe le héros libérateur jusqu'à un beau coursier, sous le nez duquel les plus exaltés brûlaient de l'encens, les autres, dit Monglat, portant à force de bras la felouque qui venait d'effectuer cette traversée miraculeuse, la conduisaient, pour l'y pendre pieusement, jusqu'à Notre-Dame-des-Gardes ; toutes les églises de Naples, illuminées, retentissaient du bruit
des orgues et du son des voix qui chantaient « Te Deum laudamus 1 »
La satisfaction fut grande à Paris, lorsqu'y parvint la nouvelle de cette action vraiment extraordinaire, et le petit Louis XIV voulut écrire à son cousin une lettre de félicitations. Mais rien ne peut peindre l'orgueilleuse joie de Suzanne de Pons. Certaine que son amant serait roi de Naples et que le pape ne pourrait plus lui refuser l'annulation de son mariage, elle tenait déjà une vraie cour à la Visitation, et distribuait aux soupirants que retenait son adroite coquetterie, comme aux ambitieux qu'attirait sa fortune, les dignités et les charges de son royaume chimérique.
Les parents de Henri de Lorraine eux-mêmes, oubliant leur mécontentement légitime contre lui, se décidèrent enfin à lui envoyer les secours qu'il avait jusque-là instamment, mais vainement sollicités de leur amitié. Au moment même de mettre à la voile
pour Naples, il avait écrit à son frère, le chevalier de Guise, une lettre très pressante sous une apparence enjouée : « Que Ton m'envoie tout ce que Ton pourra et d'argent et de pierreries ; voyez à dépouiller tous mes proches pour un si bon sujet... Volez ce que vous pourrez attraper, et, s'il est possible, les gros diamants du bonhomme Chevreuse ; ne laissez rien à Thôtel de Guise ; enfin, qu'il n'y ait ni serrures ni cassettes à l'épreuve de vos mains. » Nous ignorons si le « bonhomme Chevreuse » engagea ses « gros diamants » ; mais une lettre affectueuse de la duchesse de Guise, conservée dans la collection Gaignières, nous prouve qu'elle, du moins, fît des sacrifices pour seconder les projets de Henri de Lorraine. Cette vertueuse mère, devant laquelle tous les contemporains, même Tallemant des Réaux, se sont respectueusement inclinés, commençait à espérer au fond du cœur que l'amour de la gloire ferait oublier au généreux Anaxandre sa passion pour son indigne Élise. La pauvre dame se trompait.
Le duc de Guise supporta d'abord avec sa bonne humeur accoutumée les petites misères de sa situation étrange : l'obligation de s'asseoir à la table peu appétissante et de partager dans la cuisine le lit dégoûtant du «capitaine général» Gennaro Annese, trois mois auparavant simple ouvrier fourbisseur. Il trouvait une compensation à ces ennuis à faire, revêtu d'un magnifique habit vert brodé d'or, des promenades triomphales dans les rues pavoisées et
328 HOMMES ET M(ï:UKS
recouvertes de tapis, sous une pluie de fleurs, de parfums et de dragées. Sa popularité était incroyable. C'est que jamais homme ne sut mieux gagner les cœurs par le charme naturel de ses manières et de sa parole insinuante. Il excellait à trouver de ces mots heureux et saisissants, qui se gravent dans Fesprit d'un peuple et demeurent historiques. Nous n'en citerons qu'un seul; à tel qui l'accusait de travailler non pour Naples, mais pour sa patrie, la France : « Je suis né, dit-il, dans la felouque qui m'a apporté ici. » De tels mots provoquaient des acclamations unanimes. Aussi n'est-il point surprenant que, le 21 décembre, Henri de Lorraine ait été proclamé pour cinq ans « duc de la République de Naples ».
Quand cette nouvelle parvint à Paris, au mois de février, le bruit courut en même temps que le duc de Guise avait chargé le duc de Brancas d'épouser mademoiselle de Pons par procuration, et que cette pièce était faite au nom de « Henri, par la grâce de Dieu roi de Naples. » . .
Il semblerait que Suzanne de Pons dût être au comble de ses vœux. Et pourtant la joie de la belle n'était pas sans mélange : elle venait de se placer dans une situation assez délicate. Quinze mois de séparation, c'était bien long; sans doute elle aimait son duc, ne fût-ce que par ambition ; mais loin des yeux, loin du cœur, dit un vieux proverbe italien, et Henri de Lorraine était absent, tandis
qu'était présent son robuste écuyer, le sieur de Malicorne, laissé bien imprudemment par lui auprès de sa maîtresse. Le scandale était bientôt devenu si grand qu'Anne d'Autriche, indignée, avait dû, vers la fin de janvier, faire quitter à la demoiselle le couvent de la Visitation pour celui des Filles de Sainte-Marie, près de la Bastille, dont la règle était beaucoup plus sévère. C'est là que vinrent trouver Suzanne les nouvelles de Naples. Il lui était interdit de voir Malicorne ; privée de son nouvel amant, elle se prit à réfléchir et regretta de s'être ainsi compromise : elle savait que la malice parisienne l'avait surnommée le Pont-au-Change, et sans doute les parents du duc de Guise et la reine elle-même n'allaient pas manquer de s'armer contre elle auprès de son illustre fiancé de ce qu'elle appelait « ses légèretés » ; mais, si la partie était mal engagée, elle n'était pas encore perdue, puisque ses attraits avaient eu le pouvoir de rendre constant, malgré l'éloignement, un cœur que n'avaient pu retenir ni la princesse Anne, ni la comtesse de Bossu. Elle résolut donc de lutter seule, s'il le fallait, contre tous ; aussi bien l'enjeu de la lutte en valait-il la peine : une couronne royale ! Certaine qu'elle serait accusée, elle voulut prévenir l'accusation par ses plaintes, et elle se hâta d'envoyer secrètement à Naples un baigneur de Paris, pour protester contre le traitement que lui avait infligé la régente. Cependant les affaires du duc de Guise prenaient
une tournure des plus fâcheuses. Le frivole et mobile peuple de Naples commençait à se lasser de son idole ; les conspirations se multipliaient ; des unes Henri de Lorraine avait eu raison par de sanglantes exécutions, des autres par une clémence un peu théâtrale, mais pourtant héroïque ; il était évident toutefois qu'une catastrophe était prochaine, et Fastrologue CucuruUo n'avait pas besoin d'être bien clairvoyant pour la prédire au duc de Guise. A Paris, où Ton ne recevait de nouvelles directes que par le maître d'hôtel du duc, le fidèle Compagnon (1), les inquiétudes étaient grandes : il venait de Rome et de Gènes les bruits les plus alarmants ; on disait même que la cabale de Gennaro Annese avait repris le dessus, et contraint le duc à se tuer. Enfin, le 7 avril, arriva de Naples le sieur Lambert, porteur de dépèches qui rassurèrent sur le sort du duc de Guise, mais plongèrent la cour dans une véritable stupeur: le prince, oubliant les périls qui le menaçaient luimême, ne s'adressait à la reine et au premier ministre que pour les prier de remettre en liberté une maîtresse qui le trompait : « J'ai hasardé ma vie dans le passage sur la mer;... j'ai maintenu la guerre quatre mois sans poudre et sans argent, et réduit dans l'obéissance un peuple affamé, sans avoir pu donner en tout ce temps que deux jours de pain ;
(1) Ses lettres, conservées à la Bibliothèque Nationale (Cab. des manuscr., Collect.. Gaignières), sont du plus vif intérêt.
j'ai cent fois évité la mort par le poison et par les révoltés. Tout le monde m'a trahi: mes domestiques mêmes ont été les premiers à tâcher de me détruire. L'armée navale n'a paru que pour m'ôter la créance parmi le peuple et par conséquent le moyen de réussir ; et parmi tous ces embarras ne subsistant que par mon cœur, au lieu de m'en savoir gré et me donner courage de continuer ce que j'ai si heureusement commencé, où je puis dire sans vanité que tout autre que moi aurait échoué, l'on me persécute en ce que j'ai de plus cher et de plus sensible. On tire avec violence une personne que j'aime d'un couvent>où je l'avais priée de se retirer ; et durant le temps que je hasarde ma vie, on m'ôte la seule récompense que je prétends de tous mes travaux ; on la renferme, on la maltraite, et l'on me donne le plus grand et le plus sensible témoignage de haine que l'on peut me donner... » On juge si ces lettres le couvrirent de ridicule.
Quand elles parvinrent à Paris, le brave, mais extravagant Henri de Lorraine était depuis vingtquatre heures prisonnier des Espagnols. Victime de ses inconséquences, de sa présomption, de ses folies, abandonné de tous, il avait dû, à Capoue, présenter sa glorieuse épée à deux capitaines espagnols ; mais ceux-ci avaient refusé respectueusement de la recevoir, se contentant d'accepter pour gage les deux rubans de son chapeau, Tun vert, l'autre Isabelle ; c'étaient les couleurs (ÏÉlise, et ce détail roma-
nesque serait touchant, si celle qui avait inspiré un tel amour n'avait pas été une simple aventurière.
Le comte Maiolino Bisaccioni, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi très chrétien, qui écrivit quatre ans après, en italien, une intéressante Histoire des guerres civiles des derniers temps/ ne prête pas au duc de Guise , dans cette journée suprême , l'intrépidité presque souriante que lui attribuent ses iVemoir^s. Quelque suspects que soient les Mémoires, leur témoignage nous paraît ici le plus digne de foi. On peut penser et dire beaucoup de mal de Henri de Lorraine, mais on ne peut sérieusement lui refuser une bravoure héroïque, et il n'y a aucune raison de supposer que cette bravoure Tait abandonné le 6 avril 1648.
Il devait payer les ivresses du triomphe, qu'il avait d'abord goûtées à Naples, par quatre années d'une captivité rigoureuse.
Le premier soin du duc de Guise avait été d'écrire quelques lettres en France pour mander, du même style que François P" après la bataille de Pavie, qu'il avait « tout perdu, hors la vie et la réputation ». Malheureusement sa conduite n'allait point tarder à mettre une tache à sa renommée.
Tout d'abord gardé par la noblesse du pays, qui le traitait avec mille « civilités et caresses », Henri
de Lorraine s'était diverti à faire des chansons sur son « aventure » ; tout changea quand il eut été remis aux mains des Espagnols. Au conseil qui fut tenu, le comte d'Oiîate et la majeure partie de rassemblée opinèrent à ce qu'il fût mis à mort, comme Tavait été dans des circonstances analogues, quatre siècles auparavant, le jeune et infortuné Conradin; mais don Melchior de Borgia, qui était parent du prisonnier, le duc de Tursi, auquel le duc de Guise avait sauvé la vie, et don Juan d'Autriche, plein d'admiration pour la rare valeur du héros vaincu, émirent une opinion contraire, et « il fut conclu d'envoyer à Rome prendre l'avis de tous les cardinaux de la faction d'Espagne, et d'en attendre la réponse avant que de se déterminer à rien ». Le danger était grand que courait le duc de Guise : il essaya de sauver sa tête. Suivant les conseîTs qui lui furent donnés par des amis, il exagéra son ressentiment contre Mazarin, qui ne l'avait pas secouru, et il offrit de se jeter « dans les intérêts de l'Espagne », et de soulever en France plusieurs provinces, où il avait « des partis puissants ». 11 affirme qu'il ne voulait, en parlant ainsi, que gagner du temps, assuré qu'au bout de trois mois les Espagnols n'oseraient plus lui couper la tête. Si elle n'était pas précisément chevaleresque, la conduite du prince était habile, comme le prouva l'événement : le pape intervint en sa faveur, ainsi que le duc de Lorraine ; Anne d'Autriche avoua hautement tout ce
qu'il avait fait, et menaça de représailles sur tous les prisonniers qu'elle avait entre les mains^ si Ton attentait à la vie du duc de Guise. Les Espagnols furent intimidés. Ils se contentèrent de transporter leur captif de Capoue à Géëte, pour plus de sûreté.
Le gouverneur, don Alvaro de Las Torrès, s'y comporta envers lui avec la plus indigne grossièreté, refusant de faire nettoyer le cachot infect où il renferma, et de changer même les draps qui avaient servi deux mois au dernier prisonnier. On laissa ainsi le prince français de longues semaines, « tout déchiré, sans linge, à traîner les bottes avec lesquelles il avait été pris, faute de souliers, à ne manger que du pain et un peu de porc frais. » Aussi éprouva-t-il une vive satisfaction à la nouvelle qu'il allait être conduit en Espagne, le roi désirant conférer avec lui sur les propositions qu'il lui avait faites. Une galère lui fut envoyée, et, sur la fin du mois de mai, le jour de l'Ascension, « il s'éloigna de terre au bruit de tous les canons du château et de la ville de Gaëte, pour prendre la route d'Espagne, où il devait trouver la fin de ses disgrâces et sa liberté ». C'est sur cette phrase que se terminent les Mémoires ; mais la liberté, le duc de Guise devait l'attendre quatre ans encore, d'abord dans l'alcazar de Ségovie, puis à Vitoria.
11 y connut de bien mauvais jours, et l'on ne peut s'empêcher d'être touché quand on le voit, dans une telle détresse, songer encore aux autres. 11 écrit un
billet de quelques lignes à sa mère, le 20 mars 1650, pour la remercier de travailler à sa délivrance, et il ajoute en marge : « Je vous supplie très humblement, madame, d'avoir la bonté de prendre soin du pauvre Branjon et de tous mes autres domestiques dans mon absence (1). » Cette bonté nous doit rendre indulgents pour les fautes qu'avait commises Henri de Lorraine, et pour celles, plus graves encore, qu'il allait commettre.
Que devenaient cependant les deux beautés qui se disputaient toujours son cœur ? A peine la nouvelle de l'arrestation du duc de Guise était-elle arrivée à Paris que Conrart écrivait à Félibien, le 30 avril 1648 : « Il y en a qui disent qu'on se servira de l'intercession de la comtesse de Bossu pour demander sa liberté. Ce serait une rencontre assez plaisante que cette aventure finît par leur mariage, et Ton pourrait dire alors que le roman serait achevé. » Il s'en fallut peu que les prévisions de Conrart ne se réalisassent. Se résignant à ce sacrifice pour obtenir la bienveillance du roi d'Espagne et pour réchauffer les sympathies du pape et du duc de Lorraine, le duc de Guise reconnut la comtesse pour sa femme légitime. Tilly en témoigne sa joie dans
(1) Collection Gaignières.
336 HOMMES ET MdlURS
une lettre qu'il envoie de Madrid à la duchesse de Guise, le 26 novembre 1648, et il ajoute : « Je lui ai écrit que, pour assurer toutes choses et couper chemin à tous les'^embarras qui pourraient renaître, il serait bien à propos qu'elle fût auprès de mondit seigneur en quelque temps qu'il vînt à être libre » (1). Cette nouvelle réjouit grandement la duchesse de Guise, qui ne craignait rien tant que de devenir bellemère de la maîtresse de Malicorne, et grandement aussi madame de Bossu, qui croyait déjà arrivé le moment où ses épreuves allaient prendre fin. Elle ne voulut pas même attendre la délivrance de celui qui revenait à elle ; elle brûlait du désir de traverser les Pyrénées pour se précipiter dans ses bras. De Malines, elle écrivit au roi d Espagne, par l'intermédiaire du duc de Lorraine, des lettres dans lesquelles elle demandait, elle. Honorée de Berghes, duchesse de Guise, à venir partager la captivité de son mari. Mais celui-ci ne souhaitait aucunement la voir arriver. Il demeurait fidèle à l'infidèle Suzanne de Pons, et, s'il avait promis de reprendre la comtesse de Bossu, c'était avec la ferme intention de ne point tenir sa promesse. Il fit si bien qu'Honorée de Berghes n'obtint pas l'autorisation qu'elle sollicitait si ardemment.
Que ne ferait point un prisonnier pour sortir de sa prison? Le duc de Guise ne recula même pas devant ce que nous appelons aujourd'hui une
(1) Collection Gaignlères.
trahison. On était en pleine Fronde; il écrivit au
Roi Catholique qu'il n'avait « jamais souhaité sa
liberté que pour rendre à Sa Majesté des services
considérables, rétablir sa maison et se venger de tous
les mauvais traitements et injures que ses prédé
cesseurs et lui avaient reçus de la couronne de
France », et il lui offrit à nouveau de faciliter l'entrée
en France aux armées espagnoles. Si de nos jours
une telle conduite paraît absolument criminelle ,
rappelons qu'il n'en était pas tout à fait de même aux
yeux des contemporains : ils ont montré beaucoup
d'indulgence pour le prince de Condé, et cependant
Louis de Bourbon n'avait pas, comme Henri de
Lorraine, l'excuse du malheur.
Cette liberté, qu'il préférait à l'honneur même, le duc de Guise fut pourtant longtemps encore sans l'obtenir. Au mois de juin 1651, Philippe IV avait refusé au duc d'Orléans de l'échanger contre tous les prisonniers espagnols détenus en France. Le 31 décembre, Loret nous apprend un bruit qui court dans Paris : le duc de Guise, délivré par le roi d'Espagne, serait en route pour la Provence,
Où l'on aime ledit seigneur, Afin d*en être gouverneur.
Grande joie pour Suzanne de Pons, qui commençait à être lasse de son Malicorne, avec qui elle vivait publiquement depuis que la reine n'avait plus intérêt à la retenir au couvent :
338 HOMMES ET MŒlURS
Elle cherche quelque équipage, Carrosse et mulets de bagage, Afin d'aller, d'un pas hâtif, Au-devant de ce cher captif.
Et pour voir si ce prince encore, Gomme jadis, Taime et Tadore.
La belle en fut pour ses frais, car le bruit était faux.
Cependant, le prince de Condé venait d'arriver en Guyenne, et, sans plus vouloir se souvenir de ses anciens griefs, il plaidait chaleureusement auprès de son royal allié la cause du duc de Guise, faisant valoir les services que le héros de Naples pouvait rendre à la Fronde. Le roi d'Espagne consentit enfin à laisser son précieux prisonnier « à la discrétion » du prince de Condé, exprimant seulement le désir, dit Lenet, que Louis de Bourbon « poussât de tous ses moyens le duc de Guise à épouser la comtesse de Bossu».
Henri de Lorraine, mis en liberté, fut chargé de conduire deux mille Espagnols en Guyenne. Les vaisseaux, partis de Saint-Sébastien, le déposèrent avec sa petite armée à Bourg-sur-la-Dordogne, le 31 août 1652. Il rejoignit aussitôt les princes à Bordeaux, d'où, le 3 septembre, il lança un long manifeste, dans lequel il déclare « qu'il n'est plus en état
d'entendreli aucun accommodement (avec la régence) , à moins qu'on n'y propose, pour le premier article, que le cardinal Mazarin et tous ses adhérents seront à jamais chassés du gouvernement. » Cette belle ardeur ne fut qu'un feu de paille.
Quand il sut d'une manière certaine que Mazarin s'était éloigné après avoir conseillé au roi une amnistie générale, quand il vit tous les maux que causaient à Bordeaux, en l'absence du prince de Condé, les fureurs de l'Union de l'Ormée, le duc de Guise n'eut plus qu'une idée : se réconcilier avec la régente et revenir auprès de mademoiselle de Pons. Anne d'Autriche avait jadis envoyé M. de Verderonne pour travailler à sa délivrance ; cette négociation lui servit de prétexte à abandonner le prince de Condé, dont la générosité à son égard avait, en somme, été intéressée, et à faire son accommodement avec la cour. Il partit brusquement pour Paris, où, d'ailleurs, Condé se trouvait pour le moment.
Henri de Lorraine y arriva, dit la Gazette^ le 1*' octobre, et sa première visite, nous devons le reconnaître, fut pour son libérateur ; la seconde fut pour Suzanne de Pons ; celle-ci dura six heures, raconte Loret, qui ajoute :
Certain cavalier M*a dit ce trait particulier, Que ce prince dit à sa dame.
Avec un langage de flamme,
340 HOMMES ET MOiL'KS
Et d'un ton même un peu plaintif, Qu'il s'était vu six ans captif, Mais — tant son cœur était fidèle ! — Bien moins des Espagnols que d'elle.
Le 3 octobre, le duc de Guise était à Saint-Germain, où il faisait sa paix particulière avec la régente. Le roi rentra à Paris le 21, et le lendemain Henri de Lorraine assista à la séance du Parlement qui se tint au Louvre, et dans laquelle furent condamnés le prince de Condé et son parti. «Il fut présent, dit Mademoiselle, à tout ce qui se passa contre tout le monde. » Cette fois, c'en était trop ; cet oubli si complet d'un service si grand et si récent lui enleva toute considération, et ses démêlés avec les deux extravagantes, qui se le disputaient, allaient fort prêter à rire au public parisien.
Le duc de Guise avait brusquement quitté Saint- Germain et la cour, le 8 octobre, à la nouvelle que venait de mourir subitement, à Paris, le marquis de la Case, frère de Suzanne de Pons. Loret, qui nous apprend le désespoir de la « fiancée » de Henri de Lorraine, nous dit en même temps
... Qu'une main tout à fait chère, Qui prend soin d'essuyer ses pleurs, Adoucit un peu ses douleurs.
Tandis qu'il consolait la belle affligée, le duc de Guise fut averti tout à coup que sa « femme » venait
d'arriver à Paris; à peine informée que son mari était sorti des prisons espagnoles, madame de Bossu était accourue pour l'enlever à sa rivale ;
Mais on doute enfin si ses larmes,
Sa douceur,. sa vertu, ses charmes,
Et sa rare et sainte amitié '
Inspireront quelque pitié
Au cœur nouveau venu d'Espagne
Dont elle se dit la compagne.
Le ton sur lequel parle le gazetier-poète nous in dique dans quels sentiments se trouvait alors pour Honorée de Berghes la société parisienne, qui avait été témoin des déportements de Suzanne de Pons. On s'intéressait à l'abandonnée ; on la plaignait ; on faisait courir sur Henri de Lorraine une parodie d'origine italienne, que nous avons retrouvée dans la correspondance de d'Hozier :