CHANT DEUXIEME
Argument philosophique.
La Voix continue de parler seule.
Mais je veux, de la foi quittant ici la sphère^ M'adapter un moment â l'esprit de la terre, Et, par ce même esprit, démontrer aux humains Que leur sort tout entier repose dans leurs mains ; Je veux, aux seuls rayons de la philosophie.
Indiquer à vos cœurs la règle de la vie, Et vous faire avouer, à ma gloire, aujourd'hui, Que sans cesse du vrai le flambeau vous a lui. Et que le seul secours de la raison humaine Eût suffi pour sauver toute volonté saine.
Car, si j'ai décidé qu'il vous fallait la foi, Ce n'est pas que du bien vous ignoriez la loi ; C'est que, malgré l'éclat de la règle immobile. Chez vous c'est le vouloir qui sans cesse vacille.
ï6 Homo.
Cependant de rêveurs un nombre illimité
Ont souvent à vos yeux voilé la vérité,
Et, je le reconnais, pour votre intelligence,
Aujourd'hui le chaos règne dans la science.
Chacun a voulu faire un système à son gré,
Uériger en doctrine, et Ton a révéré,
Comme clartés tombant des hauteurs de ma sphère,
Mille contrefaçons de la clarté première.
Or je viens, dissipant ces nuages épais,
Rendre aux esprits divers l'harmonie et la paix.
DeThomme envers son Dieu bien grande est l'injustice,
Lorsque, méconnaissant la bonté créatrice,
Il prétend qu*au malheur en naissant condamné^
A cette unique fin le ciel Ta destiné.
Le seul but oti Tincline une loi nécessaire,
C'est toujours, et partout, le bonheur, au contraire ;
Et s il n'approche pas du but marqué par moi,
C*est que du bien lui-même a violé la loi.
Je lui marque sa fin, mais je lui laisse prendre
Le chemin de son choix ; lui-même il doit se rendre^
Par le noble sentier du devoir satisfait,
Vers le but pour lequel son Créateur Ta fait.
C'est ainsi qu'à la fois la loi de la nature.
Par laquelle au bonheur tend toute créature,
Et la loi qui dépend de votre liberté
Parferont le destin de votre humanité.
Chant deuxième. 17
Etudiez donc bien^ à la clarté sereine
Que répand le flambeau de la raison humaine,
Etudiez donc bien de votre liberté
Le problème important. Toute difficulté
Gît là; car les savants, assembleurs de nuages,
Ont obscurci ce point dans de subtils ouvrages^
Au lieu de l'éclaircir en vous le montrant tel
Qu'il eût pu se montrer au bon sens naturel.
Non-seulement dans Thomme est l'être, sa substance, Mais^ aux fins de la vie, il possède, en puissance, Ce que vous appelez la personnalité. Autre nom pour nommer la libre votonté.
L'être ne change pas : essence inaltérable,
Il est, dans Thomme, ainsi que dans le grain de sable,
De la création le premier fondement.
Quand le temps et l'espace auront du mouvement Rendu le jeu possible, il restera le même.
Et toujours subira, comme sa loi suprême, Un état de tendance ou de passivité, Oîi, lorsqu'il fut créé, Ta mis ma volonté.
Or cet état constant logiquement suppose Un principe, dans vous, un soutien, quelque chose Qui porte constamment cette passivité :
Votre être est donc doué de l'immortalité.
L'être immortel, passif, voilà donc la substance De rhomme : sous la loi que j'appelle tendance,
i8 Homo.
Loi qui règne toujours en lui fatalement, Uêtre, une fois créé, demeure constamment.
Mais sa création d'une autre œuvre est suivie : A cet état passif vient s'ajouter la vie :
Alors l'homme, animé dans Tespace et le temps, Déjà peut déployer ses divers mouvements.
Dès le sein maternel ayant la force active.
Il s'agite, et bientôt dans votre air il arrive.... Plus tard, de ces cinq sens l'admirable appareil De la raison en lui produira le réveil.
Et, prenant par degrés l'empire de la terre. De la réflexion il aura la lumière....
Mais pour l'être la vie est une accrétion.
Qui ne vient rien changer à sa condition Primitive, absolue, immuable et passive.
Il demeure le même, et le moi, force active, Qui, grâce au mouvement, a toute liberté Pour agir en tous sens, selon sa volonté, De Télre n'aura pas à changer la tendance, Ni n'en devra subir à son tour l'influence.
Libre, de soi le moi répond uniquement ; Il est son propre guide et son propre instrument , Passif, l'être n'a pas sur le moi de contrôle ; Tendre au bonheur, sa fin, est son unique rôle ; Unis, pour se donner le bonheur par le bien.
L'un indique le but dont l'autre a le moyen.
Entre Têtre et le moi la ligne ici tracée, Il la faut seulement pour aider la pensée }
Chant deuxième. 19
Elle n'aboutit pas à la dualité :
Le fait reste constant de votre identité
Dans l'être et dans le moi. De votre fin dernière
Le problème a besoin d'une double lumière :
L'une est la conscience et l'autre la raison.
Or de la conscience étroit est l'horizon :
En vous son œil ne voit rien que le phénomène ;
Mais l'œil de la raison, pour la pensée humaine^
Découvre l'élément constant, essentiel,
La substance, le fond de l'être impersonnel.
Deux mondes sont en vous : l'un est la sphère active ;
L'autre, monde de l'être, est la sphère passive :
L*homme est un, du premier au dernier de ses jours.
Par l'être concevez ce que l'homme est toujours ;
Son état permanent dans le temps et l'espace.
Sans égard au moment, sans égard à la place.
Le moi , c'est l'homme encor, mais c'est l'homme à travers
Ses transformations à des moments divers.
N'appréhendez donc pas les dangers du problème : Dans l'être et dans le moi l'homme reste soi-même ; En deux hommes de fait il ne se scinde pas Et dans l'être le moi se trouve à chaque pas.
Voyez de l'univers la substance et les phases : L'être est là, reposant sur d'immuables bases Que conçoit la raison. Mais votre œil, circonscrit, Des évolutions que l'ensemble décrit
20 Homo.
Ne voit, d*un seul regard, dans Timmense nature, Que ce que l'horizon permet qu'il en mesure : Sous les faits successifs, les changements divers, L'univers cependant reste un même' univers !
Si Tunivers de Thomme avait l'intelligence, Il pourrait voir aussi que cette divergence De rétat de son être aux phases de son moi En lui de l'unité ne détruit pas la loi !
L'être humain, ce n'est pas l'essence universelle,
De mon être incréé la substance éternelle ;
Il n'y faut pas non plus voir le monde objectif;
C'est ni l'autre, ni l'un. L'être humain est passif
De Tacte créateur ; or cette dépendance
De votre être et du mien fait voir la différence.
Quant au monde objectif, à l'externe non-moi,
Inférieyr à vous, il subit votre loi :
En diverses façons, le moi, qu'il modifie.
Sur lui peut réagir par sa libre énergie.
C'est du monde objectif que la sensation
Sans cesse vient, du moi provoquant l'action.
L'appareil organique, entre Thomme et la sphère Où le moi doit agir, élève sa barrière :
D'un côté le moi libre en son activité; De l'autre, autour du moi, la sensibilité Tendant ses fils ténus, dont la trame invisible Doit transporter au moi l'impression sensible,
Chant deuxième. 21
Ou bien la reporter aux objets du dehors.
Le moi tient dans ses mains ces merveilleux ressorts ;
Il peut, à volonté, dans sa libre puissance,
Subir ou réprimer plus ou moins l'influence
De la sensation ; et le monde objectif,
A son tour, peut du moi devenir réceptif.
Dans l'homme distinguez la tendance passive, Non-seulement du moi, de la puissance active, Mais du fait objectif, de la sensation, Dont le moi peut combattre, ou subir l'action. La tendance passive en vous est permanente ; Mais la sensation est en soi contingente :
Mobile, accidentelle, elle précède ou suit Le moi, qui librement ou l'accepte ou la fuit.
Je ne distingue pas l'esprit de la matière ;
Cette distinction ici n'a rien à faire :
Tout corps, ou tout esprit, l'être ainsi que le moi
N*en opèrent pas moins, chacun selon sa loi.
Votre être, esprit ou corps, tend vers sa fin suprême.
Et du moi, quel qu'il soit, la loi reste la même.
L'être, dès le moment de sa création, Reste à jamais passif de cette impression Qu'il reçut de mes mains : il la conserve encore Sous l'action du moi ; puis, quand s'ouvre l'aurore
22 Homo.
Du grand jour éternel, cette passivité
Doit se continuer dans la félicité.
De l'immortalité que l'être en soi renferme,
C'est le climat du ciel qui voit fleurir le germe :
Ici-bas, sous le monde objectif assoupi,
Le grain est déposé;.... plus tard jaillit Tépi I
Vous découvrez en vous la loi propre de l'être Par une induction, qui vous la fait connaître, Non comme de ces faits dont la sensation A votre cœur ému donne la notion.
Et que le moi moral ou reçoit ou rejette, Phénomènes divers dont votre vie est faite ; Non comme de ces faits dont le moi conscient Lui-même est le théâtre et qu'en lui-même il sent; Mais comme un fait saisi hors de la conscience. Analogue à celui qu'un roi de la science.
Newton, vaste génie au regard inductif, A vu partout régner dans le monde objectif; Fait le même toujours dans le temps et l'espace ; Grand fait primordial, qui domine la masse Et des faits et des lois du monde contingent; Différent de tout fait du moi libre et changeant ; Indépendant de lui ; loi simple, universelle, Se trouvant dans tout Têtre et dans chaque parcelle; Intention première et loi de toute loi; Loi qui, sans le forcer, rend comptable le moi ; Qui, non nécessitante, est pourtant nécessaire. Afin que le lien de ce moi volontaire,
Chant deuxième, 23
Cette obligation de remplir le devoir, Pour l'accomplissement reste sous son pouvoir, Mais qu'infailliblement, aux fins de la justice, La vertu tôt au tard au bonheur aboutisse; Et qu'enfin à soi-même, ainsi qu'à ma bontés L'homme doive le don de la félicité I
Sous les faits contingents le moi prend conscience De soi-même, et c'est là seulement qu'il commence D'être distinctement à ses yeux : jusqu'alors L'homme n'est que passif et, privé des ressorts Qu'il lui faut pour penser, il n'a la connaissance Ni de son libre moi, ni de cette substance Qui constitue en lui Têtre immortel, passif.
Ni de l'être incréé, ni du monde objectif.
Par degrés déployant, dans le temps et Tespace,
Les germes qu'en naissant son organisme embrasse,
A mesure qu'il vit, il prend possession
Du multiple instrument de la sensation,
Et puis du sentiment, puis enfin de Tldée (
Sa vie à son insu se forme, fécondée
Par les rayons divers qui vont du monde à lui ;
Enfin, le moi s'éveille et la pensée a lui I
Eh bien, ce moi, c'est l'être, ou plutôt la substance
De l'homme est sous ce moi ; mais par la conscience
L'homme ne saisit rien dans son être paàsif^
Qu'il puisse assimiler à ce moi libre, actif.
Dès qu'un fait contingent occupe la pensée,
La substance de Têtre, aussitôt éclipsée,
Est soustraite au regard du moi, dont Faction
Absorbe hors de lui toute l'attention.
Mais l'œil de la raison^ libre de tout nuage,
De l'être impersonnel reçoit Texacte image;
Entre Tétre et cet œil, rien n'est interposé ;
Par nul fait sensitif le rayon n'est brisé
Qui va de Têtre à Tœil de cette raison pure !
La raison voijt en soi l'immuable figure.
Le type inaltéré de l'être originel,
Déterminé, passif : la raison le voit tel
Qu'il reste sous la loi que lui fait sa tendance.
Dans ce sommeil où dort son immortelle essence.
De l'être impersonnel ainsi dans la raison
Arrive jusqu'à vous la révélation.
Le moi libre ne peut avec la conscience
En soi directement découvrir la substance ;
Mais, puisque la raison la lui vient révéler.
Et que de la raison on ne peut appeler.
De l'être^ désormais, l'intelligence humaine
Ne devra plus douter : la preuve en est certaine !
Dans l'espace et le temps la spontanéité
Ouvre une perspective oîi la passivité
Semble, en vous, donner place à l'active puissance.
Elle est en vous toujours ; mais, par la conscience.
L'homme, ai-jedit, ne peut, puisqu'il devient actif,
Se saisir à l'état entièrement passif ;
Chant deuxième. 25
La conscience au moi ne révèle autre chose
Que Factîf mouvement dont il se sent la cause ;
Elle n'atteste pas que la passivité
Avec l'être immortel est sous l'activité ;
La raison seule voit que la substance humaine^
Immuable soutien, porte le phénomène.
a Si Tétre, direz- vous, ne pouvait pas changer,
a II serait au bonheur à jamais étranger,
<t Car la sensation, où le bonheur arrive,
« Ne pourrait affecter la substance passive,
« Qui pourtant à sa fin tend nécessairement ;
« Un tel être au bonheur tendrait donc vainement ;
« Il tendrait vers un but qui ne pourrait s'atteindre,
« Et l'homme d'un tel sort aurait droit de se plaindre.»
Ce n'est pas, ô mortels, du bonheur seulenxent.
C'est du malheur aussi, que Têtre, l'élément
Tout passif, ne saurait avoir la conscience :
On ne sent qu'à l'état d'activé connaissance ;
Le bonheur contingent, dont l'homme est réceptif,
Il ne le ressent pas à Tétat tout passif
De l'être, résultant de la tendance entière
Sous laquelle on gravite à la fin nécessaire ;
Non, le bonheur l'affecte au dehors, dans son moi.
Qui, sensible, peut seul en éprouver l'émoi.
Le seul rôle, en effet, de la pente passive,
C'est d'indiquer la ligne où la personne active
Doit toujours ramener la libre volonté.
Dans la direction de la félicité.
26 Homo,
Cette passivité^ dans Thomme loi suprême, Se montre à la raison; elle est dans l'être même Pour montrer dans quel but Ta fait son Créateur; Elle n*est pas le sens qui perçoit le bonheur. Ce n'est pas pour votre être à Tétat insensible, A Tétat tout passif, que la joie est possible ; C'est pour l'homme à l'état conscient et moral, Qui peut aimer le bien et se soustraire au mal. Ce côté tout passif,- où se voit la tendance, Est ce que j'ai nommé l'être en vous, la substance : Vous n'êtes conscients que de l'autre côté.
Mais l'homme dans aucun ne perd l'identité.
Que vous importe donc que, sans cesse le même.
L'être, sans le savoir, tende à la fin suprême ?
Que vous importe donc l'insensibilité
De l'être ainsi dormant dans la passivité ?
Enfin qu'importe au moi que la substance humaine,
Ignorant le plaisir, ignore aussi la peine ?
Il suffit que le moi, qui seul peut s'émouvoir.
Sache que la vertu dépend de son vouloir ;
Il suffit que le moi puisse goûter la joie.
Quand du bien librement il a suivi la voie;
Quand dans le devoir seul sa droite volonté
A trouvé le moyen de la félicité....
Peu vous fait que, dans vous, une aveugle substance
Échappe et se dérobe à votre conscience,
Pourvu que du bonheur, votre dernière fin,
Conscients, vous goûtiez le sentiment divin;
Chant deuxième. 27
Une sensation, le plaisir ou la peine,
En vous n'est pas semblable à la tendance humaine ;
De rhomme n'étant pas l'essentiel attribut,
Elle n'est pas d'avance en lui : lorsque le but
Par elle proposé s'écarte de la ligne
Qu'indique la raison, qu'au moi libre elle assigne,
Il peut la repousser, en vertu de l'efiFort
Dont il tient dans ses mains le docile ressort ;
Car, encore à venir dans le temps et l'espace,
Elle n'est pas maîtresse encore de la place ;
Il est donc un moment oîi votre moi moral
Contre elle a pu lutter, quand elle mène au mal.
Alors, lui, qui s'émeut, l'homme à l'état sensible,
Savoure ce bonheur, cette joie indicible.
Dont s'enivre un héros quand il a combattu,
Et comprend la douceur que contient la vertu !
Telle sensation en résultat doit-elle
Vous éloigner du but de la pente immortelle ?
Contre elle vous avez un effort à tenter ;
La volonté dans vous doit agir et lutter.
Votre passivité n'est donc pas elle-même
Le pouvoir qui vous meut vers votre fin suprême ;
Ce n'est rien qu'une voix disant : a La volonté
Doit vouloir ce qui mène à la félicité. »
Mais l'effort qui vous vaut le bonheur de la "terre,
Tout en fondant celui de l'immortelle sphère.
Voilà le bien pour vous, car pouï vous le vrai bien
Entre l'être et son but doit servir de lien ;
28 Homo.
Oui, le bien, c'est pour vous Teffort obligatoire, Qui sur la passion vous donne la victoire.
Qui vous fait résister à la sensation Dont le but est contraire au but de la raison.
Or la difficulté, dans l'important problème
Qui doit déterminer quelle est la fin suprême,
C'est d'en découvrir une où Tobligation
S'impose absolument aux yeux de la raison,
Sans changer du vouloir le libre caractère ;
De façon qu'en un sens à la raison contraire
Le moi soit libre encor de se laisser mouvoir.
Tout en voyant qu'ailleîirs l'appelle le devoir.
La raison voit la fin, le bonheur, qui s'impose,
Non à la volonté, — laquelle reste cause
De Pacte seulement, ou de l'abstention, —
Mais au calme regard de la réflexion.
Alors le libre moi, la volonté morale.
Doit se porter, — non pas vers cette fin fatale
Où Tœil de la raison voit tendre l'être humain,
Et que la volonté se donnerait en vain, —
Mais vers le bien à fairô^ unique chose au monde
Où se puisse appliquer sa liberté féconde;
Vers le bien, seule fin qui se puisse vouloir,
Puisque là seulement est le libre pouvoir;
Vers le bien, l'action, qui, tant qu'elle est à faire,
Oblige au libre effort le pouvoir volontaire,
Mais qui, lorsque l'effort une fois s'est produit.
Lui donne, ou doit donner le bonheur, comme fruit !
Chant deuxième. 29
Ainsi , pendant que l'homme incessamment, comme être, Obéit à la loi qui de lui me fait maître.
Comme moi personnel, en face du devoir, Il se reconnaît libre et maître de vouloir !
Ah ! c'est un grand spectacle, à ravir le génie,
Que de voir les deux lois, dans leur belle harmonie^
Réconciliant Thomme avec lui-même ainsi !
L'homme en son propre cœur n'avait vu, jusqu'ici,
Entre le moi moral et Thumaine nature,
Qu'un drame fratricide où, double créature,
Confondant dans la nuit le faux et le réel.
Rien pour lui de Caïn ne distinguait Abel ;
De la pente au bonheur il se croyait coupable.
Et de faire le bien se disait incapable;
A ses yeux la vertu prenait Thabit du mal,
Et le crime à son tour pouvait sembler moral ;
Faisant de moi l'auteur de sa propre malice.
Il disait : Dieu n'est pas, ou niait ma justice.
Et, voulant sans vertu parvenir au bonheur,
Le devoir, pensait-il, c'est le bourreau du cœur I
Mais, grâce au bon emploi de*son intelligence.
Il aura désormais la double connaissance
De la fin de son être et du but de son moi ;
Et, dans lui tous les deux accomplissant leur loi,
Il verra luire enfin, au-dessus de Tabîme
Oîi le tenait plongé Tignorance ou le crime,
L'étoile du salut, la claire notion
Du vrai bien, idéal que cherchait sa raison 1
3o Homo,
Comme un lustre éclatant, suspendu sous la voûte De son ample cerveau, pour éclairer sa route Dans les plis de son cœur si longtemps ignorés, La science dans lui de ses rayons sacrés Répandra la splendeur, et dissipera Tombre Où le doute égarait son regard vague et sombre ! Oh! le beau lustre d'or, oh ! le flambeau divin, Qui montre à l'homme errant et sa route et sa fin ! Qui fait voir, d'un côté, la substance immortelle, Gravitant, sous ma loi, vers la sphère éternelle. Séjour des bienheureux, et, de l'autre côté.
Le moi dans le deyoir gardant sa liberté !
Dans rhomme distinguez l'être de la personne. Mais sans les séparer ! A son être je donne, Comme à tout ce qui sort de mon giron divin, Une loi qui toujours le fait tendre à sa fin. C'est la loi nécessaire, immuable, absolue, De toute éternité pour mon plan résolue; Il n'est pas un seul être en la création.
Qui n'implique la loi de gravitation ; Qui ne tende, en vertu nfême de sa nature.
Au bonheur, dernier but de toute créature.
Cette loi ne dépend pas de la volonté :
Tout être la subit dans la passivité.
L'être n'a pas besoin de libre intelligence Pour subir une loi qui tient à son essence.
Ne s'étant pas créé, que peut l'être, en effet. Sinon tendre à la fin pour laquelle il est fait ?
Chant deuxième, 3i
Pas plus que l'animal, l'homme n'est responsable, En tendant, par son être, à son but immuable; Comme être impersonnel, il demeure en dehors Des mouvements du moi dans ses libres essors.
A côté de la pente à la fin nécessaire,
Il existe dans l'homme un pouvoir volontaire;
Et l'obligation de remplir le devoir
Suffit pour révéler queThomme a ce pouvoir.
L'être invinciblement tend à la fin suprême,
Mais il ne se meut pas vers ce but de lui-même ;
C'est au moi personnel, actif, qu'il appartient
D'obéir librement , par le choix du moyen.
Ainsi que vous pouvez , — sans que, dans cette pierre,
La gravitation qui la pousse à la terre
Cesse jamais d'avoir cet invincible attrait, —
La mouvoir librement dans le sens qui vous plaît;
Pendant qu'aveuglément vers sa fin tend votre être.
Le pouvoir personnel , dont chacun se sent maître,
Peut , s'aidant des clartés de la droite raison ,
Délibérer, choisir, vouloir ce qu'il sait bon.
Partant, il peut aussi ne pas vouloir: esclave
Des passions , il peut n'en pas briser l'entrave
Et, s'abstenant d'agir, permettre aux vils penchants
D'envahir par degrés son esprit et ses sens.
Mais le bien du vouloir est l'objet efficace ;
Dans le mal, dites-moi , voyez-vous quelque trace
D'un acte, d'un produit propre à la volonté?
Le mal, c'est le fruit mort de votre lâcheté;
32 Homo.
Le vouloir n'est pas là : c'est laisser la nature Ainsi que Tanimal suivre sa pente obscure.
Cest faute de vouloir, c'est faute d'action Qu'on laisse dominer en soi la passion; Dans le mal l'action n'est pas; c'en est l'absence. Le mal, c'est la langueur et c'est l'indifférence ; Sous le poids du devoir c'est lâchement fléchir; Cest le triste abandon de la force d'agir.
Oui, vouloir c'est agir, et lorsque dans vos âmes Régnent les vils penchants, les appétits infâmes^ C'est que vous n'avez pas agi, c'est qu'abattus, Vous laissez loin de vous s'en aller les vertus ! Dans le mal Faction n'eut jamais rien à faire : Quand vous êtes saisis de haine ou de colère. Croyez-vous donc agir ? Non, de la volonté Vous faites voir en vous toute l'infirmité.
Le monde se partage en deux vastes systèmes.
Opposés l'un à l'autre, et tous deux faux, extrêmes. « L'homme, disent les uns, doit vouloir le bonheur ; d Les autres, redoutant l'intérêt pour son cœur, S'imaginant voir mieux, disent : « L'âme immortelle Tend d'elle-même au bien ; c'est sa fin naturelle, ù Ce sont là deux erreurs qu'il faut abandonner, Pour que la vérité vous puisse illuminer.
La raison, le bon sens disent : « La fin suprême. Aucun homme ne peut se la donner lui-même ; il ne peut qu'accepter sa destination.
Comme tout autre objet de la création. »
Chant deuxième, 33
D'autre part la raison, le bon sens font connaître
Que de sa volonté Thomme est toujours le maître,
Qu'il peut ou s'abstenir, ou vouloir, à son gré.
Et qu'en lui ce pouvoir pour moi-même est sacré.
Si l'homme peut vouloir librement, si son âme
A cette liberté que lui-même il réclame,
Comment donc son devoir pourrait-il consister
A vouloir une fin qu'il ne peut rejeter,
Le bonheur, vers lequel une loi permanente
Le pousse, comme un corps est poussé dans sa pente ?
Il he convient donc pas dans la félicité
De voir le but que doit vouloir la volonté ; —
Et si le bien était une fin nécessaire,
Comment conviendrait-il au pouvoir volontaire ?
Que deviendrait le choix libre du moi moral,
Si pour lui la vertu n'était qu'un but fatal?
Au bien si l'homme était porté par la nature. Il ne différerait d'aucune créature :
L'étoile dans le ciel^ le sable au bord des mers^ Esclaves de la loi qui régit Punivers, Subissent, sans amour et sans intelligence, D'un immuable arrêt l'immuable influence ; Passifs de cette loi que subit l'être humain Et, comme lui, tendant vers leur dernière fin. Ils n'ont pas cependant le pouvoir volontaire Qui du moi libre, actif, marque le caractère. La loi de la nature est donc l'unique loi De ces êtres divers qui gravitent vers moi ;
34 Homo.
Mais rhommej mais celui que ma munificence A, par excès d'amour, fait à ma ressemblance. En subissant la loi du monde universel, Qui fait tout graviter sous la voûte du ciel, Dififère néanmoins du sable et de l'étoile.
En ce qu'il peut, ainsi que le marin sa voile, Livrer son âme au vent qui l'éloigné du port. Ou loin de tout écueil diriger son essor I
Pour saisir ces deux lois, — la loi de la tendance Qui ne change jamais, qui de Tétreest Fessence, Dont nul homme jamais ne pourrait s'affranchir. Et la loi par laquelle il est libre d'agir ; Et pour que le moi puisse, en toute circonstance. Faire, quand il le faut, l'emploi de sa puissance. Mais jamais n'opposer à la nécessité Un inutile effort, fruit de sa liberté; — Dégagez-vous surtout de cette erreur grossière Qui vous a jusqu'ici voilé toute lumière.
En ne vous faisant voir que la sensation Dans ce que j'ai nommé la gravitation.
Il peut vous incomber de vaincre la première : Un plaisir, par exemple, ôte-t-il la lumière A votre moi soigneux d^exercer son pouvoir ?
Combattez son attrait ; c'est pour vous un devoir, Car la sensation n'est pas irrésistible.
Au bonheur, au contraire, une pente invincible, Sans cesse, malgré lui, fait tendre l'être humain. Dans la peine ou la joie, hier, comme demain.
Chant deuxième. 35
Dans la sensation le moi reste son maître;
Il peut la repousser, comme il peut s'y soumettre;
Au contraire, la loi de gravitation
Pousse l'être au bonheur par destination.
Entre les deux voyez toute la différence :
Cette passivité, nécessaire tendance,
Sans que vous le sentiez, vous destine au bonheur ;
Mais la sensation n'a pas sur votre cœur
Ce pouvoir absolu : dans le temps et Tespacc
Elle vient, elle va; la chaleur ou la glace,
La peine ou le plaisir, par nous peuvent toujours
Etre connus, changés, mesurés dans leur cours.
C'est le monde mouvant des divers phénomènes
Où prennent leurs ébats les passions humaines ;
Du pouvoir personnel ce monde-là dépend.
Il n'en est pas ainsi de Tétre et du penchant
Qui lui marque sa fin : Tétre étant la substance
De la création une dans son essence,
Nulle altération n'arrive jusqu'à lui ;
Hier, il était tel qu'il se trouve aujourd'hui;
Sa tendance à sa fm janlais ne l'abandonne,
Quelque direction que prenne la personne.
La tendance au bonheur est son unique loi :
Il ne prend point de part aux actions du moi,
Qui, lui seul se mouvant dans le temps et Tespacé,
Change à tous les moments et d'état et de place.
L'état constant de l'être est la passivité,
Qu'il ne sent même pas. La sensibilité
36 Homo.
Du moi seul est le fait. Ignorant retendue.
Ignorant les moments, Têtre échappe à la vue ; Il reste sôus le moi, comme Teau sous les mers; Le moi fait sur son sein mouvoir ses flots divers. Les lance jusqu'au ciel, ou bien sur les rivages Apaise avec amour ses murmures sauvages.
Sans que Têtre, immuable en son intégrité, En soit le moindrement dans sa pente affecté. La sensation seule est du changeant domaine De l'agent personnel : parfois elle Pentraîne, Parfois il prend sur elle un pouvoir résolu ; Pour l'être, il tend toujours vers son but absolu. N'imaginez pas voir, sous ce mot de tendance, Un mouvement : toujours passif de ma puissance, Qui lui marque sa fin, l'être ne peut jamais Se mouvoir. Sous le poids de ce sommeil épais Où cet état passif, immuable, le laisse, Aussi loin de son terme il demeure sans cesse. Si la loi de votre être en vos cœurs opérait. Ainsi que le vouloir, un mouvement secret, Si rhomme la sentait en lui comme un mobile, La liberté serait chose vaine et stérile :
Car, tandis qu'au devoir il devrait obéir, La nature autrement le forcerait d'agir :
Du combat résultant d'une double puissance
Que pourrait-il sortir? Une double souffrance
Et si rêtre à son but, que jamais il n'atteint. Ici-bas tend toujours, c'est pour que, dans le bien, Le moi paisse toujours agir : sur cette terre L'être n'a pas son but; du moi c'est la carrière.
Chant deuxième, 3y
Voyez ce frêle esquif, par un nocher conduit
Sur cette onde, qui dort ou s*agite sou3 lui.
L'esquif tend pardon poids au sol, le but suprême ;
Le nocher l'y voudrait en vain pousser lui-même ;
Ainsi sur cette pente oti son être est toujours,
L'homme n'en peut changer Finaltérable cours ;
L'esquif, c'est l'être humain, que sa tendance enchaîne;
Le nocher dans l'esquif, c'est la personne humaine.
Or, puisque nul effort, provenant du nocher
Ou de tout autre agent, ne saurait empêcher
La pente d'avoir lieu ; puisque la barque frêle
En vain voudrait ou non cette pente éternelle ;
Le rôle du nocher n'est pas de faire effort
Pour en rendre le poids plus faible, ni plus fort ;
Il ne peut rien ni pour, ni contre une tendance
Dont l'univers entier subit le poids immense ;
Mais, tenant dans ses mains le timon de Tesquif,
Il peut, explorant tout d'un regard attentif.
Sans changer de Tesquif le poids, ou le suspendre,
A tel point de soii choix se porter et se rendre.
Et se faire passer, dirigeant son essor.
Selon sa volonté, vers Tun ou Tautre bord.
Du timon y en un mot, faisant un libre usage,
Il peut se perdre, ou bien éviter le naufrage.
Ainsi la liberté peut choisir le moyen,
Pendant que l'être tend forcément à sa fin.
L'être et la volonté sont en concomitance.
Et tous les deux pourtant ont leur indépendance ;
r8 Homo.
L'une peut au devoir se conformer ou non, Sans que Tautre au bonheur perde Tinclinaison.
Ni le bien n'est la fin nécessaire^ absolue ;
Ni la félicité ne doit être voulue ;
Car le moi librement court à son but, le bien,
Et Tétre forcément incline vers le sien.
Le bien dépend toujours de la libre personne ;
C'est le moi qui pour but se le refuse ou donne,
Parce qu'il peut choisir à son gré. Le bonheur,
C'est ma loi qui pour but le destine à son cœur.
Je ne le force pas d'arriver à ce terme,
Mais le devoir rempli du bonheur est le germe;
De la félicité la vie est le sillon^
Qu'un travail généreux peut seul rendre fécond.
Sous forme de devoir le grain est mis en terre,
Rôle laborieux du pouvoir volontaire ;
Dans un nom glorieux la moisson ici-bas
Se montre, répandant des parfums sous vos pas ;
Mais même la moisson Vous coûte de la peine,
Tant que dure pour vous une vie incertaine ;
Et ce n'est qu'à la mort qu'on goûte tout le fruit
Du glorieux labeur par la vertu produit I