PARIS
LIBRAIRIE PAUL DAFFIS 7j rue Guénégaud, 7
4 Homo.
L'H Mon doute m'a donné du moins cette lumière A lui propre, qui sied aux enfants de la terre, Et qui les fait aller, sans trop s'en soucier, Au but le plus facile. Il m'a fait me plier A tous les sens divers que l'homme et toutes choses Doivent prendre ou quitter, dans leurs métamorphoses. Mon doute m'affranchit des scrupules secrets Qui même du croyant troublent encor la paix.
La vérité, d'ailleurs, jamais n'a dans mon âme Jeté que les lueurs d'une tremblante flamme.
Et, dans cette ignorance où je me vois réduit, Ne voyant assez clair ni le jour ni la nuit, Je dois, bon gré mal gré, me contenter du doute, Compagnon obligé des hasards de la route.
D Je le vois, dans le faux ton esprit s'est gâté ; Cest que le sentiment de l'immortalité, FleUr qui vit par Tamour et par le sacrifice, Il faut bien à la fin que le mal le flétrisse. Mais ce lis blanc, qui meurt, je peux le ranimer, - Si ton cœur est encor capable de m'aimer.
Viens, oh I viens î à ton Dieu parle, ô ma créature ! Pour regarder le ciel, sors de ta pourriture !
L'H. Hélas I oui, j'ai du mal sondé les profondeurs : Mon cœur s'est consumé dans de vaines ardeurs ; Et, puisqu'en ce moment j'éprouve, en ta présence, Je ne sais quel désir de naïve croyance.
Chant premier.
Qui me vient attendrir, daigne écouter, mon Dieu, De mon cœur ulcéré le triste et long aveu.
Oui, j'ai fait ce que fait la pauvre race humaine. J'ai creusé de mes mains l'ornière où je me traîne ; J*ai dans tous les sentiers cherché, sans le trouver^ Ce bonheur que toujours l'homme est fait pour rêver ; J'ai suivi, haletant, dans leurs demeures sombres. Des fantômes d'amour, ces misérables ombres Qui viennent, de Satan trop fidèles suppôts, De la vertu dans nous troubler le doux repos, J*ai connu, dans le monde, au milieu de ses fêtes, Toutes les passions fertiles en tempêtes.
L'ambition entra dans mon sein jeune encor ; J'ai caressé les grands, faisant mon dieu de l'or : Des faibles, des petits dédaignant l'indigence. J'ai fait peser sur eux ma cruelle arrogance ; Habile, sous le fard de mon sourire faux, A déguiser mon cœur infecté de défauts.
J'ai trahi l'amitié, j'ai de ma calomnie Fait monter le venin jusques sur le génie ; La vertu n'a jamais trouvé grâce à mes yeux Que par le vil calcul qu'après tout il vaut mieux Paraître entretenir de l'estime pour elle.
Puisqu'on est convenu de dire qu'elle est belle ; J'ai, choisissant, parmi cet innombrable essaim De femmes dont l'amour fait palpiter le sein, Celles qui, par la grâce et la vertu formées. Semblaient par Jésus seul désirer d'être aimées, Infiltré dans leurs cœurs, sous des mots séduisants. Un poison lent et sûr qui subjuguait leurs sens ;
^ Homo,
Ensuite^ j'arrachais de mes mains forcenées
Le voile virginal de ces infortunées,
Et puis j'abandonnais, par un brusque retour,
Leurs âmes au regret d'avoir connu Tamour.
J'ai, dans les hauts emplois que Terreur populaire
Remettait à mes soins, prenant un masque austère,
Semblé le protecteur et des mœurs et des lois,
Lorsque la liberté gémissait sous mon poids.
Au coffre de l'État, plein d'adresse et d'audace.
Plus d'une fois j'ai su plonger ma main rapace ;
L'argent ainsi volé, j'en donnais une part
Aux plus rusés coquins, pour m'en faire un rempart ;
Et la taxe augmentait, augmentait sans mesure,
Au nom du bien public, éternelle imposture !
Après avoir tenté tous les chemins mauvais,
y cherchant le bonheur sans le goûter jamais.
Après avoir usé mon esprit dans la ruse
Et mon cœur dans le crime, à présent mon corps s'use
En impuissants désirs, que les mets délicats
Irritent constamment, mais ne satisfont pas,
Et, comme un loup blotti dans le fond de son antre,
Mon âme maintenant s'enfouit dans mon ventre.
Seigneur, tu le vois bien, trop dur à convertir,
Mon cœur ne pourrait plus s'ouvrir au repentir;
Ne m'appelle donc pas à ta sainte piscine ;
Que pourrais-tu sauver dans mon être en ruine ?
Du remords il est vrai je ressens l'aiguillon,
Mais c'est au repentir qu'est promis ion pardon ?
Chant premier.
D. Au'plus faible remords si ton âme est sensible, Au repentir aussi tu peux être accessible.
Pour amener un homme à sa conversion Ma grâce vient à bout de sa corruption ; Ayant la vie en moi, maître de toutes choses, Du fumier le plus vil je peux tirer des roses ; J^insinue en secret dans Tâme du pécheur, Pour la renouveler, une douce chaleur, Et bien souvent déjà son âme est convertie Qu'elle ne se sait pas tout à fait repentie ; Mais j'exige surtout la bonne volonté, Et que le cœur soumis espère en ma bonté.
'H. Ah ! Seigneur, peux-tu bien d'un appel aussi tendre Presser un fils ingrat qui ne veut pas t'entendre ? Peux-tu bien dans des cœurs à ton amour fermés Répandre la douceur de tes traits enflammés ? Non, ne me comble pas de tes faveurs insignes, Tends à peupler ton'ciel d'habitants moins indignes ; Retire-toi ; déjà je sens que mon.orgueil Fléchit, sous les rayons que me lance ton œil.
D. Retire-toi, ce mot que Jésus en prière A Satan adressa quand, subtile vipère, Il vint pour le tenter ; ce mot « retire-toi » , Ainsi donc, ô mon fils, tu le gardais pour moi } Pour moi, qui viens guérir la blessure cruelle Que t'a faite l'enfer, dans sa haine mortelle,
8 Homo,
Et qui, si vers ma loi tu fais un vrai retour, Veux te verser le miel de Téternel amour !
L'H. Oh I c'en est fait, Seigneur;. tant de bonté m'accable : Viens, entre dans mon âme, ô lumière adorable ! Viens : mais mon cœur impur et plein d'iniquité. Comment t'y recevoir, ô chaste vérité!
Dans Teau sainte des pleurs, ah ! que d'abord je lave Tout mon être; et qu'après, humble et docile esclave. Prêt à faire, ô mon Dieu, tout ce que tu voudras, J'accepte pour ton nom les plus rudes combats. Oui, pour exonérer ma pauvre conscience Du poids de mes péchés, sous ton joug je m'élance! Je veux, ah 1 mais, avant, ne me fais pas mourir. Je veux porter ma croix, Seigneur ; je veux souffrir !
D. Dans mon cœur paternel, mon fils, ah ! quelle joiel De l'infernal orgueil tu n'es donc plus la proie. Tu consens à venir à ma table t'asseoir!
Mes anges dans le ciel sont heureux de fy voir; C'est le plus doux tableau que, pour leur récompense, Aux justes de la terre offre ma providence; ^ Mais mon paradis même en a-t-il de plus beau Que de voir s'élancer, hors de Faffreux tombeau, Oti les liens du mal la retenaient captive, Une âme, pour entrer dans la charité vive, Et pour vivre d'amour, d'espérance et de foi, Jusqu'au jour oîi la mort la portera vers moi ?
Chant premier.
Prends garde, cependant, mon fils, car je te laisse Ma grâce pour aider seulement ta faiblesse.
Mais ne veux retrancher rien de ta liberté.
Par qui seule le ciel peut être mérité.
H. Seigneur, sous tant d'amour mon faible cœur succombe; Comme un torrent ta grâce à présent sur moi tombe; Ah ! que mon âme y plonge et que ses flots d'azur N'y laissent subsister rien de vil, rien d'impur ! Pour qu'avec plus d'amour, ô mon Dieu, j'accomplisse L'héroïque travail qu'impose ta justice, Et que, par mille efforts rachetant mon passé. Dans ta paix, ô Seigneur, je sois un jour fixé I Pour reconnaître assez ta bonté paternelle, Seigneur, ce n'est pas trop de la vie éternelle ! Laisse-moi donc le temps d'immoler à ta loi Tous les penchants mauvais qui m'éloignent de toi ; Laisse-moi revêtir, en souffrant sur la terre. De quelque humble vertu le sacré caractère; Fais de moi, si tu veux, le plus vil serviteur De ce peuple abusé par mon savoir trompeur ; Fais qu'il me foule aux pieds, qu'il me crache au visage; Que le vinaigre soit mon unique breuvage.
Seigneur I car dans mon sein gît la corruption Des sectateurs de l'or et de l'ambition :
Il me faut, il me faut le feu qui purifie ; Tout mon être est à toi ; je te le sacrifie 1
Fin du dialogue . — Dorénavant la Voix parle seule .
I o Homo.
D. Sans ce martyre, enfant, tu seras vertueux. Si ton propos est ferme et ton cœur généreux. Votre devoir est moins une vertu parfaite.
Qu'une humble fortitude, à servir toujours prête. Je ne vous ai point faits pour languir ici-bas, Mais pour vous épurer dans de nobles combats. Les hommes courageux trouvent au fond des larmes Une austère saveur ; leur souffrance a des charmes, Et j*ai souvent ouï de leurs lèvres sortir Des accents pleins d*amour, montant pour me bénir. Savoir agir, voilà la suprême science !
Mais le grand nombre^ hélas ! se perd d'impatience. . . . Dès que Teffort est fait, par une juste loi.
Je descends près de Thomme, et Thomme arrive à moi. C'est par la volonté que l'homme se prépare A jouir de mes dons : je n'en suis point avare ; Mais votre lâcheté vous retient dans le mal, Et le frère du Christ reste un vil animal! Si vous saviez du bien contracter Thabitude, Vous n'auriez pas besoin d'un travail aussi rude Pour y faire un retour, lorsque le repentir A la loi de vos cœurs vous porte à revenir; L'habitude viendrait, comme une autre nature. Disposer vos esprits, par une pente sûre, A se porter toujours au but que doit vouloir
De votre liberté l'intelligent pouvoir.
Il ne faut pas attendre ici-bas que sans cesse De l'homme le succès couronne la faiblesse; Vous n'êtes obligés qu'à l'effort ; et la loi Est moins de réussir que de lutter pour moi.
Chant premier, 1 1
Alors, quand j'aperçois chez vous la noble lutte,
Qui vous fait résister aux attraits de la chute,
Ma grâce en vous descend et, pour vous soutenir,
Met au fond de vos cœurs le bonheur de souffrir.
Cet amour de la croix qu'avait sainte Thérèse,
Qui fait qu'au sein des maux une âme s'emplit d'aise.
Mais je ne change pas mes décrets solennels ,
Qui veulent que toujours, ici-bas, les mortels.
Luttant pour mériter l'éternelle couronne ,
Ne goûtent que la paix que la vertu leur donne.
Que servirait d'atteindre au suprême bonheur ,
Si vous n'en pouviez pas savourer la douceur?
Or, le bonheur toujours vous attend; mais votre âme,
Comme un sens maladif et que l'humeur enflamme ,
Doit se guérir d'abord, pour en pouvoir jouir,
Et dans un sentiment d'amour s'épanouir.
Oh]l si vous connaissiez une fois la puissance
Dont je vous ai fait part : si la Foi , l'Espérance,
La douce Charité, souveraines vertus,
Versaient leur efficace en vos cœurs abattus !
Si, secouant enfin les terrestres entraves,
Vous saviez accepter , magnanimes esclaves,
Le joug de l'Homme-Dieu , qui s'immola pour vous j
Que Ce joug à vos fronts serait aimable et doux!
Ma loi j quelles que soient les formes, les images
Qu'offrent pour l'exprimer les différents langages,
Fut toujours, après tout, la même pour les cœurs
Qui des mauvais penchants savent être vainqueurs.
C'est en s'y conformant que Socrate à la Grèce
Fit croire qu'il avait inventé la sagesse ,
12 Homo,
Et de Confucius les préceptes si beaux Sont du Verbe éternel quelques divins lambeaux. Il arrive parfois que vous semblez fidèles A cette loi d'amour; vous déployez vos ailes Et vous vous envolez au séjour des Elus, En instincts, en ardeurs^ en élans éperdus 1 Mais tout cela n*est pas vouloir. La créature Court sans réflexion, par une pente obscure, Vagabonde, sans but, et propre à l'emporter.
Dans un vain mouvement , qui ne sait s'arrêter, Vers le vide qui s'ouvre au hasard dans l'espace, Partout oti du bonheur semble luire une trace.... La passion n^est pas le chemin du bonheur :
Elle est toujours aveugle, afin que votre cœur, Toujours peu satisfait des plaisirs de la terre. Appelle à son secours le pouvoir volontaire.
C'est par la volonté que l'homme arrive au ciel ; La porte qui vous mène au royaume éternel.
Votre Sauveur, le Christ, veut qu'avec violence Vous en fassiez sauter les gonds ; pouvoir immense , Qui semble réservé pour la Divinité, Et qui dépend pourtant de votre volonté !
L'humaine volonté , comme on pourrait le croire , Pourtant ne suffit pas. D'oti viendrait la victoire Du trop fragile agent qui me prend pour sa fin. S'il demeurait privé de tout secours divin ?
La nature est toujours à la faiblesse en proie ; Elle tend vers le but sans éclairer la voie.
Chant premier, i3
Comme la pesanteur fait graviter les corps ; Elle ne comprend pas le Christ: il faut , dès lors, Que l'agent personnel , le pouvoir volontaire , Le moi moral humain , par la grâce s*éclaire , Pour se porter toujours vers le vrai but, le bien. En faisant librement choix du meilleur moyen: Alors vous comprenez que, pour que s'accomplisse Ici-bas le devoir, il faut le sacrifice I Oui, la condition pour remplir le devoir, C'est que l'homme consente à soufiFrir... c'est vouloir! Vouloir, c'est mériter; mais vouloir, loin déplaire. Vous répugne d'abord , par la pente ordinaire Qui fait que l'habitude , adverse à Taction , Incline d'elle-même avec la passion....
Il faut vouloir, pourtant ! Dites à la souffrance:
c( Je t'accepte, à présent; par choix, par préférence,
« Je veux la peine , et sais que de ma liberté
a Plus tard viendra mon titre à la félicité. »
Dites à la misère, à la tâche importune
Que demande de vous la mauvaise fortune^
Dites à tous les maux rencontrés en chemin :
« Aujourd'hui votre tour , le mien viendra demain :
a Demain n'est pas à vous ; demain, c'est le domaine
a Où notre être, affranchi, librement se promène;
« C'est le jardin fleuri du bien par nous aimé,
« C'est ce grain immortel que nous avons semé.
« Demain, c'est la moisson , c'est l'éternelle fête ;
« De l'homme sur le temps demain c'est la conquête 1 »
Et demain , ô mortels, est à vous , en effet.
Car demain sera tel que l'homme l'aura fait;
14 Homo.
Il sera vide ou plein , selon que sur la terre Le vice ou la vertu gagneront leur salaire; Oui, lorsque l'homme arrive au terme révolu , S'il n'atteint pas le ciel , c'est qu'il n'a pas voulu.
Combien n'en est-il pas , d'hommes sur cette terre ,
Qui vivent malheureux, faute de caractère,
Et qui , méconnaissant le remède apporté
Par le Christ rédempteur à leur fragilité,
Se traînent lâchement dans les sentiers du vice ,
Oubliant qu'au salut mène le sacrifice,
Et semblant ignorer qu'il est en leur pouvoir
D*arriver à leur fin, puisqu'ils pourraient vouloir!